L’Indus, sans avis préalable, avait grossi. La nuit passée, c’était un haut-fond facile à traverser ; ce soir, cinq milles d’eau furieuse et bourbeuse séparaient les deux rives en les creusant, et le fleuve montait encore sous le clair de lune. Une litière, portée par six hommes barbus, tous peu accoutumés à l’emploi, s’arrêta dans le sable blanc qui bordait la plaine plus blanche.
— C’est la volonté de Dieu, dirent-ils. Nous n’osons pas traverser ce soir, même en bateau. Allumons du feu et faisons la cuisine. Nous sommes gens fatigués.
Ils regardèrent la litière d’un air interrogateur. A l’intérieur gisait, mourant de fièvre, le commissaire-délégué du district de Kot-Kumharsen. Ils l’avaient apporté à travers la campagne, six guerriers d’un clan de frontière qu’il avait plus ou moinsgagnés aux chemins de la justicelorsqu’il s’était abattu au pied de leurs monts inhospitaliers. Et Tallantire, son adjoint, les accompagnait à cheval, le cœur ainsi que les yeux gros de chagrin et de privation de sommeil. Depuis trois années il était sous les ordres du malade, et avait appris à l’aimer, comme apprennent à aimer… ou haïr, des hommes qu’associe une tâche des plus rudes. Se laissant tomber de cheval, il écarta les rideaux de la litière et regarda à l’intérieur.
— Orde… Orde, mon vieux, entendez-vous ? Il nous faut rester là jusqu’à ce que le fleuve baisse, c’est la guigne.
— J’entends, répondit un aigre chuchotement. Rester là jusqu’à ce que le fleuve baisse. Je croyais que nous atteindrions le camp avant le lever du jour. Polly sait. Elle sera à ma rencontre.
L’un des porteurs regarda fixement de l’autre côté du fleuve et aperçut un faible scintillement de lumière sur la rive lointaine. Il murmura à Tallantire :
— Voilà ses feux de camp, et sa femme. Ils passeront demain matin, car ils ont de meilleurs bateaux. Peut-il vivre jusque-là ?
Tallantire secoua la tête. Yardley Orde était fort près de la mort. Quel besoin de tourmenter son âme de l’espoir d’une réunion qui ne pouvait avoir lieu ? Le fleuve s’attaquait goulûment aux rives, faisait descendre toute une falaise de sable, et n’en montrait les dents qu’avec plus d’appétit. Les porteurs se mirent à la recherche de combustible dans les détritus — broussailles sèches et rebut des camps qui avaient attendu au gué. Leurs ceinturons cliquetaient tandis qu’ils s’agitaient doucement dans la pénombre du clair de lune, et le cheval de Tallantire se mit à tousser, voulant dire qu’une couverture ne lui eût point fait de peine.
— Moi aussi, j’ai froid, dit la voix du fond de la litière. Je me figure que c’est la fin. Pauvre Polly !
Tallantire réarrangea les couvertures ; Khoda Dad Khan, voyant cela, se dépouilla de son vêtement de peau de mouton épaissement ouaté, et l’ajouta à la pile.
— J’aurai chaud tout à l’heure près du feu, dit-il.
Tallantire prit dans ses bras le corps consumé de son chef et le soutint contre sa poitrine. Peut-être qu’en le tenant très chaud, Orde vivrait-il assez pour revoir sa femme une fois encore. Si seulement l’aveugle providence pouvait faire baisser le fleuve de trois pieds !
— Cela va mieux, dit Orde faiblement. Fâché de vous causer de l’ennui, mais est-ce… est-ce qu’il n’y a pas à boire ?
On lui donna du lait additionné de whisky, et Tallantire sentit une petite chaleur contre sa propre poitrine. Orde se mit à marmonner.
— Ce n’est pas de mourir que je m’effraye, dit-il. C’est de laisser Polly et le district. Dieu merci ! nous n’avons pas d’enfants. Dick, vous savez, je suis endetté… affreusement endetté… des dettes contractées dans mes cinq premières années de service. La pension, ce n’est pas beaucoup, mais assez pour elle. Elle a sa mère au pays. La difficulté, c’est de s’y rendre. Et… et… vous comprenez, n’étant pas femme de soldat…
— Il va sans dire que nous arrangerons le passage en Angleterre, dit Tallantire avec calme.
— Ce n’est pas amusant de penser à tendre la main ; mais, bon Dieu ! que de gens, moi qui vous parle, je me rappelle avoir vus dans l’obligation de le faire ! Morton est mort — il était de mon année. Shaughnessy est mort, et il avait des enfants ; je le vois encore avec son habitude de nous lire les lettres qu’ils lui envoyaient de l’école ; pour quel homme assommant nous le tenions ! Evans est mort — Kot-Kumharsen l’a tué. Rickett, de Myndonie est mort… et je vais mourir aussi.L’homme né de femmen’est que de la bien petite bière, allez. Cela me rappelle, Dick : les quatre villages du Khusru Kheyl, de notre côté de frontière, demandent une remise d’un tiers ce printemps. C’est de toute justice ; leurs récoltes sont mauvaises. Veillez à ce qu’ils l’obtiennent, et parlez à Ferris au sujet du canal. J’aurais voulu vivre jusqu’à ce que ce dernier fût achevé ; c’est d’une telle importance pour les villages du nord de l’Indus — mais Ferris est un sacré flémard — secouez-le un peu. Vous serez chargé du district jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Je ne demande qu’une chose, c’est que ce poste vous revienne pour de bon ; vous connaissez la population. Je suppose, toutefois, que ce sera Bullows. Bon type, mais trop mou pour le travail de frontière ; et il ne comprend pas les prêtres. Le prêtre aveugle de Jagai est à surveiller. Vous trouverez tout cela dans mes papiers, — dans la cantine, je crois. Faites approcher les hommes du Khusru Kheyl ; je vais tenir ma dernière audience publique. Khoda Dad Khan !
Le chef des hommes fut d’un bond aux côtés de la litière, suivi de ses compagnons.
— Mes braves, je vais mourir, dit Orde rapidement, dans l’idiome du pays ; et bientôt il n’y aura plus d’Orde Sahib pour vous savonner la tête et vous empêcher de faire des razzias de bétail.
— A Dieu ne plaise qu’il en soit ainsi ! éclata le chœur sur un ton de basse profonde. Le sahib ne va pas mourir.
— Oui, il va mourir ; et alors il saura si c’est Mahomet qui dit vrai, ou bien Moïse. Mais il faut rester sages quand je ne serai plus ici. Il faut que ceux d’entre vous qui habitent notre côté de frontière continuent comme auparavant de payer tranquillement leurs impôts. J’ai parlé des villages comme devant être traités avec indulgence cette année. Il faut que ceux d’entre vous qui habitent les montagnes s’abstiennent de piller le bétail, ne mettent plus le feu au chaume, et ferment l’oreille à la voix des prêtres qui, sans connaître la force du gouvernement, vous jetteraient dans d’absurdes guerres où sûrement vous perdriez la vie et où vos récoltes seraient mangées par l’étranger. Et il ne faut faire le sac d’aucune caravane ; et il faut, quand vous traversez la frontière, laisser vos armes au poste de police, comme vous avez toujours fait et comme c’était mon ordre. Et Tallantire Sahib sera avec vous, mais j’ignore qui me remplace. Je parle vrai parler, car je suis pour ainsi dire déjà mort, mes enfants, — mes enfants, attendu que, tout en étant deshommes, vous êtes des enfants.
— Et tu es notre père et notre mère, s’écria Khoda Dad Khan, en prenant le ciel à témoin. Que ferons-nous, maintenant qu’il n’y aura plus personne pour parler pour nous, ou nous apprendre à marcher sagement !
— Tallantire Sahib vous reste. Adressez-vous à lui ; il connaît votre parler et votre cœur. Tenez les jeunes gens tranquilles, écoutez les vieillards, et obéissez. Khoda Dad Khan, prends ma bague. La montre et la chaîne sont pour ton frère. Gardez ces objets en souvenir de moi, et je dirai au Dieu que je rencontrerai, quel qu’il soit, que les Khusru Kheyl sont de bonnes âmes. Vous avez permission de vous retirer.
Khoda Dad Khan, la bague au doigt, se mit à sangloter tout haut, en entendant la formule familière qui terminait une entrevue. Son frère se détourna pour regarder de l’autre côté du fleuve. Le jour commençait à poindre, et une tache de blanc se montrait sur l’argent bruni du courant.
— Elle arrive, dit l’homme à voix basse. Peut-il vivre deux heures encore ?
Et il tira de sa poche la montre qu’il venait de recevoir, et regarda le cadran sans comprendre, comme il avait vu faire aux Anglais.
Pendant deux heures, la voile gonflée ne cessa de virer de bord et de tâtonner du haut en bas du fleuve, Tallantire tenant toujours Orde embrassé dans ses bras, et Khoda Dad Khan lui frictionnant les pieds. Le mourant parlait de temps à autre du district et de sa femme ; mais, au moment où la fin approcha, plus fréquemment de cette dernière. Ils espéraient le laisser dans l’ignorance qu’elle était en train de risquer sa vie sur un mauvais bateau indigène pour le rejoindre. Mais la terrible prescience des mourants les déçut. S’arrachant des bras de son ami, Orde regarda entre les rideaux, et vit combien la voile était près.
— C’est Polly, dit-il simplement, quoique déjà l’agonie lui tordît la bouche. Polly et… le tour le plus macabre qu’on ait jamais joué à un homme. Dick… ce sera… à vous… à… lui ex…pliquer.
Et une heure plus tard Tallantire se trouvait sur la berge pour recevoir une femme en amazone de guingan et casque colonial, qui lui réclamait à grands cris son mari — son trésor et son chéri — tandis que Khoda Dad Khan se jetait face la première sur le sable et se couvrait les yeux.
La simplicité seule de l’idée en fit le charme. Quoi de plus facile que de passer pour un homme prévoyant en politique, et, par-dessus tout, déférent aux désirs du peuple, et de s’acquérir une réputation d’originalité, en appelant un enfant du pays à la conduite de ce pays ? Deux cent millions d’êtres humains, parmi les plus dévoués et les plus reconnaissants qui soient sous la domination de Sa Majesté, célébreraient le fait, etleur louange demeurerait éternellement. Cependant il était indifférent à l’éloge comme au blâme, ainsi qu’il seyait au Plus Grand parmi les Plus Grands de Tous les Vice-rois. Son administration s’appuyait sur le principe, et le principe est chose qui doit s’appliquer en saison et hors de saison. Il avait, de la plume et de la parole, créé l’Inde Nouvelle, regorgeante d’avenir — bruyante, tenace, nation parmi les nations — tout, bien son œuvre. C’est pourquoi le Plus Grand parmi les Plus Grands de Tous les Vice-rois fit un pas de plus en avant, et prit en même temps conseil de ceux qui devaient lui donner leur avis sur la nomination d’un successeur à Yardley Orde. Il existait un gentleman, membre du service civil du Bengale, lequel gentleman avait conquis son rang, et un grade universitaire en sus, en belle et ouverte compétition avec les fils des Anglais. Il était cultivé, avait du monde, et, si le rapport disait vrai, avait administré sagement et, par-dessus tout, d’une façon sympathique, un district fort peuplé dans le sud-est du Bengale. Il était allé en Angleterre, et il avait fait le charme de maints salons. Son nom, si le vice-roi s’en souvenait bien, était Mr. Grish Chunder Dé, M. A.[28]Bref, quelqu’un voyait-il une objection à ce qu’on appelât, toujours en principe, un homme du pays à la conduite du pays ? Le district du sud-est du Bengale pouvait avec avantage, présumait-il, passer aux main d’un agent du service civil plus jeune, de la nationalité de Mr. G. C. Dé (qui avait écrit un pamphlet remarquablement brillant sur la valeur politique de la sympathie dans l’administration) ; et Mr. G. C. Dé pourrait être transféré dans le nord, à Kot-Kumharsen. Le vice-roi était opposé, en principe, à se mêler de nominations qui appartenaient au contrôle des gouvernements provinciaux. Il désirait qu’en l’occurrence il fût bien entendu qu’il se contentait de donner un avis et de recommander. En ce qui concernait la simple question de race, Mr. Grish Chunder Dé était plus anglais que les Anglais, et possédait en outre ce pouvoir de sympathie et ce flair que les meilleurs dans le meilleur service du monde peuvent seulement espérer acquérir à la fin de leur carrière.
[28]Master of Arts.
[28]Master of Arts.
Les rois, aussi austères que leur barbe noire, qui siègent à l’entour de la table du Conseil de l’Inde, se divisèrent sur la question du pas en avant, ce qui eut pour inévitable résultat de mettre le Plus Grand de Tous les Vice-rois aux confins d’une crise de nerfs et de lui faire manifester un entêtement ahuri, aussi touchant que celui d’un jeune enfant.
— Le principe a du bon, dit le chef au regard las des Provinces Rouges[29], où se trouvait situé Kot-Kumharsen, attendu que lui aussi soutenait des théories. La seule difficulté est…
[29]Le lieutenant-gouverneur du Pundjab.
[29]Le lieutenant-gouverneur du Pundjab.
— Serrez la vis aux fonctionnaires du district, embrigadez Dé en le flanquant de chaque côté d’un commissaire-délégué très énergique, donnez-lui le meilleur adjoint de la province, commencez par inculquer la crainte de Dieu dans le pays, et, si quelque chose ne va pas, dites que ses collègues ne l’ont pas soutenu. Toutes ces jolies petites expériences-là retombent, en fin de compte, sur l’administrateur du district, dit le Chevalier de l’Épée Nue[30], avec un accent de franchise et de vérité dont frémit le chef des Provinces Rouges. C’est sur une entente tacite de cette sorte que s’accomplit la transmission de pouvoirs, aussi tranquillement que possible pour maintes raisons.
[30]Le commandant en chef de l’armée de l’Inde.
[30]Le commandant en chef de l’armée de l’Inde.
— Quand cet homme-là entre-t-il en fonctions ? Je suis seul pour le moment, et, si je ne me trompe, il me faudra ne pas lâcher pied, tout en étant sous ses ordres.
— Eussiez-vous préféré votre changement ? demanda Bullows avec un regard pénétrant.
Puis, posant la main sur l’épaule de Tallantire :
— Nous sommes tous embarqués dans le même bateau ; ne nous abandonnez pas. Et cependant, pourquoi diable resteriez-vous, si vous pouvez obtenir un autre poste ?
— C’était celui d’Orde, répondit Tallantire simplement.
— Eh bien, maintenant, c’est celui de Dé. Lequel Dé est le plus Bengali des Bengalis, bourré de lois et de « précédents » ; superbe en ce qui concerne la routine et le travail de rond-de-cuir, et agréable à parler. On l’a naturellement toujours gardé dans son district natal, où habitent toutes ses tantes, quelque part au sud de Dacca. Il n’a guère fait que de changer le lieu en une aimable petite réserve de famille, a laissé ses subordonnés faire ce qu’ils voulaient, et donné à chacun toute liberté de mettre la main dans l’assiette au beurre. Par conséquent, il est immensément populaire là-bas.
— Je n’ai rien à faire avec cela. Comment diable vais-je expliquer aux gens du district qu’il va leur falloir être gouvernés par un Bengali ? Supposez-vous — le gouvernement suppose-t-il, veux-je dire — que les Khusru Kheyl vont rester tranquilles, une fois qu’ils vont savoir ? Que vont dire les chefs mahométans des villages ? Comment la police — Pathans et Muzbi Sikhs — comment tout ce monde-là va-t-il travailler sous ses ordres ? Nous, encore, nous pourrions ne rien dire, le gouvernement nommât-il un balayeur ; mais mes gens vont en dire long comme cela, vous le savez. C’est plus que stupide, c’est cruel !
— Mon bon, je sais tout cela, et davantage. Je l’ai remontré, et l’on m’a répondu que je faisais preuve d’un esprit de préjugé coupable et puéril. Sapristi ! si les Khusru Kheyl ne font preuve de rien de pire, je ne connais pas la frontière ! Il y a toutes les chances pour que vous ayez sur les bras le district en feu, et qu’il me faille quitter mon travail pour aller vous aider à vous en tirer. Inutile de vous demander de soutenir ce Bengali par tous les moyens en votre pouvoir. Vous ferez cela pour vous.
— Pour Orde. Je ne saurais dire que je me soucie de ma personne pour un penny.
— Ne faites pas la bête. La chose est assez grave, Dieu sait ; et le gouvernement, lui aussi, le saura plus tard. Mais ce n’est pas une raison pour bouder. C’est à vous qu’il appartient de faire marcher le district ; à vous, de tenir votre chef à l’abri des insultes, autant que possible ; à vous, de lui montrer le métier ; à vous, de calmer les Khusru Kheyl, et, en passant, d’avertir Curbar, de la police, d’avoir à se méfier de ce qui pourrait arriver. Je suis toujours au bout d’un fil télégraphique quelconque, et prêt à mettre en péril ma réputation pour tenir en main le district. Vous perdrez la vôtre, de réputation, cela va sans dire. Si vous maintenez les choses comme il faut, et qu’il ne reçoive pas littéralement des coups de bâton lorsqu’il sera en tournée, il aura tout le crédit. Si quelque chose va de travers, on dira de vous que vous ne l’avez pas loyalement soutenu.
— Je sais ce que j’ai à faire, dit Tallantire d’un ton las, et je vais le faire. Mais c’est dur.
— Le travail est avec nous, l’issue avec Allah, — comme Orde disait, lorsqu’il avait des embêtements plus que de coutume.
Et Bullows s’éloigna à cheval.
Que deux gentlemen du service civil du Bengale en discutassent ainsi un troisième, également de ce service, et, qui plus est, un homme affable et cultivé, cela peut paraître étrange et attristant. Toutefois, écoutez le babil ingénu du Mullah Aveugle de Jagai, le prêtre des Khusru Kheyl, assis sur un rocher qui commande la frontière. Cinq ans auparavant, une bombe malheureuse, lancée d’une batterie, avait fait sauter la terre au visage du Mullah alors en train de pousser un flot de Ghazis contre une demi-douzaine de baïonnettes britanniques. De sorte qu’il devint aveugle, et n’en hait pas moins les Anglais pour ce léger accident. Yardley Orde connaissait sa faiblesse et s’était maintes fois moqué de lui à ce sujet.
— Des chiens, voilà ce que vous êtes, dit le Mullah Aveugle aux hommes de la tribu qui l’écoutaient autour du feu. Des chiens fouettés ! Pour avoir écouté Orde Sahib, l’avoir appelé père, et vous être conduits comme ses enfants, le gouvernement britannique vous a prouvé le cas qu’il fait de vous. Orde Sahib, vous le savez, est mort.
— Aïe ! aïe ! aïe ! firent une demi-douzaine de voix.
— C’était un homme. Et qui donc maintenant prend sa place, pensez-vous ? Un Bengali du Bengale — un mangeur de poisson du sud.
— Mensonge ! dit Khoda Dad Khan. Et n’était la petite affaire de ton sacerdoce, je t’enfoncerais mon fusil la crosse la première dans la gorge.
— Oh, oh ! tu es là, lécheur de bottes des Anglais ? Va demain de l’autre côté de la frontière rendre hommage au successeur d’Orde Sahib, et c’est au seuil de la tente d’un Bengali que tu ôteras tes souliers, comme c’est au poing noir d’un Bengali que tu tendras ton offrande. Cela, je le sais ; et, dans ma jeunesse, lorsqu’un jeune homme s’avisait de mal parler à un Mullah, gardien des portes du Ciel et de l’Enfer, ce n’était pas dans la gorge du Mullah qu’on enfonçait la crosse du fusil. Non !
Le Mullah Aveugle haïssait Khoda Dad Khan d’une haine toute afghane, rivaux qu’ils étaient tous deux au titre de chef de la tribu ; mais on craignait le dernier pour ses dons physiques tout autant que l’autre pour ses dons spirituels. Khoda Dad Khan regarda la bague d’Orde, et grogna :
— Je passe la frontière demain, attendu que je ne suis pas un vieil imbécile, toujours à prêcher la guerre contre les Anglais. Si le gouvernement, frappé de démence, a fait cela, alors…
— Alors, croassa le Mullah, tu emmèneras les jeunes gens faire l’assaut des quatre villages situés à l’intérieur de la frontière ?
— Ou te tordre le cou, noir corbeau de la Géhenne, comme porteur de mauvaises nouvelles ?
Khoda Dad Khan huila ses longs cheveux avec grand soin, mit sa meilleure ceinture bokhariote, un turban neuf et de beaux souliers verts, et, accompagné de quelques amis, descendit des montagnes pour rendre visite au nouveau commissaire-délégué de Kot-Kumharsen. Il était également porteur d’un tribut — quatre ou cinq mohurs d’or sans prix du temps d’Akbar, noués dans un mouchoir blanc. Le commissaire-délégué se contenterait d’y toucher et de les remettre. La petite cérémonie signifiait habituellement qu’aussi loin que s’étendrait l’influence personnelle de Khoda Dad Khan, les Khusru Kheyl seraient bien sages — jusqu’à la prochaine fois ; surtout s’il arrivait que le nouveau commissaire-délégué plût à Khoda Dad Khan. Sous le consulat de Yardley Orde, ses visites se terminaient par un dîner somptueux et peut-être l’usage de liqueurs défendues, certainement par le récit de quelques merveilleuses histoires et une cordialité empreinte de bonne camaraderie. Puis Khoda Dad Khan rentrait, l’air très crâne, dans son fort, jurant qu’Orde Sahib était un prince et Tallantire Sahib, un autre, et que quiconque irait marauder en territoire britannique, serait écorché vif. En la circonstance, il trouva que les tentes du commissaire-délégué avaient leur air d’habitude. Se regardant comme nanti d’un privilège, il franchit la porte ouverte, pour se voir en présence d’un suave et corpulent Bengali, en costume anglais, qui écrivait à une table. Peu versé dans ce que possède en soi de rehaussant l’influence de l’éducation, et sans le moindre souci des grades universitaires, Khoda Dad Khan prit l’homme pour un Babou — le commis indigène du commissaire-délégué — animal haï autant que méprisé.
— Peuh ! dit-il gaîment. Où est votre maître, Baboudji ?
— C’est moi le commissaire-délégué, répliqua en anglais le gentleman.
Pour lors il prisa trop haut l’effet que pouvaient produire les grades universitaires et regarda Khoda Dad Khan bien en face. Mais, lorsque dès votre plus tendre enfance vous avez été accoutumé à regarder les combats, le meurtre et la mort violente, lorsque le sang répandu vous affecte les nerfs tout autant que de la peinture rouge, et, par-dessus tout, lorsque vous avez toujours cru sincèrement que le Bengali était le serviteur de tout l’Hindoustan, et que tout l’Hindoustan était de beaucoup inférieur à votre mâle et considérable personne, il vous est loisible, tout dépourvu d’éducation que vous soyez, de soutenir une très forte dose d’examen. Il vous est loisible même de faire baisser les yeux au gradué d’un collège d’Oxford, si ce dernier est né en serre chaude, est de lignée élevée en serre chaude, et redoute la douleur physique comme certains redoutent le péché ; surtout si la mère de votre antagoniste l’a bercé dans sa jeunesse avec d’horribles histoires de diables habitant l’Afghanistan, et de sombres légendes du Nord. Derrière leurs lunettes d’or les yeux cherchèrent le plancher. Khoda Dad Khan eut un rire étouffé, et fit demi-tour pour aller trouver tout près de là Tallantire.
— Voici, dit-il rudement, en présentant les monnaies d’un geste brusque. Touche et remets. Cela répond de ma bonne conduite, à moi. Mais, ô sahib, le gouvernement a-t-il perdu la tête, de nous envoyer un chien de Bengali noir ? Et est-ce à cela que je dois rendre hommage ? Et va-t-il te falloir travailler sous sa coupe ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
— C’est un ordre, répondit Tallantire, lequel s’était attendu à quelque chose de ce genre. C’est un s… sahib très fort.
— Lui, un sahib ! C’est unkala-admi— un noir — indigne de courir à la queue de l’âne d’un potier. Tous les peuples de la terre ont pillé le Bengale. C’est écrit. Tu sais où nous allions, nous autres du Nord, quand nous voulions des femmes ou du butin ? Au Bengale — où donc ailleurs ? Qu’est-ce que tu viens nous chanter de sahib — et après Orde Sahib, encore ! En vérité, le Mullah Aveugle avait raison.
— A propos de quoi ? demanda Tallantire, inquiet.
Il se défiait du vieillard aux yeux morts et à la langue de mort.
— Soit ! En raison du serment que j’ai fait à Orde Sahib, lorsque nous le veillions à ses derniers moments près du fleuve là-bas, je vais te dire. D’abord, est-ce vrai que les Anglais se sont mis le talon du Bengali sur le cou, et qu’il n’y a plus d’autorité anglaise dans le pays ?
— Je suis ici, dit Tallantire, et j’obéis à la Maharanee[31]d’Angleterre.
[31]Reine.
[31]Reine.
— Le Mullah disait autrement, et qu’en outre c’était à cause que nous aimions Orde Sahib, que le gouvernement nous avait envoyé un pourceau, pour nous montrer que nous n’étions que des chiens, que l’on n’avait jusqu’alors maintenus que par la force armée. Et aussi qu’on retirait les soldats blancs, qu’il viendrait encore des Hindoustanis, et que tout changeait.
Voilà bien à quoi aboutit la maladresse dans le maniement d’un pays d’une grande étendue. Ce qui semble si faisable à Calcutta, si légitime à Bombay, si inattaquable à Madras, se trouve mal pris dans le Nord, et change entièrement de caractère sur les bords de l’Indus. Khoda Dad Khan expliqua, avec toute la clarté dont il était capable, que, tout en se proposant lui-même d’être bien sage, il ne pouvait, en vérité, répondre des têtes chaudes de sa tribu, que menait la parole du Mullah Aveugle.
Il se pouvait ou non qu’ils causassent de l’ennui, mais ils n’avaient pas l’intention, quoi qu’il arrivât, d’obéir au nouveau commissaire-délégué. Tallantire était-il parfaitement sûr qu’en cas de maraude systématique les forces du district fussent en mesure de la réprimer promptement ?
— Dis au Mullah, s’il parle encore parler d’imbécile, déclara brièvement Tallantire, qu’il conduit ses hommes à une mort certaine, et sa tribu au blocus, à l’amende pour violation de territoire, et à l’argent du sang. Mais qu’ai-je à faire de parler à qui n’a plus de poids dans les délibérations de la tribu ?
Khoda Dad Khan empocha l’injure. Il venait d’apprendre une chose qu’il désirait fort savoir, et il revint dans ses montagnes, pour s’y trouver accueilli par les compliments sarcastiques du Mullah, dont la langue, en faisant rage autour du camp, jouait le rôle d’une flamme plus meurtrière que jamais, en ces parages, bouse sèche n’en nourrit.
Veuillez, un moment, considérer ici le district inconnu de Kot-Kumharsen. Coupé dans toute sa longueur par l’Indus, il se trouvait situé sous la chaîne des montagnes de Khusru — rempart de terre inutile et de pierre écroulée. Il avait soixante-dix milles de long sur cinquante de large, nourrissait une population d’un peu moins de deux cent mille âmes, et payait jusqu’à concurrence de quarante mille livres d’impôts par an sur une étendue dont la plus grande moitié n’était qu’un désert véritable et sans espoir. Les cultivateurs n’étaient pas gens faciles ; les mineurs qui extrayaient le sel, l’étaient moins encore ; et les éleveurs de bétail, les moins faciles de tous. Un poste de police tout là haut à droite, et un minuscule fort de terre tout là haut à gauche, empêchaient la contrebande du sel et l’enlèvement du bétail dans la mesure où l’influence des agents du service civil ne pouvait rien faire ; et tout au fond à droite, sous le poste de police, se trouvait Jumala, le quartier général du district — piteux assemblage de granges blanchies au lait de chaux, louées au titre facétieux de maisons, exhalant la fièvre de frontière, laissant filtrer la pluie, et véritables rôtissoires en été.
C’était vers ce lieu que Grish Chunder Dé faisait route, pour y prendre officiellement la charge du district. Mais la nouvelle de sa venue l’avait précédé. Les Bengalis étaient aussi rares que les caniches parmi les simples habitants de la frontière, lesquels s’ouvraient réciproquement la tête à l’aide de leurs longues bêches, et honoraient impartialement les autels hindous et les autels mahométans. Ils affluèrent pour le voir, le désignant du doigt, et le comparant diversement à une vache pleine ou à un cheval fourbu, selon que suggérait leur étendue limitée de métaphore. Ils se moquèrent de sa garde policière, et voulurent savoir combien de temps les gros Sikhs allaient conduire les singes bengalis. Ils demandèrent s’il s’était fait accompagner de ses femmes, et lui conseillèrent sans ambage de ne point toucher aux leurs. Et comme si ce n’était assez, une vieille sorcière toute ridée lui cria du bord de la route, en faisant, à son passage, claquer ses misérables seins : « J’en ai allaité six, qui auraient pu en manger six mille de ton espèce. Le gouvernement les a tués à coups de fusil, et il a fait de cela un roi ! » Sur quoi un raccommodeur de charrues, à l’ossature énorme, turbanné de bleu, cria : « Ne perds pas espoir, ma mère ! Il se peut encore qu’il aille prendre la route de ceux que tu as perdus. » Et les enfants, ces brunes petites vesses-de-loup, regardèrent d’un œil curieux. C’était généralement une bonne affaire pour les enfants, que de s’égarer dans la tente d’Orde Sahib, où il suffisait de les désirer pour obtenir les gros pence ainsi que les histoires les plus authentiques, des histoires comme celles dont leurs mères elles-mêmes ne connaissaient que la première moitié. Non ! Ce gros homme noir ne pourrait jamais leur raconter comment Pir Prith avait arraché les dents œillères à dix démons, comment il se faisait que les grosses pierres se trouvaient toutes en rang au sommet des montagnes de Khusru, et ce qui arrivait si vous criiez par la barrière du village au loup gris, le soir : « Badl Khas est mort ! » En attendant, Grish Chunder Dé parlait avec autant de précipitation que d’abondance à Tallantire, — à la façon de ceux qui sont « plus anglais que les Anglais », — d’Oxford et du « pays », à l’aide d’un curieux fatras de savoir puisé dans les livres et ayant trait aux «bump-suppers», «cricket-matches», «hunting-runs», et autres sports impies de l’étranger. — Il nous faut prendre en main ces gaillards-là, dit-il une fois ou deux d’un air d’inquiétude ; prenez-les bien en main, et menez-les la bride haute. Nul profit, vous savez, à vous montrer mou dans l’administration de votre district.
Et, un instant plus tard, Tallantire entendit Debendra Nath Dé, qui fraternellement avait suivi la fortune de son parent et comptait, en sa qualité d’avocat, sur l’ombre de sa protection, murmurer en bengali :
— Mieux vaut poisson sec à Dacca qu’épées nues à Delhi. Mon frère, ces gens sont des démons, comme disait notre mère. Et il va vous falloir être toujours à cheval !
Ce soir-là, il y eut audience publique en une petite ville échouée à trente milles de Jumala, et le nouveau commissaire-délégué, en réponse aux compliments des fonctionnaires indigènes subalternes, y prononça un discours. Ce fut un discours mûrement réfléchi, qui n’eût point sans doute été sans valeur, si la troisième phrase n’en eût débuté par ces trois innocents mots : «Hamara hookum hai— c’est mon ordre. » Alors s’éleva, du fond de la grande tente où se trouvaient assis quelques propriétaires de la frontière, un rire qui grandit et où se mêlait le mépris, et le visage chétif et affilé de Debendra Nath Dé pâlit, et Grish Chunder, se tournant vers Tallantire, affirma :
— C’est vous, vous qui avez organisé cela.
Sur quoi le bruit des sabots d’un cheval retentit au dehors, et voici qu’entra Curbar, l’inspecteur de police du district, couvert de sueur et de poussière. Il y avait dix-sept mortelles années que l’État l’avait jeté dans un coin de la province, pour y réprimer la fraude du sel et y attendre une promotion qui n’arrivait jamais. Il avait oublié la façon de tenir propre son uniforme blanc, avait vissé des éperons rouillés dans des souliers vernis, et se couvrait indifféremment la tête d’un casque ou d’un turban. Aigri, vieilli, usé par la chaleur et le froid, il attendait d’avoir droit à la retraite suffisante qui l’empêcherait de crever de faim.
— Tallantire, dit-il, sans daigner faire attention à Grish Chunder Dé, venez un instant dehors. J’ai à vous parler !
Ils se retirèrent.
— Voici, continua Curbar. Les Khusru Kheyl ont surpris et abîmé une demi-douzaine de coolies sur le remblai du nouveau canal de Ferris, tué deux hommes et emporté une femme. Je ne vous aurais pas ennuyé de cette histoire — Ferris est à leur poursuite, ainsi que Hugonin, mon adjoint, avec dix hommes de police montée. Mais ce n’est qu’un commencement, j’imagine. Leurs feux s’allument sur les hauteurs d’Hassan Ardeb, et, si nous n’y mettons quelque hâte, notre frontière va flamber tout du long. Ils vont sûrement razzier les quatre villages Khusru de notre côté de la ligne ; voilà des années qu’il n’y a entre eux que de sales malentendus ; et vous savez que le Mullah Aveugle ne cesse de prêcher une guerre sainte depuis qu’Orde n’est plus. Quelle est votre opinion ?
— Dame ! fit Tallantire, d’un ton pensif. Ils n’ont pas perdu de temps. Pour moi, il me semble que je n’ai qu’à galoper au fort Ziar, et y prendre ce que je pourrai d’hommes afin de placer des piquets dans les villages de la plaine, s’il n’est pas trop tard. C’est Tommy Dodd qui commande le fort Ziar, je crois. Nous pouvons compter sur Ferris et Hugonin pour donner une leçon à ces bandits du canal, et… Non, nous ne pouvons pas faire garder ostensiblement le trésor par le chef de la police. Pour vous, retournez au canal. Je vais télégraphier à Bullows de s’en venir à Jumala avec une forte garde de police s’asseoir sur la caisse. Non pas qu’ils y toucheraient, mais cela fait bien dans le tableau.
— J’… j’… j’insiste pour savoir ce dont il s’agit, fit la voix du commissaire-délégué, lequel, au bout de quelques instants, avait suivi les deux interlocuteurs.
— Oh ! dit Curbar, qui, faisant partie de la police, ne pouvait comprendre que quinze années d’éducation dussent, en principe, faire d’un Bengali un fils de la Grande Bretagne. On s’est battu sur la frontière, et il y a des tas de gens tués. On va se battre encore, et il y aura encore des tas de gens tués.
— Pourquoi ?
— Parce que les quelques millions d’habitants qui grouillent dans ce district ne sont pas précisément vos amis, et croient que sous votre bénigne autorité ils vont pouvoir se payer du bon temps. M’est avis que vous feriez bien de prendre vos dispositions. Je n’agis, vous le savez, que suivant vos ordres. Que conseillez-vous ?
— Je… je vous prends tous à témoin que je n’ai pas encore assumé la charge du district, balbutia le nouveau commissaire-délégué, non plus à la façon des « Anglais plus anglais ».
— Ah ! je le croyais. Eh bien, comme je le disais, Tallantire, votre plan est le bon. Exécutez-le. Voulez-vous une escorte ?
— Non, rien qu’un cheval convenable. Mais, dites-moi, pour ce qui est de télégraphier au quartier général ?
— J’imagine, à la couleur de ses joues, que votre officier supérieur va expédier avant la fin de la soirée quelques télégrammes qui ne seront pas dans une musette. Qu’on le laisse faire, et la moitié des troupes de la province va nous arriver pour voir ce qu’il y a. Allons, filez, et prenez garde à vous — les Khusru Kheyl décousent de bas en haut, rappelez-le-vous. Hé, là ! Mir Khan, donne à Tallantire Sahib le meilleur des chevaux, et dis à cinq hommes d’accompagner à cheval le commissaire-délégué sahib bahadour[32]jusqu’à Jumala. Il y a de la presse.
[32]Bahadourest un titre additionnel (et ici moqueur) à celui desahib.
[32]Bahadourest un titre additionnel (et ici moqueur) à celui desahib.
Il y en avait ; et ce n’était pas en se cramponnant à la bride d’un homme de la police et en lui demandant le chemin le plus court, tout à fait le plus court, pour retourner à Jumala, que Debendra Nath Dé activait les choses. Or, l’originalité est fatale au Bengali. Debendra Nath eût dû rester avec son frère, lequel suivit jusqu’à Jumala la ligne du chemin de fer sans s’en écarter, en rendant grâce à des dieux totalement inconnus à la plus catholique des universités, de n’avoir point encore assumé la charge du district, et de pouvoir, en outre — heureuse ressource d’une race fertile ! — tomber malade.
Et je suis désolé de dire que lorsqu’il atteignit le but de sa course, deux policiers indigènes, non dépourvus d’un certain esprit de facétie vulgaire, et qui venaient de conférer ensemble tout en pilant du poivre sur leurs selles, arrangèrent une petite mise en scène pour le distraire. Cela consista d’abord à entrer l’un après l’autre dans sa chambre afin de lui donner de sinistres détails de guerre, lui montrer le grossissement de tribus diaboliques et altérées de sang, et l’incendie des villes. Ce fut presque aussi drôle, dirent ces chenapans, que de galoper aux côtés de Curbar après les fuyards afghans. Chacune de ces histoires tint celui qui les écoutait, à l’œuvre une demi-heure durant sur des télégrammes que le sac de Delhi eût à peine justifiés. A tout pouvoir capable de disposer d’une baïonnette ou de mettre en lieu sûr un homme mort de peur, Grish Chunder Dé adressa un appel télégraphique. Il était seul, ses collaborateurs avaient fui, et c’était pure vérité qu’il n’avait pas encore pris la charge du district. Les télégrammes eussent-ils été expédiés, qu’il eût pu se passer beaucoup de choses ; mais, comme le seul télégraphiste de Jumala était allé se coucher, et que le chef de gare, après un coup d’œil à ce formidable tas de papiers, découvrit que les règlements de chemin de fer interdisaient la transmission des messages impériaux, les agents de police Ram Singh et Nihal Singh ne virent rien à faire d’autre que de rouler le tout en forme d’oreiller, et très confortablement s’endormirent dessus.
Tallantire enfonça ses éperons dans le ventre d’un fougueux étalon pie, aux yeux bleu faïence, et se mit en devoir de franchir les quarante milles de chevauchée qui le séparaient du fort Ziar. Connaissant son district comme sa poche, il ne perdit pas de temps à chercher les raccourcis, et piqua droit à travers le riche pâturage jusqu’au gué où Orde était mort et avait été enterré. Le sol poudreux étouffait le bruit des sabots de son cheval, la lune projetait devant lui son ombre, comme un lutin inquiet, et le lourd serein le trempait jusqu’aux os. L’un après l’autre il dépassa le coteau, la broussaille dont il sentait la brosse sous le ventre du cheval, la route non empierrée où le feuillage en mèche de fouet des tamaris lui flagellait le front ; puis ce furent les surfaces illimitées de plaine fourrée de graminées et mouchetée de bétail assoupi, et encore le désert et encore le coteau ; et maintenant, l’étalon pie peinait dans le sable épais du gué de l’Indus. Tallantire n’eut conscience d’aucune pensée distincte jusqu’au moment où le nez du bac indolent atterrit sur la rive opposée, et où son cheval fit un écart à la vue de la pierre blanche qui recouvrait la tombe d’Orde. Alors il se découvrit, et cria de façon à se faire entendre du mort : « Ils remuent, mon vieux ! Souhaite-moi de la chance. » Dès le premier frisson de l’aurore il frappait à l’aide d’un étrier à la porte du fort Ziar, où cinquante sabres de ce régiment déguenillé, les Beshaklis du Bélouchistan, étaient censés garder les intérêts de Sa Majesté le long de quelques centaines de milles de frontière. Le fort en question se trouvait commandé par un sous-lieutenant, lequel, issu de l’ancienne famille des Derouletts, répondait, cela va sans dire, au nom de Tommy Dodd[33]. Tallantire le trouva affublé d’un vêtement de peau de mouton, secoué de fièvre comme un tremble, et en train d’essayer de lire l’état des indisponibles de l’infirmier indigène.
[33]C’est une coutume, plus ou moins bizarre, en Angleterre, d’affubler les gens de sobriquets, et particulièrement de changer le nom des personnes qui portent un nom connu. On retrouve cette coutume dans nos villages de Bretagne, où il est difficile de trouver l’habitant sous son véritable nom. (N. D. T.)
[33]C’est une coutume, plus ou moins bizarre, en Angleterre, d’affubler les gens de sobriquets, et particulièrement de changer le nom des personnes qui portent un nom connu. On retrouve cette coutume dans nos villages de Bretagne, où il est difficile de trouver l’habitant sous son véritable nom. (N. D. T.)
— Comment, vous voilà, à votre tour ! dit-il. Ma foi, nous sommes tous malades, ici, et je ne crois pas être en mesure de mettre trente hommes à cheval ; mais nous ne de… de… demandons pas mieux. Écoutez, quel effet cela vous fait-il, d’un piège ou d’un mensonge ?
Il jeta à Tallantire un bout de papier sur lequel on avait laborieusement écrit en gurmukhi ratatiné : « Nous ne pouvons retenir les jeunes chevaux. Ils prendront leur pâture après le coucher de la lune dans les quatre villages de frontière situés à la sortie de la passe de Jagai la nuit prochaine. » Puis, en anglais, d’une écriture courante : «Your sincere friend[34]. »
[34]Votre bien dévoué.
[34]Votre bien dévoué.
— Bon zigue ! fit Tallantire. Cela, c’est l’œuvre de Khoda Dad Khan, je vois. C’est la seule bribe d’anglais qu’il ait jamais pu se fourrer dans la tête, et il en est prodigieusement fier. Il travaille contre le Mullah Aveugle dans un intérêt personnel, le jeune traître !
— Je ne connais rien à la politique des Khusru Kheyl, mais, si vous êtes satisfait, je le suis. On a lancé cela par-dessus la porte, la nuit dernière ; et j’ai pensé que nous pourrions peut-être nous secouer un peu et voir ce qui en était. Oh ! nous y sommes de notre fièvre, ici, il n’y a pas d’erreur ! S’agit-il, selon vous, d’une grosse affaire ?
Tallantire lui expliqua le cas brièvement, pendant que Tommy Dodd tour à tour sifflait et tremblait la fièvre. Ce jour-là, il le consacra à la stratégie et à rendre le courage aux invalides, jusqu’à ce qu’on eût sous la main, à la tombée du jour, quarante-deux cavaliers, exténués, minés et le poil en désordre, que Tommy Dodd contempla avec orgueil, et auxquels il s’adressa en ces termes :
— Mes garçons ! Si vous mourez, vous irez en enfer. Donc, arrangez-vous pour rester en vie. Mais, si vous allez en enfer, cet endroit-là ne saurait être plus chaud que cet endroit-ci, et l’on ne nous dit pas que là-bas nous devions souffrir de la fièvre. En conséquence, n’ayez pas peur de mourir. Maintenant, foutez-moi le camp !
Sur quoi ils se prirent à rire, et s’en allèrent.
Ce n’est pas de si tôt que les Khusru Kheyl oublieront leur attaque de nuit contre les villages des plaines. Le Mullah avait promis une victoire facile et un butin illimité ; mais voici que des cavaliers de la reine s’étaient levés tout armés de la terre même, sabrant, massacrant, piétinant le monde à la lueur des étoiles, au point que nul ne savait où se retourner, et que tous, craignant de s’être mis une armée sur les bras, regagnèrent au plus vite leurs montagnes. Dans la panique de la fuite, c’est aux blessures occasionnées par le coup de boutoir du couteau afghan qu’on vit le plus d’hommes succomber, et davantage encore au feu de carabines tirées à longue portée. Là-dessus l’on entendit crier à la trahison ; et, lorsqu’ils atteignirent l’abri de leurs sommets, ils avaient laissé en bas, dans les plaines, avec quelque quarante morts et soixante blessés, toute leur confiance dans le Mullah Aveugle. Ils vociférèrent, jurèrent et discutèrent autour des feux, tandis que les femmes pleuraient sur ceux qu’on avait perdus, et que le Mullah maudissait en cris perçants ceux qui étaient revenus.
Alors Khoda Dad Khan, éloquent et frais dispos, attendu qu’il n’avait pris nulle part au combat, se leva pour mettre à profit l’occasion. Il montra que c’était au Mullah Aveugle que la tribu devait d’un bout à l’autre son infortune présente, au Mullah Aveugle qui avait menti sur toute la ligne et dont la langue les avait poussés dans un piège. C’était sans doute une insulte qu’un Bengali, le fils d’un Bengali, se permît d’administrer la frontière ; mais cet événement n’annonçait pas, comme le Mullah le prétendait, une ère de licence et de pillage ; et l’inexplicable folie des Anglais ne les empêchait aucunement de garder leurs « marches ». Au contraire, la tribu, jouée et déconfite, allait, juste au moment où la provision de vivres était fort bas, se voir mettre le blocus et interdire tout commerce avec l’Hindoustan, jusqu’à ce qu’elle eût envoyé des gages de bonne conduite, payé la compensation du trouble occasionné, et l’argent du sang au taux de trente-six livres anglaises par tête pour chaque villageois qu’elle eût pu égorger. « Et vous savez que ces chiens des plaines vont prêter serment que nous en avons tué des douzaines. Le Mullah va-t-il payer les amendes, ou faut-il que nous vendions nos fusils ? » Un sourd grondement courut autour des feux. « Or, considérant que tout cela est l’œuvre du Mullah, et que nous n’y avons rien gagné que les promesses du paradis, il me vient à la pensée que nous autres, du Khusru Kheyl, nous avons besoin d’un temple où prier. Nous nous trouvons affaiblis, et, désormais, comment oserons-nous passer sur la frontière du Madar Kheyl, ainsi que nous en avions coutume, pour nous agenouiller sur la tombe de Pir Sajji ? Les gens du Madar tomberont sur nous, et fort justement. Mais notre Mullah est un saint homme. Il a aidé quarante d’entre nous à entrer cette nuit en paradis. Qu’il accompagne en conséquence son troupeau, et nous élèverons au-dessus de son corps un dôme tout en tuiles bleues de Mooltan, et ferons brûler des lampes à ses pieds chaque vendredi soir. Ce sera un saint ; nous aurons un temple, et nos femmes y prieront pour que de la semence nouvelle vienne remplir les vides de nos effectifs de combat. Qu’en dites-vous ? »
Un méchant ricanement accueillit la proposition, suivi bientôt du douxouîpe, ouîpede couteaux que l’on tire de la gaîne. C’était une excellente idée, et elle satisfit à un besoin que depuis longtemps éprouvait la tribu. Le Mullah sauta sur ses pieds, dardant ses prunelles flétries sur la mort dégaînée qu’il ne pouvait voir, et appelant sur la tribu les malédictions de Dieu et de Mahomet. Alors commença tout autour des feux, et les entrelaçant, une partie de colin-maillard que Khuruk Shah, le poète de la tribu, a chantée en vers qui ne sauraient périr.
De la pointe du couteau ils lui chatouillèrent gentiment l’aisselle. Il sauta de côté avec un cri aigu, mais pour sentir le froid d’une lame lui passer légèrement sur la nuque, ou la crosse d’un flingot lui frictionner la barbe. Il appela ses partisans à son aide, mais la plupart d’entre eux gisaient morts dans les plaines, attendu que Khoda Dad Khan avait pris quelque peu la peine d’arranger leur décès. Certains lui décrivirent les merveilles du temple qu’ils élèveraient, et les petits enfants, battant des mains, criaient : « Sauve-toi, Mullah, sauve-toi ! Il y a un homme derrière toi ! » A la fin, lorsque le jeu commençait à languir, le frère de Khoda Dad Khan lui plongea un couteau entre les côtes. « Me voici donc, dit Khoda Dad Khan avec une simplicité charmante, le chef des Khusru Kheyl ! » Il n’y eut personne pour le contredire ; et tous, les membres raides et endoloris, s’en allèrent céder au sommeil.
Dans la plaine au-dessous, Tommy Dodd était en train de discourir sur les beautés d’une charge de cavalerie la nuit, et Tallantire, courbé sur sa selle, haletait, presque hors de lui, parce qu’il avait, pendue au poignet, une épée éclaboussée du sang des Khusru Kheyl, la tribu qu’Orde avait si bien tenue en laisse. Un soldat radjpoute ayant fait remarquer que l’oreille droite de l’étalon pie avait été tranchée à la racine par quelque aveugle coup de sabre de son cavalier maladroit, Tallantire, cédant tout à la fois, se prit à rire et sangloter jusqu’au moment où Tommy Dodd le fit se coucher et se reposer.
— Il nous faut attendre par ici jusqu’au matin, dit-il. J’ai télégraphié au colonel, au moment où nous partions, d’envoyer un escadron de Beshaklis derrière nous. Il sera tout de même furieux après moi, parce que j’aurai accaparé la petite fête. En tout cas, ces gueux de la montagne ne causeront plus d’ennui.
— Alors, dites aux Beshaklis d’aller voir ce qui est arrivé à Curbar sur le canal. Il nous faut faire la patrouille sur toute la ligne de la frontière. Vous êtes tout à fait sûr, Tommy, que cette… cette saleté-là… ce n’était que l’oreille de l’étalon pie ?
— Oh, tout à fait sûr, repartit Tommy. Vous avez même manqué de lui couper la tête. Moi qui vous parle, je vous ai vu quand nous nous jetions dans la mêlée. Dormez, mon vieux.
Sur le coup de midi, arrivèrent deux escadrons de Beshaklis, ainsi qu’une bande d’officiers furieux réclamant le conseil de guerre pour le camarade Tommy Dodd, qui avait « gâté lepicnic» ; et il leur fallut galoper à travers le pays jusqu’aux travaux du canal, où Ferris, Curbar et Hugonin étaient en train de faire un discours aux coolies frappés de terreur, sur l’énormité qu’il y aurait à abandonner le bon travail et le gros salaire simplement parce qu’une demi-douzaine de leurs camarades avaient passé de vie à trépas. L’aspect d’une troupe de Beshaklis raffermit une confiance hésitante, et ceux des Khusru Kheyl que poursuivit la police, eurent la joie quelque peu amère de voir la berge du canal bourdonner de vie comme d’habitude, tandis que tels des leurs, qui s’étaient réfugiés dans les cours d’eau desséchés et les ravins, s’en faisaient chasser par les cavaliers. Au coucher du soleil commença la patrouille impitoyable de la frontière par la police et la cavalerie, un peu comme l’éternelle course à cheval des cowboys autour du bétail turbulent.
— Maintenant, dit Khoda Dad Khan, en désignant une ligne de feux qui scintillaient dans la vallée, vous pouvez voir à quel point change l’ancien ordre de choses. Après leur cavalerie vont venir ces diables de petits canons qu’ils arrivent à remorquer jusqu’au sommet des montagnes, et, autant que je sais, jusqu’aux nuages, quand nous couronnons les montagnes. Si le conseil de tribu le juge bon, j’irai trouver Tallantire Sahib — qui m’aime — afin de voir si je peux empêcher tout au moins le blocus. Parlerai-je pour la tribu ?
— Oui-da ; parle pour la tribu au nom de Dieu. Comme ces maudits feux clignent de l’œil ! Les Anglais envoient-ils leur cavalerie par le télégraphe — ou est-ce là l’œuvre du Bengali ?
Comme Khoda Dad Khan descendait de la montagne, il se trouva retardé par la rencontre d’un homme de la tribu serré de près, et dut, après une entrevue avec lui, retourner en hâte sur ses pas chercher soi-disant quelque chose qu’il avait oublié. Puis, se livrant aux deux cavaliers qui avaient poursuivi son ami, il leur demanda de l’escorter jusqu’auprès de Tallantire Sahib, alors avec Bullows à Jumala. La frontière était sauve, et le moment d’en fournir les explications écrites était venu.
— Dieu merci ! dit Bullows, que les ennuis sont arrivés tout de suite. Nous ne pouvons pas naturellement coucher tout du long sur le papier les véritables motifs, mais toute l’Inde comprendra. Et une bonne et courte insurrection vaut mieux que cinq années d’administration impuissante en deçà de la frontière. Cela coûte moins cher. Grish Chunder Dé a fait un rapport disant qu’il est malade, et on l’a réintégré dans sa province sans la moindre réprimande. Il a insisté fortement sur ce fait qu’il n’avait pas encore assumé la charge du district.
— Naturellement, repartit Tallantire avec amertume. Et maintenant, qu’est-ce que je suis censé avoir fait de travers ?
— Oh, on vous dira que vous avez excédé tous vos pouvoirs, et que vous eussiez dû rendre compte par des rapports, écrivasser, donner votre avis durant trois semaines, jusqu’à ce que les Khusru Kheyl pussent vraiment descendre en force. Mais je ne pense pas que les autorités osent faire des embarras à cet égard. Elles ont reçu leur leçon. Avez-vous vu la version de Curbar sur l’affaire ? Il ne sait pas écrire un rapport, mais il sait dire la vérité.
— A quoi sert la vérité ? Il ferait mieux de déchirer le rapport. Tout cela me fait mal au cœur. C’était si parfaitement inutile, sauf que cela nous a débarrassés de ce Babou.
Sur ces entrefaites entra, le front haut, Khoda Dad Khan, un filet à fourrage rebondi à la main, et les deux cavaliers derrière lui.
— Puissiez-vous ne jamais ressentir de fatigue, dit-il tout guilleret. Eh bien, sahibs, pour un bon combat, c’en fut un, et la mère de Naïm Shah reste votre débitrice, Tallantire Sahib. Un joli coup de sabre, me dit-on, à travers la mâchoire, l’habit ouaté, et jusqu’à la clavicule. Bravo ! Mais je parle pour la tribu. Il y a eu une faute de commise — une grande faute. Tu sais que moi et les miens, Tallantire Sahib, nous tenons le serment que nous avons fait à Orde Sahib sur les berges de l’Indus.
— Comme un Afghan tient son couteau — affilé d’un côté, émoussé de l’autre, repartit Tallantire.
— Le coup n’en porte alors que mieux. Mais je parle la vérité de Dieu. Donc, le Mullah Aveugle menait les jeunes gens du bout de sa langue, et déclarait qu’il n’y avait plus de loi de frontière, puisqu’on avait envoyé un Bengali ; et que nous n’avions nul besoin de craindre les Anglais. Sur quoi ils descendirent venger cette insulte et se livrer au pillage. Vous savez ce qui arriva, et le rôle que j’assumai. Or, une centaine d’entre nous sont tués ou blessés, et nous sommes tous honteux et fâchés, et ne désirons plus de guerre. D’ailleurs, pour que vous puissiez mieux nous écouter, nous avons coupé la tête au Mullah Aveugle, dont les mauvais conseils nous avaient menés à faire des bêtises. Je l’apporte pour preuve. (Et il jeta la tête sur le plancher.) Il ne vous causera plus d’ennui, car c’est moi qui suis le chef, maintenant, et de la sorte je m’asseois à une place plus haute aux audiences. Cependant, toute médaille a son revers. Ce fut une autre faute. Un des hommes trouva cette noire brute de Bengali, à cause de qui vint tout cet ennui, errant à califourchon sur un cheval, et pleurant. A la pensée qu’il avait coûté la vie à beaucoup de braves, Alla Dad Khan, que, si vous y tenez, j’abattrai demain d’un coup de feu, lui fit sauter la tête, et je vous l’apporte afin que vous puissiez l’enterrer. Voyez, personne n’a pris les lunettes, quoiqu’elles fussent en or !
Lentement roula aux pieds de Tallantire la tête tondue d’un gentleman bengali à lunettes, yeux ouverts, bouche ouverte — la Terreur incarnée. Bullows se baissa.
— Encore une amende du sang, et une grosse, Khoda Dad Khan, car c’est la tête, celle-ci, de Debendra Nath, le frère de l’homme en question. Le Babou est depuis longtemps à l’abri ; il n’y a que les imbéciles du Khusru Kheyl pour être encore à l’apprendre.
— Eh bien, peu m’importe la charogne. C’est de viande fraîche, moi, que je me nourris. Le sire était sous nos montagnes, à demander la route de Jumala ; et Alla Dad Khan lui a montré la route de la Géhenne, lui qui n’est, comme tu dis, qu’un imbécile. Reste maintenant ce que le gouvernement va nous faire. Pour ce qui est du blocus…
— Qui es-tu, marchand de carne, tonna Tallantire, pour parler de termes et de traités ? Hors d’ici, et retourne à tes montagnes — va, et attends-y, le ventre vide, qu’il plaise au gouvernement d’appeler les tiens au châtiment — enfants et imbéciles tout à la fois que vous êtes ! Comptez vos morts, et tenez-vous tranquilles. Restez assurés que le gouvernement vous enverra unhomme!
— Oui, repartit Khoda Dad Khan, car nous aussi sommes des hommes.
Et, tout en regardant Tallantire entre les deux yeux, il ajouta :
— Et par Dieu, sahib, puisses-tu être cet homme-là !