VI

—Sûr?

—Regardez!

Il montra sa fameuse cartouche. Boucher en examina une à une les pépites, les soupesa, les lécha même, pour mieux se rendre compte.

—L'or du ruisseau Napoléon ressemble à des graines de concombre, dit-il enfin; celui du Miller est rouillé, il a mauvaise mine; l'or du Glacier a la forme de cœurs. Celui-ci semble cassé d'hier. Comme il est gros! Cormack, mon vieux...

Il regarda autour de lui: la porte était fermée, et, dans la cabane, avec eux il n'y avait que Juneau et madame Cormack. Il reprit donc:

—Mon vieux camarade, où as-tu trouvé cet or? Donne-nous une chance avant les autres...

—Oui, je te le dirai, Boucher, parce que toi, et Juneau, vous êtes les seuls qui ne vous soyez pas ri de moi quand j'ai épousé ma Siwash... Et je l'aime mieux qu'une blanche, allez!... Écoute... Écoutez tous les deux...

Trois têtes se touchèrent dans l'ombre, échangèrent quelques mots à voix basse. Enfin, Boucher se releva:

—Bien sûr?... Tu ne voudrais pas te moquer de moi, dis, Cormack? Je commence à être vieux pour courir, et je suis si pauvre!...

—Pauvre!—cria l'ivrogne avec une exaltation extraordinaire,—tu dis: pauvre!... Tu peux être comme Mackay après-demain, sûr comme l'or que tu vois là... Seulement, dépêchez-vous, partez, filez, ramez dur! D'autres pourraient trouver la place... Moi, je vais dormir.

Juneau et Boucher se levèrent sans ajouter un mot. Comme ils ouvraient la porte, Cormack les rappela.

—Sûr comme cet or-là... Y a-t-il une corde sous mon lit? Oui? Eh bien, si je vous trompe, revenez me pendre avec... je me laisserai faire!

Un petit groupe attendait au dehors; on interrogea les deux amis: ils répondirent que pour le moment il n'y avait moyen de rien apprendre, que Cormack avait fait «la fête» et que, par conséquent, il fallait prendre patience bon gré mal gré. Puis, ils rentrèrent dans leur cabane, la verrouillèrent, sortirent à la dérobée par derrière, et s'en furent droit à leur canot sur les bords du fleuve.

—Boucher, fit Juneau, va chercher des provisions pour dix jours; moi, j'irai quérir le jeune Mac Donald. Il nous faut de l'aide pour remonter le courant; autant lui qu'un autre; quand il veut, il a des bras solides... et je parie que, d'ici à deux heures, Cormack aura parlé de nouveau. Allons, vite!

Ils se pressèrent tellement, les deux vieux, que vingt minutes plus tard leur petite embarcation disparaissait en amont; pas assez vite, pourtant, pour qu'Oppenheim ne les aperçût tandis qu'il fermait sa porte en bâillant une dernière fois. Debout, à l'arrière, Juneau guidait l'embarcation au moyen de sa gaffe, tandis que Mac Donald, à l'avant, courbé sur la sienne, avançait à force de «rétablissements». Au milieu, Boucher reprenait haleine en attendant son tour. Et, quarante-huit heures durant, avec à peine deux heures de sommeil et quelques haltes pour manger, les trois voyageurs se remorquèrent ainsi, tantôt à la gaffe, tantôt à la corde, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés en face des huttes indiennes du Thron-diuck[5],—«la rivière aux poissons».—Alors, Boucher se leva et, montrant du doigt les eaux transparentes de ce quasi torrent:

—C'est là, dit-il.

Pour mieux voir, les autres se mirent à genoux. Un souffle froid sortit des montagnes, passa sur le marécage où devait surgir Dawson City trois mois plus tard, et s'en vint les faire grelotter sous leur sueur. Juneau dit:

—Brrr! abordons, voulez-vous? Ça sent la mort par ici: une tasse de café nous ravigotera.

—Certes, oui, et aussi un peu de sommeil, puisque nous voilà arrivés. Quel métier de cheval depuis deux jours! Cette corde m'a scié l'épaule en deux... Et tout ça, peut-être, pour faire rire Cormack. Bah!

Mac Donald, qui parlait ainsi, avait une volonté d'enfant dans un corps d'homme. Du moins, c'est ce que pensa Boucher, qui se redressa de toute la hauteur de ses soixante et onze ans sonnés.

—Jeune homme, fit-il, vous pouvez vous arrêter, si le cœur vous manque. Moi, j'irai jusqu'au bout avec Juneau... Hein, vieux?... Oui, j'irai, quand même je devrais user mes jambes jusqu'aux genoux!... Pour une fois, Cormack n'a pas menti, je le sens, je le devine, et, ce soir même, je planterai mes piquets à côté des siens.

Vraiment, sans le savoir, il était magnifique ainsi parlant, le trappeur canadien, sa longue barbe de prophète ruisselant d'eau et de sueur, ses bras tendus vers le Thron-diuck, tout son vieux corps de fer raidi pour un suprême effort. Près, très près, derrière ces montagnes noires, l'or était là, l'or des jaunes pépites crachées en masse par les volcans des temps inconnus; il les voyait, il les sentait, il les respirait, ah Dieu! et, par sa bouche édentée, elles criaient maintenant aux indécis de la première heure: «Venez! venez donc! nous sommes les maîtresses du monde, et vous n'aurez qu'à vous baisser pour nous avoir!» Et voilà que, pour les saisir, cinquante ans d'énergie jetée à la vie sauvage des bois revenaient au vieillard, le secouaient d'une fougue pareille à celle de sa jeunesse, le relevaient une dernière fois pour vaincre ou pour mourir.

Le petit Écossais baissa la tête; ses yeux gris, un peu doux, évitèrent ceux de Boucher. Il saisit un aviron et se prépara à traverser le Yukon, dont le courant, à cet endroit, est si violent. Juneau, qui avait approuvé son camarade, regarda en aval et poussa un cri de surprise:

—Holà! qu'est-ce qui vient par là-bas?

C'était un canot de trente pieds de long sur quatre de large, qui, à force de pagaies, coupait le fleuve mieux qu'un poisson au printemps. Huit hommes s'y trouvaient, et parmi eux, au premier rang, Henry Oppenheim.

—Dépêchons! Ils nous ont suivi!... Vous l'ai-je assez répété qu'il ne fallait pas perdre une seconde!... Nous aurons du mal à arriver les premiers.

Boucher s'excitait de plus en plus, tandis que ses compagnons ramaient à faire éclater chacun de leurs muscles.

—Hardi, les gars! Forty Mile s'est vidé derrière eux, je parie... mais nous arrivons... nous y sommes... un coup à droite, Juneau... oh!

Le canot venait d'entrer dans les eaux à crêtes blanches du Klondike: elles bouillonnèrent autour en le bousculant, ainsi qu'une chose morte. Juneau donna un coup à faux, la frêle embarcation vira brusquement, reçut un paquet d'écume et, presque aussitôt, se renversa sur les mineurs. Par derrière, sur le grand canot de guerre qui avait su éviter ce dangereux remous, il y eut un éclat de rire: après tout, Henry et ses hommes arrivaient les premiers... Ou plutôt en même temps... Car, comme ils touchaient terre, on vit émerger un peu plus loin la tête blanche de Boucher. Les lèvres au ras de l'eau, il nageait à la façon des anguilles, avec de petits crachements, juste de quoi ne pas trop avaler d'eau à la glace... On lui tendit les mains, il se hissa sur la rive, où il avala une rasade de wisky, et, sans plus tarder, on se mit en route. Le vieillard se secoua et regarda la rive opposée que ses camarades avaient réussi à gagner. Pour traverser, il leur faudrait attendre maintenant un canot indien. Il arrondit ses mains en porte-voix:

—Je pars, cria-t-il. Vous me suivrez quand vous pourrez. Bonne chance!

Alors, commença vraiment son calvaire. Les hommes d'Oppenheim étaient plus jeunes, moins fatigués: ils trottaient à travers les cailloux, la mousse, les marécages sans s'arrêter, droit sur l'est, tantôt par les coulées d'orignal ou d'ours, au fond des vallées étroites, tantôt suivant le faîte dégarni des montagnes. Au flanc d'une colline, Boucher glissa jusqu'à un petit glacier où il se releva noir de boue dégelée: il lui fallut courir pour rejoindre la petite troupe qui ne regardait même plus en arrière, mais qui marchait, marchait toujours, laissant parfois échapper une parole.

—Je prendrai le 3.—Non!... c'est le beau-frère de Cormack, Tagish Charlie.—Alors le 4!—Moi, j'attendrai d'avoir vu le bas et le haut de la découverte.—Allons, qui est-ce qui nous retarde, en avant?—Hue donc!...

Le thermomètre, s'ils en avaient eu un, aurait marqué 35° après une nuit de gel. La sueur descendait en filets le long de leurs corps maigres et nerveux, entrait dans leurs yeux où son sel les brûlait mieux que la réverbération du soleil sur la glace. Ils allaient toujours, écrasant les crocus, les anémones, les touffes de roses sauvages, toutes les fleurettes sans parfum de l'extrême nord. Derrière eux, comme après un vent d'orage, les hautes mousses se relevaient sur le sol gelé; un caribou bondit presque sous leurs pieds, puis, surpris, les regarda courir; une corneille croassa deux fois; des pies, qui les suivaient en caquetant de branche en branche, se jetèrent sur elle, la chassèrent à coups de bec et d'ongles. Eux ne voyaient rien, n'entendaient plus; ils venaient de déboucher sur une montagne en dos d'âne que l'on a nommée plus tard Gold Hill—le Mont d'Or—et Oppenheim, s'arrêtant pour reprendre haleine, tendit le bras vers le nord.

—C'est en bas... à un mille[6]... sur le ruisseau qui vient du sud.

C'était une large vallée, remplie d'épinettes noires, de bouleaux gris d'argent, de peupliers dont les feuilles frémissaient entre la fraîcheur de l'eau qui courait en dessous et la chaleur du soleil à son zénith. Plus haut s'étageaient les dômes, ces monstrueuses croupes arrondies par les glaciers préhistoriques, d'où sortait une gigantesque pieuvre de ruisseaux aurifères; et, bien loin, par derrière, la merveilleuse sculpture blanche des Montagnes Rocheuses, semblait se balancer dans le ciel. Immobile, Boucher eut un éblouissement: un feu d'artifice éclata dans ses prunelles dilatées, l'inonda de lumière, puis disparut soudain et le laissa dans d'horribles ténèbres. Il tomba à genoux, se releva, appela ou crut appeler:

—Juneau! oh! Juneau, venez...

Il retomba, et, avant qu'on eût pu l'approcher, roula le long de la pente abrupte jusque dans le petit ruisseau qui, descendant de l'ouest, lui, allait se jeter dans celui de Cormack.

Oppenheim et sa bande eurent beaucoup de peine à descendre par la même trace; une fois en bas, ils firent le cercle autour du corps.

—Il est fini, le vieux! il faudra revenir l'enterrer quand nous aurons marqué nosclaims...

—Mais il respire encore!... Tiens! regardez ce qu'il a dans la main... C'est un avis de prise de possession, tout prêt, à l'encre. Ah! le vieux malin!

—Donnez-le-moi,—dit un nommé Whipple. Je vais l'attacher sur cet arbre au-dessus de lui. Ce sera son terrain, auFrenchy[7]. Personne qui en veuille?

—Vous vous moquez de nous? Ce ruisseau n'est qu'une pâture à orignal. Il doit y avoir autant d'or que dans vos poches, Whipple, et c'est pourquoi nous lui donnerons votre nom. Adjugée, la découverte de Whipple Creek, à Jean Crapaud, de son nom Baptiste Boucher, mort ou vivant!

On rit beaucoup de la saillie d'Oppenheim. Les cœurs se faisaient légers, si proches du but. Whipple haussa les épaules et jeta un mouchoir sur le visage du «crapaud français».

—Ça m'est égal, vous savez... Il est probablement plus heureux que nous, à cette heure!... Allons, filons!

Déjà ils étaient loin. Sous l'écriteau: «Je réclame cinq cents pieds de gisements aurifères le long de ce cours d'eau... etc.,» Jean-Baptiste Boucher dormait bien, ce 22 août 1896. Sa vieille figure, salie de sang et de boue figés à travers d'innombrables rides, disparaissait sous un nuage de maringouins: jusque entre la vie et la mort, ils lui chantaient l'éternelle chanson d'Alaska; très haut, planant au milieu des nuages, un grand oiseau se demandait ce que pouvait bien être cette chose inerte en bas des montagnes.

Et c'était pour cet écroulement au seuil de la terre promise que, trois quarts de siècle auparavant, en l'église Saint-Jacques-de-Batiscan, non loin de Québec, le carillon venu de France avait célébré l'arrivée d'un chrétien de plus en Canada.

St-MICHAEL, 27 JUIN 1897

Or, en ces temps reculés qui sont d'hier, comme la Sibérie, sa sœur jumelle du détroit de Behring, l'Alaska n'était qu'une prison de glace: chaque été, elle ouvrait ses portes pour recevoir un certain nombre de désespérés; deux ou trois navires, arrivant de Californie, les déposaient à St-Michaël, à l'entrée du Yukon, où de petits transports à roues, d'un faible tirant, venaient les prendre pour remonter à l'intérieur des terres, et les semer çà et là dans les campements du cercle arctique, Fort Yukon, Circle City ou Forty Mile.

Là, l'immensité sur leurs têtes comme sous leurs pieds, ils s'en allaient au hasard des montagnes de glace, des vallées profondes que réveillent pour quatre mois le soleil, et ils en fouillaient le sol, afin de ne pas mourir de faim:—car ils y trouvaient de l'or, juste de quoi acheter les provisions apportées de deux mille lieues et plus, pas assez pour s'en retourner. Mais ils avaient l'espérance, que n'ont pas les forçats du tsar; ilssavaientqu'un jour viendrait où leur pic frapperait enfin les trésors rêvés. Oui, ils le savaient comme on sait qu'un Dieu existe quelque part autour de nous: et cette pensée unique,—toute leur âme, toute leur vie,—cette patience et cette foi leur faisaient braver la plus misérable existence du monde jusqu'à l'heure où le froid, quelque soir, au bord d'une coulée de glace, venait calmer leurs cervelles malades, et les endormir du sommeil qui guérit si bien les plus mauvaises fièvres.

La grande ville de l'or et des jolies femmes, San-Francisco, qui n'oublie pas son passé, parlait souvent de ce mystérieux nord au seuil duquel, en 1880, un Canadien, Joseph Juneau, avait trouvé du quartz aurifère. Sonclaim, vendu deux mille francs, était devenu cette fameuse Treadwell où des centaines de pilons, sans jamais s'arrêter, sauf à Noël, dévorent, toutes les vingt-quatre heures, quinze cents tonnes de pierre. Et les touristes qui passaient par là, l'été, emportaient dans la tête la monstrueuse plainte de la silice frappée, broyée, jetée enfin en poussière parce qu'elle est riche. Elle les poursuivait au cours de leur tranquille croisière, le long des fjords de la côte, elle leur redisait sans trêve, à eux, dont les pères avaient découvert les trésors de la Californie: «Qu'y a-t-il derrière ces montagnes où a disparu Juneau? On ne l'a plus revu... et les Indiens parlent de rivières pavées de lourds cailloux jaunes, et de volcans qui vomissent ducom-juk, un minerai qui doit être de l'or ou du cuivre...»

En 1897, les mêmes anciennes rumeurs affluèrent avec une vigueur nouvelle,—sans que rien, d'ailleurs, parût les justifier.—Lorsque Tom Tildenn s'embarqua, un matin, avec Patrick O'Hara, sur l'Excelsior, de laPacific Coast Steamship Co, Fred Sims, le Californien qui lui avait conseillé d'aller tenter fortune au Yukon, lui cria en guise d'adieu:

—Bonne chance!... Revenez-nous milliardaire avec toutes vos dents!... C'est du nord, à présent, que nous viennent les dollars!

L'ex-policemanlui coupa la parole; debout, à côté de son maître, ou plutôt de son camarade, il lançait en l'air son feutre, rugissant à chaque fois:

—Yoho!lesboys! En avant vers la fortune! Eh! houp là!

Lesboys, qui mâchaient leur chique sans rien dire, se prirent enfin à son bel enthousiasme. Ce gros garçon, si plein de santé et d'entrain, méritait assurément de réussir. Des mains se levèrent, il y eut des chapeaux et des foulards agités à bout de bras, puis une clameur:

—Bravo!... Trouvez la veine, mon fils!... Laissez-en un peu pour les autres!...Yoho, Frisco!

Et l'Excelsior, qu'un petit hercule de remorqueur avait tourné au nord-ouest, commença à frapper l'eau verte de son hélice pour s'en aller au pays des ours blancs et des icebergs. Une patte en l'air, ses yeux jaunes sur le néant, Caton humait la brise à l'avant du navire. Pat se retourna vers Tildenn, et demanda:

—Pourquoi legentlemanvous a-t-il souhaité de garder vos dents? Elles m'ont l'air d'être encore plus solides que les miennes.

Tom ne répondit pas: comme le chien, il regardait au nord, et, pour en déchirer le brouillard, il eût donné dix ans de belle santé saine et forte, même... même, peut-être, à côté d'Aélis! Cependant, c'était pour elle qu'il voulait la fortune,—cette fortune qu'elle lui avait fait perdre—du moins, il se le persuadait; et, durant les jours defarnientequi le bercèrent tranquillement au gré du Pacifique, ce fut cette pensée,—Aélis ou l'or, l'or ou Aélis, il ne savait trop, puisqu'il ne pouvait plus les séparer,—qui l'aida à supporter une terrible réaction morale.

Il était tombé de trop haut pour n'en pas rester longtemps assommé. Ainsi que beaucoup de ses compatriotes, dès le début de sa vie, il avait fait une telle dépense d'énergie qu'il ne lui en restait guère au moment où il en avait le plus grand besoin. L'excitation du prochain départ, la fièvre de sa grande résolution lui avaient fait oublier, ou plutôt l'avaient empêché de se rappeler le «vendredi noir», l'arrivée au haut de l'échelle, la dégringolade plus rapide encore. Quand il se retrouva seul avec lui-même, sur l'océan, au milieu d'une centaine d'aventuriers dont il se distinguaitencorepar les mains ou la tournure, quand il vit devant lui, en chair et en os, ce qu'il serait demain, il eut horreur de sa détermination. Qui donc pourrait lui ôter de derrière le front le souvenir des jours heureux? Est-ce que la vie serait endurable si le passé, si son passé revenait ainsi le faire saigner et crier en dedans? Il regarda fixement l'eau profonde: au soir du quarantième degré de latitude, elle se rayait de phosphorescences nacrées, où, fantastiques, dansaient les phoques, en route, eux aussi, vers la mer de Behring. Avaient-elles l'air assez heureuses de vivre, ces bêtes-là, devant lui, animal raisonnable, doué d'un corps et d'une... Bah! catéchisme de deux sous!

Un museau humide lui poussa la main: Caton venait demander une caresse. O'Hara, qui le suivait, acheva de rompre son rêve.

—Monsieur Tildenn?... Combien d'argent faut-il pour être heureux?

Tom eut un sursaut, puis se mit à rire:

—Ça dépend!,..

—De quoi?

—De la femme qu'on a.

Les deux hommes se turent, un moment; alors, Pat:

—Oh! la mienne, monsieur... La pauvre vieille se contente d'une bouchée de pain, quand elle m'a avec!...

Tom ne répondit rien, mais il se rappelait maintenant celle qui se promit à lui le jour de sa ruine; il se dit tout bas:

«Alors... qu'allons-nous faire en Alaska?...»

** *

Huit jours après cette conversation, l'Excelsiortraverse le cinquante-quatrième de latitude pour aborder à Unalaska. Ces gigantesques rochers noirs, où viennent pleurer tous les nuages du monde, sont les portails de l'Inconnu, de cette mer jadis russe, entre les deux Sibéries,—celle d'Europe, celle d'Amérique, toutes deux tombeaux d'hommes et tombeaux d'or.—Peu à peu, quand on les a franchis, les rivages du «Grand pays d'au-delà[8]» sortent des flots, l'île de Nunivak apparaît ainsi qu'une tortue monstrueuse dormant sur l'eau, puis le bec du cap Romanzof, d'où se lancent, pour pêcher en caïack, les Esquimaux «Innuits». Enfin, voici un immense delta de plaines, ou plutôt, de marécages verts, déchirés par les eaux noires du roi des fleuves arctiques. C'est le Yukon, qui, l'hiver, gèle jusqu'à soixante pieds de profondeur. Le lendemain nos argonautes arrivent à St-Michaël, où l'Alaska Commercial Companyet laNorth American Companyont établi leurs quartiers généraux. L'Excelsiorjette l'ancre et attend le premier bateau qui descendra de l'intérieur à la suite des glaces.

Le 25 juin de cette année 1897, une véritable tempête chasse au sud les icebergs du détroit; les courtes lames dures de ces mers sans profondeur remontent l'embouchure du Yukon, saisissent lePortus B. Wear, qui est arrivé au milieu du delta, sont bien près de réussir à l'entraîner au large, où il aurait infailliblement sombré. Aussi, quand deux jours plus tard il arrive à St-Michaël, les marins de l'Excelsiorne sont pas trop étonnés des hourras qui éclatent en feux de file à son bord. Sans doute, ces braves gens célèbrent la vie, qui, une fois de plus, a triomphé de la mort sur cette traîtresse de Behring. Quelle peur ils ont dû avoir, pour crier ainsi, à présent qu'ils sont au port! Tenez, voyez! il y en a deux qui dansent sur le pont. On jurerait des ours sur un glaçon à la dérive! Vraiment, ils sont fous... Ils sont fous à lier... Quand leur coquille de noix rase le steamer, toutes les bouches de ses passagers sont ouvertes, toutes les langues de ces mineurs, qui avaient à peu près perdu l'usage de la parole dans leurs déserts, s'agitent et hurlent, tandis que les bras en l'air télégraphient des choses absolument incompréhensibles. Des chiens malamutes, les deux pattes sur le bord, le museau vertical, glapissent mieux que leurs maîtres, et, par moments, sur toute cette clameur, on entend passer un mot, trois syllabes étranges, toujours les mêmes: «Klonn-daï-ick!... Klonn-daï-ick!...»

Enfin, il se fait une accalmie relative; son porte-voix aux lèvres, le capitaine de l'Excelsiorhèle ces démoniaques:

—Ohé! qu'est-ce qui se passe là-bas? Avez-vous le feu à bord?

On entend un éclat de rire qui sonne drôlement. Puis une sorte de figure humaine saute sur la poupe; ses vêtements en loques claquent au vent, mais sa voix—une rude voix, par Jupiter!—jette la réponse:

—Nous avons des millions! nous avons trouvé...

Ses camarades ne le laissent pas achever: on le tire en arrière. Il s'agrippe au premier venu; les voilà maintenant qui, enlacés, recommencent la valse de tout à l'heure, en scandant de plus belle ce rythme magique: «Klonn-daï-ick!... Klonn-daï-ick!...»

Sur la rive, réveillés par ce tapage, les Esquimaux sortent de leurs égouts: rangés en ligne d'athlètes à belle peau luisante d'huile de poisson, pères, mères, enfants, les yeux écarquillés sous leurs couronnes de cheveux à la dominicaine, ils regardent descendre les revenants pâles de l'intérieur.

—Pilton!murmurent-ils.

Ce qui veut dire enchinook,—le jargon franco-anglo-russe du nord-ouest:—«Ils ont perdu la raison.»

Les mineurs n'y prennent garde. Ce sont de vrais squelettes dont les longs cheveux, la barbe clairsemée déguisent mal l'horrible émaciation. À première vue, O'Hara en est vivement impressionné quand il vient prendre des nouvelles avec Tildenn. Rien que sur leur mine, la police les arrêterait tous, à New-York! Et quelles guenilles vermineuses!...

Soudain, l'une d'elles lui adresse la parole:

—Avez-vous un bout de tabac, vous?

—Certainement! Tenez... Et alors, vous avez trouvé un peu d'or?

—Un peu d'or?...

La guenille jure deux fois et ajoute:

—Avez-vous un million de dollars en poche?

—???

—Non? Eh bien, ça revient au même... car, si vous l'aviez, ce ne serait pas assez pour acheter monclaimdu Bonanza... Et nous sommes deux cents à en avoir autant. Pas vrai, Williams?

—Parbleu! Il en reste même pour ceux qui n'arriveront pas trop tard... Seulement, il faut emporter des provisions, beaucoup de provisions. Il n'y a plus rien à manger passé Circle City... Y a-t-il des oignons sur l'Excelsior? Je donnerais cinq dollars pour un oignon cru.

—Vous dites?...

—Il a le scorbut,—fit la première guenille.—Les légumes frais vont le guérir... Voulez-vous venir voir mon or?

Pat le suit dans une cabine où, assis sur des bidons de pétrole, des boîtes de conserves même, des bouts de troncs d'arbres creux, trois hommes fument et jouent au poker. Des carabines sont en travers des couchettes, étagées à deux pieds et demi les unes des autres.

—Ohé! crie leur ami, en voilà un qui vient du dehors et ne veut pas croire sans voir.

Ils se levèrent ensemble et Pat vit de l'or partout dans ces récipients bizarres, dans les couvertures relevées et attachées aux quatre bouts, jusque sur le plancher, où le roulis l'avait fait déborder. Et chacune des soixante cabines duPortus B. Wearerecélait les mêmes trésors en pépites fauves, et, à voir ce ruissellement inouï, l'ivresse, qui fait si vite courir le sang à travers le corps, l'ivresse des incroyables réussites vous montait à la tête, vous faisait crier bientôt comme les autres:

—Hourra! vive le Klondike!—L'endroit le plus riche du monde!—Les trésors de Saba!—Circle City n'a plus personne!—Plus que deux blancs au Forty Mile!... Hourra pour le Bonanza!—L'Eldorado est tout en or!—Vive Dawson City!

Oh! le chœur fantastique! Berry et sa mascotte Ethel, avec douze cent mille francs! Anderson, le va-nu-pieds de Frisco, avec quatre cent mille! Stanley, le désespéré de New-York, avec cinq cent cinquante mille! Clements, deux cent cinquante mille! Kulju, Cazelais, Picotte, Bergevin, Desrochers, tant d'autres, hier si pauvres, aujourd'hui si riches!... Oh! l'extatique tintement de leurs trésors, le suprême anéantissement de la chair, du sang, de l'âme, devant le roi du monde!

—Et, disaient-ils, nous n'avons fait que gratter nos claims, sur le dessus, grand comme nos chapeaux; d'ailleurs, les plus riches d'entre nous sont restés aux mines parce qu'ils sont aussi les plus ambitieux.

Pat O'Hara est plus ivre qu'il ne le fut jamais aux longues veillées de la 109erue; et, comme il a grand cœur, il s'en va de cabine en cabine offrir son flacon de wisky aux revenants, jusqu'au nº 11, où il trouve un jeune garçon couché sur son or et qui lui répond: «Non», sans ouvrir ses yeux malades.

—Prenez, prenez, ça vous fera du bien! insiste Pat de sa bonne voix d'ivrogne. Qu'est-ce que vous avez?

—J'ai plus d'argent que je n'en dépenserai jamais!

—Mais alors...

—Laissez-moi tranquille, voulez-vous? Comme tout le monde, j'ai eu de la chance et de la malchance.

Ce disant, il lève un peu la tête; Pat aperçoit sa bouche: il n'y a plus que des trous et du sang noir à la place des dents. Il en recule d'horreur, et, du coup, le scorbut le dégrise. Il se rappelle le souhait de Fred Sims, au départ, commence à le comprendre, et met la main sur le loquet de la porte.

—Désirez-vous quelque chose?

—Avez-vous du chocolat?

—J'en ai dix livres dans ma cabine de l'Excelsior.

Le jeune homme entr'ouvre les paupières: une flamme revenue de très loin, comme dans un feu mort, en jaillit subitement.

—Courez me le chercher! Tenez...

Au hasard, il fouille sous sa couverture, y prend une poignée d'or, et tend au visiteur environ cent dollars. Pat les prend et se sauve, bouleversé. Il tombe au milieu d'une bande qui regarde se battre trois chiens,—deux malamutes, et, au bout de leurs crocs, Caton.

—Caton, ici! Arrière, chiens de sauvages!

—Tirez votre puce,—crie un mineur;—sûr, elle va se faire dévorer crue! Les dogues n'ont pas mangé depuis quatre jours.

On les sépare, et Caton sort à moitié mort de la bagarre. Son maître se retourne vers le groupe de millionnaires:

—Ah çà! est-ce qu'on meurt de faim là-haut, bêtes et gens? Quel diable de pays est-ce donc?

Il y a un silence; puis, une voix s'élève on ne sait d'où:

—Vous l'avez dit: c'est un sacré pays! Voilà ce que c'est.

Sous ces yeux qui brûlent, devant ces visages ravagés par l'anémie et la famine, ces bouches saignantes qui s'ouvrent malgré elles pour manger, l'Irlandais a un frisson d'homme gras. Il prend son chien sous le bras, court à la cabine duboy, lui rend son or en disant très vite, sans le regarder:

—Reprenez les pépites; je garde mon chocolat. Charité bien ordonnée commence par...

Mais il n'achève pas, car il éprouve une grande honte; et, pour la secouer, il s'en va raconter à bord de l'Excelsiorl'inimaginable découverte du Klondike. Seulement, à travers le flux inutile de ses paroles, il y a une terreur dont il ne parle pas et qui saute derrière chaque pensée, comme ces monstres qui talonnent les enfants dans leurs cauchemars, qui se rapprochent et qui vont les...

Tout à coup, elle le fait s'interrompre au milieu d'une phrase: venant de terre, quelque part dans cette pluie fine qui tombe trois cent soixante jours par an, à St-Michaël, un jappement s'est fait entendre... Tenez, encore: écoutez!... Là, derrière cette montagne de glace... quelque chose qui a faim, toujours faim, et qui crie, qui crie...

Les oreilles droites, clopin-clopant, Caton se relève, renifle la brise, prend son élan et se jette à la mer.

—Grand Dieu! il se suicide!... Caton, ici, Caton!... Jetez-lui une bouée de sauvetage!

L'ancienpolicemanse penche par-dessus bord, comme si, lui aussi, il voulait sauter à l'eau. On le retient; le chien jaune, du reste, sait admirablement nager: le voilà qui s'en va au rivage, le petit bout de son museau à chaque instant recouvert par les vagues. Une fois sur le sable, il se secoue, regarde l'Excelsioret semble hésiter.

—Caton! Caton!

Il va se remettre à l'eau pour revenir à son maître, quand le jappement lugubre sort une seconde fois du brouillard; et le roquet du Labrador, le porte-bonheur de Tildenn et d'O'Hara, y disparaît sur trois pattes... On n'entend plus que les gouttelettes de pluie dans le néant.

Pat s'en est allé se jeter sur son lit: il n'a plus envie de crier, de fumer ou de boire. Le front lui fait si mal!... Le scorbut, l'alcool, les millions, Caton perdu on ne sait où, le bout du monde et le désespoir d'un ciel si bas qu'on le touche de la tête entre les icebergs et les rochers de la côte, tout cela y sonne, y tourbillonne épouvantablement, avec, par-dessus tout ce branle-bas, le dernier cri d'une femme sensée:

—Brute! oh! brute d'homme! est-ce que tu pourras mieux te soûler quand tu l'auras enfin, ta fortune maudite!...

ROBERT DE SAINT-OURS

On lui avait répété depuis l'âge de raison que la France était une très vieille nation à son déclin;—les Anglais disaient:a decaying nation, et les Français le répétaient.—Sans doute, elle avait eu un passé prestigieux, mais c'était un passé, propre aux siècles héroïques où d'autres nations plus jeunes, plus vigoureuses, n'avaient pas encore surgi du sol; quant au présent, quant au futur, s'il fallait absolument en parler, c'était pour convenir en famille qu'il serait celui de la Pologne. On avait bien poussé quelques rejetons ça et là, au cours de ces dernières années, à travers trois parties du monde; mais ils croîtraient pour d'autres, à l'instar du Canada, puisque la nation n'avait jamais su coloniser. Pour mieux l'en convaincre, enfin,—car, à vingt ans, les petits Français eux-mêmes ont encore de singulières illusions,—on lui avait énuméré, classé, étiqueté soigneusement tous les défauts de notre race, et, par là-dessus, en guise de méditation, il avait dû lire ces savants ouvrages qui furent traduits en dix langues,—et qu'il retrouva, plus tard jusque dans les ports des îles Aléoutiennes,—où la supériorité d'autrui est démontrée par A + B.

Or il arriva que cet homme ainsi formé, ce vieillard de vingt ans, Robert de Saint-Ours, eut une velléité d'indépendance: un beau jour, il déclara aux siens qu'il allait s'expatrier, non pas au compte de l'État, comme «fonctionnaire», ou bien encore pour «diriger» de grands intérêts «industriels», mais pour voler de ses propres ailes, lui, Saint-Ours, onzième du nom. La famille, éperdue, commença par le mitrailler de ces mille et un proverbes qui, depuis des générations, défendent aux-petits Français de franchir le bord du duvet domestique. Est-ce que pierre qui roule amasse de la mousse?... Tout vient à point à qui sait attendre? Ah! heureux,

Heureux qui vit chez soi,De réglerson avoirfaisant tout son emploi.

En outre, un oncle très majestueux lui parla d'une «Protection» qui pourrait lui faire obtenir une «place».—Une place, entends-tu! le rêve et l'ambition permis, puisque c'est le gîte et le souper assurés... Pour le reste, un sien cousin affirma qu'il finirait par lui trouver une «dot», de quoi être heureux comme papa et comme maman, trente ans de becquetage au nid... pourvu qu'il eût moins d'enfants, disons un ou deux au maximum, en vertu du savant Malthus!

Le croiriez-vous? Cet insensé ne voulut rien entendre. Pas même la circulaire ministérielle qui, redoutant l'esprit d'aventures, cria un jour à trente-six mille communes: «Méfiez-vous des fièvres d'or d'Amérique!... On vous parle du Klondike! Vous y laisserez vos os!»

Robert se dit que, mort pour mort, puisque tout en arrive là, il valait mieux, en attendant, vivre d'espérance, et non de résignation: son ancêtre, le premier de sa race, avait-il réfléchi, avait-il ruminé si longtemps avant d'entreprendre la fortune sur laquelle avaient vécu huit générations de ses descendants?

Si les temps avaient changé, le principal des moyens de réussite était resté le même: la volonté. Comme il croyait l'avoir, une heure vint où il boucla sa valise pour ces lointaines régions d'Alaska, et, brouillé avec tous les siens, quelques milliers de francs en poche, il s'en fut à la découverte des trésors d'Amérique.

Il connut donc l'affreuse angoisse de la mise en route vers l'inconnu. Il éprouva la suffocation de l'arrivée en terre étrangère, l'affolement de ceux qui se sentent perdus, loin de la patrie, à l'heure où s'en va le vaisseau qui les jeta négligemment à la côte. Afin de mieux l'écraser, ce misérable déchet de l'ancien continent, de gigantesques blocs de pierre escaladaient les cieux, où grimpaient, où descendaient des millions de fourmis affairées; sur sa tête glissaient nuit devant ses pas, et il marchait toujours seul dans un désert de trois millions d'hommes... Ah! qu'il eut donc froid au cœur, parmi les visages hostiles ou gouailleurs, l'indifférence de ces foules si actives, refusant de perdre dix secondes à interpréter son mauvais anglais du collège! Même, sitôt après son coup de tête, il regretta le ciel de France; il invoqua les gens sages qui lui avaient adressé leurs malédictions au départ, il se frappa la poitrine au souvenir des proverbes, sagesse des nations;—comme ils avaient raison!

Et puis, peu à peu, comme son jeune cœur lui criait, quatre-vingts fois par minute, qu'il ne voulait pas mourir, lui, mais faire du sang pour se battre et triompher, il releva la tête, il emplit ses poumons de l'air électrique du nouveau monde; et l'esprit nouveau vint en lui, mit en déroute l'archi-vieille civilisation qui momifie au berceau les petits des races fatiguées. Robert vit les palais blancs qu'élevait dans l'impériale cité de la république le fils d'un mendiant vomi par Berlin vingt ans auparavant; il fit le tour d'une université et d'un parc, don royal d'un ancien forgeron du sud de la France; le labyrinthe de fer de l'Elevated, c'était l'œuvre d'un seul homme, jadis décrotteur au coin de la sixième Avenue, et qui, de temps à autre, pour mieux se rendre compte du chemin parcouru, venait s'asseoir sur la boîte de son successeur. «Cirer, M'sieu?» hurlait le petit nègre; et «M'sieu» disait oui, pendant qu'il vérifiait, chronomètre en main, la fusée de ses aériens express... Et partout, à chaque artère de la ville monstrueuse, d'autres souvenirs, d'autres réussites se levaient devant Robert, lui prenaient la main pour l'aider à marcher en avant, toujours avant, en pleine lutte pour la vie. «Ce qu'ils firent, les gueux d'hier, pourquoi ne le ferais-tu pas, toi, le gueux d'aujourd'hui? Ici, toutes les chances sont égales pour tous!...»

Tout cela continua de chanter dans la tête du jeune homme, tandis qu'il traversait le continent, de New-York à San-Francisco, où il s'embarqua pour la Mecque du nord... Le Klondike! d'un bout de l'Amérique à l'autre, ce seul mot faisait alors bouillir les cervelles; une véritable armée montait à l'assaut des trésors dont lePortus B. Weare, neuf mois auparavant, avait apporté la palpable évidence. Ce fut donc avec des milliers d'autres hallucinés qu'il débarqua à Skaguay, le camp frontière qui, depuis un an déjà, montait la garde américaine au fond du canal de Lynn. Une vie intense circulait à pleins torrents dans ses veines; sans doute, elle justifiait à elle seule son entreprise d'outre-mer; il commençait à se sentir en condition.

C'était, d'ailleurs, cette exaltation qui seule permettait de survivre au chaos, à l'effroyable tohu-bohu de ces débarquements quotidiens d'arches de Noé par des marées de trente pieds de hauteur. Ajoutez les prétentions extraordinaires de M. Moore, le constructeur du quai unique traversé à chaque instant par un homme, un chien, un cheval, une vache ou un renne. Il avait inventé un tarif qu'un des compagnons de Robert de Saint-Ours, J.-H. Secretan, a immortalisé plus tard dans les souvenirs de son expédition[9]. Ainsi, on payait:

Moore est devenu millionnaire: comme les autres, Robert de Saint-Ours laissa la moitié de sa bourse entre les grilles de ce bienfaiteur ingénieux. Puis, sans s'arrêter dans le village, il commença à escalader le fameux Chikoot, avec trente mille autres bêtes de somme à deux jambes, les reins cassés sous leurs provisions de dix mois. Ensuite, la brise des lacs l'aida à faire avancer son traîneau sur la glace déjà craquelée par le printemps, et, quand il eut franchi le fond de chaudière où bouillonnent les rapides du White Horse, il fut happé par la rivière des Quarante-huit kilomètres, au sortir du lac Laberge, et jeté, après une course furieuse, au confluent du Teslin. La plupart de ses compagnons étaient restés sur les lacs à attendre la débâcle finale. Lui se laissa emporter par le Yukon, qui commençait à déborder; et dix-huit jours après, un être sauvage, chevelu, barbu, presque aussi sale que les Indiens Tagish, entonnait un chant de triomphe en déchiffrant sur la rive droite du fleuve un écriteau:

Dawson City, deux milles. Prenez garde au courant!

Dawson City, deux milles. Prenez garde au courant!

Reine de l'or et de la glace, ce n'était qu'un misérable de plus, avant-coureur de la grande armée, qui venait s'échouer à vos rives. Et vous entendîtes alors le cri que vos échos, depuis, répétèrent tant et tant de fois:

—Enfin!... Nous y voilà!

Même, Robert ajouta:

—Maintenant, il n'y a plus qu'à se baisser...

Pourquoi faire? Il ne le dit pas. Car, avant de se mettre à l'œuvre, il voulut chasser le goût insupportable de graisse que lui avaient laissé au palais trois mois de conserves et de lard. Malgré sa peau neuve, il avait conservé son estomac de Touraine, une fureur perpétuelle de boire et de manger; il ouvrit sa bourse: deux aigles d'or—quarante dollars—brillaient au fond, de quoi faire un bon dîner au meilleur restaurant de Dawson et garder en outre une poire pour la soif. N'avait-il pas, au reste, ainsi que les autres, une année de subsistances dans sa barque? Il s'en fut donc droit à «l'Eldorado,» et s'attabla en frémissant d'aise; Christophe Colomb ne mangea certes pas de meilleur appétit, le 8 octobre 1492.

Il devait chèrement expier cette heure de paradis. L'ange au glaive flamboyant se présenta sous l'opulente forme d'Henry Oppenheim, gentleman au gilet blanc avec chaîne de pépites sur une carrure de Teuton d'Amérique.

—Quel est le dommage? dit Robert en argot de vieux mineur.

Henri eut un beau geste d'indifférence.

—Peuh! quarante-trois dollars suffiront.

La langue du futur prospecteur se dessécha subitement dans sa bouche. Il lui fallut une minute avant de bredouiller:

—Voulez-vous être assez bon pour me faire la note?

—La note? eh bien! vous venez des vieux pays, ça se voit... Mais c'est facile: ce sera un dollar de plus, pour le trouble... Attendez, je vais l'écrire.

Un moment plus tard le jeune homme parcourait l'addition suivante:

Lorsqu'il l'eut bien lue, vérifiée et relue, il tira sa bourse en peau de daim. C'était justement celle qu'il avait achetée pour recevoir ses trouvailles. Sans un mot, il la vida devant Oppenheim.

—Ça ne fait pas le compte! remarqua ce dernier qui commençait à s'impatienter. Il manque quatre dollars.

Robert prit un cure-dents, pour dissimuler sa honte:

—Je le sais... Je n'ai pas un sol de plus. Je le regrette; mais j'ai un tas de provisions là-bas, et je suis prêt à...

—Jamais de la vie.... Pourquoi ne les avez vous pas mangées au lieu de venir ici voler un honnête homme?

—Est-ce que je pouvais me douter de vos prix?

Et puis, comme lui aussi commençait à perdre son sang-froid, il ajouta:

—De nous deux, bien sur, le vrai voleur n'est pas moi.

Oppenheim le frappa brutalement sur la bouche. Robert se jeta sur lui. Les deux hommes roulèrent à terre. Presque aussitôt ils furent séparés par les mineurs qui, jusque-là, avaient écouté l'altercation sans intervenir. Et un très vieux Canadien, surnommé «le banquier» qu'on venait de héler dans la rue, prit la parole:

—Si vous voulez vous battre, restaurateur, et vous, jeune inconnu, il faut le faire en hommes, et non en chiens... On va ranger les tables, vous prendrez chacun un témoin, et je serai l'arbitre. Déshabillez-vous selon les règles, jusqu'à la ceinture. Nous ne voulons pas de sable ou pouce dans les yeux, tenez-vous-le pour dit!

Trente ans de courses en zig-zags à travers l'Alaska, et, au terme, de cette longue quête, le plus riche desclaimsdu pays donnaient au «banquier» une autorité incontestée. Les quelques «Bien dit!» «Il a raison!» qui suivirent son apostrophe, en prouvaient plus qu'une explosion de vivats sous un ciel du midi. Le mastroquet le comprit: l'assistance tenait à s'offrir un spectacle de haute lutte. Il examina son adversaire, nota son cou un peu grêle, son nez aquilin, ses bras à poignets de femme. Les siens, à lui, étaient de vrais tomahawks qui mesuraient quinze centimètres de tour; seulement, il prenait du ventre près de ses fourneaux, et l'autre, au contraire, avait un excellent thorax.

—Je suis prêt, dit-il. Judd, voulez-vous me servir de témoin?

Robert, qui venait d'ôter sa chemise, entendit une voix traînante, à la façon des Esquimaux, répondre par derrière:

—Yas.

À son tour, il se tourna vers le cercle:

—Je ne connais personne ici... Qui veut être mon témoin?

Pas de réponse. La vie d'Alaska stupéfie les langues, sinon l'imagination. Pour la seconde fois en Amérique, le jeune homme éprouva l'horrible sensation de ceux qui se noient. Puis il se ressaisit, serra la ceinture de son pantalon et aperçut tout à coup, battant sur sa poitrine, son scapulaire de France. Il en reçut une nouvelle impression de ridicule. Toute sa jeune vie, il s'était cru au-dessus du respect humain, et cependant, voilà qu'il y succombait sous une soixantaine d'yeux attentifs. Maladroitement, il voulut enlever le scapulaire, quand une voix s'éleva:

—Gardez-le, mon fils!... Vrai comme je m'appelle Patrick O'Hara... et votre second, si vous voulez... Il vous portera bonheur. Moi aussi, j'en ai un, où ma femme a cousu un «Agnès Christi».

—Ce n'est pas franc: il doit tout enlever jusqu'à la ceinture! cria Judd, très important.

Pat se mit à grasseyer comme seuls savent le faire les Irlandais.

—Vrai? Par où doit-il commencer, mon ami le savant? par en haut ou par en bas?

Quand les larges poitrines du nord se dilatent par extraordinaire, c'est un véritable grondement de cataracte: l'explosion de rires fut telle que Judd, proférant d'étranges imprécations, prit le parti d'aller tout de suite chercher de l'eau et des serviettes. Il fit bien, d'ailleurs: car nulle écluse n'aurait pu arrêter la verve de notre ami Pat.

—Et vous ne savez pas ce que c'est!... Il n'y a que les catholiques romains comme moi et lui qui en ont le secret... Avec ça, nous avons toujours le temps, quoi qu'il survienne, de faire un acte de «contorsion». N'est-il pas vrai, jeune homme?... De plus, la boxe, ça n'a pas de mystère pour moi, et je vous le dis ici, mesboys, il n'y a rien qui défende le scapulaire dans les règles du marquis de Queensbury!

Avec quelle emphase il prononça le nom du très noble lord, maître du plus noble des arts masculins! S'il eût jeté à la tête de ses auditeurs l'énorme in-folio du gentilhomme en question, leur impression n'en aurait pas été plus profonde. Si bien que «le banquier» approuva de la tête:

—Pat a raison.

Après ça, qu'est-ce qu'il restait à faire, je vous prie, sinon à prier le petit Mac Donald de mettre un genou en terre et de présenter l'autre au Français, dans l'intervalle des «rondes», en guise de fauteuil, où reprendre haleine?

La lutte commença, au rythme des secondes que marquait la montre du banquier. De temps à autre, on entendait sa voix de revenant du pôle: «Time!allez-y!...»—«Time!séparez-vous!» et puis la respiration entrecoupée des deux adversaires. Les spectateurs ne bougeaient pas plus que des morts.

Dès la première «ronde», il fut évident que, si Oppenheim manquait de souffle, Saint-Ours ne connaissait rien du tout à la boxe. Avec sa préoccupation latine de la galerie et de l'effet, il commença par manquer ses coups droits, et reçut en retour trois ou quatre formidables assommoirs sur la mâchoire. Alors, il se mit à se battre sans penser à rien autre. Et quand sonna la trêve:

—Où donc avez-vous appris à boxer? lui demanda Pat, inquiet malgré le scapulaire.

—Je n'ai jamais appris, souffla Robert.

—Sainte mère de Dieu! Pourquoi vous battez-vous, alors?

—Le diable m'emporte si je le sais!... Je n'ai pas pu le payer...

On naît avec la haine deslandlordset de tous les patrons en général, à Dublin. O'Hara ne faisait pas exception à la règle.

—Je comprends, fit-il. C'est lui qui a tort, et, pour le rouler, je vais vous donner un secret... Fermez la bouche, serrez les dents, ouvrez les yeux et tapez-lui sur le nez jusqu'à ce qu'il soit en bouillie. Mais, d'abord, mettez ça dans votre poche; c'est un talisman qui m'a toujours réussi.

Entre deux gorgées d'eau dont il lui aspergeait le visage, à la façon des blanchisseurs chinois, il lui glissa un bout de corde volée, nouée cinq fois—trois et deux.—Robert se releva et retourna à la bataille. Les nœuds de lutin ne lui servirent pas plus que les cris de son second surexcité.

—Sur le nez, pas trop haut!... Sur la bouche afin de l'endormir!... Holà! ce n'est pas de jeu...

Malgré son agilité, le jeune homme, acculé dans un coin, ne put éviter un coup droit au creux de l'estomac: il fléchit les genoux; Oppenheim redoubla derrière l'oreille, et Robert tomba aux pieds de son ennemi triomphant. Jusqu'en ce pays perdu, les haines de l'Année sanglante reparaissaient irréductibles, et ce fut peut-être l'humiliation d'être vaincu par l'Allemand qui fut, à cette minute, la plus cruelle douleur du Français.

Il se réveilla sous la tente de Tildenn. Pat l'éventait d'une serviette, sans discontinuer le jet de sa bienfaisante rosée. Mais quel air maussade il avait! Même, Robert s'imagina l'entendre marmotter:

—Pourtant, il n'est pas trop mal bâti, ce garçon-là! Où a-t-il bien pu faire son éducation?... Quelque école gratuite, je parie, où l'on en a pour son argent!...By Goth!L'avez-vous vu, Tildenn? Il n'a fait qu'épousseter cette andouille d'Oppenheim. On aurait juré qu'il se méfiait de ses propres poings... Non, vrai, voulez-vous me dire ce qu'on apprend aux enfants en France?

Et Robert de Saint-Ours qui battait déjà la campagne,—en Europe ou en Amérique,—Robert, crachant le sang, murmura d'une voix faible, avant de s'évanouir une seconde fois:

—Bachelier... bachelier ès lettres... ès...

—Qu'est-ce que c'est que ça? cria O'Hara. Que diable est-ce qu'il baragouine?

Nul ne lui répondit: qui donc aurait pu le renseigner en ce pays de sauvages?

Nº 16, ELDORADO

Vingt-quatre ans auparavant, Juneau avait reçu de ses amis, à Saint-Paul-l'Ermite, une pipe excessivement compliquée. Elle se composait de deux récipients emboîtés l'un dans l'autre: l'intérieur, il le renouvelait tous les deux ans, quand le tabac l'avait calciné; l'extérieur, toujours le même, représentait un coureur des bois. De sa bouche sortait un ruban: «C'est mouë qui suis Juneau!»

Perdue deux ou trois fois d'abord au cours de ses vagabondages le long des côtes d'Alaska, elle avait toujours fini par revenir au trappeur, grâce à son inscription, si bien que désormais, à l'exemple des Indiens, il n'était pas loin de lui attribuer une vertu magique, et il la gardait comme la prunelle de ses yeux. C'était elle, au lendemain du duel entre Oppenheim et Robert, qu'il fumait dans la cabane de Boucher, au nº 16 de l'Eldorado. Les petites couronnes bleuâtres qu'il en tirait, à temps égaux, s'en allaient se fondre sous le toit de l'isba, avec celles de son ami, assis à côté de lui, et tous les deux, les regardant en silence, rêvaient aux communes misères d'autrefois.

De plus en plus inséparables, les vieux camarades passaient ainsi leurs journées, maintenant que la fortune leur avait souri. Juneau, qui fut toujours prodigue, et dont leclaimnº 23, sur le Bonanza, était bien moins riche que celui de son camarade, faisait travailler sa mine par trois hommes, à quart de bénéfice. Boucher, dont le placer était une caverne d'or, prétendait-on,—personne n'était descendu dans son puits unique, si ce n'est celui qui l'avait aidé à le creuser, un Suédois, mort depuis,—Boucher ne quittait presque jamais son repaire, et n'employait plus aucun mineur.

—À quoi bon sortir mon or? N'est-il pas là dedans plus en sûreté que dans une banque?... Quand j'en ai besoin, je n'ai qu'à descendre dans le trou et à remonter avec un seau.

Cela paraissait incroyable; pourtant, il avait bien fallu se rendre à l'évidence des pépites qu'il en tirait à volonté, plus nombreuses que les cailloux qui les clairsemaient! Les autresclaimsde ce Whipple Creek étaient si riches, du reste, que les mineurs avaient changé son nom en celui d'Eldorado, tout comme l'avait crié Georges Cormack au jour de sa découverte: «L'El Dorado du monde, mes gars!»

Quand une tête plaisait à Boucher, sa générosité était prodigieuse; les avances qu'il faisait, le mystère du puits inconnu aidant, lui avaient donc valu ce glorieux surnom: «le banquier». Et les histoires les plus fantastiques couraient sur son compte, aux veillées des Indiens Chilkoot ou Tagish, de Circle City à Skaguay et Dyea.

Ce fut chez cet original que Tildenn amena Robert de Saint-Ours quand ils eurent constaté que la barque du jeune homme et ses provisions avaient disparu pendant ses exploits de la veille. Sa nouvelle existence, décidément, commençait sous de fâcheux auspices. À peine entré, il reconnut l'arbitre de sa lutte homérique; il ne put retenir un geste de surprise. Mais Boucher le fit asseoir sur une défense de mammouth, naguère tirée de son puits, et déclara:

—On m'a raconté votre histoire. Ça m'a rappelé le temps où je n'avais pas même d'aussi bons habits que vous sur le corps. Il vous faut absolument de quoi acheter des provisions pour deux ans, pendant lesquels vous «courerez» votre chance... Voulez-vous que je vous les donne?

Le ton du Canadien était brusque, entièrement d'accord avec ses façons de vieux solitaire. Saint-Ours, pris au dépourvu, fut sur le point de s'écrier: «Pour qui me prenez-vous?» Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, la raison fit taire son amour-propre, d'un cri pareil: «Et pour qui te prends-tu toi-même? Qu'est-ce qui te reste en poche?»

—Vous êtes bien obligeant: j'accepte avec plaisir, répondit le jeune homme. Il est convenu, n'est-ce pas, que ce ne sera qu'un prêt, et que je vous donnerai un intérêt?...

Boucher se fâcha:

—Je ne prête pas de l'argent à intérêt aux pauvres comme vous, moi!... Et si ça vous fâche, ce que je dis là, tant pis! Je suis comme ça, moi: j'ai mangé plus de misère que vous, et je sais ce que c'est!

Il se leva, prit une écuelle sous son lit, souleva une trappe au milieu du plancher, et commença de descendre les bâtons de l'échelle qui venait affleurer les bords du trou; bientôt il disparut dans l'ombre, tandis que Robert, stupéfait, se penchait sur la bouche de cette glacière.

Les parois, en effet, étaient de glace vive, avec, çà et là, en saillies, des ossements de monstres préhistoriques, d'où tombaient une à une les gouttes d'eau dégelée:—on eût dit qu'ils pleuraient le rapt des trésors confiés à leur garde, ces squelettes qui, depuis des milliers de siècles, depuis le jour où de formidables convulsions du globe les avaient jetés là, avaient attendu la découverte du Klondike.

Il y eut une faible lueur rougeâtre en bas, qui s'évanouit presque aussitôt: Boucher venait d'allumer sa chandelle, et bientôt on entendit le bruit de son pic, qu'il devait manier au fond de quelque tunnel latéral. Juneau sortit d'entre ses lèvres la pipe manitou:

—Asseyez-vous, dit-il. La veine est dure et Boucher est vieux. Ça lui prendra au moins vingt-cinq minutes.

Sur ces entrefaites, la porte s'ouvrit brusquement, et qu'est-ce qui se présenta? Maître Oppenheim, en chair et en os, plus solide que jamais. Il ne vit personne, d'abord, sauf Juneau, auquel il s'adressa en anglais.

—Le banquier est-il ici?

—Oui, il est en bas. Que lui voulez-vous?

—C'est pour un emprunt que je viens... J'ai besoin d'argent pour une petite spéculation, et je me suis dit: «Pourquoi ne pas favoriser un travailleur comme moi, plutôt que les banques régulières de Dawson?»

La pipe manitou tressauta, et tomba sur les genoux de son maître ou de son protégé—on n'a jamais su lequel.—Cependant, Juneau ne dit pas un mot, et Oppenheim continua avec bienveillance:

—Il va sans dire que je lui donnerai toutes les garanties possibles... Peut-être ne me reconnaissez-vous pas. Je suis «monsieur Oppenheim».

Depuis le jour où il avait acquis de la couronne, c'est-à-dire du gouvernement, sonclaimde Bonanza, Oppenheim, comme disent les Canadiens, était devenu un seigneur. Non pas que son placer contint des richesses extraordinaires: il ne valait même pas celui de Juneau. Mais il y avait trouvé de quoi bâtir le premier restaurant de Dawson, où l'on se chauffait gratis en hiver. Un bar y attendait, avec une salle de jeux, et les consommations ne coûtaient rien aux joueurs sérieux,—ceux qui s'assoient à la table verte avec un sac ou deux de pépites devant eux, et une cuiller, pour y puiser leurs enjeux. De plus, Henry était devenu l'un des membres les plus influents duPush, ce poulpe qui enlaçait Dawson de ses ventouses toujours exsangues, et l'étreignait et le suçait au taux mensuel de... on ne saura jamais quel nombre de millions... pour le plus grand honneur d'une administration anglo-saxonne. Les principaux fonctionnaires qui en faisaient partie... Mais je ne raconterai pas leurs exploits aujourd'hui: c'est encore de l'histoire moderne. Disons seulement qu'Oppenheim en était l'un des maîtres, et que sa suffisance, en de telles heures de prospérité, commençait à être digne de sa musculeuse rondeur.

Juneau, qui avait repris son brûle-gueule, poussa du pied, dans le trou, un morceau de quartz tout pailleté d'or. En bas, le pic s'arrêta et Boucher cria:

—Ohé! Qu'est-ce qu'il y a?

Alors, Juneau, avec son bel accent percheron d'Amérique:

—Y a-t-eune homme qu'a veut emprunter de l'argent.

—Combien?

Oppenheim se pencha à son tour:

—Cent onze mille dollars pour trois mois, au taux de...

Boucher l'interrompit:

—Juneau! est-ce un Anglâ?

—Ouè!

—Alors, dis-lui «d'espérer». Je les prêterai si ça me plaît. Je vais toujours remplir un seau au lieu d'une écuelle.

Henry s'assit sur le lit du propriétaire et regarda autour de lui. Quand il reconnut Robert, jusque-là resté muet, il se leva, et, rempli d'une bonne humeur de vainqueur, lui tendit la main.

—Tiens, c'est vous! Sans rancune, n'est-ce pas?

Robert mit les siennes derrière son dos.

—Gardez votre main pour d'autres: les miennes sont propres.

Bien des fois, par la suite, Tom a raillé cette réponse, qu'il a toujours attribuée à un dépit ou à une envie essentiellement gauloise. S'il se fût aussi rigoureusement examiné, il eût découvert peut-être en son âme une admiration essentiellement yankee pour lePushet pour les banknotes d'Oppenheim.

Quoi qu'il en soit, l'ascension de Boucher détourna toutes les pensées par un véritable coup de théâtre. Le vieux mineur, en effet, portait sur son épaule un seau de gravier, ou plutôt d'or, comme on le vit, lorsque, surpris de trouver l'Allemand, il laissa tomber sa charge par terre: une partie s'en alla rejoindre en bas le quartz de Juneau; l'autre fit un éparpillement sur le plancher.

Boucher ouvrit la bouche, sembla avaler quelque chose qui ne voulait pas passer, et dit avec un réel effort:

—C'est vous, Henry Oppenheim, chez moi!

—Oui, eh bien?

Il y avait trois cent douze ans que les aïeux du vieux avaient quitté la Normandie sur les vaisseaux du roi pour s'en aller au «païs du Canada», mais leur sang coulait encore aussi rusé dans ses veines. Avant de répondre, il fit deux pas vers son chevet, souleva une peau d'ours, en retira une carabine Winchester, et se retourna alors vers «monsieur Oppenheim». Juneau, Tildenn, Saint-Ours se levèrent; il leur fit signe de se rasseoir, et se mit à parler presque à voix basse.

—C'est bien vous que j'ai déjà vu avant-hier. Vous ne changez pas... Moi, je ne suis plus le même depuis le jour—il y a trois ans de cela—où vous avez abandonné un vieillard pour le laisser crever par terre...

—Quoi! c'est vous qui...

—C'est moi, moi, Jean-Napoléon Boucher. Et voilà la pierre sur laquelle ma tête a saigné pendant que vous couriez voler ma part de découverte... Voyez-vous l'or que le sang a lavé?... C'était ici, au-dessus du trou que j'ai creusé plus tard, et où il y a, Dieu merci, plus de millions que n'en volera jamais lePush... Vous avez bien vu? Vous souvenez-vous à présent? Juneau, ouvre la porte!

—Si leclaimest aussi riche que ça, vous devriez me remercier!

—Sortez! filez! Ne revenez plus jamais ici, Oppenheim, ou, de par sainte Anne, je vous tire dessus comme sur un loup!

—C'est bon!—grommela le mastroquet, en battant en retraite;—allez, ne vous égosillez pas ainsi... Que le diable vous emporte bientôt, Boucher: vous êtes assez vieux et assez rancunier pour ça! Quant à votre ami le Français qui me doit de l'argent...

Robert se baissa, ramassa une pépite, la jeta de son côté:

—Tenez, payez-vous. Ça fera un compte de réglé. L'autre le sera un peu plus tard. Vous ne perdrez rien pour attendre!

—Quand vous voudrez. Ah! quelle jolie collection de fous vous êtes, là dedans, parole d'honneur!

Or, voilà qu'un peu plus loin, sur cette même trace de l'Eldorado, où, nuit et jour, passaient des centaines et des centaines de mineurs, Henry Oppenheim rencontra un autre aliéné, un vrai, celui-là, et qui s'en allait rejoindre les premiers, au numéro 16.

C'était Richard Whipple. Ses cheveux avaient blanchi depuis l'heure où, après deux bouteilles de wisky, il avait, sur le comptoir même du marchand de wisky, vendu auPush, quatre mille francs comptant, leclaimd'où ils avaient tiré ensuite, eux, trois millions; et ce n'était pas fini.—Après sa vente, Whipple avait pris un autreclaimsur un petit affluent de l'Eldorado, l'Irish gulch, derrière chez Boucher; il n'avait rien trouvé au premier puits, mais, après le second, ses amis l'avaient vu descendre la montagne en criant:

—L'or, je l'ai «frappé»! plus riche que celui de Boucher!... Oh!... oh!... oh!...

Aussitôt, on se rua en masse sur l'Irish gulch, on s'écrasa pour y arriver, planter les premiers piquets, et deux mineurs s'entre-tuèrent à coups de hache. Quand l'ordre se fut rétabli tant bien que mal, tout le monde courut voir la découverte de Whipple. Assis par terre, le mineur serrait sur sa poitrine d'énormes cailloux roulés et les embrassait en criant:

—C'est de l'or!... Je ne le vends pas, celui-là... Oh!... oh!... oh!...

Pour ne pas entendre de nouveau son vilain cri de fou, moitié homme, moitié bête, Oppenheim pressa le pas. Whipple lui demanda à manger; il lui tendit un de ces biscuits de matelot qu'on dévorait alors au Yukon en guise de pain, et l'autre s'en alla chez Boucher, où il entra, répétant son éternelle plainte:

—Oh!... oh!... oh!... voyez mon or! qu'il est bon à manger! Ah! qu'il est donc bon!

Il n'y avait plus que Juneau avec son ami dans la cabane, et les pensées qu'ils ruminaient n'étaient pas des plus pacifiques. Tous les deux détestaient Oppenheim et lePush. En voyant leur première victime, Boucher eut une inspiration; il saisit le survenant à bras le corps, et, le regardant dans les yeux:

—Whipple... veux-tu que je vende pour toi tonclaim?

—Non... il est plein d'or. Je le garde comme vous, Boucher. On m'a pris l'autre. Oh!...

—Oui, nous savons, Juneau et moi. Mais nous ne sommes pas duPush, nous autres... Si on te le vend, tu auras de l'argent plein, tout plein tes poches, pour t'en aller au sud.

—Vrai?... Mais je suis riche, moi, et je mange de l'or. Regardez!

—Tiens, voilà de la viande, c'est meilleur: signe ce papier et je te la donne. C'est meilleur à manger, va.

—Non! je...

—Alors, rends-la moi et va-t'en...

Whipple leva sur lui ses yeux de vieux fou derrière lesquels il y avait des larmes qui ne pouvaient pas couler: sous les longs cheveux sales, cette angoisse était horrible à voir. Boucher lui prit la main, le fit signer comme un enfant. Alors il lui rendit la viande: l'homme se mit à rire, il en emplit ses poches, il s'en fourra de gros morceaux dans la bouche et reprit sa route vers sa tanière de l'Irish Gulch. Parfois, entre deux coups de dents, il essayait de dire encore:

«Que c'est bon, de l'or, oh! que c'est bon!»

Juneau, cependant, s'était tourné vers Boucher:

—Qu'est-ce que tu veux faire de cette procuration?

—Tu verras plus tard, mon vieux... Le jour où j'ai roulé en bas du Gold Hill, Richard Whipple est le seul qui ait eu pitié de moi. J'ai une dette envers lui comme envers les autres. Tu m'aideras à la régler... Laisse-moi réfléchir, en attendant, et passe-moi un peu de ton fameux tabac de Saint-Jacques-l'Achigan.

** *

Robert de Saint-Ours était retourné à Dawson avec Tildenn afin d'y acheter de nouvelles provisions. Il était convenu qu'il allait s'associer avec l'ancien agent de change et l'ex-policeman, aux mêmes conditions que Mac Donald: fournir à la communauté la même somme de travail et de vivres, et participer à un cinquième des revenus de leurclaimdu Boulder, le jour où ils y trouveraient de l'or.

En effet, bien que cet affluent du Bonanza se trouvât dans une région où il n'était plus possible d'user du droit de premier occupant, personne encore n'y avait déterré, il serait plus exact de diredégelé, la moindre pépite. Néanmoins, on fondait de grandes espérances sur le Boulder, et, le soir, après les journées de déceptions, Tom et O'Hara s'en allaient, bras dessus bras dessous, retrouver chez leurs voisins un peu de ces illusions qui sont plus nécessaires au mineur que le sommeil.

Quant à Mac Donald, son histoire, quoique moins douloureuse, était celle de Whipple: pas plus que ce dernier, il n'avait eu foi dans le Bonanza, au lendemain de sa découverte. N'était-ce pas la centième fois qu'on se laissait aller à des «emballements» de ce genre? Aussi, quand il avait trouvé trois mille cinq cents francs de sonclaim, voisin de celui de Juneau, un mois après son arrivée du Forty Mile, il s'était empressé d'accepter cette offre.

Il fit deux parts de l'argent: la première fut bue aux heures tristes, qui revenaient pour lui plus souvent que pour les autres; la seconde, paraît-il, fut envoyée en Écosse,—à qui? personne ne le savait; on n'avait, au reste, aucun intérêt à l'apprendre... Tom Tildenn, qui avait reconnu un égal sous ses loques de prospecteur, lui avait un jour proposé une association qui se transforma vite en solide amitié, faite de protection chez legentlemande New-York et de reconnaissance chez celui de Perth. Souvent, au fond de leur puits, où ils abattaient le gravier que Pat remontait ensuite au moyen d'un câble sur un tourniquet, Mac Donald s'était désespéré: il ne fallait pas descendre aussi profond pour trouver l'or, sur son ancienclaimde Bonanza! Il paraît qu'on en avait déjà tiré trente fois le prix d'achat... Tildenn lui disait, dans ces moments-là, de rayer de sa mémoire le passé: «Il y a des vies entières perdues à pleurer ainsi sur ce qui ne reviendra plus.» Il lui faisait remarquer qu'au surplus son ancien 24 était loin de valoir le 23, à Juneau, par suite de ces inexplicables sautes de traînées aurifères: pour une transaction du Klondike, son acquéreur ne pouvait se vanter d'avoir fait un marché exceptionnel.

C'était surtout ce dernier raisonnement qui semblait redonner du courage au petit Écossais. Alors Tildenn s'indignait:

—Oubliez donc tout ça! tant mieux pour les autres, s'ils peuvent y trouver des trésors!... Pour nous, les nôtres sont là-dessous, entendez-vous! Seulement, le lit de roches, lebed rock, au lieu d'être à seize, est peut-être à cent pieds!... Allons, préparons le feu qui dégèlera cette nuit une autre tranche de terrain.Go ahead!

Ils étaient donc à Dawson, ce jour-là, tous les quatre, pour un de ces achats qui, deux fois l'an, exigent la plus grande sagacité des mineurs. Depuis la découverte des trésors d'Alaska, la variété des boîtes de conserves et des falsifications s'est multipliée à l'infini: bœuf de Chicago, homards de Terre-Neuve, truites des lacs, «liebigs» qui n'en ont que l'étiquette, pâtés de Toulouse, légumes de France ou de Californie, «pommes fameuses» du nord, ananas du sud, etc., etc.,—tout ce qui donne de la chaleur comme le lard, de l'énergie comme le sucre ou la saccharine, de l'endurance comme les haricots, de la cervelle comme les pommes, tout ce qui se mange en un mot—sans oublier le chocolat au citron contre le scorbut—tout cela livre au prospecteur des assauts plus terribles que ceux jadis repoussés par le grand saint Antoine. Les qualités, naturellement, varient du médiocre à l'exécrable, mais, pour les deviner, il faut une expérience chèrement acquise aux dépens de l'estomac, ou une astuce que les réclames enluminées de la boîte ne sauraient circonvenir.


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