Après le dîner de midi, il était d'usage chez mon oncle de se tenir pendant une heure ou deux à l'entrée de la maison, dans le vestibule dallé de pierres et orné d'une grande fontaine guillochée, en cuivre rouge: c'était le lieu le plus frais, au moment de la lourde chaleur du jour. On y maintenait l'obscurité en fermant tout, et deux ou trois petites raies de soleil, où dansaient des mouches, filtraient seulement à travers les joints de la grosse porte Louis XIII. Dans le village silencieux, où personne ne passait, on n'entendait toujours que le même éternel jacassement de poules, toutes les autres bêtes semblant s'être endormies.
Moi, je n'y restais point, dans ce vestibule frais. L'accablant soleil du dehors m'attirait, et à peine d'ailleurs était-on installé là, en cercle, qu'on entendait «Pan! pan!» à la porte de la rue: les petits Peyral, qui venaient me chercher, et qui secouaient tous trois le vieux frappoir de fer, chauffé à brûler les doigts.
Alors, chapeaux baissés, nous partions chaque jour pour quelque entreprise nouvelle, avec des marteaux, des bâtons, des papillonnettes. D'abord, les petites rues gothiques pavées de cailloux; puis les premiers sentiers alentour du village, toujours couverts d'un matelas de balle de blé, où on enfonçait jusqu'aux chevilles et qui entrait dans les souliers; puis enfin la campagne, les vignes, les chemins qui grimpaient vers les bois; ou bien encore la rivière, guéable pour nous, avec ses îlots pleins de fleurs.
Comme revanche de mon calfeutrage et de ma vie trop immobile, trop correcte de toute l'année, c'était assez complet; mais il y manquait toujours la compagnie d'autres garçons de mon âge, les froissements,—et puis cela ne durait que deux mois.
Un jour, l'idée me vint même, par saugrenuité, par bravade, par je ne sais quoi, de faire une chose extrêmement malpropre. Et, après avoir cherché toute une matinée ce que ce pourrait bien être, je trouvai.
On sait les nuées de mouches qu'il y a, les étés, dans le Midi, souillant tout, en vrai fléau. Au milieu de la cuisine de la maison de mon oncle, je connaissais un piège qui leur était tendu, une sorte de gargoulette traîtresse, d'une forme spéciale, au fond de laquelle toutes venaient infailliblement trouver la mort dans de l'eau de savon. Or, ce jour-là, j'avisai au fond de ce vase une horrible masse noirâtre, qui représentait des milliers de mouches, toute la noyade des deux ou trois jours précédents, et je songeai qu'on pourrait en composer un plat, une crêpe par exemple, ou bien une omelette.
Vite, vite, et avec un dégoût qui allait jusqu'à la nausée, je versai dans une assiette la pâte noire, et l'emportai clandestinement chez la vieille madame Jeanne, mon amoureuse, la seule au monde qui fut capable de tout pour moi.
—Une omelette aux mouches! oh! mais, comment donc! Quoi de plus simple! dit-elle. Tout de suite du feu, une poêle, des œufs,—et la chose immonde, préalablement bien battue, fut mise à cuire dans sa haute cheminée moyen âge, tandis que je regardais, épouvanté et consterné de moi-même.
Puis les trois petits Peyral survinrent, qui me réconfortèrent en s'extasiant de mon idée comme toujours, et, quand le mets fut à point, servi chaud dans un plat, nous allâmes le montrer en triomphe à nos familles, marchant tous les quatre en cortège, par rang de taille, et chantant «L'astre des nuits» à grosse voix rauque, comme pour porter le diable en terre.
Les fins d'étés surtout étaient délicieuses là-bas, quand les plaines devenaient toutes violettes de crocus, au pied des bois déjà jaunis. Alors commençaient les vendanges, qui duraient bien quinze jours et qui nous enchantaient. Dans des recoins de bois ou de prairies, avoisinant ces vignes des petits Peyral où nous passions alors toutes nos journées, nous faisions des dînettes de bonbons et de fruits, après avoir dressé sur l'herbe les couverts les plus élégants, que nous entourions à l'antique de guirlandes de fleurs et dont les assiettes étaient composées de pampres jaunes ou de pampres rouges. Des vendangeurs venaient là nous apporter des grappes exquises, choisies entre mille, et, la chaleur aidant, nous étions vraiment un peu gris quelquefois, non pas même de vin doux, car nous n'en buvions pas, mais de raisins seulement, comme se grisent, au soleil sur les treilles, les guêpes et les mouches.
Un matin de la fin de septembre, par un temps pluvieux et déjà frais qui sentait mélancoliquement l'automne, j'étais entré dans la cuisine, attiré par un feu de branches qui flambait gaiement dans la haute cheminée ancienne.
Et puis là, désœuvré, contrarié de cette pluie, j'imaginai pour me distraire de faire fondre une assiette d'étain et de la précipiter, toute liquide et brûlante, dans un seau d'eau.
Il en résulta une sorte de bloc tourmenté, qui était d'une belle couleur d'argent clair et qui avait un certain aspect de minerai. Je regardai cela longuement, très songeur: une idée germait dans ma tête, un projet d'amusement nouveau, qui allait peut-être devenir le grand charme de cette fin de vacances...
Le soir même, en conférence tenue sur les marches du grand escalier à rampe forgée; je parlais aux petits Peyral de présomptions qui m'étaient venues, d'après l'aspect du terrain et des plantes, qu'il pourrait bien y avoir des mines d'argent dans le pays. Et je prenais, pour le dire, de ces airs entendus de coureur d'aventures, comme en ont les principaux personnages, dans ces romans d'autrefois qui se passent aux Amériques.
Chercher des mines, cela rentrait bien dans les attributions de ma bande, qui partait si souvent avec des pelles et des pioches à la découverte des fossiles ou des cailloux rares.
Le lendemain donc, à mi-montagne, comme nous arrivions dans un chemin, délicieusement choisi du reste, solitaire, mystérieux, dominé par des bois et très encaissé entre de hautes parois moussues, j'arrêtai ma bande, avec un flair de chef Peau-Rouge: ça devait être là; j'avais reconnu la présence des gisements précieux,—et, en effet, en fouillant à la place indiquée, nous trouvâmes les premières pépites (l'assiette fondue, que, la veille, j'étais venu enfouir).
Ces mines nous occupèrent sans trêve pendant toute la fin de la saison. Eux, absolument convaincus, émerveillés, et moi, qui pourtant fondais tous les matins des couverts et des assiettes de cuisine pour alimenter nos filons d'argent, moi-même arrivant presque à m'illusionner aussi.
Le lieu isolé, silencieux, exquis, où ces fouilles se passaient, et la mélancolie sereine de l'été finissant, jetaient un charme rare sur notre petit rêve d'aventuriers. Nous tenions, du reste, nos découvertes dans le plus amusant mystère; il y avait maintenant entre nous comme un secret de tribu. Et, dans un vieux coffre ignoré du grenier de mon oncle, nos richesses, mêlées d'un peu de terre rouge de montagne, s'entassaient comme en une caverne d'Ali-Baba.
Nous nous étions promis de les y laisser dormir pendant tout l'hiver, jusqu'aux vacances prochaines, où nous comptions bien continuer de grossir ce trésor.
Aux premiers jours d'octobre, une joyeuse dépêche de mon père nous rappela en toute hâte; mon frère, qui rentrait en Europe par un paquebot de Panama, venait de débarquer à Southampton; nous n'avions donc que le temps de nous rendre, si nous voulions être à la maison pour le recevoir.
Et, en effet, le soir du surlendemain, nous arrivâmes tout juste à point, car on l'attendait lui-même quelques heures après par un train de nuit. Rien que le temps de remettre dans sa chambre, à leurs places d'autrefois, les différents petits bibelots qu'il m'avait confiés quatre années auparavant, et il fut l'heure de partir pour la gare à sa rencontre. Moi, cela ne me semblait pas une chose réelle, ce retour, surtout annoncé si brusquement,—et je n'en avais pas dormi depuis deux nuits.
Aussi tombais-je de sommeil à cette gare, malgré mon impatience extrême, et ce fut comme dans un rêve que je le vis reparaître, que je l'embrassai, intimidé de le retrouver si différent de l'image qui m'était restée de lui: noirci, la barbe épaissie, la parole plus brève, et m'examinant avec une expression moitié souriante, moitié anxieuse, comme pour constater ce que les années avaient commencé à faire de moi et démêler ce qu'elles en pourraient tirer plus tard...
En rentrant à la maison, je dormais debout, d'un de ces sommeils d'enfant fatigué par un long voyage contre lesquels il n'y a pas de résistance, et on m'envoya coucher.
M'éveillant le lendemain matin, avec le souvenir en soubresaut de quelque chose d'heureux, avec de la joie tout au fond de moi-même, je vis d'abord un objet à silhouette extraordinaire, qui était dans ma chambre sur une table: une pirogue de là-bas, évidemment, très svelte et très étrange, avec son balancier et ses voiles! Puis mes yeux rencontrèrent d'autres objets inconnus: des colliers en coquilles enfilés de cheveux humains, des coiffures de plumes, des ornements d'une sauvagerie primitive et sombre, accrochés, un peu partout, comme si la lointaine Polynésie fût venue à moi pendant mon sommeil... Donc, il avait commencé de faire ouvrir ses caisses, mon frère, et il avait dû entrer sans bruit pendant que je dormais encore, pour s'amuser à grouper autour de moi ces cadeaux destinés à mon musée.
Je me levai bien vite pour aller le retrouver: je l'avais à peine vu la veille au soir!...
Et je le vis à peine aussi, pendant les quelques semaines agitées qu'il passa parmi nous. De cette période, qui dura si peu, je n'ai que des souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardées pendant une course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et plus jeune ramené à la maison par sa présence. Je me rappelle aussi qu'il semblait par instants avoir des préoccupations absorbantes à propos de choses tout à fait en dehors de notre sphère de famille; peut-être des regrets pour les pays chauds, pour l'«île délicieuse», ou bien des craintes de trop prochain départ?...
Quelquefois je le retenais captivé auprès de mon piano, avec cette musique hallucinée de Chopin que je venais tout récemment de découvrir. Il s'en inquiéta même, disant que c'était trop, que cela m'énervait. Venant à peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation de juger mieux et il comprenait peut-être que je subissais un réel surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'Âne m'étaient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un raffinement excessif, malgré mes accès incohérents d'enfantillage, et que presque tous mes jeux étaient des jeux de rêve. Un jour donc, il décréta, à ma grande joie, qu'il fallait me faire monter à cheval; mais ce fut le seul changement laissé par son passage dans mon éducation. Quant à ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec lui, je les reculais toujours, effrayé d'aborder ces sujets, préférant gagner du temps, ne pas prendre de décision encore et prolonger pour ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il était pour des années avec nous...
...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui arriva du ministère de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans délai pour l'Extrême Orient où une expédition s'organisait.
Après quelques journées encore, qui se passèrent en préparatifs pour cette campagne imprévue, il s'en alla, comme emporté par un coup de vent.
Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son absence, pensions-nous, ne durerait que deux années... En réalité, c'était son départ éternel, et on devait jeter son corps quelque part là-bas au fond de l'océan Indien, vers le milieu du golfe de Bengale...
Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant encore, ma mère se tourna vers moi avec une expression de regard qui d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira à elle, en disant, d'un accent de complète confiance: «Grâce à Dieu, au moins nous te garderons toi!»
Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la tête, en détournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne trouvais plus un mot ni une caresse pour répondre à ma mère.
Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, précisément, en entendant ce qu'elle venait de me dire: «Nous te garderons, toi!» je comprenais pour la première fois de ma vie tout le chemin déjà parcouru dans ma tête par ce projet à peine conscient de m'en aller aussi, de m'en aller même plus loin que mon frère, et plus partout, par le monde entier.
Cette marine m'épouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore, oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon cœur de petit être trop attaché au foyer, trop enlacé de mille liens très doux. Puis d'ailleurs, comment avouer à mes parents une telle idée, comment leur faire cette peine, et entrer ainsi en rébellion contre eux!... Mais renoncer à cela, se confiner tout le temps dans un même lieu, passer sur la terre et n'en rien voir, quel avenir de désenchantement; à quoi bon vivre, à quoi bon grandir, alors?...
Et dans ce salon vide, où les fauteuils dérangés, une chaisée tombée, laissaient l'impression triste des départs, tandis que j'étais là, tout près de ma mère, serré contre elle, mais les yeux toujours détournés et l'âme en détresse, je repensai tout à coup au journal de bord de ces marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier à la Limoise; les petites phrases, écrites d'une encre jaunie sur le papier ancien, me revinrent lentement l'une après l'autre, avec un charme berceur et perfide comme doit être celui des incantations de magie:
«Beau temps... belle mer... légère brise de Sud-Est... Des bancs de dorades... passent par bâbord.»
Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panthéiste, je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement bleu du Grand Océan austral.
Un grand calme triste succéda à ce départ de mon frère, et les jours reprirent pour moi une monotonie extrême.
On me destinait toujours à l'École polytechnique, bien que ce ne fût pas décidé d'une façon irrévocable. Et quant à cette idée d'être marin, qui m'était venue comme malgré moi, elle me charmait et m'épouvantait à un degré presque égal; par manque de courage pour trancher une question si grave, je reculais toujours d'en parler; j'avais fini même par me dire que je réfléchirais encore jusqu'aux vacances prochaines, m'accordant à moi-même ces quelques mois comme dernier délai d'irrésolution et d'insouciance enfantine.
Et je vivais aussi solitaire qu'autrefois; le pli qu'on m'en avait donné était bien pris maintenant, difficile à changer, malgré mes troubles, malgré mes envies latentes de courir au loin et au large. Le plus souvent je gardais la maison, occupé à peindre d'étranges décors, ou bien à jouer du Chopin, du Beethoven, tranquille d'apparence et absorbé dans des rêves; et plus que jamais je m'attachais à ce foyer, à tous ses recoins, à toutes les pierres de ses murs. Il est vrai, maintenant je montais à cheval, mais toujours seul avec des piqueurs, jamais avec d'autres enfants de mon âge; je continuais à n'avoir point de camarades de jeux.
Cependant cette seconde année de collège me paraissait déjà moins pénible que la première, moins lente à passer, et j'avais fini du reste par me lier avec deux grands de la classe, mes aînés d'un ou deux ans, les seuls qui l'année précédente ne m'avaient pas traité en petit personnage impossible. La première glace une fois rompue, c'était devenu tout de suite entre nous trois une grande amitié, sentimentale au possible; nous nous appelions même par nos noms de baptême, ce qui est tout à fait contraire aux belles manières des collèges. Et, comme nous ne nous voyions jamais, jamais qu'en classe, obligés de causer mystérieusement bas, sous la férule des maîtres, nos relations étaient, par cela seul, maintenues dans une courtoisie inaltérable et ne ressemblaient pas aux relations ordinaires des enfants entre eux. Je les aimais de très bon cœur; pour eux, je me serais fait couper en quatre, et m'imaginais vraiment que cela durerait ainsi toute la vie.
Exclusif à l'excès, je considérais le reste de la classe comme n'existant pas; cependant un certain moi superficiel, pour le besoin des relations sociales, se formait déjà comme une mince enveloppe, et commençait à savoir se maintenir à peu près en bons termes avec tous, tandis que le vrai moi du fond continuait de leur échapper absolument.
En général, je trouvais moyen d'être assis entre mes deux amis, André et Paul. Et, si on nous séparait, nous échangions de continuels billets à mots couverts, en une cryptographie dont nous avions seuls la clef.
Toujours des confidences d'amour, ces lettres-là: «Je l'ai vue aujourd'hui; elle portait une robe bleue avec de la fourrure grise, et une toque avec une aile d'alouette, etc., etc.»—Car nous avions chacun fait choix d'une jeune fille, qui formait le sujet ordinaire de nos très poétiques causeries.
Un peu de ridicule et de bizarrerie se mêle infailliblement à cette époque transitoire de l'âge des garçons, et il me faut bien indiquer cette note en passant.
En passant aussi, je vais dire que mes transitions à moi ont duré plus longtemps que celles des autres hommes, parce qu'elles m'ont mené d'un extrême à l'autre,—en me faisant toucher, du reste, à tous les écueils du chemin,—aussi ai-je conscience d'avoir conservé, au moins jusqu'à vingt-cinq ans, des côtés bizarres et impossibles...
À présent, je vais faire la confidence de nos trois amours.
André brûlait pour une grande jeune fille, d'au moins seize ans, qui allait déjà dans le monde,—et je crois qu'il y avait du vrai dans son cas.
Moi, c'était Jeanne et mes deux amis seuls connaissaient ce secret de mon cœur. Pour faire comme eux, tout en trouvant cela un peu niais, j'écrivais son nom en cryptographie sur mes couvertures de cahiers; par goût, par genre, je cherchais à me persuader moi-même de mon amour, mais je dois avouer qu'il était un peu factice, car au contraire, entre Jeanne et moi, l'espèce de petite coquetterie comique des débuts tournait simplement en bonne et vraie amitié,—amitié héréditaire, pour ainsi dire, et reflet de celle que nos grands-parents avaient eue. Non, mon premier amour véritable, que je conterai tout à l'heure et qui date de cette même année, fut pour une vision de rêve.
Quant à Paul,—oh! j'avais trouvé cela bien choquant d'abord, surtout avec mes idées de ce temps-là!—lui, c'était une petite parfumeuse, qu'il apercevait les dimanches de sortie derrière une vitre de magasin. À la vérité, elle s'appelait d'un nom comme Stella ou Olympia, qui la relevait beaucoup,—et puis, il avait soin d'entourer cet amour d'un lyrisme éthéré pour nous le rendre acceptable. Sur des bouts de papier mystérieux, il nous faisait passer constamment les rimes les plus suaves à elle dédiées et où son nom enarevenait fréquemment comme un parfum de cosmétique.
Malgré toute mon affection pour lui, ces poésies me faisaient sourire de pitié agacée. Elles ont été en partie causes que jamais, jamais, à aucune époque de ma vie, l'idée ne m'est venue de composer un seul vers,—ce qui est assez particulier, je crois, peut-être même unique. Mes notes étaient écrites toujours en une prose affranchie de toutes règles, farouchement indépendante.
Ce Paul, il savait des vers, d'un poète défendu appelé Alfred de Musset, qui me troublaient comme quelque chose d'inouï, de révoltant et de délicieux. En classe il me les disait à l'oreille, d'une voix imperceptible, et, avec un remords, je les lui faisais recommencer:
Jacque était immobile et regardait Marie,Je ne sais ce qu'avait cette femme endormieD'étrange dans ses traits, de grand, dedéjà vu.. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans le cabinet de travail de mon frère,—où j'allais de temps en temps m'isoler, retrouvant le regret de son départ,—j'avais vu sur un rayon de la bibliothèque un gros volume des œuvres de ce poète, et la tentation m'était souvent venue de le prendre; mais on m'avait dit: «Tu ne toucheras à aucun des volumes qui sont là sans nous prévenir,» et ma conscience m'arrêtait encore.
Quant à en demander la permission, je savais trop bien qu'elle me serait refusée...
Ceci est un rêve qui date du quatorzième mois de mai de ma vie. Il me vint par une de ces nuits tièdes et douces qui succèdent à de longs crépuscules délicieux.
Dans ma chambre d'enfant, je m'étais endormi au son lointain de ces airs de danse ronde que chantent les matelots et les petites filles autour des «bouquets de Mai», dans les rues. Jusqu'à l'instant du sommeil profond, j'avais écouté ces très vieux refrains de France que ces gens du peuple redisaient là-bas à voix pleine et libre, et qui m'arrivaient assourdis, fondus, poétisés, à travers du tranquille silence; j'avais été bercé un peu étrangement par le bruit de ces gaietés de vivre, de ces débordantes joies, comme en ont, pendant leur jeunesse très éphémère, ces êtres plus simples que nous et plus inconscients de la mort.
Et, dans mon rêve, il faisait une demi-nuit, qui n'était pas triste, mais douce au contraire comme la vrai nuit de mai du dehors, douce, tiède et pleine des bonnes odeurs du printemps; j'étais dans la cour de ma maison, dont l'aspect n'avait rien de déformé ni d'étrange, et, le long des murs tout fleuris de jasmins, de chèvrefeuilles, de roses, je m'avançais indécis et troublé, cherchant je ne sais quoi, ayant conscience de quelqu'un qui m'attendait et que je désirais ardemment voir, ou bien de quelque chose d'inconnu qui allait se passer, et qui par avance m'enivrait...
À un point où se trouve un rosier très vieux, planté par un ancêtre et gardé respectueusement, bien qu'il donne à peine tous les deux ou trois ans une seule rose, j'aperçus une jeune fille, debout et immobile avec un sourire de mystère.
L'obscurité devenait un peu lourde, alanguissante.
Il faisait de plus en plus sombre partout, et cependant, sur elle seule, demeurait une sorte de vague lumière comme renvoyée par un réflecteur, qui dessinait son contour nettement avec une mince ligne d'ombre.
Je devinais qu'elle devait être extrêmement jolie et fraîche; mais son front et ses yeux restaient perdus sous un voile de nuit; je ne voyais tout à fait bien que sa bouche, qui s'entr'ouvrait pour sourire dans l'ovale délicieux de son bas de visage. Elle se tenait tout contre le vieux rosier sans fleurs, presque dans ses branches.—La nuit, la nuit s'assombrissait toujours. Elle était là comme chez elle, venue je ne sais d'où, sans qu'aucune porte eût été ouverte pour la faire entrer; elle semblait trouver naturel d'être là, comme moi, je trouvais naturel qu'elle y fût.
Je m'approchai bien près pour découvrir ses yeux qui m'intriguaient, et alors tout à coup je les vis très bien, malgré l'obscurité toujours plus épaisse et plus alourdie: ils souriaient aussi, comme sa bouche;—et ils n'étaient pas quelconques,—comme si, par exemple, elle n'eût représenté qu'une impersonnelle statue de la jeunesse;—non, ils étaient très particuliers au contraire; ils étaient les yeux dequelqu'un; de plus en plus je me rappelais ce regard déjà aimé et je leretrouvais, avec des élans de tendresse infinie...
Réveillé alors en sursaut, je cherchai à retenir son fantôme, qui fuyait, qui fuyait, qui devenait plus insaisissable et plus irréel, à mesure que mon esprit s'éclairait davantage, dans son effort pour se souvenir. Était-ce bien possible, pourtant, qu'elle ne fût et n'eût jamais été qu'un rien sans vie, replongé maintenant pour toujours dans le néant des choses imaginaires, effacées... Je désirais me rendormir, pour la revoir; l'idée que c'était fini, rien qu'un rêve, me causait une déception, presque une désespérance.
Et je fus très long à l'oublier; je l'aimais, je l'aimais tendrement; dès que je repensais à elle, c'était avec une commotion intérieure, à la fois douce et douloureuse; tout ce qui n'était pas elle me semblait, pour le moment, décoloré et amoindri. C'était bien l'amour, le vrai amour, avec son immense mélancolie et son immense mystère, avec son suprême charme triste, laissé ensuite comme un parfum à tout ce qu'il a touché; ce coin de la cour, où elle m'était apparue, et ce vieux rosier sans fleurs qui l'avait entourée de ses branches, gardaient pour moi quelque chose d'angoissant et de délicieux qui leur venait d'elle.
Juin rayonnait. C'était le soir, l'heure exquise du crépuscule. Dans le cabinet de mon frère, j'étais seul, depuis un long moment; par la fenêtre, grande ouverte sur un ciel tout en or rose, on entendait les martinets pousser leurs cris aigus, en tourbillonnant par nuées au-dessus des vieux toits.
Personne ne me savait là, et jamais je ne m'étais senti plus isolé dans ce haut de maison, ni plus tenté d'inconnu...
Avec un battement de cœur, j'ouvris ce volume de Musset:
Don Paez!...
Les premières phrases rythmées, musicales, me furent comme chantées par une dangereuse voix d'or:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Sourcils noirs, blanches mains, et, pour la petitesseDe ses pieds, elle était Andalouse et comtesse.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand la nuit de printemps fut tout à fait venue, quand mes yeux, baissés bien près du volume, ne distinguèrent plus, des vers charmeurs, que de petites lignes grises rangées sur le blanc des pages, je sortis, seul par la ville.
Dans les rues presque désertes, et pas encore éclairées, des rangs de tilleuls ou d'acacias fleuris, faisaient l'ombre plus épaisse et embaumaient l'air.
Ayant rabattu mon chapeau de feutre sur mes yeux, comme don Paez, je marchais d'un pas souple et léger, relevant la tête vers les balcons, et poursuivant je ne sais quels petits rêves enfantins de nuits d'Espagne, de sérénades andalouses...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les vacances revinrent encore; le voyage dans le Midi eut lieu pour la troisième fois, et là-bas, au beau soleil d'août et de septembre, tout se passa comme aux précédentes années: mêmes jeux avec ma bande fidèle, mêmes expéditions dans les vignes et les montagnes: mêmes rêveries de moyen âge dans les ruines de Castelnau, et, aux abords du sentier solitaire où gisaient nos filons d'argent, même ardeur à fouiller le sol rouge, en prenant des airs d'aventuriers,—bien que, chez les petits Peyral, la foi en ces mines n'y fût vraiment plus.
Ce recommencement toujours semblable des étés me donnait parfois l'illusion que ma vie d'enfant pourrait indéfiniment se prolonger ainsi; cependant, je n'avais plus dejoie à mes réveils; une espèce d'inquiétude, semblable à celle que laisse un devoir non accompli, me reprenait chaque matin, de plus en plus péniblement, à la pensée que le temps fuyait, que les vacances allaient finir et que je n'avais pas encore eu le courage de décider de ma vie.
Et un jour, comme on avait déjà dépassé la mi-septembre, je compris, à l'anxiété particulièrement grande de mon réveil, qu'il n'y avait plus à reculer; le terme que je m'étais assigné à moi-même était venu.
Ma décision,—elle était déjà plus d'à moitié prise au fond de moi-même; pour la rendre effective, il ne me restait plus guère qu'à en faire l'aveu, et je me promis à moi-même que la journée ne passerait pas sans que cela fût accompli, courageusement. C'était à mon frère que je voulais me confier d'abord, pensant qu'il commencerait, lui aussi, par s'opposer à mon projet de toutes ses forces, mais qu'il finirait par prendre mon parti et m'aiderait à gagner ma cause.
Donc, après le dîner de midi, à la rage ardente du soleil, j'emportai dans le jardin de mon oncle du papier et une plume,—et là, je m'enfermai pour écrire cette lettre. (Cela entrait dans mes habitudes d'enfant d'aller ainsi travailler ou faire ma correspondance en plein air, et souvent même dans les recoins les plus singulièrement choisis, en haut des arbres, sur les toits.)
Une après-midi de septembre brûlante et sans un nuage. Il faisait triste, dans ce vieux jardin plus silencieux que jamais, plusétrangeraussi peut-être, me donnant bien plus que de coutume l'impression et le regret d'être loin de ma mère, de passer toute une fin d'été sans voir ma maison, ni les fleurs de ma chère petite cour.—Du reste, ce que j'étais sur le point d'écrire aurait pour résultat de me séparer encore davantage de tout ce que j'aimais tant, et j'en avais l'impression mélancolique. Il me semblait même qu'il y eût, dans l'air de ce jardin, je ne sais quoi d'un peu solennel, comme si les murs, les pruniers, les treilles et, là-bas, les luzernes se fussent intéressés à ce premier acte grave de ma vie, qui allait se passer sous leurs yeux.
Pour m'installer à écrire, j'hésitai entre deux ou trois places, toutes brûlantes, avec très peu d'ombre.—C'était encore une manière de gagner du temps, de retarder cette lettre qui, avec mes idées d'alors, rendrait pour moi la décision irrévocable, une fois qu'elle serait ainsi déclarée. Sur la terre sèche, il y avait déjà des pampres roussis, beaucoup de feuilles mortes; des passe-roses, des dahlias devenus hauts comme des arbres, fleurissaient plus maigrement au bout de leurs tiges longues; l'ardent soleil achevait de dorer ces raisins à grosses graines qui mûrissent toujours sur le tard et qui ont une senteur musquée; malgré la grande chaleur, la grande limpidité bleue du ciel, on avait bien l'impression de l'été finissant.
Ce fut le berceau du fond que je choisis enfin pour m'y établir; les vignes y étaient très effeuillées, mais les derniers papillons à reflet de métal bleu y venaient encore, avec les guêpes, se poser sur les sarments des muscats.
Là, dans un grand calme de solitude, dans un grand silence d'été rempli de musiques de mouches, j'écrivis et signai timidement mon pacte avec la marine.
De la lettre elle-même, je ne me souviens plus; mais je me rappelle l'émotion avec laquelle je la cachetai, comme si, sous cette enveloppe, j'avais scellé pour jamais ma destinée.
Après un temps d'arrêt encore et de rêverie, je mis l'adresse: le nom de mon frère et le nom d'un pays d'Extrême Orient où il se trouvait alors.—Rien de plus à faire maintenant, que d'aller porter cela au bureau de poste du village; mais je restai là longtemps assis, très songeur, adossé au mur chaud sur lesquels couraient des lézards et gardant sur mes genoux, avec épouvante, le petit carré de papier où je venais de fixer mon avenir. Puis, l'envie me prenant de jeter les yeux sur l'horizon, sur l'espace, je mis le pied dans cette brèche familière du mur par laquelle je montais pour regarder fuir les papillons imprenables, et je me hissai des deux mains jusqu'au faîte, où je demeurai accoudé. Les mêmes lointains connus m'apparurent, les coteaux couverts de leurs vignes déjà rousses, les montagnes dont les bois jaunis s'effeuillaient, et, là-bas, haut perchée, la grande ruine rougeâtre de Castelnau. En avant de tout cela, était le domaine de Bories, avec son vieux porche arrondi, peint à la chaux blanche, et, dès que je le regardai, la chanson plaintive: «Ah! ah! la bonne histoire!...» me revint à l'esprit, étrangement chantée, en même temps que me réapparut ce papillon «citron-aurore» qui était piqué depuis deux ans là-bas, sous une vitre de mon petit musée...
L'heure approchait où la vieille diligence campagnarde allait partir, emportant les lettres au loin. Je descendis de ce mur, je sortis du vieux jardin que je refermai à clef, et me dirigeai, lentement vers le bureau de poste.
Un peu comme un petit halluciné, je marchais cette fois-là sans prendre garde à rien ni à personne. Mon esprit voyageait partout, dans les forêts pleines de fougères de l'île délicieuse, dans les sables du sombre Sénégal où avait habité l'oncle au musée, et à travers le Grand Océan austral oùdes dorades passaient.
La réalité assurée et prochaine de tout cela m'enivrait; pour la première fois, depuis que j'avais commencé d'exister, le monde et la vie me semblaient grands ouverts devant moi; ma route s'éclairait d'une lumière toute nouvelle:—une lumière un peu morne, il est vrai, un peu triste, mais puissante et qui pénétrait tout, jusqu'aux horizons extrêmes avoisinant la vieillesse et la mort.
Puis, des petites images très enfantines se mêlaient aussi de temps en temps à mon rêve immense; je me voyais en uniforme de marin, passant au soleil sur des quais brûlants de villes exotiques; ou bien revenant à la maison, après de périlleux voyages; rapportant des caisses qui étaient remplies d'étonnantes choses—et desquelles des cancrelats s'échappaient, comme dans la cour de Jeanne, pendant les déballages d'arrivée de son père...
Mais tout à coup mon cœur recommença de se serrer: ces retours de campagnes lointaines, ils ne pourraient avoir lieu que dans bien des années... et alors, les figures qui me recevraient au foyer, seraient changées par le temps... Je me les représentai même aussitôt, ces figures chéries; dans une pâle vision, elles m'apparurent toutes ensemble: un groupe qui m'accueillait avec des sourires de douce bienvenue, mais qui était si mélancolique à regarder! Des rides marquaient tous les fronts; ma mère avait ses boucles blanches comme aujourd'hui... Et grand'tante Berthe, déjà si vieille, pourrait-elle être là encore?... J'en étais à faire rapidement, avec crainte, le calcul de l'âge de grand-tante Berthe, quand j'arrivai au bureau de la poste...
Cependant, je n'hésitai pas; d'une main qui tremblait seulement un peu, je glissai ma lettre dans la boîte, et le sort en fut jeté.
J'arrête là ces notes, parce que d'abord la suite n'est pas encore assez loin de moi dans le temps pour être livrée aux lecteurs inconnus. Et puis, il me semble que mon enfance première a vraiment pris fin ce jour où j'ai ainsi décidé mon avenir.
J'avais alors quatorze ans et demi; trois années me restaient par conséquent pour me préparer à l'École navale; c'était donc dans les choses très raisonnables et très possibles.
Cependant je devais me heurter encore à bien des refus, à des difficultés de toutes sortes avant d'entrer auBorda. Et ensuite je devais traverser bien des années d'hésitations, d'erreurs, de luttes; monter à bien des calvaires; payer cruellement d'avoir été élevé en petite sensitive isolée; à force de volonté, refondre et durcir ma trempe physique, aussi bien que morale,—jusqu'au jour où, vers mes vingt-sept ans, un directeur de cirque, après avoir vu comme mes muscles se détendaient maintenant en ressorts d'acier, laissa tomber dans son admiration ces paroles, les plus profondes que j'aie entendues de ma vie; «Quel dommage, monsieur, que votre éducation ait été commencée si tard!»
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Nous croyions, ma sœur et moi, revenir encore l'été suivant dans ce village...
Mais Azraël passa sur notre route; de terribles choses imprévues bouleversèrent notre tranquille et douce vie de famille.
Et ce ne fut que quinze années plus tard, après avoir couru le monde entier, que je revis ce coin de la France.
Tout y était bien changé; l'oncle et la tante dormaient au cimetière; les grands cousins étaient dispersés; la cousine, qui avait déjà quelques fils d'argent mêlés à ses cheveux, se préparait à quitter pour toujours ce pays, cette maison vide où elle ne voulait plus rester seule; et la Titi, la Maricette (qui ne s'appelaient plus ainsi) étaient devenues de grandes jeunes filles en deuil que je ne savais plus reconnaître.
Entre deux longs voyages, pressé comme toujours, ma vie allant déjà son train de fièvre, je revenais là, moi, pour quelques heures seulement, en pèlerinage de souvenir, voulant revoir encore une fois cette maison de l'oncle du Midi, avant qu'elle fût livrée à des mains étrangères.
C'était en novembre; un ciel sombre et froid changeait complètement les aspects de ce pays, que je n'avais jamais connu qu'au beau soleil des étés.
Ayant passé mon unique matinée à revoir mille choses, avec une mélancolie toujours croissante, sous ces nuages d'hiver,—j'avais oublié ce vieux jardin et ce berceau de vigne à l'ombre duquel s'était décidée ma vie, et je voulus y courir, à la dernière minute, avant le départ de la voiture qui allait m'emporter pour jamais.
«Vas-y seul, alors!» me dit la cousine, empressée elle aussi à faire fermer des caisses. Et elle me remit la grosse clef, la même grosse clef que j'emportais autrefois quand je m'en allais en chasse, ma papillonnette à la main, aux heures lumineuses et brûlantes des jours passés... Oh! les étés de mon enfance, qu'ils avaient été merveilleux et enchanteurs...
Pour la dernière des dernières fois, j'entrai dans ce jardin, qui me parut tout rapetissé, sous le ciel gris. J'allai d'abord à ce berceau du fond,—effeuillé, désolé aujourd'hui,—où j'avais écrit à mon frère ma lettre solennelle, et, à l'aide toujours de cette même brèche du mur qui me servait jadis, je me hissai sur le faîte, pour regarder furtivement la campagne d'alentour, lui dire à la hâte un suprême adieu: le domaine de Bories m'apparut, alors, singulièrement rapproché et rapetissé lui aussi; méconnaissable, comme du reste ces montagnes du fond qui avaient l'air de s'être abaissées pour n'être plus que de petites collines. Et tout cela, que j'avais vu jadis si ensoleillé, était sinistre aujourd'hui sous ces nuages de novembre, sous cette lumière terne et grise. J'eus l'impression que l'arrière-automne était commencé dans ma vie, en même temps que sur la terre.
Et du reste, le monde aussi,—le monde que je croyais si immense et si plein d'étonnements charmeurs, le jour où je m'étais accoudé sur ce même mur, après ma grande décision prise,—le monde entier ne s'était-il pas décoloré et rétréci à mes yeux autant que ce pauvre paysage?...
Oh! surtout cette apparition du domaine de Bories, semblable à un fantôme de lui-même sous un ciel d'hiver, me causait une mélancolie sans bornes.
Et en le regardant, je repensai au papillon a «citron-aurore» qui existait toujours sous sa vitre, au fond de mon musée d'enfant; qui était resté à sa même place, avec des couleurs aussi fraîches, pendant que j'avais couru par toutes les mers... Depuis bien des années, j'avais oublié l'association de ces deux choses, et, dès que le papillon jaune me fût revenu en mémoire, ramené par le porche de Bories, j'entendis en moi-même une petite voix qui reprenait tout doucement: «Ah! ah! la bonne histoire!...» Et la petite voix était flûtée et bizarre; surtout elle était triste, triste à faire pleurer, triste comme pour chanter, sur une tombe, la chanson des années disparues, des étés morts.
FIN
PARIS,—IMP. CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.—11382-5-90
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
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DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18
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