NABOTH

Voici comment cela se passa ; et la vérité qui s’en dégage est aussi une allégorie de l’empire.

Je le rencontrai au coin de mon jardin, un panier vide sur la tête, et un lambeau malpropre autour des reins. C’était tout le bien sur quoi Naboth pût élever l’ombre d’une prétention la première fois que je le vis. Il me mendia, et ce fut le début de nos relations. Il était très maigre, et montrait presque autant de côtes que son panier ; il me raconta une longue histoire à propos de fièvre et d’un procès, et aussi d’un chaudron de fer qui avait été saisi par le tribunal en exécution d’un arrêt. Je mis la main à la poche afin d’assister Naboth, tel il advint à des rois de l’Orient, pour la perte de leurs royaumes, d’assister des aventuriers étrangers. Une roupie s’était cachée dans la doublure de mon gilet. J’ignorais totalement qu’elle fût là, et j’offris ma trouvaille à Naboth comme un présent tombé du ciel. Il répondit que j’étais le seul et légitime Protecteur du Pauvre qu’il eût jamais connu.

Le lendemain matin, il réapparut, le ventre un peu plus rond, et se roula sur le sol à mes pieds dans la verandah d’entrée. Il déclara que j’étais et son père et sa mère, et le descendant direct de tous les dieux de son panthéon, sans parler de mon contrôle sur les destinées de l’univers. Quant à lui, ce n’était qu’un marchand de bonbons, et de moindre importance encore que la poussière sous mes pieds. J’avais déjà entendu ce genre de boniment, aussi lui demandai-je ce dont il retournait. Ma roupie, dit Naboth, l’avait élevé aux nues, et il désirait présenter une requête. Il souhaitait d’installer un petit éventaire de bonbons près de la maison de son bienfaiteur, afin de suivre du regard ma révérée personne tandis que j’allais et venais, illuminant le monde. Je daignai gracieusement accorder la permission, et il s’éloigna la tête entre les genoux.

Or, tout au fond de mon jardin, le sol s’en va en pente jusqu’à la route, et la pente se trouve dominée par une épaisse plantation d’arbustes. Un court chemin carrossable va de la maison au Mall, lequel Mall passe tout près de la plantation. Dans l’après-midi du lendemain je m’aperçus que Naboth s’était assis au bas de la pente, par terre dans la poussière de la route et sous le soleil ardent, un panier devant lui, où erraient quelques bonbons poisseux. Il s’était, par l’effet de ma munificence, remis dans le commerce, et le sol se trouvait le paradis grâce à mon honorée faveur. Rappelez-le-vous, il n’était question que de Naboth, son panier, le soleil et la poussière, lorsque mon Empire commença d’être sapé.

Le jour suivant, il s’était transporté en haut de la pente plus près de mes arbustes, et agitait un éventail en feuilles de palmier pour tenir les mouches à l’écart de sa marchandise. De ce fait je jugeai que le commerce devait avoir marché.

Quatre jours plus tard, je remarquai qu’il s’était reculé, lui et son panier, à l’abri des arbustes, et avait attaché entre deux branches une guenille couleur isabelle afin de faire plus d’ombre. Il y avait abondance de bonbons dans son panier. Je pensai que le commerce devait certainement être encore en voie de hausse.

Sept semaines plus tard, le gouvernement fit l’acquisition d’une petite pièce de terre destinée à la construction d’un tribunal, tout près de l’extrémité de mon compound, et employa près de quatre cents coolies aux fondations. Naboth acheta une couverture rayée bleu et blanc, un pied de lampe en cuivre, et un boy, pour répondre à l’essor du commerce, qui était effrayant.

Cinq jours plus tard, il acheta un livre de comptes, vaste, épais, à dos rouge, et un encrier de verre. Je m’aperçus, de la sorte, que les coolies s’étaient endettés vis-à-vis de lui, et que le commerce prenait une extension conforme aux règles légitimes du crédit. Je m’aperçus aussi que le panier était devenu trois paniers, et que Naboth avait reculé et élagué dans la plantation d’arbustes, et s’était fait une jolie petite clairière pour l’étalage convenable du panier, de la couverture, des livres et du boy.

Une semaine et cinq jours plus tard, il avait construit une cheminée d’argile dans la clairière, et l’épais livre de comptes débordait. Il déclara que Dieu avait créé peu d’Anglais de ma sorte, et que j’étais l’incarnation de toutes les vertus humaines. Il m’offrit en tribut quelques échantillons de sa marchandise, et, en les acceptant, je le reconnus comme mon feudataire sous le manteau de ma protection.

Trois semaines plus tard, je remarquai que le boy avait maintenant l’habitude de préparer pour Naboth son repas de midi, et que Naboth commençait à prendre du ventre. Il avait élagué plus avant dans ma plantation d’arbustes, et possédait un second livre de comptes, plus épais que le premier.

Onze semaines plus tard, Naboth s’était rongé sa route presque de part en part de la plantation, et une hutte de roseau, à l’extérieur de laquelle se trouvait une couchette, se dressait dans la petite percée dont il était l’auteur. Deux chiens et un bébé dormaient dans la couchette. D’où j’inférai que Naboth avait pris femme. Il déclara que, grâce à ma faveur, il avait ainsi fait, et que j’étais plusieurs fois plus beau que Krishna.

Six semaines et deux jours plus tard, un mur de terre avait poussé au fond de la hutte. Derrière celle-ci picoraient des poules, et cela sentait un peu. Le secrétaire municipal prétendit qu’il se formait un cloaque sur la route, à cause des infiltrations de mon compound, et qu’il fallait que je m’arrangeasse pour les faire disparaître. Je parlai à Naboth. Il déclara que j’étais le souverain maître de ses intérêts ici-bas, et que le jardin était tout entier ma propriété ; et il m’envoya de nouveaux échantillons de sa marchandise dans un torchon douteux.

Deux mois plus tard, un coolie fut tué dans une rixe qui eut lieu en face de la Vigne de Naboth. L’inspecteur de police déclara que le cas était sérieux, se rendit dans les quartiers de mes domestiques, insulta la femme de mon majordome et éprouva le besoin d’arrêter mon majordome lui-même. Le plus curieux du meurtre, c’est que la plupart des coolies se trouvaient ivres au moment où il se produisit. Naboth fit remarquer que mon nom était un rempart solide entre lui et ses ennemis, et qu’il attendait la prochaine venue d’un autre bébé.

Quatre mois plus tard, la hutte était tout murs de terre, très solidement construits, et Naboth avait employé la plupart de mes arbustes à nourrir ses cinq chèvres. Une montre d’argent et une chaîne en aluminium brillaient sur son ventre fort arrondi. Mes serviteurs, à diverses reprises, se trouvèrent ivres d’une assez alarmante façon, et ne manquaient pas une occasion de perdre leur temps avec Naboth. Je parlai à Naboth. Il déclara que, grâce à la faveur et à la gloire de ma personne, il ferait de toute sa gent féminine de véritablesladies, et que s’il était quelqu’un pour laisser entendre qu’il tenait à l’ombre de mes tamaris une distillerie clandestine, c’était alors, à moi, son suzerain, à les poursuivre.

Une semaine plus tard, il loua un homme pour fabriquer plusieurs douzaines de mètres carrés de treillage destiné à entourer le derrière de sa hutte, afin que ses femmes pussent se trouver à l’abri des regards étrangers. L’homme s’en alla le soir, laissant son travail paver le raccourci qui reliait la route à ma maison. Je rentrais en voiture à la tombée du jour, et tournai le coin, près de la Vigne de Naboth, à une assez vive allure. La première chose dont je me souvienne ensuite, c’est que les chevaux du phaéton bronchaient et se débattaient dans une sorte de réseau de bambou d’une solidité sans exemple. Les deux bêtes s’abattirent. L’une d’elles se releva sans plus de mal que les deux genoux couronnés. L’autre se trouvait si maltraitée que je fus forcé de l’abattre.

Naboth n’est plus là, et sa hutte est retournée à sa boue primitive, avec des bonbons en guise de sel pour démontrer que le lieu est maudit. Pour moi, j’ai construit un pavillon qui domine le bout du jardin, et c’est sur mes frontières le fort d’où je garde mon Empire.

J’apprécie maintenant ce que ressentit Achab. En voilà un, que les Écritures ont calomnié !


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