LA VEINE MÈRE
Six mois auparavant, un soir que Juneau, chez Boucher, racontait à Tildenn pour la mille et unième fois la découverte du Klondike par Cormack, le roi de l'«El Dorado» lui coupa la parole:
—Ce n'est pas Cormack qui l'a trouvé le premier!
Juneau retira sa pipe de sa bouche, examina le flacon qui se trouvait entre ses deux interlocuteurs et finit par dire:
—Il n'y a plus rien dans la bouteille... Est-ce que ça t'aurait incommodé?
Tildenn éclata de rire. Boucher, qui, de fait, avait absorbé beaucoup trop d'alcool, jura en chilkoot, c'est-à-dire tira du tréfonds de sa poitrine les plus étranges gargouillements qu'il soit possible d'imaginer.
—Tu me crois ivre?... Et vous, vous riez!... Eh bien, venez voir ce que j'ai trouvé avant-hier, au bout duclaim, sous les buissons du gros rocher. Peut-être alors me croirez-vous.
Ils virent une sorte de grotte, creusée à coups de pic; les mousses des parois attestaient déjà une certaine ancienneté. Au fond, les débris d'un laveur d'or, pourri, quatre planches et une passoire, à côté d'un pic aux trois quarts dévoré par la rouille.
Juneau, qui avait commencé par branler la tête, immobile maintenant, examinait ces débris avec soin, tandis que Boucher, triomphant, répétait:
—Well!Que dites-vous de ça? Ils ont été deux «associés» par icite.
—As-tu essayé la veine? Elle ne me paraît pas riche.
—Un dollar au plat. Ça ne vaut pas mon trou, mais ça y menait... Ceux qui ont fait celui-là touchaient presque la pie au nid!
—Que diable ça a-t-il pu bien être?... Voyons, nous connaissions tout le monde au Forty Mile. On n'était pas nombreux, en ce temps-là... Il y avait Dubois, Jefferson...
—Attends... Je vais te montrer autre chose.
Le vieux se tourna vers une anfractuosité bien plus sèche, et, celle-là, naturelle: il ramassa à terre quelque chose de rond, qui avait trois trous très commodes pour y enfiler les doigts, et le présenta à ses amis. Les deux hommes eurent une exclamation de surprise en reconnaissant une tête de mort.
—Encore un! dit Boucher. Je l'ai trouvé sur les cailloux du fond... Je n'ai jamais pu imaginer qui avait cette tête-là: elle est ronde comme les boulets des remparts de Québec. Ce ne devait pas être un Anglais: qu'en dis-tu, Juneau?
—Je n'en sais rien: est-ce que les têtes ne se ressemblent pas toutes après la mort?... Brrr! j'ai peur de finir comme ça, moi. Allons-nous-en...
Dans la cabane, on ouvrit encore une bouteille. Alors, Juneau reprit:
—Et l'autre?
—L'autre? Te rappelles-tu Labelle, que les Indiens appelaient «l'Esprit blanc», parce qu'ils l'avaient rencontré un peu partout entre Behring et le haut du Yukon? On dit qu'il est à présent du côté de la Rivière de Cuivre... Eh bien, Tagish Charlie, le beau-frère de Cormack, m'a dit qu'il l'avait vu camper sur ce même ruisseau en 1895!...
—Oh! c'est donc ça qu'il avait toujours de l'argent dans ses poches! Le maudit cachotier!... Pire qu'un sauvage, puisqu'il ne parlait plus que par signes... Et tu crois que c'est lui? Possible!... Mais si ce n'est pas lui, et s'il ne crève pas ailleurs, sûr, il reviendra un de ces jours avec d'autre or, car il a dans la tête toute la géographie d'Alaska... et si quelqu'un sait où est la veine mère, c'est lui!
La veine mère! Trois petits mots qui, à cette époque, eussent fait passer pieds nus à travers l'enfer les cinquante mille mineurs de Dawson, trois petits mots qui donnaient la fièvre aux cerveaux les plus robustes, et que Boucher, s'il eût bien regardé, eût certainement retrouvés au revers de cette boîte crânienne, imprimés comme s'impriment sur la cire des graphophones les pensées musicales!
Quand, longtemps après cet entretien mémorable, Tildenn entendit parler de l'arrivée subite à Dawson du fameux Labelle, lorsqu'on lui raconta que cet homme avait apporté cinquante mille dollars d'un ornouveau, dont le quartz semblait cassé d'hier—exactement comme trois ans auparavant, Cormack au Forty Mile,—le New-Yorkais, encore qu'éveillé, eut une vision. C'était une prodigieuse coulée d'or vierge qui devait exister quelque part,—Dieu, le diable, et probablement cet homme seul savaient où,—un fleuve d'or solide dont les glaces des premiers âges, écorniflant les bords, avaient apporté au Klondike les rognures dorées,—la veine-mère enfin, mère des trésors arctiques! Et ils furent si nombreux à l'évoquer, ils s'enfiévrèrent tellement à y rêver, qu'ils étaient plus d'un millier autour de la tente de Labelle, résolus à le pendre au besoin plutôt que de ne pas lui arracher de la gorge ce qu'il devait savoir.
Seulement, cet homme, ou plutôt ce sauvage, dont il eût été impossible de dire l'âge, avait sous ses sourcils hérissés deux yeux bleu clair qui ne se baissaient pas facilement, et une vilaine manière de taquiner la gâchette de sa carabine, en guise de pipe ou d'autre passe-temps, quand, d'aventure, on se glissait sous sa tente pour causer. Il était rare qu'on y revînt, car il se bornait à vous répondre par signes, comme l'avait dit Juneau. Recourir à la violence il n'en était pas question: la police serait immédiatement intervenue, sans pouvoir rendre la vie au premier mort,—qui pouvait être vous ou moi,—et l'on ne serait pas plus avancé qu'au début. Est-ce que les cadavres peuvent parler? Mieux valait le prendre par la ruse: aussi, pendant deux jours, la population de Dawson l'escorta aux entrepôts, où il acheta pour un an de jambon, de farine, de haricots, sans oublier deux poêles qui constituaient toute sa batterie de cuisine: car, après le lard, il faisait bouillir son café dans le même récipient, ce qui le rendait fort nourrissant. Pendant quarante-huit heures, des députations dePush, des Frères Arctiques, des Pionniers, en un mot de toutes les associations plus ou moins puissantes, se succédèrent les unes aux autres et cherchèrent à le faire parler. Ce fut en vain: tout le monde se buta à son obstiné mutisme, jusqu'au moment où Cormack arriva, une bouteille à la main. Labelle, qui, paraît-il, avait aussi unesquawquelque part dans le désert, reconnut un frère, et se mit à boire avec lui. Vers minuit, Cormack, dont la fortune avait changé le cœur, hasarda l'éternelle question:
—Labelle, tu me diras bien, à moi, d'où vient ton or. Où l'as-tu trouvé?
Son ami le regarda en face, de ses yeux abrités par l'auréole d'un chapeau sans fond.—Le fond devait être parti depuis longtemps, mais une forêt de cheveux gris et drus le remplaçait avantageusement. Quant au visage lui-même, ce n'était plus qu'un réseau de rides, qui racontaient, comme les hiéroglyphes d'un parchemin, une vie d'errant en Alaska. Cormack se pencha un peu, tournant sa meilleure oreille vers son ami: dehors, un chien qui hurlait à la mort se tut et le silence de néant des nuits les plus froides d'hiver se fit autour de la tente. Alors, les lèvres du vieux prospecteur s'ouvrirent:
—En me promenant! firent-elles.
Et Labelle, ivre, roula par terre pour dormir. Aussitôt, Cormack, qui voulait achever seul la bouteille, et qui redoutait quelque fâcheuse intrusion, souleva un coin de la toile et cria:
—Vous l'avez entendu! rien à faire, ce soir. Nous allons dormir. Allez-vous-en chacun chez vous. Ce sera pour une autre fois.
L'autre fois ne vint jamais, puisque, le lendemain, Labelle avait disparu avec ses chiens et ses provisions. Il avait même abandonné sa tente,—sous laquelle ronflait Cormack, tandis qu'autour revenaient se poster, à l'aube, lePush, les Frères Arctiques, les Pionniers d'Alaska tous ceux que la veine mère empêchaient de dormir.
Ce matin-là, en arrivant à Dawson, lorsqu'il apprit cette miraculeuse disparition, Tildenn se dit qu'il avait laissé fuir l'occasion unique qui passe tôt ou tard à notre portée—et jamais ne revient... Aussi reprit-il la route du Boulder en proie à un découragement véritable, oubliant les achats de vivres que Pat l'avait chargé de faire en ville. Et celui-ci ne put s'empêcher d'exprimer son désappointement.
—À quoi donc rêvassez-vous?... Riche ou pauvre, a-t-on un estomac à sustenter trois fois par jour, ou non? On dirait que vous ne vous en doutez pas... Me voilà obligé de retourner à Dawson, et je n'ai pas de chiens: Robert a emmené l'attelage sur le Hunker, et quant à Caton, il faut le laisser attaché... Un grand diable d'homme, une espèce de muet, est venu chercher Kilippa, et, depuis, il est comme enragé. Nous sommes bien!
Au lieu de se fâcher, Tildenn l'accabla de questions:
—Un muet, vous dites?... Quelle tournure avait-il? Des habits en couvertures de la baie d'Hudson? une carabine à douze coups et un chapeau sans fond?... Dites, dites vite!
—Les habits, je ne sais pas, la carabine non plus; mais le chapeau n'avait plus que des bords, et il avait autour du cou une barbe roulée en guise de foulard. Un vrai sauvage, d'ailleurs, grossier comme une brute d'Esquimau. Il passait ici, ce matin, avec dix autres chiens, quand Kilippa l'a vu, et, tout de suite, s'est rasée à terre. Évidemment, elle le connaissait. Lui est venu droit sur elle, a passé une corde à son cou, et, comme je le regardais, a dit ou gesticulé: «Qui a amené cette chienne? Il y a deux ans que je la cherche.—Sûr, ce sont ses quatre pattes! ai-je crié. Emmenez-la; nous n'y tenons pas, c'est une nuisance: elle a tourné la caboche à ce chien qui est de bonne race, lui!» L'homme a grommelé je ne sais quoi, puis l'a attachée derrière son traîneau et est reparti. Elle se faisait traîner, mais la corde était solide... Ah! la gueuse! elle est digne de son maître. Seulement, quand ce pauvre Caton...
Tom Tildenn n'écoutait plus: sous les yeux ébahis de Pat, il esquissait un «cavalier seul» qui dénotait un état moral des plus inquiétants. Un bâton à la main, il gambadait autour de Caton en chantant: «Ça y est, ça y est!»
Le roquet, qui le comprenait admirablement, hurlait en réponse:
—Je te mènerai!Oua ha-haou!
Au soir de cette mémorable journée, quand les trois amis eurent dévoré les provisions rapportées par O'Hara, Tildenn, sous le sceau du secret, leur exposa son plan. Sa bouche parlait moins éloquemment que ses yeux, qui perçaient à travers la nuit arctique, et pourtant, comme un appel aux armes, ses paroles résonnaient dans le mutisme des deux autres. «Sans doute, leurs lavages du printemps leur avaient donné de quoi ne pas mourir de faim; mais était-ce pour cela seulement qu'ils s'étaient risqués en Alaska? Devait-il même leur faire cette question, quand ils n'avaient qu'à lâcher Caton pour s'en aller derrière lui à des fortunes qui passeraient celles des Vanderbilt!»
—C'est ce qui reste à prouver,—remarqua Robert très froid.—Qu'est-ce qui vous prouve que Labelle a, je ne dis pas la veine, mais seulement une mine d'or?
—Et ses pépites? viennent-elles de la lune?
—Il a bien pu les gratter çà et là, au long du Yukon, depuis deux ans qu'on ne l'avait revu!
—Tout son or provient du même endroit.
—Supposition dont j'attends encore la preuve!
—D'ailleurs, quelque chose me dit qu'il a trouvé la veine mère... Voyez avec quelle quantité de provisions il est reparti!
—Probablement, il avait manqué de mourir de faim auparavant, intervint Pat.—Grand bien lui fasse!... Ces saucisses de Francfort sont délicieuses. Je vais en faire réchauffer. En voulez-vous?... Moi, je ne retourne plus aux steeple-chases des découvertes; ce que j'ai me suffit, et j'irai, cet hiver, faire une tournée à mon foyer domestique. J'ai une femme, moi!
—D'autres ont des fiancées, dit Robert.
Et aussitôt il se mordit les lèvres.
Tildenn tressaillit: une radieuse figure venait de lui apparaître, un beau regard qui se levait sur lui comme un soleil au sortir de la brume... Non, cependant, voici la veine, le métal fauve aux reflets de flammes—les flammes du volcan qui le rejetait des entrailles du monde... Mais il disparaissait de nouveau devant le fier, le triste visage d'Aélis: «Revenez... oh! revenez... nous avons si peu de jours à passer ensemble!»
Et Tildenn soupira:
—Robert, vous êtes dur! N'est-ce pas pour elle que je veux suivre cet homme?
—En êtes-vous sûr?... Allons, venez au sud, avec nous, comme les oiseaux... Nous reviendrons... Une heure avecellevaudra mieux que toutes les veines mères du monde... Voilà plus de deux ans que nous sommes ici; comme Pat, je vais aller me refaire en pays civilisé, peut-être même jusqu'en France... J'ai besoin de rire, de chanter, de dire des sottises... Rien qu'à en parler, j'en suffoque!... Et vous, nous laisserez-vous partir seuls? C'est impossible... Rappelez-vous qu'il faut du repos, même à une machine yankee: après, les rouages en fonctionnent deux fois mieux.
—Voilà qui est parler d'or,—dit Pat, la bouche pleine.—Oh! la bonne choucroute!
Mais Tildenn ne répondit pas. Il avait la tête entre les mains. Et une vision d'Apocalypse se leva devant lui,—une bête au ventre jaune qui soufflait sur lui, desséchait sa moelle et la brûlait, qui l'enivrait de son haleine, le jetait enfin dans un esclavage d'autant plus horrible qu'il était plus volontaire. Il la reconnaissait: il l'avait vue au «vendredi noir»; elle l'avait alors baisé sur le front, et il avait perdu la raison... Il releva enfin la tête, et Robert, profondément affligé, baissa la sienne à son tour pour ne pas entendre leDe profundisde l'amour vaincu par l'or.
—Allez-vous-en tous les deux: nous nous rejoindrons plus tard... Jamais vous ne retrouverez ce que vous perdez de gaieté de cœur, jamais... Et moi, je l'aurai! je l'aurai!... Je partirai demain!
RÊVE DE MILLIONNAIRE
Ce fut au centre même de New-York, dans l'arène de Madison square, que le très aristocratique collège de Pelham joua sa partie annuelle de cricket contre le collège encore plus aristocratique de Rosemary. Les deux, en effet, sont les précieuses pépinières où l'Europe vient recruter ses grandes dames, quand elles ont appris la chimie, la diplomatie, l'histoire et l'astronomie, quand elles savent aussi effleurer à table un verre de leurs lèvres recueillies en bouton de rose, ou bien, à courre, sur leurs «pur sang» d'Irlande, franchir une haie de cinq pieds de haut. Or, le jour fameux était arrivé, le jour où devait triompher leur callisthénie, devant les anciennes élèves, et les plus élégantssportsmende la capitale. Trois heures de jupes courtes—fichtre! les jolies jambes!—et de maillots jersey, avec une charmante petite armature en avant, corset breveté à l'épreuve de la balle aux endroits sensibles; trois heures de charges en zigzag, la crosse à la main, avec de gracieux gestes en rond, si esthétiques! Trois heures enfin de cet exercice trop masculin, les clameurs des deux camps, le pourpre et le saphir:
Who are, who are,Who are we?We are the girlsOf Rosemary[14]!
Voilà pour le camp pourpre; à quoi celui de madame Hazen répondait vaillamment:
Rah! rah! rah!Hear us call[15]Hazen! Hazen!Pelham Hall!
Lorsque Rosemary l'emporta, l'enthousiaste assistance reprit son cri: «Ro-Ro-Rosemary!» et Aélis, ancienne graduée du collège, ne put retenir un baiser à l'adresse de Minnie, la jolie capitaine. Déjà, autour d'elle, chacune, debout, répétait, avant de s'en aller, le refrain de la victoire:
Razzle-dazzle, Hobble-gobble,Sis! boum! ah!Victoria! Victoria!Rah! rah! rah!
La fiancée de Tom Tildenn avait encore au bout des lèvres ces interjections iroquoises, quand, à la porte, un petit bonhomme à livrée grise l'arrêta, et touchant sa casquette:
—Pardon, miss... On vous demande au bureau numéro 3, à côté. Il y a un télégramme.
—Un télégramme? Pourquoi ne l'avez-vous pas apporté?
—On ne me l'a pas donné. C'est vous-même qu'on demande, miss.
Le gamin, qui faisait une navette journalière entre le 1, le 2 et le 3, connaissait bien la jolie télégraphiste de la Bourse. Aélis, sans chercher plus longtemps le mot de l'énigme, le suivit au bureau: sans doute, il y avait au Central quelque malade à remplacer. Elle s'installa devant un appareil, appela le 1 et signala:
—C'est moi... miss d'Auray. Quelqu'un m'a demandée?
—Ah! très bien. C'est l'administrateur lui-même. Je vais le prévenir.
—J'attends.
Quelques minutes s'écoulèrent, bien longues pour la jeune fille, de plus en plus intriguée. Enfin, Morse reprit la vie et la parole:
—Êtes-vous là, mademoiselle? C'est Frank Smith qui parle.
—Oui,monsieurSmith.
Et, tandis qu'elle appuyait sur «monsieur», le sang montait par ondes successives au visage si fin d'Aélis.
—Il n'y aura plus de «monsieur Smith», si vous le voulez bien, mademoiselle. Je n'aurais jamais osé vous le dire autrement qu'au bout de ce fil... Êtes-vous toujours là?
Le fil se tut. Dehors le vent s'amusait à le faire vibrer,—rire ou gémir, peut-être? les fées de l'air, seules, pouvaient décider la chose.—Une étincelle partit du 3.
—Oui... oui.
Et le 1 s'enhardit tout à fait, avec la rapide précision d'un éminent homme d'affaires:
—Alors, j'ai l'honneur de vous demander votre main, mademoiselle d'Auray. Voulez-vous être ma femme?... Vous ne répondez pas? Sans doute, je sais la différence d'âge qui nous sépare. Mais mon affection vous la fera oublier...
Elle tremblait fort en l'écoutant. S'il avait pu la voir, sa vieille bouche sceptique, ses lèvres aux coins lassés auraient dit: «mon amour». Ce qui eût été parfaitement ridicule et vrai. Cependant il conclut:
—Enfin, mademoiselle, si l'argent peut rendre heureuse une jeune femme, certes vous serez celle-là!
Les employées du 3 prétendent que la favorite—elles l'appelaient ainsi entre bonnes amies—ferma tout à coup l'appareil, et sortit sans dire un mot, ou même prendre le temps de remettre ses gants. «Et rouge, cramoisie, ma chère, comme si elle était fardée, ce qui ne me surprendrait que médiocrement, du reste!...»
Les sonneries du 1 coupèrent court à ces réflexions: c'était l'administrateur qui réclamait la directrice et la précipitation de ses appels n'annonçait rien de bon.
—Qui a osé m'interrompre?... Que faites-vous donc pour me laisser appeler ainsi sans répondre? Où est miss d'Auray?
—Elle est... je crois qu'elle est partie.
—C'est impossible. Allez, courez, cherchez, dites-lui que je n'ai pas fini... Remuez-vous! Je vais attendre moi-même.
On alla, on courut, on chercha: miss d'Auray ne put se retrouver. Et Frank Smith aurait pu attendre longtemps si la mère Saint-Joseph, des Ursulines, avait toujours été à New-York. Mais on venait de l'envoyer au couvent de San-Francisco, et Aélis était seule dans la grande cité: c'est pourquoi, une demi-heure plus tard, elle frappait à la porte du bureau de l'administrateur. Maintenant, debout en face de lui, comme quatre ans auparavant, elle lui faisait absolument perdre la tête: lumière d'aurore et parfum de printemps, yeux de velours toujours un peu tristes et qui n'en étaient que plus beaux, admirable statue vivante d'une Diane chrétienne, bien faite pour le piédestal que pouvait lui fournir un millionnaire.
Et pourquoi ce millionnaire ne serait-il pas le vieux Frank?... Puisque sa première femme avait eu l'esprit de s'en aller à temps, qui donc maintenant viendrait se dresser entre son désir et lui?
Les collectionneurs d'Europe s'amusaient à fouiller les cendres des cités mortes pour retrouver les déesses du temps passé, des fantômes de marbre. Eux, en Amérique, ils les voulaient vivantes, frémissantes, telles qu'elles marchaient jadis sous les yeux des sculpteurs antiques: «Cette femme si belle est à moi, à moi...»
Frank Smith qui venait de faire le plus beau des rêves, ouvrit les yeux et murmura:
—Miss d'Auray... je... vous... voulez-vous vous asseoir?...
** *
Si le samedi après-midi survient sans que votre blanchisseuse vous ait envoyé le linge immaculé qui vous permettra, le lendemain, d'aller prier le Seigneur en pleine lumière, de telle sorte que l'assistance de l'église ou du temple se rende bien compte de votre piété, comme de votre élégance, votre patience est vite à bout: vous prenez votre canne, et vous allez demander des explications à qui de droit. L'inexactitude est un péché mortel au siècle de la vapeur: vraiment, il est insupportable...
Ce fut à ce mot que s'arrêtèrent net presque toutes les protestations des clients de madame O'Hara,—gros et fin depuis vingt ans, au 203½ de la 109e.—Le reste s'étranglait au fond des gorges devant la plus incroyable des fantasmagories. D'abord, six fiacres à deux chevaux, tout empanachés, caparaçonnés de vert tendre,—le vert du trèfle d'Irlande,—attendaient à la même porte; et, pour y arriver, il fallait pousser à droite, cogner à gauche, fendre une foule admirative dont la masse s'enflait comme les grandes marées d'équinoxe. Une fois entré, vous aperceviez au fond de sa cuisine Brigitte O'Hara, trônant sur sa table à repasser, entourée d'une cour d'amies encore plus vertes que les coursiers de la rue. Ce coup d'œil commençait à vous émouvoir, et vos réclamations se faisaient plus timides. Deux ou trois hommes froids, pourtant, insistèrent avec violence,—le sacristain de l'église Saint-Patrick, entre autres, un rustre auquel les splendeurs terrestres n'inspiraient aucun respect.
—Ça a-t-il du bon sens de nous obliger à venir chercher notre linge à travers cette cohue! Où sont mes chemises?... Vraiment, il y a ici plus de fous en liberté qu'à Long Islands!
—Votre linge était trop sale! cria madame O'Hara, furieuse. Prenez-le, sacristain, et allez-vous-en. J'ai fini de vous blanchir, vous et les autres! Mon mari a rapporté des millions du Klondike, et un carrosse m'attend à la porte. Qui est-ce qui s'imagine que je vais continuer à me brûler les mains avec de lapotache?
Personne ne s'imagina quoi que ce fût au monde, pas même le sacristain déconfit. Si vous êtes obligé d'approcher un nid de guêpes ou un meeting d'Irlandaises, il est prudent de faire le mort. Et puis, les paroles de madame respiraient la vérité: si, comme on le disait dans la rue, Patrick, Patrick du Klondike était arrivé tout à l'heure, portant sur son dos un sac d'or aussi gros que lui, pouviez-vous exiger que sa femme continuât à frapper, à tordre, à décrasser votre linge hebdomadaire?... La vie est une bascule. Hier en haut, aujourd'hui en bas, ou réciproquement: voilà la force de l'Amérique.
Or, je vous le dis, il était, Lui, au sommet de sa gloire, quand il parut au sommet de son escalier: de la chambre où ils venaient de trinquer, d'innombrables amis sortaient, le suivaient pas à pas, tous desgentlemenen gants et redingotes sur lesquelles se croisaient d'éblouissants baudriers verts—vert trèfle d'Irlande.
La foule applaudit et Pat ôta son claque (c'est un chapeau très pratique pour les bagarres, où il s'aplatit sans se détruire): les cochers firent claquer leurs fouets, et les chevaux dansèrent. Pat remit son chapeau, alluma un cigare, et entra dans le premier carrosse avec huit amis. Son épouse occupa le second au milieu de quatre dames d'honneur. Le reste de la suite s'entassa dans les autres véhicules, on ne sait trop comment, et le triomphal convoi s'ébranla dans un rayonnement vert,—vert trèfle d'Irlande!—Sur le siège du premier carrosse, un cornet à piston commença:
We'll sound the jubilee from the centre to the sea,And Ireland shall be free, says the Shan-van-Vogh[16]!
Pat fit arrêter devant le numéro 107, pour remettre une lettre de son ami Titi, l'ancien roi de la Bourse, à la plus jolie fille de New-York, sa fiancée,—je n'ai pas dit: «la plus jolie femme», madame O'Hara!—et le cortège royal reprit sa marche entre deux haies d'admirateurs. S'il en eût fait partie, Diogène aurait soufflé sa lanterne: c'était bien le plus bel ouvrage du créateur, un homme, un homme heureux qui passait. À voir, au travers des bouffées de cigares, sa bonne et large figure souriante, et les merveilleux reflets du velours eau de mer sur le visage congestionné de madame O'Hara (tour de taille, 1m,03), vous oubliez votre linge sale, vous pardonniez à l'élue de la fortune et, comme les autres, vous criiez avec conviction:
—Vive Pat du Klondike!Erin go bragh!... Chorus, boys!Ensemble:
We'll sound the jubilee from the centre to the sea...
PRÉSENCE RÉELLE
—Nom d'un loup! Impossible d'avaler cette soupe! Elle vous brûle le nez, et, si on attend quelques minutes, ce n'est plus qu'un bloc de glace où l'on a bien du mal à lécher sa vie! Gueux de pays! À quoi pensent les hommes qui nous amènent au Yukon?...La-laouh! Ou-la-laouh!
Ils étaient douze chiens d'attelage à lapper leur écuelle de riz et de lard, avec, de temps à autre, un regard de côté, puis un grondement féroce si un camarade faisait mine de se rapprocher. Il y avait quatre malamutes, un énorme Saint-Bernard, six métis variés, produits du hasard, enfants de Bohême, et notre ami Caton.
Le museau entre les pattes, celui-ci rêvait à l'écart. De temps à autre, levant la tête, il reniflait l'air froid, puis, d'un bond, cherchait à prendre le large: chaque fois, une secousse de la chaîne qu'il portait au cou le rappelait à la raison; et il revenait s'accroupir aux pieds de son pilori, tandis que ses camarades le raillaient à qui mieux mieux. Cette fois, pourtant, personne n'y fit attention, pas plus qu'au hurlement de Pitou, le bâtard de chien de berger: tout le monde était trop occupé à nettoyer sa terrine dessus, dessous, dedans. Enfin, un semblant d'épagneul répondit:
—Oui, c'est une existence de brute... Mais, ce qu'il y a de pis, ce n'est pas le froid, la faim ou la fatigue: c'est la vermine. Dire que moi, moi, Sancho, qui n'avais jamais rien attrapé à Frisco...
—La vermine! Qu'est-ce que vous nous aboyez là, monsieur l'aristocrate? Les puces, voire même les poux, sont la santé du corps. Ce qui nous tue, c'est le traînage. Quand je pense que depuis un mois et demi nous tirons mille livres sur ces damnés...
—Pitou, mon petit, ne jurez pas!—dit le Saint-Bernard en se léchant une patte.—Ce n'est pas joli; et puis, à quoi ça sert-il?
D'indignation, le roquet sauta en l'air, et, retombant d'aplomb sur ses quatre pattes, il regarda avec une colère de dyspeptique ce gros bœuf qui ne demandait qu'à faire la sieste:
—Écoutez, écoutez, monseigneur qui rumine! Si mes imprécations troublent sa quiétude, qu'il s'en prenne aux hommes qui ont traversé le Chilkoot avec nous l'an passé, et qui juraient dix fois par minute: «Maache!—Murche!—Mââche dein! Ghi[17], ah-oh-ah!damnés fils de chienne!» et les «dam» de Londres, les «f...» ou les «crrré nom» de Paris, les «Teufel» de Berlin!... les... mais je n'en finirais pas. Tas de sauvages! Il fallait toujours les comprendre, et, le soir, après trente ou quarante kilomètres, ils voulaient bien nous accorder une dégelée de coups de pieds et de pâtée à la graisse rance. Pouah! le cœur m'en lève encore!
—Ou bien, fit un autre, c'était une balle dans la tête, au bas du lac Laberge, quand nos pattes avaient laissé leur peau à tous les glaçons coupants de la route. Mes deux frères y sont restés. Moi, je me suis sauvé, et une barque m'a recueilli le long de la rivière des Quarante-huit kilomètres.
—Vous auriez mieux fait de vous noyer. Est-ce que ce n'eût pas été préférable au métier que nous faisons depuis un mois, depuis le jour où le maître nous a jetés sur cette trace fantastique qui s'en allait d'abord aux Montagnes Rocheuses?...
—Quelque piste de chercheur d'or... Les nouvelles découvertes sont des avalanches: plus elles arrivent de loin, plus elles sont grosses. Allez à l'origine: que trouvez-vous? du vent!
—Non, ce devait être un chasseur, puisqu'elle a tourné sur la Stewart, redescendu au Yukon, remonté la White River, où nous l'avons perdue, ce qui ne nous a pas empêchés de venir jusqu'ici, en plein pays de loups-garous ou de grizzlys. Regardez plutôt autour de vous! Je commence à en avoir assez, moi!...Hou, la-laouh!
—Il a raison, le gamin! fit un aboiement. Moi, les pattes me saignent à chaque enjambée...
—Moi, je n'y vois plus d'un œil: ou plutôt je ne vois plus que du blanc.
—C'est abominable! Nous allons tous y rester! Révoltons-nous, Pitou!
L'indignation éclata, générale, parmi les métis. Très fier, Pitou se redressa:
—C'est mon avis. Seulement, il faut savoir où nous sommes! Y a-t-il quelqu'un qui se reconnaisse?
—Moi! bâilla un malamute.
—Parlez, parlez donc, alors!
—Je crois bien que le ruisseau qui descend là à l'ouest est la tête de la Tanana! celui qui file au sud-est la Rivière du Cuivre... Océan Pacifique à gauche, mer de Behring à droite: curieux, très curieux, même pour moi qui ai mon Alaska au bout des pattes, mes enfants. Grand pays! Nous devons être sur les terrains de chasse de ces géants qui s'appellentNatanuskas... Ce sont des anthropophages.
Les métis n'étaient jamais ailés à l'école, même primaire. Ils s'écrièrent ensemble:
—Qu'est-ce que c'est que ça?
—Si vous m'interrompez, je ne dirai plus rien, fit le malamute.
Étant du Nord, il parlait peu et n'aimait pas à répéter.
—C'est un mot de missionnaires d'en bas du fleuve, et ça signifie: «Des mangeurs de...»
—De chiens! hurla Pitou avec horreur, tout hérissé. Eh bien, vrai de vrai, il ne nous manquait plus que ça! Frères, debout! Allons-nous-en!
—Calme-toi, petit! fit le Saint-Bernard. Quel potin vous faites, à vous six! Laissez dormir les honnêtes chiens.
Le malamute se tourna vers le bon gros dogue:
—Ne faites pas attention! Ce bâtard radote. Est-ce qu'il est capable de trouver sa vie en liberté?
Sans bruit, les autres chiens indiens ricanèrent, et leur chef continua:
—Ça ne sait rien, ces enfants des villes, pas même écorcher un hérisson du coin des lèvres, sans se piquer... Et puis, demain, le froid les calmera. Avez-vous remarqué quatre soleils aujourd'hui, et, autour, des cercles, comme des yeux de hibou la nuit? Oui? Eh bien, c'est le signe d'un refroidissement tel que, dans quelques heures, la langue de ceux qui ouvriront la gueule pendra dehors, gelée, comme un bout de stalactite. J'ai vu ça, moi qui vous parle, et je n'ai pas quinze ans!
Il se tut, soupira une fois, et se tourna en tire-bouchon pour dormir au fond de son trou, dans la neige.
Mais le bivouac s'était réveillé à ses terribles prédictions. Un souffle d'inquiétude sortait des gueules, et Pitou, qui ne voulait plus se sauver, mais qui voulait rester le chef, eut une inspiration de génie. Il se tourna vers Caton:
—Voici le coupable, frères et amis! C'est lui qui nous mène chaque jour au caprice de son museau du Labrador! C'est lui qui nous fait courir, pire que des chevaux, sur des pistes où il est le seul à sentir quelque chose. Le maître le suit toujours: donc, à lui de nous ramener demain en arrière... Entendez-vous, maître Caton!
Pas de réponse, si ce n'est une queue raide, deux oreilles couchées, une lèvre vilainement retroussée sur des crocs très pointus. Et puis, au fond des yeux jaunes, il y avait sûrement de la rage. Pitou se retourna vers ses troupes: elles étaient prêtes à le suivre,s'il avançait. Les malamutes dormaient en un cercle parfait, prenant la vie comme elle venait, et, somme toute, contents de servir qui les nourrissait. Mais le Saint-Bernard, la tête de trois quarts, avait un œil ouvert sous une oreille des plus ironiques.
Quand les gros chiens regardent les petits comme ça, les petits ne savent plus ce qu'ils font. Pitou sauta sur Caton: le roquet jaune le terrassa, le cloua à terre, où il commença à râler. Les autres se précipitèrent à sa rescousse, quand accourut Tildenn. L'ordre fut tôt rétabli à coups de fouet. Cependant Caton fut épargné dans cette distribution: même, le maître examina soigneusement chacune de ses pattes, comme si elles eussent été plus précieuses que celles de ses camarades. Aussi, quand il se fut retiré, pour se venger, les fouettés entonnèrent un hymne à la lune, où, sans s'arrêter, ils répétèrent trois mille six cent fois chacun en sept heures:
—Caton est fou, fou, fou!...Ou, la la-houh! La hou hou hou-hou-hou!
Lorsque Tildenn s'était décidé à suivre Labelle à son insu, il avait aussitôt préparé tout ce qu'il fallait pour un voyage d'au moins six mois, à l'époque la plus rigoureuse du Yukon. Son expérience de deux hivers arctiques lui avait permis de laisser tout le bagage inutile dont s'encombrent les novices,—manteaux de fourrure, trop chauds pour la marche, épaisses couvertures, encombrantes autant que lourdes et qui laissent filtrer le froid, une fois qu'on s'est retourné d'un coté sur l'autre; provisions ou extraits de viande, enfin, dont les boîtes d'étain augmentent le poids sans que leur valeur nutritive soit le vingtième de celle annoncée dans leurs prospectus... Il s'était contenté de deux paires d'excellentes bottes lacées au cou-de-pied et sur le côté, de mocassins et de vingt-quatre paires de chaussettes,—on ne saurait trop en avoir au cours de ces marches forcées d'hiver,—d'uneparka, veste de cuir fourrée à l'intérieur, avec capuchon pour la nuit, et enfin d'un sac-lit à triple rang de plumes, à travers lesquelles le froid ne trouvait aucune fissure pour venir brûler la peau. Le reste du bagage se composait d'un poêle, d'une tente de soie, et de sept cents livres de lard et de biscuits de marine. Ainsi lesté, il pouvait aller jusqu'au pôle Nord; il pouvait aller du moins, tant qu'il aurait du bois pour sa cuisine du soir et du lard pour se nourrir avec ses chiens,—charbon de bois et charbon de viande, pour le poêle de tôle et le poêle de chair.—Du thé et de la saccharine complétaient cet approvisionnement de sybarite. En route, il avait tiré quelques caribous, dont la carcasse gelée faisait les délices de l'attelage. Et grâce à Caton, toujours attaché pour ne pas se perdre, il avait pu dépister le trappeur à travers ses extraordinaires crochets qui commençaient à l'inquiéter tout de bon.
Le vieux se savait-il suivi? Riait-il dans sa barbe en emmenant Tildenn sur une fausse trace? Ou bien ne ramassait-il son or, comme on l'avait prétendu, qu'en le glanant çà et là, au hasard de ses vagabondages annuels? S'il en était ainsi, si vraiment il n'avait pas trouvé la veine mère, si lui, Tom Tildenn, avait couru après un spectre,—ce spectre de l'or que tous les mineurs voient une fois au moins avant de mourir,—pendant qu'à New-York ses amis, près d'Aélis!... Non, il ne voulait pas y penser, en ce moment. Ou bien son cerveau se viderait, sa raison continuerait à courir le désert, pendant que ses chiens ramèneraient son corps vivant au Boulder. Il ne serait pas le premier: vous rappelez-vous Whipple?—Ha! ha! ha!—Aélis viendrait le baiser au front, et ça lui ferait tant de mal, parce qu'il n'y aurait plus rien dedans et qu'il ne pourrait plus rattraper ce qui en serait sorti pour toujours... Depuis combien de temps avait-il vu un autre homme que lui? Trente jours? cent jours? Il ne savait plus; il ne voulait pas savoir, puisque là, à côté, veillait le démon du désert d'Alaska, et que, pour la seconde fois, il guettait l'occasion de s'agripper à son âme.
Tildenn se rappela son aventure du Dôme et fit un effort: il alluma son poêle pour se préparer quelques grillades, qu'il arroserait d'une tasse de thé bouillant. Au dehors, la température s'abaissait tellement que son thermomètre éclata vers minuit, avec le même bruit qu'une amorce d'enfant. Il sortit pour aller couper du bois; en quelques secondes, ses gants se recouvrirent d'une mince couche de glace:—l'évaporation qui se faisait par les pores de la peau;—ses doigts crispés sur le manche de la hache ne pouvaient plus s'ouvrir. Il eut peur de laisser le sang s'y arrêter, courut sur la glace du ruisseau, fit un faux pas et tomba les mains en avant. La droite entra dans un trou où l'eau fumait au lieu de geler, comme cela arrive au cœur même de l'hiver. Il la retira aussitôt: elle se trouvait déjà emprisonnée dans une énorme mitaine de glace, au milieu de laquelle il sentait encore ses doigts dans l'eau qu'il battait en les ouvrant, en les refermant, pour les empêcher de geler tout à fait. Il s'en alla vite à sa tente, et, quand il eut fait fondre cette croûte, il ressortit pour ramener sa charge de bois. Comme il rentrait, la tempête annoncée par les quatre soleils et prédite par le malamute éclata soudainement.
Ce fut un ouragan de neige follette, qui venait de partout, sur la bouche où elle fondait, dans les oreilles qu'elle assourdissait, sur les yeux où elle s'humectait d'abord, puis gelait en soudant les deux paupières ensemble et vous faisait tourner sur place, perdu à dix pas de votre abri. Tildenn eut à peine le temps de rejoindre sa tente, qui disparaissait dans la blancheur universelle. Il y entassa son bois, se blottit à côté du poêle, et ferma la porte.
La neige continua de tomber, épaisse, pressée maintenant, tellement qu'on ne distingua plus, le jour suivant, le disque blanchâtre qui, d'habitude vers midi, prenait le nom de soleil. Et le déluge continua, ensevelissant le traîneau, les chiens autour de la tente, étouffant tout ce qui restait de vie en Alaska. Le second jour, les vents commencèrent à siffler des quatre coins du monde, comme pour se battre autour de la loque d'où sortait un peu de fumée bleue, et ce fut dans la plus effroyable désolation qui se puisse concevoir que Tildenn laissa passer les heures, blotti au fond de son sac-lit, pour économiser le combustible.
Enfin, la nuit du troisième jour, la Grande Ourse resplendit au ciel, redevenu merveilleusement transparent; on revit scintiller les feux colorés d'Arcturus; les vents et l'ouragan passèrent en Sibérie d'Asie; l'aurore boréale empourpra l'horizon de splendides, de fantastiques illuminations qui jaillissaient en geysers de lumière douce pour disparaître plus vite encore, reparaître ainsi que les cordes d'une lyre céleste, sur laquelle des nuages allongeaient comme des mains hésitantes. Même, Tildenn, qui s'était remis en marche aussitôt, car il craignait pour l'instinct de Caton, quelque surprenant qu'il fût, Tildenn entendit tout à coup des arpèges successifs, venant de très loin,—devant, derrière, au-dessus, il n'aurait su le dire, car ils s'en allèrent au nord, revinrent au sud, se divisèrent peu à peu entre tous les points cardinaux qui jouaient à se les renvoyer à travers l'immensité.—Des voix d'enfants s'y mêlèrent, modulèrent des gammes changeantes comme celles du ciel. Du moins, Tildenn s'efforça de s'en rendre compte, il voulut s'assurer qu'il ne dormait pas. Pour mieux le vérifier, il se dit: «Je vais m'asseoir; je serai très bien sur cette bonne neige molle. Ah! la jolie musique qui chante, qui pleure... Et voyez, en l'air, cette ville de palais blancs... sans doute, la «cité qui dort», des Indiens... On voit les clochers, les tours, les avenues et les squares, mais personne...»
Un brusque aboiement de Caton le secoua: il fit un effort, se remit en route. Est-ce qu'il allait se laisser endormir par ce froid excessif? Il avait des pointes de feu par tout le corps: mieux aurait valu attendre une journée de plus sous la tente, mais, puisque c'était fait, autant continuer à foncer en avant et se réchauffer par un trot continu, en attendant le soleil.
Six heures plus tard, en effet, le soleil parut à l'horizon, éblouissant sur la neige fraîche, dans sa splendeur de Dieu triomphant de la mort. Caton aboya une seconde fois et prit le galop. Ses onze camarades s'emballèrent à sa suite: leurs jambes s'étaient refaites toutes neuves depuis soixante-douze heures, et ils avaient mangé beaucoup de ce lard qui ne se digère que par des trentaines de kilomètres au galop! Tom voulut les rappeler: ils ne l'écoutèrent pas. La distance qui les séparait de leur maître, augmentant de plus en plus, commençait à l'inquiéter, quand il les vit s'arrêter brusquement le long d'un petit monticule blanc. Caton y disparut, et les autres se mirent à hurler. Sans doute, quelque roc, ayant accroché le traîneau, les empêchait, Dieu merci, de continuer leur course folle! Il ralentit le pas, mais, à mesure qu'il se rapprochait, maintenant que le danger était passé, il ne pouvait maîtriser un frisson de tous ses membres. Enfin, il arriva et il vit.
Il vit Caton, couché sur la neige, au fond d'un trou qu'avait creusé, en expirant, Kilippa; il vit l'attelage du vieux, raide aussi sous les harnais, comme des animaux en bois, les jambes bizarrement écartées, les lèvres relevées sur les dents de glace; il regarda enfin le traîneau, et, sous sa capote de neige, assis toujours les rênes en main, il reconnut Labelle, gelé, une statue de glace, aux yeux grands ouverts, d'où le soleil commençait à faire tomber des larmes.
Et le vieux qu'avait chassé le spectre de l'or à travers l'horrible tempête, le vieux, fixement, considérait un rocher, en face, une pierre qu'il avait dû voir depuis des années, à chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde de sa vie solitaire: instinctivement. Tom Tildenn regarda, lui aussi, et, dans ses yeux dilatés, il reçut un coup qui les fit papilloter comme devant la fulguration d'un éclair... Là, elle était là, devant lui, la Veine, la Veine Mère, une coulée jaune, fantastique, incroyable, à peine striée çà et là de quartz bleu, la Veine, la Veine Mère du Klondike, ô créateur qui avez fait les mondes et les avez donnés à l'or!
Et le pauvre homme qui se trouvait ainsi, subitement, sacré roi du Klondike, connut ce jour-là le paradis: car il vit son dieu en face,—et il ne mourut pas.
«LADY PROSTITUTE»
Frank Smith n'avait pu comprendre le refus d'Aélis d'Auray. Cela passait son entendement! Est-ce qu'il ne «valait» pas un tas de millions qui s'accroissaient mathématiquement chaque année? Il était prêt à en placer trois ou quatre sur la tête de sa femme, afin de parer à toute éventualité de ruine ou de faillite. Si elle avait été une enfant de quinze ans, ses idées romanesques auraient pu s'excuser, à la rigueur, parce qu'à cet âge, comme dans les romans, on rêve une chaumière et un cœur. Mais à vingt-deux ans sonnés, après avoir connu la gêne,—et pis encore; probablement! refuser un cœur et un palais,—well! it was a most foolish thing to do[18]; c'était inadmissible... Que dit le proverbe d'ailleurs: «Mieux vaut être la mignonne d'un vieux que l'esclave d'un jeune!» Nul doute qu'Aélis réfléchirait; son exaltation passagère...
Ici, Frank, qui avait un mérite, celui de ne jamais mentir qu'aux autres, jeta son cigare par la fenêtre:
«À quoi bon me leurrer. Cette petite a des yeux et une bouche qui ne trompent pas. Il suffit de la revoir comme je l'ai vue quand elle s'est retournée sur le seuil de la porte: «Cela ne se peut pas; je vous répète, monsieur, que je suis fiancée.—Oh! si peu!... Est-ce qu'on a entendu parler de lui depuis des années qu'il a disparu au pôle Nord? Vous êtes la seule à vous le rappeler. Allez-vous donc vous sacrifier à un souvenir?» Par Jupiter! quels beaux regards d'indignation, à ce moment-là, et quelle voix d'argent: «C'est pourquoi, monsieur, vous voudrez bien accepter ma démission, avec les remerciements qui sont dus à vos égards... Si je suis la seule à ne pas oublier, ainsi qu'il vous plaît de le dire, il n'est que juste que j'aille moi-même m'en convaincre là-haut.» Et la voilà partie aussi vite qu'un télégramme, pauvre et belle comme devant, fière comme une reine, sotte comme une histoire d'amour au pain sec et à l'eau!... Et je reste, moi, Frank Smith, entre le passé, qui est au cimetière, et l'avenir qui s'en va au Klondike... Comment faire pour le rattraper? Je donnerais cent mille dollars pour le savoir.»
** *
Quant Robert de Saint-Ours eut mis Aélis à bord d'unsteamboatdu haut Yukon, il lui dit:
—Au revoir, mademoiselle. Il me faut passer à Atlin, mais je serai à Dawson dans quinze jours.
Et il s'en alla très vite, sans tourner la tête. Car il s'était singulièrement épris de son rôle de protecteur, entre New-York,—où elle lui avait demandé la permission de faire le voyage avec lui,—et le lac Bennett. Elle le vit s'éloigner avec un serrement de cœur, et l'angoisse monta soudain à son visage de jeune fille qui, pour la première fois, commençait à sentir autour d'elle l'effroyable isolement d'Alaska. Cette sensation dura jusqu'à Dawson, où elle débarqua au bout de quatre jours de navigation. Une nuit de repos au Royal Hôtel lui rendit ses forces: dès le matin, elle se rendit à l'hôpital où elle devait trouver le Père jésuite pour lequel ses maîtresses les Ursulines lui avaient procuré une lettre de recommandation.
La porte était recouverte d'un drap sombre quand elle s'y présenta, il lui fallut frapper plusieurs fois avant de réussir à attirer l'attention des gardes-malades. Enfin, un vieux mineur, tout noir encore de scorbut, finit par venir.
—C'est-y vous qui grattez comme ça?
—Oui, monsieur. Je voudrais voir le Révérend Père Judge, si c'est possible.
—Sans doute, miss, sans doute... Seulement on ne tape pas aux portes, à Dawson: on entre tout droit, surtout avec un joli visage comme le vôtre!
—Pardonnez-moi de vous avoir dérangé. Je croyais... mais où trouverai-je le Père?
—À l'église, naturellement!... N'avez-vous pas remarqué, en passant, la foule qui entre pour le voir? Vous n'avez qu'à suivre...
—Alors, j'y vais à l'instant. Merci, monsieur.
«Monsieur», qui n'était que «Nicolas» depuis soixante-trois ans, ouvrit une bouche immense en la regardant descendre le perron de bois, puis se mit à bredouiller:
«Nom d'un bateau de Québec! La belle créature! Et polie, avec ça!... Je parie qu'elle vient de Yoshiwa... En voilà une qui me guérirait plus vite du scorbut que les drogues du docteur!»
Construite par un millionnaire écossais, auquel, trois ans auparavant, les missionnaires avaient fait crédit d'une messe à vingt-cinq sous, l'église était à côté de l'hôpital. Des centaines de mineurs entraient, sortaient en silence, leur chapeau ou leur bonnet de fourrure à la main, et marchaient avec une certaine précaution, formant une file qui parut interminable à la jeune fille.
«Quelle foule! Jamais je n'arriverai avant midi!»
Elle se trompait: là, encore, son joli visage fit miracle. Les rangs serrés s'ouvrirent, les lourdes bottes cessèrent de marteler le sol: «Passez, passez,lady. Dieu vous bénisse!» Elle passa, silencieuse elle aussi, mais avec un gentil merci de la tête. D'une main, elle avait relevé sa jupe, et, de l'autre, elle tenait sa fameuse lettre de recommandation, tandis que, pénétrant dans l'église, le cœur un peu serré, sans trop savoir pourquoi, elle répétait en elle-même la requête qu'elle allait adresser au Révérend Père. Bien sûr, il ne la refuserait pas, si elle insistait, elle, si seule au milieu de tous ces hommes, parmi lesquels son fiancé reviendrait on ne savait quand. Elle se sentait au plus haut point misérable: «Ce sera non, d'abord, parce qu'il y a déjà trop de monde. Alors je lui dirai...»
Elle releva la tête: derrière elle, le piétinement s'arrêtait. Devant elle, il y avait un catafalque, au centre de l'église, où des bougies éclairaient en frissonnant celui que tous venaient saluer une dernière fois sur terre. La jeune fille retint à peine un cri, porta les deux mains à son visage, les abaissa presque aussitôt et, plus courageuse, regarda celui qui dormait là, dans le cercueil noir aux lettres blanches:
R. P. Judge, S. J.R. I. P.
Mon Père, mon Père, était-ce bien vous que l'Ange terrible dont vous nous parliez si souvent était venu appeler, vous à qui il était descendu dire: «Ta tâche est finie: viens au tribunal, il est temps!» Vous aviez demandé un sursis, vous aviez même lutté jusqu'à la fin: car vous les aimiez, vos aventuriers du Yukon, et vous ne saviez que trop où ils s'en iraient s'ils perdaient le missionnaire debout avec eux sur la brèche, en ce coin perdu du monde. Mais l'Ange avait vaincu: et quoique terrassé, vous étiez là encore à nous sourire, vous l'apôtre des premières heures dans la ville de boue et d'or, vous,le seulhomme, le seul qui ne fussiez pas venu au Klondike pour y «faire de l'argent». Même à cette visite suprême, votre pâle, votre ascétique visage nous redisait une fois de plus: «Il y a autre chose, croyez-moi, mes enfants! Je ne serai pas toujours là pour vous le dire ni vous pour l'entendre...» Étranges paroles, qui, dans la bouche de Mac Donald ou Lippy, assis sur leurs millions, eussent coulé sur nous ainsi qu'une eau tiède sur des icebergs. Mais votre murmure à vous, dominait la grande clameur de Dawson, il nous suivait ainsi que les moustiques à travers la solitude des montagnes, l'écrasement des vallées, l'angoisse d'un immense glacier où beaucoup pleurent en se cachant des autres, parce qu'ils pensent au passé. Il nous harcelait même le jour triomphant où nous rapportions notre or, notre premier or à Dawson pour y acheter un peu de bonheur...
Et maintenant, baissant la tête pour le dernier adieu, un à un, nous passions, secouant l'eau bénite sur ce corps si usé, si transparent, qu'au sortir de l'église, ceux qui ne vous avaient jamais vu auparavant s'écriaient: «Ah! qu'il était donc frêle! Comment a-t-il pu faire tant d'ouvrage dans le pays?»
Aélis était à genoux: goutte à goutte, ses larmes tombaient sur sa supplique que, d'une main maladroite, elle cherchait à glisser aux pieds du prêtre mort. Cela fait, elle se recueillit, murmura unDe profundis. Soudain une rumeur monta derrière elle, un grondement remplit l'église, déborda sur la place. Inconsciemment, elle avait parlé haut et les Canadiens répondaient aux versets terribles:
Si iniquitates observaveris, Domine, Domine quis sustinebit?...A custodia matutina usque ad noctem, speret Israel in Domino...Requiem æternam dona eis, Domine,Et lux perpetua luceat eis...
Elle se releva, sortit sans trop se rendre compte de ce qu'elle faisait, se retrouva dehors à côté d'un groupe de mineurs qui causaient à voix basse et leur demanda:
—Quand enterre-t-on le Père?
—Demain matin à huit heures, miss. La ville entière y sera. Ceux du Bonanza et du Hunker arrivent aussi ce soir, et on attend dans la nuit les gens du Dominion... Il nous aimait tous, protestants, catholiques ou païens, nom d'un tonnerre!...Oh! I beg your pardon, miss[19]!
** *
Or, en cette année de grâce il y avait à Dawson, scrupuleusement dénombrées, sept honnêtes femmes. La huitième fut Aélis: comme elle l'ignorait, au lieu d'aller se joindre à leur petite congrégation, le lendemain, au premier banc de l'église, elle se mit à côté des autres qui formaient une imposante majorité. La place de ces dernières n'étaient évidemment pas à l'église—n'est-ce pas, madame?—et il avait fallu la mort d'un saint pour les rendre à ce point effrontées. Les vierges sages, au surplus, les dévisagèrent si bien que ces folles ne cherchèrent pas à diminuer la distance, et ce fut tout au fond du lieu sacré que resta, plus ou moins intimidé, leur joli groupe de brebis galeuses.
Excepté Topsy, pourtant, à côté de laquelle vint s'agenouiller Aélis... Topsy était le lotus rose de Yoshiwa, et Yoshiwa (qui a jamais pu trouver l'origine de ce nom?) était le quartier de la 5erue, où, dans une crise de vertu, les maîtres de Dawson avaient relégué ces dames. Les Anglais le surnommaient la «Petite France», et les Canadiens «la plus Grande Bretagne». Quoi qu'il en fût, Topsy en était la reine, une ravissante petite poupée de Yokohama, où pas une geisha ne savait plus délicieusement vous chanter sur une guitare à trois cordes:
Argent ou moi, qu'est-ce que tu préfères?Choïto! don-don!Otagaïdané;Choïto! don-don!Shimaïmashitané.
Ce disant, elle vous considérait avec ses yeux de quinze ans, aussi innocents que sa bouche était perverse. Pour femme, et chatte, et dangereuse, elle l'était incontestablement: il n'y avait qu'à passer devant son cottage, au retour des placers, pour s'en apercevoir. Vous aviez de l'or plein vos poches, et souvent encore plus de kilomètres dans vos jambes: un mois ou deux de solitude au milieu du désert de glace vous faisait hâter vers Dawson, et c'est à ce moment-là qu'Ève déchue et le paradis très terrestre venaient à votre rencontre. Ses petits pas d'enfant pressé, comme hésitants sur des sandales qui se seraient perdues au creux de votre main, commençaient à piétiner sur votre cœur; il suffisait d'un mot, alors:
—Je me suis vue dans vos yeux. Venez: j'ai du thé parfumé, il vous reposera...
Avait-elle une âme? Les missionnaires des dix à douze sectes qui l'avaient cherchée au bout de leur invisible scalpel auraient seuls pu répondre; et ils étaient tous à San-Francisco où elle avait passé deux ans. À Dawson, néanmoins, il fut impossible d'en douter après le service funèbre du Père Judge. Car ce fut en ce jour inoubliable, tandis que les drapeaux flottaient à mi-mâts, que les tripots étaient fermés, qu'enfin la plus étrange, la plus vicieuse et aussi la plus religieuse des foules entourait le cercueil d'un prêcheur, ce fut précisément à l'élévation que Topsy poussa un gémissement, perdit connaissance et roula par terre.
Aélis lui releva aussitôt la tête: les perles dorées de sa chevelure, en se brisant, avaient amorti sa chute, et pourtant il y avait des larmes dans ses yeux, pareils à deux diamants noirs. Un mineur la prit à bras le corps et l'emporta. Cinq mille personnes attendaient sur la place; à leur vue, il y eut un long murmure.
—Topsy!... c'est Topsy!
—De l'eau, je vous en prie! suppliait Aélis. Elle n'est qu'évanouie.
L'eau arriva, froide comme la glace d'où elle s'égouttait à peine. La Japonaise ouvrit ses yeux, les essuya, regarda les curieux massés autour d'elle et, cette fois, elle éclata en sanglots. Elle se serrait contre Aélis:
—Emmenez-moi... emmenez-moi, voulez-vous?... Je l'ai vu... Il m'a dit, comme l'an passé, à l'hôpital, pendant ma pleurésie: «Topsy, petite Topsy, où allez-vous? Que ferez-vous quand je ne serai plus là?...» Emmenez-moi.
Subitement, elle frappa deux fois, trois fois, quatre fois ses mains l'une contre l'autre, à la manière des shintoïstes, pour le réveil de la «longue nuit»:
—Ma!écoutez les gnômes!Chichi! koishi! haha! koishi!
Elle se voyait perdue maintenant dans cet antre sinistre où reviennent les enfants morts, Kyû-Kukedo-San, près d'Izumo, et où ils cherchent leurs mamans dans les ténèbres, sans jamais les retrouver. Chrétienne, bouddhiste, shintoïste, toutes les croyances se heurtaient dans sa petite cervelle, lorsqu'elle recommença son appel à Aélis:
—Emmenez-moi!
—Où?
—À Yoshiwa, numéro...
—Numéro 132, miss,—fit une voix par derrière;—il y a devant une lanterne chinoise avec des dragons. Mais ce n'est pas la place d'unelady.
—C'est vrai: il a raison! dit Topsy. Cependant, vous me faites du bien. Vous savez, madame, je suis une geisha.
—Une?...
—Une...lady prostitute.
Aélis devint très rouge, puis regarda autour d'elle: les mineurs reculèrent. Jamais revolver ne valut deux yeux de femme pure.
—Pouvez-vous marcher? dit-elle. Oui? Eh bien, appuyez-vous sur moi. Je vous reconduirai chez vous.
—Ah! que je suis contente!
Elles partirent ensemble vers la 5erue.
Un instant après, les portes de l'église s'ouvrirent pour laisser passer le corps du prêtre: il s'en allait au cimetière, lui; les vierges folles, les vierges sages, les mineurs, les joueurs, des ivrognes même qui titubaient un peu, l'escortaient lentement sous un ciel triste de fin d'hiver, dans la désespérance du grand Nord. Mais là-haut, bien sûr, il y avait, sur les marches d'un trône de gloire, une âme sacerdotale qui priait pour les purs, qui suppliait pour les impurs, et surtout, oh! surtout, pour le lotus rose de Yoshiwa.
OMAÉ SHINDARA
Ceux qui n'ont jamais eu faim, celles qui n'ont jamais eu soif, ne devront pas lire ce qui suit. Car ils appartiennent, évidemment, à ce très petit nombre de privilégiés qui naissent au-dessus des misères humaines, à qui le diable ou la vie ne réserve que les tentations de l'oisiveté. Gens très bien élevés qui, d'avance, retiennent leur loge en paradis, où rien d'improperne blessera plus leurs belles âmes, ils ne peuvent comprendre certaines fautes, ils ne sauraient les expliquer, encore moins les pardonner. Comment le pourraient-ils? Ils vivent si loin de terre! Savent-ils la frénésie de vie éclatant soudain chez ceux qui étaient perdus et qui se retrouvent? conçoivent-ils la folie de ceux qui étaient pauvres et qui, tout d'un coup, deviennent cent fois millionnaires? Ils n'ont pas vu les fonds d'abîmes, ils ne voient pas les sommets des réussites prodigieuses: ne leur confiez pas la charge de juger...
Manéki-néko est une chatte qui fait patte de velours, et s'étire langoureusement comme pour vous dire, dès le seuil de la maison ouverte: «Venez donc vous amuser!» Quoiqu'on ne le voie pas derrière elle, le dieu de la pauvreté marche à son ombre et les goules sont ses sœurs; cependant, comme elle attire la faveur des riches et la protection des puissants, c'est elle, la petite tigresse, qui est la bonne fée des geishas.
Celle que Topsy avait apportée à Dawson était en porcelaine: on la voyait, en entrant, droite sur ses pattes de derrière, sur lekamidana, l'étagère sacrée qui faisait face à la rue. À côté d'elle, il y avait l'image d'Ami-no-uzumé-no-mikoto, devant la caverne où se retira jadis la déesse du soleil: les genoux un peu fléchis, les deux mains portant au-dessus de la tête le tambourin mystique dusourou, son visage émergeait, impassible, d'un surtout rouge à mailles blanches, tandis qu'elle commençait la danse merveilleuse qui rendit au monde la chaleur, la vie, l'amour.
Entre les deux idoles brûlait une veilleuse dans une sorte de saucière en bronze, et sa lueur éclairait plusieurs idéogrammes à caractères cabalistiques. Tout en aidant Topsy à préparer une tasse de thé parfumé, Aélis s'amusa à se les faire traduire.
Le premier disait: «Adoration à la grande Kuan-zi-on, la miséricordieuse, qui regarde par-dessus le son des prières.»
Un autre: «En paradis, l'élu reposera sur les corolles du lotus d'or!»
Un troisième était orné de dessins rouges, bleu et or, sous cette légende:
Omaé shindara téra iva yaranou!Yaété konishiti saki dé nomoú!
—Ah! celui-ci... fit la petite geisha.
—Eh bien!... que veut dire cette lune qui décroît dans un ciel pourpre?
—L'amour est pourpre, et, comme l'astre des nuits, croît, brille et meurt... Écoutez, voici le sens de l'écriture. C'est une des plus vieilles poésies de mon pays.
Elle prit sa guitare:
Ô mon amour, si tu meurs, tu n'iras pas à la tombe,Car je boirai plutôt tes cendres dans une coupe de nectar...
Bercée, emportée par la mélodie, la danseuse était perdue au loin, dans un rêve, à Yokohama, au pays des dieux, et ce fut presque sans surprise qu'elle entendit une belle voix, au dehors, répéter après elle:
Omaé shindara téra iva yaranou!
Topsy reprit le second vers:
Yaété konishiti saki dé...
Elle n'acheva pas: aussi blanche que la neige, Aélis venait de chanceler, puis s'était prise aukamidanapour ne pas tomber. Topsy jeta sa guitare, courut à elle, l'obligea doucement à s'asseoir dans un fauteuil. Ensuite, elle se retourna, et celui qui venait de lui donner la réplique entra sans frapper. Quoique ses visites fussent rares, elle le connaissait bien d'avance: ils n'étaient que deux, dans Dawson, à connaître le texte original de la chanson d'amour. Alors elle s'avança, les deux mains sur la poitrine, le sourire de sa race aux lèvres: en arrière, Manéki-néko tendait toujours ses pattes de velours, par-dessus la tête penchée d'Aélis. La veilleuse s'éteignit brusquement au souffle froid de la rue.
—Topsia, petite Topsia, me voilà de retour!... Et, cette fois, j'ai trouvé plus d'or que n'en tiendrait ta maison.
Les yeux d'Orient brillèrent comme ceux d'un serpent: la geisha passa ses bras au cou de celui qui apportait ces bonnes nouvelles. À plusieurs reprises, il la baisa sur les lèvres ainsi qu'un ivrogne ou un amoureux.
—Que de fois... que de fois j'ai pensé à Dawson et à toi, pendant mon voyage!... Un peu plus, et j'y laissais ma vie. Ah! que l'or coûte donc cher!
Comme il disait ces mots, il aperçut celle qui, assise dans un fauteuil, sous lekamidana, se cachait le visage entre les doigts, par manière de jeu, sans doute; il courut à elle, lui saisit les bras, les écarta et se pencha pour l'embrasser en disant:
—C'est une amie, Topsia? Alors il faut qu'elle aussi me donne un...
Il n'acheva pas: elle leva la tête et ils se regardèrent. Topsy le vit se redresser, lâcher les mains de la jeune fille, et, les yeux fixés sur elle,—des yeux d'homme tout à coup dégrisé, d'abord lucides et graves, et ensuite presque fous—reculer jusqu'au mur. Aélis, elle aussi, le suivait du regard, et derrière ce regard, il vit distinctement une morte. Enfin, elle se mit debout, aussi doucement qu'un fantôme, et passa devant lui. Comme la porte, en se refermant, allait cacher ce beau visage où la stupeur, le désespoir, la douleur et l'épouvante se confondaient en la plus tragique des horreurs, il fit un grand effort et dit:
—Aélis... est-ce bien vous? Que faites-vous ici?
Ah! quelle voix de perdue pour l'éternité, quelle voix lui répondit:
—Et vous?
Il leva les deux mains comme pour parer un coup, puis resta immobile.
Par la porte restée entr'ouverte on entendit le bruit lointain d'un tumulte, une clameur, des apostrophes qui se rapprochaient, s'éloignaient, se rapprochaient encore, exactement comme les cris d'une meute sur la voie d'un cerf. C'était Dawson qui revenait des obsèques d'un saint et, déjà, se remettait en quête du métal dieu.
—Il est allé dans la 5erue!—Non, on l'a vu chez Ellis!—Est-ce vrai qu'il a trouvé la veine mère?—Oui, il est arrivé avec trois traîneaux d'or! Ses Indiens y retournent tout de suite. Où est-ce? Il nous le dira!
Tout à coup, une voix domina les autres:
—Il est dans la 5erue!—Ce n'est pas étonnant: allons-y!
—Oui, il est chez la Japonaise... Hourra! Vive le roi du Klondike! le roi, le roi, le roi!
Aélis entendit la clameur de toutes ces poitrines haletantes: pour se sauver, elle se mit à courir; et lui, le Roi, qui entendait aussi ces cris, sur le seuil de Topsy, sans bouger, sans parler, presque sans respirer, il la regardait s'éloigner et disparaître... Derrière lui la Japonaise fredonnait: