De tout cela il fallait bien prendre mon parti, et je le prenais plus facilement que je ne l'aurais cru possible un mois plus tôt, car j'avais employé tout mon courage à combattre les premières tentations d'un amour que le bon sens et l'honneur réprouvaient également, et celle même qui, sans le savoir, m'imposait ce combat, sans la savoir aussi, m'y avait aidé puissamment. Si elle n'avait pu me cacher sa beauté, elle m'avait dévoilé son âme, et la mienne s'était à demi refermée. Faible malheur sans doute pour la jeune millionnaire, mais bonheur pour moi!
Cependant je fis un voyage à Paris, où m'appelaient les intérêts de madame Laroque et les miens. Je revins il y a deux jours, et, comme j'arrivais au château, on me dit que le vieux M. Laroque me demandait avec insistance depuis le matin. Je me rendis à la hâte dans son appartement. Dès qu'il m'aperçut, un pâle sourire effleura ses joues flétries; il arrêta sur moi un regard où je crus lire une expression de joie maligne et de secret triomphe, puis il me dit de sa voix sourde et caverneuse:
— Monsieur! M. de Saint-Cast est mort!
Cette nouvelle, que le singulier vieillard avait tenu à m'apprendre lui-même, était exacte. Dans la nuit précédente, le pauvre général de Saint-Cast avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, et une heure plus tard il était enlevé à l'existence opulente et délicieuse qu'il devait à madame de Saint-Cast. Aussitôt l'événement connu au château, madame Aubry s'était fait transporter, dare dare chez son amie, et ces deux compagnonnes, nous dit le docteur Desmarets, avaient tout le jour échangé sur la mort, sur la rapidité de ses coups, sur l'impossibilité de les prévoir ou de s'en garantir, sur l'inutilité des regrets, qui ne ressuscitent personne, sur le temps qui console, une litanie d'idées originales et piquantes.
Après quoi, s'étant mises à table, elles avaient repris des forces tout doucement.
— Allons! mangez, madame; il faut se soutenir, Dieu le veut, disait madame Aubry.
Au dessert, madame de Saint-Cast avait fait monter une bouteille d'un petit vin d'Espagne que le pauvre général adorait, en considération de quoi elle priait madame Aubry d'y goûter. Madame Aubry refusant obstinément d'y goûter seule, madame de Saint-Cast s'était laissé persuader que Dieu voulait encore qu'elle prît un verre de vin d'Espagne avec une croûte. On n'avait point porté la santé du général.
Hier matin, madame Laroque et sa fille, strictement vêtues de deuil, montèrent en voiture: je pris place près d'elles. Nous étions rendus vers dix heures dans la petite ville voisine. Pendant que j'assistais aux funérailles du général, ces dames se joignaient à madame Aubry pour former autour de la veuve le cercle de circonstance. La triste cérémonie achevée, je regagnai la maison mortuaire, et je fus introduit, avec quelques familiers, dans le salon célèbre dont le mobilier coûte quinze mille francs. Au milieu d'un demi-jour funèbre, je distinguai, sur un canapé de douze cents francs, l'ombre inconsolable de madame de Saint-Cast, enveloppée de longs crêpes, dont nous ne tarderons pas à connaître le prix. A ses côtés se tenait madame Aubry, présentant l'image du plus grand affaissement physique et moral. Une demi-douzaine de parentes et d'amies complétaient ce groupe douloureux. Pendant que nous nous rangions en haie à l'autre extrémité du salon, il y eut un bruit de froissements de pieds et quelques craquements du parquet; puis un morne silence régna de nouveau dans le mausolée. De temps à autre seulement il s'élevait du canapé un soupir lamentable, que madame Aubry répétait aussitôt comme un écho fidèle.
Enfin parut un jeune homme, qui s'était un peu attardé dans la rue pour prendre le temps d'achever un cigare qu'il avait allumé en sortant du cimetière. Comme il se glissait discrètement dans nos rangs, madame de Saint-Cast l'aperçut.
— C'est vous, Arthur? dit-elle d'une voix pareille à un souffle.
— Oui, ma tante, dit le jeune homme, s'avançant en vedette sur le front de notre ligne.
— Eh bien, reprit la veuve du même ton plaintif et traînant, c'est fini?
— Oui, ma tante, répondit d'un accent bref et délibéré le jeune Arthur, qui paraissait un garçon assez satisfait de lui-même.
Il y eut une pause, après laquelle madame de Saint-Cast tira du fond de son âme expirante cette nouvelle série de questions :
— Etait-ce bien?
— Très bien, ma tante, très bien.
— Beaucoup de monde?
— Toute la ville, ma tante, toute la ville.
— La troupe?
— Oui, ma tante; toute la garnison, avec la musique.
Madame de Saint-Cast fit entendre un gémissement, et elle ajouta:
— Les pompiers?
— Les pompiers aussi, ma tante, très certainement.
J'ignore ce que ce dernier détail pouvait avoir de particulièrement déchirant pour le coeur de madame de Saint-Cast; mais elle n'y résista point: une pâmoison subite, accompagnée d'un vagissement enfantin, appela autour d'elle toutes les ressources de la sensibilité féminine, et nous fournit l'occasion de nous esquiver. Je n'eus garde, pour moi, de n'en pas profiter. Il m'était insupportable de voir cette ridicule mégère exécuter ses hypocrites momeries sur la tombe de l'homme faible, mais bon et loyal, dont elle avait empoisonné la vie et très vraisemblablement hâté la fin.
Quelques instants plus tard, madame Laroque me fit proposer de l'accompagner à la métairie de Langoat, qui est située cinq ou six lieues plus loin, dans la direction de la côte. Elle comptait y aller dîner avec sa fille: la fermière, qui a été la nourrice de mademoiselle Marguerite, est malade en ce moment, et ces dames projetaient depuis longtemps de lui donner ce témoignage d'intérêt. Nous partîmes à deux heures de l'après-midi. C'était une des plus chaudes journées de cette chaude saison. Les deux portières ouvertes laissaient entrer dans la voiture les effluves épais et brûlants qu'un ciel torride versait à flots sur les landes desséchées.
La conversation souffrit de la langueur de nos esprits. Madame Laroque, qui se prétendait en paradis et qui s'était enfin débarrassée de ses fourrures, restait plongée dans une douce extase. Mademoiselle Marguerite jouait de l'éventail avec une gravité espagnole. Pendant que nous gravissions lentement les côtes interminables de ce pays, nous voyions fourmiller sur les roches calcinées des légions de petits lézards cuirassés d'argent, et nous entendions le pétillement continu des ajoncs qui ouvraient leurs gaines mûres au soleil.
Au milieu d'une de ces laborieuses ascensions, une voix cria soudain du bord de la route:
— Arrêtez, s'il vous plaît!
En même temps une grande fille aux jambes nues, tenant une quenouille à la main et portant le costume antique et la coiffe ducale des paysannes de cette contrée, franchit rapidement le fossé: elle culbuta en passant quelques moutons effarés, dont elle paraissait être la bergère, vint se camper avec une sorte de grâce debout sur le marchepied, et nous présenta dans le cadre de la portière sa figure brune, délibérée et souriante.
— Excusez, mesdames, dit-elle de ce ton bref et mélodieux qui caractérise l'accent des gens du pays; me feriez-vous bien le plaisir de me lire cela?
Elle tirait de son corsage une lettre pliée à l'ancienne mode.
— Lisez, monsieur, me dit madame Laroque en riant, et lisez tout haut, s'il y a lieu.
Je pris la lettre, qui était une lettre d'amour. Elle était adressée très minutieusement à mademoiselle Christine Oyadec, du bourg de ***, commune de ***, à la ferme de ***. L'écriture était d'une main fort inculte, mais qui paraissait sincère. La date annonçait que mademoiselle Oyadec avait reçu cette missive deux ou trois semaines auparavant: apparemment la pauvre fille, ne sachant pas lire et ne voulant point livrer son secret à la malignité de son entourage, avait attendu que quelque étranger de passage, à la fois bienveillant et lettré, vînt lui donner la clef de ce mystère qui lui brûlait le sein depuis quinze jours. Son oeil bleu et largement ouvert se fixait sur moi avec un air de contentement inexprimable, pendant que je déchiffrais péniblement les lignes obliques de la lettre, qui était conçue en ces termes:
"Mademoiselle, c'est pour vous dire que depuis le jour où nous nous sommes parlé sur la lande après vêpres, mes intentions n'ont pas changé, et que je suis en peine des vôtres; mon coeur, mademoiselle, est tout à vous, comme je désire que le vôtre soit tout à moi, et si ça est, vous pouvez bien être sûre et certaine qu'il n'y a pas âme vivante plus heureuse sur la terre ni au ciel que votre ami, — qui ne signe pas; mais vous savez bien qui, mademoiselle."
— Est-ce que vous savez qui, mademoiselle Christine? dis-je en lui rendant la lettre.
— Ca se pourrait bien, dit-elle en nous montrant ses dents blanches et en secouant gravement sa jeune tête illuminée de bonheur. Merci, mesdames et monsieur!
Elle sauta à bas du marchepied, et disparut bientôt dans le taillis en poussant vers le ciel les notes joyeuses et sonores de quelque chanson bretonne.
Madame Laroque avait suivi avec un ravissement manifeste tous les détails de cette scène pastorale, qui caressait délicieusement sa chimère; elle souriait, elle rêvait, devant cette heureuse fille aux pieds nus, elle était charmée. Cependant, lorsque mademoiselle Oyadec fut hors de vue, une idée bizarre s'offrit soudain à la pensée de madame Laroque: c'était qu'après tout elle n'eût pas trop mal fait de donner une pièce de cinq francs à la bergère, en outre de son admiration.
— Alain! cria-t-elle, rappelez-la.
— Pourquoi donc, ma mère? dit vivement mademoiselle Marguerite, qui jusque-là n'avait paru accorder aucune attention à cet incident.
— Mais, mon enfant, peut-être cette fille ne comprend-elle pas parfaitement tout le plaisir que j'aurais, — et qu'elle devrait avoir elle-même, — à courir pieds nus dans la poussière: je crois convenable, à tout hasard, de lui laisser un petit souvenir.
— De l'argent! reprit mademoiselle Marguerite; oh! ma mère, ne faites pas cela! ne mettez pas d'argent dans le bonheur de cette enfant!
L'expression de ce sentiment raffiné, que la pauvre Christine, par parenthèse, n'aurait peut-être pas apprécié infiniment, ne laissa pas de m'étonner dans la bouche de mademoiselle Marguerite, qui ne se pique pas en général de cette quintessence. Je crus même qu'elle plaisantait, bien que son visage n'indiquât aucune disposition à l'enjouement. Quoi qu'il en soit, ce caprice, plaisant ou non, fut pris très au sérieux par sa mère, et il fut décidé d'enthousiasme qu'on laisserait à cette idylle son innocence et ses pieds nus.
A la suite de ce beau trait, madame Laroque, évidemment fort contente d'elle-même, retomba dans son extase souriante, et mademoiselle Marguerite reprit son jeu d'éventail avec un redoublement de gravité. Une heure après, nous arrivions au terme de notre voyage. Comme la plupart des fermes de ce pays, où les hauteurs et les plateaux sont couverts de landes arides, la ferme de Langoat est assise dans le creux d'un vallon que traverse un cours d'eau. La fermière, qui se trouvait mieux, s'occupa sans retard des préparatifs du dîner, dont nous avions eu soin d'apporter les principaux éléments. Il fut servi sur la pelouse naturelle d'une prairie, à l'ombre d'un énorme châtaignier. Madame Laroque, installée dans une attitude extrêmement incommode sur un des coussins de la voiture, n'en paraissait pas moins radieuse. Notre réunion, disait-elle, lui rappelait ces groupes de moissonneurs qu'on voit en été se presser à l'abri des haies, et dont elle n'avait jamais pu contempler sans envie les rustiques banquets. Pour moi, j'aurais trouvé peut-être en d'autres temps une douceur singulière dans l'étroite et facile intimité que ce repas sur l'herbe, comme toutes les autres scènes de ce genre, ne manquait pas d'établir entre les convives; mais j'éloignais avec un pénible sentiment de contrainte un charme trop sujet au repentir, et le pain de cette fugitive fraternité me semblait amer.
Comme nous finissions de dîner:
— Etes-vous quelquefois monté là-haut? me dit madame Laroque en désignant le sommet d'une colline très élevée qui dominait la prairie.
— Non, madame.
— Oh! mais, c'est un tort. On a de là un très bel horizon. Il faut voir cela. — Pendant qu'on attellera, Marguerite va vous y conduire; n'est-ce pas, Marguerite?
— Moi, ma mère? Je n'y suis allée qu'une fois, et il y a longtemps… Au reste, je trouverai bien. Venez, monsieur, et préparez-vous à une rude escalade.
Nous nous mîmes aussitôt, mademoiselle Marguerite et moi, à gravir un sentier très raide qui serpentait sur le flanc de la montagne, en perçant çà et là un bouquet de bois. La jeune fille s'arrêtait de temps à autre dans son ascension légère et rapide, pour regarder si je la suivais, et, un peu haletante de sa course, elle me souriait sans parler. Arrivé sur la lande nue qui formait le plateau, j'aperçus à quelque distance une église de village dont le petit clocher dessinait sur le ciel ses vives arêtes.
— C'est là, me dit ma jeune conductrice en accélérant le pas.
Derrière l'église était un cimetière enclos de murs. Elle en ouvrit la porte, et se dirigea péniblement, à travers les hautes herbes et les ronces traînantes qui encombraient le champ de repos, vers une espèce de perron en forme d'hémicycle qui en occupe l'extrémité. Deux ou trois degrés disjoints par le temps et ornés assez singulièrement de sphères massives, conduisent sur une étroite plate-forme élevée au niveau du mur; une croix en granit se dresse au centre de l'hémicycle.
Mademoiselle Marguerite n'eut pas plus tôt atteint la plate-forme, et jeté un regard dans l'espace qui s'ouvrait alors devant elle, que je la vis placer obliquement sa main au-dessus de ses yeux, comme si elle éprouvait un subit éblouissement. Je me hâtai de la rejoindre. Ce beau jour, approchant de sa fin, éclairait de ses dernières splendeurs une scène vaste, bizarre et sublime, que je n'oublierai jamais. En face de nous et à une immense profondeur au-dessous du plateau, s'étendait à perte de vue une sorte de marécage parsemé de plaques lumineuses, et qui offrait l'aspect d'une terre à peine abandonnée par le reflux d'un déluge. Cette large baie s'avançait jusque sous nos pieds au sein des montagnes échancrées. Sur les bancs de sable et de vase qui séparaient les lagunes intermittentes, une végétation confuse de roseaux et d'herbes marines se teignait de mille nuances, également sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient avec la surface éclatante des eaux. A chacun de ses pas rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans l'ombre quelques-uns des nombreux lacs qui marquetaient le golfe à demi desséché: il semblait puiser tour à tour dans son écrin céleste les plus précieuses matières, l'argent, l'or, le rubis, le diamant, pour les faire étinceler sur chaque point de cette plaine magnifique. Quand l'astre toucha le terme de sa carrière, une bande vaporeuse et ondée qui bordait au loin la limite extrême des marécages s'empourpra soudain d'une lueur d'incendie, et garda un moment la transparence irradiée d'un nuage que sillonne la foudre. J'étais tout entier à la contemplation de ce tableau vraiment empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un rayon de plus, le souvenir de César, quand une voix basse et comme oppressée murmura près de moi:
— Mon Dieu! que c'est beau!
J'étais loin d'attendre de ma jeune compagne cette effusion sympathique. Je me retournai vers elle avec l'empressement d'une surprise qui ne diminua point quand l'altération de ses traits et le léger tremblement de ses lèvres m'eurent attesté la sincérité profonde de son admiration.
— Vous avouez que c'est beau? lui dis-je.
Elle secoua la tête; mais, au même instant, deux larmes se détachaient lentement de ses grands yeux; elle les sentit couler sur ses joues, fit un geste de dépit; puis, se jetant tout à coup sur la croix de granit dont la base lui servait de piédestal, elle l'embrassa de ses deux mains, appuya fortement sa tête contre la pierre, et je l'entendis sangloter convulsivement.
Je ne crus devoir troubler par aucune parole le cours de cette émotion soudaine, et je m'éloignai de quelques pas avec respect. Après un moment, la voyant relever le front et replacer d'une main distraite ses cheveux dénoués, je me rapprochai.
— Que je suis honteuse! murmura-t-elle.
— Soyez heureuse plutôt, et renoncez, croyez-moi, à dessécher en vous la source de ces larmes; elle est sacrée. D'ailleurs, vous n'y parviendrez jamais.
— Il le faut! s'écria la jeune fille avec une sorte de violence. Au reste, c'est fait! Cet accès n'a été qu'une surprise… Tout ce qui est beau et tout ce qui est aimable… je veux le haïr, — je le hais!
— Et pourquoi, grand Dieu?
Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste de fierté et de douleur indicibles:
— Parce que je suis belle, et que je ne puis être aimée!
Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses digues, elle continua avec un entraînement extraordinaire:
— C'est vrai, pourtant!
Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante.
— Dieu a mis dans ce coeur tous les trésors que je raille, que je blasphème à chaque heure du jour! Mais quand il m'a infligé la richesse, ah! il m'a retiré d'une main ce qu'il me prodiguait de l'autre! A quoi bon ma beauté, à quoi bon le dévouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens consumée? Ah! ce n'est pas à ces charmes que s'adressent les hommages dont tant de lâches m'importunent. Je le devine, — je le sais, — je le sais trop! Et si jamais quelque âme désintéressée, généreuse, héroïque, m'aimait pour ce que je suis, non pour ce que je vaux… je ne le saurais pas… je ne le croirais pas! La défiance toujours! voilà ma peine, — mon supplice! Aussi cela est résolu… je n'aimerai jamais! Jamais je ne risquerai de répandre dans un coeur vil, indigne, vénal, la pure passion qui brûle mon coeur. Mon âme mourra vierge dans mon sein!… Eh bien, j'y suis résignée; mais tout ce qui est beau, tout ce qui fait rêver, tout ce qui me parle des cieux défendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles, — je l'écarte, je le hais, je n'en veux pas!
Elle s'arrêta, tremblante d'émotion; puis, d'une voix plus basse:
— Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cherché ce moment… je n'ai pas calculé mes paroles… je ne vous avais pas destiné toute cette confiance; mais enfin j'ai parlé, vous savez tout… et si jamais j'ai pu blesser votre sensibilité, maintenant je crois que vous me pardonnerez.
Elle me tendit sa main. Quand ma lèvre se posa sur cette main tiède et encore humide de larmes, il me sembla qu'une langueur mortelle descendait dans mes veines. Pour Marguerite, elle détourna la tête, attacha un regard sur l'horizon assombri, puis, descendant lentement les degrés:
— Partons! dit-elle.
Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpée de la montagne, nous ramena dans la cour de la ferme, sans qu'un seul mot eût été prononcé entre nous. Hélas! qu'aurais-je dit? Plus qu'un autre j'étais suspect. Je sentais que chaque parole échappée de mon coeur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse — et adorable!
La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre émotion commune. Nous partîmes. Madame Laroque, après nous avoir encore exprimé le contentement qu'elle emportait de cette journée, se mit à y rêver. Mademoiselle Marguerite, invisible et immobile dans l'ombre épaisse de la voiture, paraissait endormie comme sa mère; mais, quand un détour de la route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses yeux ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait silencieusement en tête à tête avec son inconsolable pensée. Pour moi, je puis à peine dire ce que je pensais: une étrange sensation, mêlée d'une joie profonde et d'une profonde amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a conscience et dont on n'a pas la force de secouer le charme.
Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture à l'entrée de l'avenue, pour gagner mon logis par le plus court chemin à travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure, un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon oreille, et je distinguai vaguement deux ombres dans les ténèbres. L'heure était assez avancée pour justifier la précaution que je pris de demeurer caché dans l'épaisseur du massif et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Ils passèrent lentement devant moi: je reconnus mademoiselle Hélouin appuyée sur le bras de M. de Bévallan. Au même instant, le roulement de la voiture leur donna l'alarme, et, après un serrement de main, ils se séparèrent à la hâte, mademoiselle Hélouin s'esquivant dans la direction du château, et l'autre du côté des bois.
Rentré chez moi, et encore préoccupé de mon aventure, je me demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallan poursuivre librement ses amours en partie double et chercher en même temps, dans la même maison, une fiancée et une maîtresse. Assurément je suis trop de mon âge et de mon temps pour ressentir contre certaines faiblesses la haine vigoureuse d'un puritain, et je n'ai pas l'hypocrisie de l'affecter; mais je pense que la moralité la plus libre et la plus relâchée sous ce rapport admet encore quelques degrés de dignité, d'élévation et de délicatesse. On marche plus ou moins droit dans ces chemins de traverse. Avant tout, l'excuse de l'amour, c'est d'aimer, et la profusion banale des tendresses de M. de Bévallan en exclut toute apparence d'entraînement et de passion. De telles amours ne sont plus même des fautes; elles n'en ont pas la valeur morale: ce ne sont que des calculs et des gageures de maquignon hébété. Les divers incidents de cette soirée, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me prouver à quel point extrême cet homme était indigne de la main et du coeur qu'il osait convoiter. Cette union serait monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard venait de me livrer. La meilleure fin ne saurait justifier des moyens bas, et il n'est pas de délation honorable… Ce mariage s'accomplira donc! Le ciel laissera tomber une des plus nobles créatures qu'il a formées entre les bras de ce froid libertin! Il souffrira cette profanation! Hélas! il en souffre tant d'autres!
Puis je cherchai à concevoir par quel égarement de fausse raison cette jeune fille avait choisi cet homme entre tous. Je crus le deviner. M. de Bévallan est fort riche; il doit apporter ici une fortune à peu près égale à celle qu'il y trouve, cela paraît être une sorte de garantie; il pourrait se passer de ce surcroît de richesse: on le présume plus désintéressé parce qu'il est moins besogneux. Triste argument! méprise énorme que de mesurer sur le degré de la fortune le degré de vénalité des caractères! les trois quarts du temps l'avidité s'enfle avec l'opulence — et les plus mendiants ne sont pas les plus pauvres!
N'y avait-il cependant aucune apparence que mademoiselle Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indignité de son choix, trouver dans quelque inspiration secrète de son propre coeur le conseil qu'il m'était défendu de lui suggérer? Ne pouvait-il s'élever tout à coup dans ce coeur un sentiment nouveau, inattendu, qui vînt souffler sur les vaines résolutions de la raison et les mettre à néant? Ce sentiment même n'était-il pas né déjà, et n'en avais-je pas recueilli des témoignages irrécusables? Tant de caprices bizarres, d'hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis quelque temps l'objet ou le témoin, dénonçaient sans doute une raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je n'étais pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée même le confident et presque le complice — si peu préméditée qu'elle puisse être, — n'éclate point dans une atmosphère d'indifférence. De telles émotions, de tels ébranlements, supposent deux âmes déjà troublées par un orage commun, ou qui vont l'être.
Mais s'il était vrai, si elle m'aimait, comme il était trop certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce qu'elle disait de sa beauté: "A quoi bon?" car je ne pouvais espérer qu'il eût jamais assez de force pour triompher de la défiance éternelle qui est le travers et la vertu de cette noble fille, défiance dont mon caractère, j'ose le dire, repousse l'outrage, mais que ma situation, plus que celle de tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles ombrages et la réserve plus grande qu'ils me commandent, quel miracle pourrait combler l'abîme?
Et enfin, ce miracle intervenant, daignât-elle m'offrir cette main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne demanderais jamais, notre union serait-elle heureuse? Ne devrais-je pas craindre tôt ou tard dans cette imagination inquiète quelque sourd réveil d'une défiance mal étouffée? Pourrais-je me défendre moi-même de toute arrière-pensée pénible au sein d'une richesse empruntée? Pourrais-je jouir sans malaise d'un amour entaché d'un bienfait? Notre rôle de protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être interverti un seul instant, même en toute probité, sans qu'il se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et suspecte. A la vérité, la richesse n'est pas un tel avantage qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte à sa femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a illustré, un mérite éminent, une grande situation, un avenir, ne doit pas être écrasé de gratitude; mais, moi, j'ai les mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent; de tous les avantages que le monde apprécie, je n'en ai qu'un seul: mon titre, et je serais très résolu à ne le point porter, afin qu'on ne pût dire qu'il est le prix du marché. Bref, je recevrais tout et ne donnerais rien: un roi peut épouser une bergère, cela est généreux et charmant, et on l'en félicite à bon droit; mais un berger qui se laisserait épouser par une reine, cela n'aurait pas tout à fait aussi bonne figure.
J'ai passé la nuit à rouler toutes ces choses dans mon pauvre cerveau, et à chercher une conclusion que je cherche encore. Peut-être devrais-je sans retard quitter cette maison et ce pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir. Que de mortels chagrins on s'épargnerait souvent par une seule minute de courage et de décision! Je devrais du moins être accablé de tristesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh bien, je ne puis!… Au fond de mon esprit bouleversé et torturé, il y a une pensée qui domine tout et qui me remplit d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai toujours ce petit cimetière, cette mer lointaine, cet immense horizon et sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs divins! Je sens encore sa main sous ma lèvre: je sens ses larmes dans mes yeux, dans mon coeur! Je l'aime! Eh bien, demain, s'il le faut, je prendrai une résolution. Jusque-là, pour Dieu! qu'on me laisse en repos. Depuis longtemps, je n'abuse pas du bonheur… Cet amour, j'en mourrai peut-être: je veux en vivre en paix tout un jour!
26 août.
Ce jour, ce jour unique que j'implorais, ne m'a pas été donné. Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui sera longue. Comment l'avais-je oublié? Dans l'ordre moral, comme dans l'autre, il y a des lois que nous ne transgressons jamais impunément, et dont les effets certains forment en ce monde l'intervention permanente de ce qu'on nomme la Providence. Un homme faible et grand, écrivant d'une main presque folle l'évangile d'un sage, disait de ces passions mêmes qui firent sa misère, son opprobre et son génie: "Toutes sont bonnes, quand on reste le maître; toutes sont mauvaises, quand on s'en laisse assujettir. Ce qui nous est défendu par la nature, c'est d'étendre nos attachements plus loin que nos forces; ce qui nous est défendu par la raison, c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir; ce qui nous est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas de passions: il dépend de nous de régner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont légitimes; tous ceux qui nous dominent sont criminels… N'attache ton coeur qu'à la beauté qui ne périt point; que ta condition borne tes désirs; que tes devoirs aillent avant tes passions; étends la loi de la nécessité aux choses morales; apprends à perdre ce qui peut t'être enlevé, apprends à tout quitter quand la vertu l'ordonne!" Oui, telle est la loi; je la connaissais; je l'ai violée: je suis puni. Rien de plus juste.
J'avais à peine posé le pied sur le nuage de ce fol amour, que j'en étais précipité violemment, et j'ai à peine recouvré, après cinq jours, le courage nécessaire pour retracer les circonstances presque ridicules de ma chute. — Madame Laroque et sa fille étaient parties dès le matin pour aller faire une visite nouvelle à madame de Saint-Cast et ramener ensuite madame Aubry. Je trouvai mademoiselle Hélouin seule au château. Je lui apportais un trimestre de sa pension: car, bien que mes fonctions me laissent en général tout à fait étranger à la tenue et à la discipline intérieures de la maison, ces dames ont désiré, par égard sans doute pour mademoiselle Caroline comme pour moi, que ses appointements et les miens fussent payés exceptionnellement de ma main. La jeune demoiselle se tenait dans le petit boudoir qui est contigu au salon. Elle me reçut avec une douceur pensive qui me toucha. J'éprouvais moi-même en ce moment cette plénitude de coeur qui dispose à la confiance et à la bonté. Je résolus, en vrai don Quichotte, de tendre une mains secourable à cette pauvre isolée.
— Mademoiselle, lui dis-je tout à coup, vous m'avez retiré votre amitié, mais la mienne vous est restée tout entière; me permettez-vous de vous en donner une preuve?
Elle me regarda, et murmura un oui timide.
— Eh bien! ma pauvre enfant, vous vous perdez.
Elle se leva brusquement.
— Vous m'avez vue cette nuit dans le parc! s'écria-t-elle.
— Oui, mademoiselle.
— Mon Dieu!…
Elle fit un pas vers moi.
— … Monsieur Maxime, je vous jure que je suis une honnête fille!
— Je le crois, mademoiselle; mais je dois vous dire que dans ce petit roman, sans doute très innocent de votre part, mais qui l'est peut-être moins de l'autre, vous aventurez très gravement votre réputation et votre repos. Je vous supplie d'y réfléchir, et je vous supplie en même temps d'être bien assurée que personne autre que vous n'entendra jamais un mot de ma bouche sur ce sujet.
J'allais me retirer: elle s'affaissa sur ses genoux près d'un canapé et éclata en sanglots, le front appuyé sur ma main, qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y avait peu de temps, des larmes plus belles et plus dignes; cependant j'étais ému.
— Voyons, ma chère demoiselle, lui dis-je, il n'est pas trop tard, n'est-ce pas?
Elle secoua la tête avec force.
— Eh bien, ma chère enfant, prenez courage. Nous vous sauverons, allez! Que puis-je faire pour vous, voyons? Y a-t-il entre les mains de cet homme quelque gage, quelque lettre que je puisse lui redemander de votre part? Disposez de moi comme d'un frère.
Elle quitta ma main avec colère.
— Ah! que vous êtes dur! dit-elle. Vous parlez de me sauver… c'est vous qui me perdez! Après avoir feint de m'aimer, vous m'avez repoussée… vous m'avez humiliée, désespérée… Vous êtes la cause unique de ce qui arrive!
— Mademoiselle, vous n'êtes pas juste: je n'ai jamais feint de vous aimer; j'ai eu pour vous une affection très sincère, que j'ai encore. J'avoue que votre beauté, votre esprit, vos talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux qui vivent près de vous quelque chose de plus qu'une fraternelle amitié; mais ma situation dans le monde, les devoirs de famille qui me sont imposés, ne me permettaient pas de dépasser cette mesure vis-à-vis de vous sans manquer à toute probité. Je vous dis franchement que je vous trouve charmante, et je vous assure qu'en tenant mes sentiments pour vous dans la limite que la loyauté me commandait, je n'ai pas été sans mérite. Je ne vois rien là de fort humiliant pour vous: ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier, mademoiselle, ce serait de vous voir aimée très résolument par un homme très résolu à ne pas vous épouser.
Elle me jeta un mauvais regard.
— Qu'en savez-vous? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des coureurs de fortunes!
— Ah! est-ce que vous seriez une méchante petite personne, mademoiselle Hélouin? lui dis-je avec beaucoup de calme. Cela étant, j'ai l'honneur de vous saluer.
— Monsieur Maxime! s'écria-t-elle en se précipitant tout à coup pour m'arrêter. Pardonnez-moi! ayez pitié de moi! Hélas! comprenez-moi, je suis si malheureuse! Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui on a eu la cruauté de donner un coeur, une âme, une intelligence… et qui ne peut user de tout cela que pour souffrir… et pour haïr! Quelle est ma vie? quel est mon avenir? Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvreté, exalté sans cesse par tous les raffinements du luxe qui m'entoure! Mon avenir, ce sera de regretter, de pleurer un jour amèrement cette vie même, — cette vie d'esclave, tout odieuse qu'elle est!… Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes talents… Ah! je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent que de casser des pierres sur les routes! Je serais plus heureuse!… Mes talents, j'aurai passé le meilleur temps de la vie à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus adorée et plus insolente encore!… Et quand le plus pur de mon sang aura passé dans les veines de cette poupée, elle s'en ira au bras d'un heureux époux prendre sa part des plus belles fêtes de la vie, tandis que moi, seule, vieille, abandonnée, j'irai mourir dans quelque coin avec une pension de femme de chambre… Qu'est-ce que j'ai fait au ciel pour mériter cette destinée-là, voyons? Pourquoi moi plutôt que ces femmes? Est-ce que je ne les vaux pas? Si je suis si mauvaise, c'est que le malheur m'a ulcérée, c'est que l'injustice m'a noirci l'âme… J'étais née comme elles, — plus qu'elles peut-être, — pour être bonne, aimante, charitable… Eh! mon Dieu, les bienfaits coûtent peu quand on est riche, et la bienveillance est facile aux heureux! Si j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles me haïraient, — comme je les hais! — On n'aime pas ses maîtres!…. Ah! cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce pas? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achève… Je sens mon abjection, j'en rougis… et je la garde! Hélas! vous allez me mépriser maintenant plus que jamais, monsieur… vous que j'aurais tant aimé si vous l'aviez souffert! vous qui pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'espérance, la paix, la bonté, l'estime de moi-même!… Ah! il y a eu un moment où je me suis crue sauvée… où j'ai eu pour la première fois une pensée de bonheur, d'avenir, de fierté… Malheureuse!…
Elle s'était emparée de mes deux mains; elle y plongea sa tête, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura follement.
— Ma chère enfant, lui dis-je, je comprends mieux que personne les ennuis, les amertumes de votre condition, mais permettez-moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup en nourrissant dans votre coeur les tristes sentiments que vous venez de m'exprimer. Tout ceci est fort laid, je ne vous le cache pas, et vous finirez par mériter toute la rigueur de votre destinée; mais, voyons, votre imagination vous exagère singulièrement cette rigueur. Quant à présent, vous êtes traitée ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d'une amie, et, dans l'avenir, je ne vois rien qui empêche que vous ne sortiez de cette maison, vous aussi, au bras d'un heureux époux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de votre affection; mais, je veux vous le dire encore une fois pour en finir à jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs auxquels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier.
Elle me regarda tout à coup.
— Même avec Marguerite? dit-elle.
— Je ne vois pas ce que le nom de mademoiselle Marguerite vient faire ici.
Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient son visage, et tendant l'autre vers moi par un geste de menace:
— Vous l'aimez! dit-elle d'une voix sourde, ou plutôt vous aimez sa dot; mais vous ne l'aurez pas!
— Mademoiselle Hélouin!
— Ah! reprit-elle, vous êtes passablement enfant si vous avez cru abuser une femme qui avait la folie de vous aimer. Je lis clairement dans vos manoeuvres, allez! D'ailleurs je sais qui vous êtes… Je n'étais pas loin quand mademoiselle de Porhoët a transmis à madame Laroque votre politique confidence…
— Comment! vous écoutez aux portes, mademoiselle?
— Je ne soucie peu de vos outrages… D'ailleurs je me vengerai, et bientôt… Ah! vous êtes assurément fort habile, monsieur de Champcey! et je vous fais mon compliment… Vous avez joué à merveille le petit rôle de désintéressement et de réserve que votre ami Laubépin n'a pas manqué de vous recommander en vous envoyant ici… Il savait à qui vous aviez affaire… Il connaissait assez la ridicule manie de cette fille. Vous croyez déjà tenir votre proie, n'est-ce pas? De beaux millions, dont la source est plus ou moins pure, dit-on, mais qui seraient fort propres toutefois à recrépir un marquisat et à redorer un écusson… Eh! vous pouvez dès ce moment y renoncer… car je vous jure que vous ne garderez pas votre masque un jour de plus, et voici la main qui vous l'arrachera!
— Mademoiselle Hélouin, il est grandement temps de mettre fin à cette scène, car nous touchons au mélodrame. Vous m'avez fait beau jeu pour vous prévenir sur le terrain de la délation et de la calomnie; mais vous pouvez y descendre en pleine sécurité, car je vous donne ma parole que je ne vous y suivrai pas. Là-dessus, je suis votre serviteur.
Je quittai cette infortunée avec un profond sentiment de dégoût, mais aussi de pitié. Quoique j'eusse toujours soupçonné que l'organisation la mieux douée dût être, en proportion même de ses dons, irritée et faussée dans la situation équivoque et mortifiante qu'occupe ici mademoiselle Hélouin, mon imagination n'avait pu plonger jusqu'au fond de l'abîme plein de fiel qui venait de s'ouvrir sous mes yeux. Certes, — quand on y songe, — on ne peut guère concevoir un genre d'existence qui soumette une âme humaine à de plus venimeuses tentations, qui soit plus capable de développer et d'aiguiser dans le coeur les convoitises de l'envie, de soulever à chaque instant les révoltes de l'orgueil, d'exaspérer toutes les vanités et toutes les jalousies naturelles de la femme. Il n'y a pas à douter que le plus grand nombre des malheureuses filles que leur dénuement et leurs talents ont vouées à cet emploi, si honorable en soi, n'échappent par la modération de leurs sentiments, ou à l'aide Dieu, par la fermeté de leurs principes, aux agitations déplorables dont mademoiselle Hélouin n'avait pas su se garantir; mais l'épreuve est redoutable. Quant à moi, la pensée m'était venue quelquefois que ma soeur pouvait être destinée par nos malheurs à entrer dans quelque riche famille en qualité d'institutrice: je fis serment alors, quelque avenir qui nous fût réservé, de partager plutôt avec Hélène dans la plus pauvre mansarde le pain le plus amer du travail, que de la laisser jamais s'asseoir au festin empoisonné de cette opulente et haineuse servilité.
Cependant, si j'avais la ferme détermination de laisser le champ libre à mademoiselle Hélouin, et de n'entrer, à aucun prix, de ma personne, dans les récriminations d'une lutte dégradante, je ne pouvais envisager sans inquiétude les conséquences probables de la guerre déloyale qui venait de m'être déclarée. J'étais évidemment menacé dans tout ce que j'ai de plus sensible, dans mon amour et dans mon honneur. Maîtresse du secret de mon coeur, mêlant avec l'habileté perfide de son sexe la vérité au mensonge, mademoiselle Hélouin pouvait aisément présenter ma conduite sous un jour suspect, tourner contre moi jusqu'aux précautions, jusqu'aux scrupules de ma délicatesse, et prêter à mes plus simples allures la couleur d'une intrigue préméditée. Il m'était impossible de savoir avec précision quel tour elle donnerait à sa malveillance; mais je me fiais à elle pour être assuré qu'elle ne se tromperait pas sur le choix des moyens. Elle connaissait mieux que personne les points faibles des imaginations qu'elle voulait frapper. Elle possédait sur l'esprit de mademoiselle Marguerite et sur celui de sa mère l'empire naturel de la dissimulation sur la franchise, de l'astuce sur la candeur; elle jouissait auprès d'elles de toute la confiance qui naît d'une longue habitude et d'une intimité quotidienne, et ses maîtres, pour employer son langage, n'avaient garde de soupçonner, sous les dehors d'enjouement gracieux et d'obséquieuse prévenance dont elle s'enveloppe avec un art consommé, la frénésie d'orgueil et d'ingratitude qui ronge cette âme misérable. Il était trop vraisemblable qu'une main aussi sûre et aussi savante verserait ses poisons avec plein succès dans des coeurs ainsi préparés. A la vérité, mademoiselle Hélouin pouvait craindre, en cédant à son ressentiment, de replacer la main de mademoiselle Marguerite dans celle de M. de Bévallan et de hâter un hymen qui serait la ruine de sa propre ambition; mais je savais que la haine d'une femme ne calcule rien, et qu'elle hasarde tout. Je m'attendais donc, de la part de celle-ci, à la plus prompte comme à la plus aveugle des vengeances, et j'avais raison.
Je passai dans une pénible anxiété les heures que j'avais vouées à de plus douces pensées. Tout ce que la dépendance peut avoir de plus poignant pour une âme fière, le soupçon de plus amer pour une conscience droite, le mépris de plus navrant pour un coeur qui aime, je le sentis. L'adversité, dans mes plus mauvais jours, ne m'avait jamais servi une coupe mieux remplie. J'essayai cependant de travailler comme de coutume. Vers cinq heures, je me rendis au château. Ces dames étaient rentrées dans l'après-midi. Je trouvai dans le salon mademoiselle Marguerite, madame Aubry et M. de Bévallan, avec deux ou trois hôtes de passage. Mademoiselle Marguerite parut ne pas s'apercevoir de ma présence: elle continua de s'entretenir avec M. de Bévallan sur un ton d'animation qui n'était pas ordinaire. Il était question d'un bal improvisé qui devait avoir lieu le soir même dans un château voisin. Elle devait s'y rendre avec sa mère, et elle pressait M. de Bévallan de les y accompagner: celui-ci s'en excusait, en alléguant qu'il était sorti de chez lui le matin avant d'avoir reçu l'invitation, et que sa toilette n'était pas convenable. Mademoiselle Marguerite, insistant avec une coquetterie affectueuse et empressée dont son interlocuteur lui-même semblait surpris, lui dit qu'il avait certainement encore le temps de retourner chez lui, de s'habiller et de revenir les prendre. On lui garderait un bon petit dîner. M. de Bévallan objecta que tous ses chevaux de voiture étaient sur la litière, et qu'il ne pouvait revenir à cheval en toilette de bal:
— Eh bien, reprit mademoiselle Marguerite, on va vous conduire dans l'américaine.
En même temps elle dirigea pour la première fois ses yeux sur moi, et me couvrant d'un regard où je vis éclater la foudre:
— Monsieur Odiot, dit-elle d'une voix de bref commandement, allez dire qu'on attelle!
Cet ordre servile était si peu dans la mesure de ceux qu'on a coutume de m'adresser ici et qu'on peut me croire disposé à subir, que l'attention et la curiosité des plus indifférents en furent aussitôt éveillées. Il se fit un silence embarrassé : M. de Bévallan jeta un coup d'oeil étonné sur mademoiselle Marguerite, puis il me regarda, prit un air grave et se leva. Si l'on s'attendait à quelques folle inspiration de colère, il y eut déception. Certes, les insultantes paroles qui venaient de tomber sur moi d'une bouche si belle, si aimée — et si barbare — avaient fait pénétrer le froid de la mort jusqu'aux sources profondes de ma vie, et je doute qu'une lame d'acier, se frayant passage à travers mon coeur, m'eût causé une pire sensation; mais jamais je ne fus si calme. Le timbre dont se sert habituellement madame Laroque pour appeler ses gens était sur une table à ma portée: j'y appuyai le doigt. Un domestique entra presque aussitôt.
— Je crois, lui dis-je, que mademoiselle Marguerite a des ordres à vous donner.
Sur ces mots qu'elle avait écoutés avec une sorte de stupeur, la jeune fille fit violemment de la tête un signe négatif et congédia le domestique. J'avais grande hâte de sortir de ce salon, où j'étouffais; mais je ne pus me retirer devant l'attitude provocante qu'affectait alors M. de Bévallan.
— Ma foi! murmura-t-il, voilà quelque chose d'assez particulier!
Je feignis de ne pas l'entendre. Mademoiselle Marguerite lui dit deux mots brusques à voix basse.
— Je m'incline, mademoiselle, reprit-il alors d'un ton plus élevé, qu'il me soit permis seulement d'exprimer le regret sincère que j'éprouve de n'avoir pas le droit d'intervenir ici.
Je me levai aussitôt.
— Monsieur de Bévallan, dis-je en me plaçant à deux pas de lui, ce regret est tout à fait superflu, car si je n'ai pas cru devoir obéir aux ordres de mademoiselle, je suis entièrement aux vôtres… et je vais les attendre.
— Fort bien, fort bien, monsieur; rien de mieux, répliqua M. de Bévallan en agitant la main avec grâce pour rassurer les femmes.
Nous nous saluâmes, et je sortis.
Je dînai solitairement dans ma tour, servi, suivant l'usage, par le pauvre Alain, que les rumeurs de l'antichambre avaient sans doute instruit de ce qui s'était passé, car il ne cessa d'attacher sur moi des regards lamentables, poussant par intervalles de profonds soupirs et observant, contre sa coutume, un silence morne. Seulement, sur ma demande, il m'apprit que ces dames avaient décidé qu'elles n'iraient pas au bal ce soir-là.
Mon bref repas terminé, je mis un peu d'ordre dans mes papiers et j'écrivis deux mots à M. Laubépin. A toutes prévisions, je lui recommandais Hélène. L'idée de l'abandon où je la laisserais en cas de malheur me navrait le coeur, sans ébranler le moins du monde mes immuables principes. Je puis m'abuser, mais j'ai toujours pensé que l'honneur, dans notre vie moderne, domine toute la hiérarchie des devoirs. Il supplée aujourd'hui à tant de vertus à demi effacées dans les consciences, à tant de croyances endormies, il joue, dans l'état de notre société, un rôle tellement tutélaire, qu'il n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits, d'en subordonner les obligations. L'honneur, dans son caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et à la morale; on ne le raisonne pas, on le sent. C'est une religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix, gardons la folie de l'honneur!
Au surplus, il n'y a pas de sentiment profondément entré dans l'âme humaine qui ne soit, si l'on y pense, sanctionné par la raison. Mieux vaut, à tout risque, une fille ou une femme seule au monde que protégée par un frère ou par un mari déshonoré.
J'attendais d'un instant à l'autre un message de M. de Bévallan. Je m'apprêtais à me rendre chez le percepteur du bourg, qui est un jeune officier blessé en Crimée, et à réclamer son assistance, quand on heurta à ma porte. Ce fut M. de Bévallan lui-même qui entra. Son visage exprimait, avec une faible nuance d'embarras, une sorte de bonhomie ouverte et joyeuse.
— Monsieur, me dit-il pendant que je le considérais avec une assez vive surprise, voilà une démarche un peu irrégulière; mais, ma foi! j'ai des états de service qui mettent, Dieu merci, mon courage à l'abri du soupçon. D'autre part, j'ai lieu d'éprouver ce soir un contentement qui ne laisse aucune place chez moi à l'hostilité ou à la rancune. Enfin j'obéis à des ordres qui doivent m'être plus sacrés que jamais. Bref, je viens vous tendre la main.
Je le saluai avec gravité, et je pris sa main.
— Maintenant, ajouta-t-il en s'asseyant, me voilà fort à l'aise pour m'acquitter de mon ambassade. Mademoiselle Marguerite vous a tantôt, monsieur, dans un moment de distraction, donné quelques instructions qui assurément n'étaient pas de votre ressort. Votre susceptibilité s'en est émue très justement, nous le reconnaissons, et ces dames m'ont chargé de vous faire accepter leurs regrets. Elles seraient désespérées que ce malentendu d'un instant les privât de vos bons offices, dont elles apprécient toute la valeur, et rompît des relations auxquelles elles attachent un prix infini. Pour moi, monsieur, j'ai acquis ce soir, à ma grande joie, le droit de joindre mes instances à celles de ces dames: les voeux que je formais depuis longtemps viennent d'être agréés, et je vous serai personnellement obligé de ne pas mêler à tous les souvenirs heureux de cette soirée celui d'une séparation qui serait à la fois préjudiciable et douloureuse à la famille dans laquelle j'ai l'honneur d'entrer.
— Monsieur, lui dis-je, je ne puis qu'être très sensible aux témoignages que vous voulez bien me rendre au nom de ces dames et au vôtre. Vous me pardonnerez de n'y pas répondre immédiatement par une détermination formelle qui demanderait plus de liberté d'esprit que je n'en puis avoir encore.
— Vous me permettrez au moins, dit M. de Bévallan, d'emporter une bonne espérance… Voyons, monsieur, puisque l'occasion s'en présente, rompons donc à jamais l'ombre de glace qui a pu exister entre nous deux jusqu'ici. Pour mon compte, j'y suis très disposé. D'abord madame Laroque, sans se dénantir d'un secret qui ne lui appartient pas, ne m'a point laissé ignorer que les circonstances les plus honorables pour vous se cachent sous l'espèce de mystère dont vous vous entourez. Ensuite, je vous dois une reconnaissance particulière: je sais que vous avez été consulté récemment au sujet de mes prétentions à la main de mademoiselle Laroque, et que j'ai eu à me louer de votre appréciation.
— Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mérité…
— Oh! je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez pas abondé follement dans mon sens; mais enfin vous ne m'avez pas nui. J'avoue même que vous avez fait preuve d'une sagacité réelle. Vous avez dit que si mademoiselle Marguerite ne devait pas être absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus malheureuse. Eh bien, le prophète Daniel n'aurait pas mieux dit. La vérité est que la chère enfant ne serait absolument heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le monde entier un mari qui lui parlât en vers du matin au soir… Il n'y en a pas! Je ne suis pas plus qu'un autre de ce calibre-là, j'en conviens; mais, — comme vous m'avez fait encore l'honneur de le dire, — je suis un galant homme. Véritablement, quand nous nous connaîtrons mieux, vous n'en douterez pas. Je ne suis pas un méchant diable; je suis un bon garçon… Mon Dieu! j'ai des défauts… j'en ai eu surtout! J'ai aimé les jolies femmes… ça, je ne peux le nier! Mais quoi? c'est la preuve qu'on a un bon coeur. D'ailleurs, me voilà au port… et même j'en suis ravi, parce que, — entre nous, — je commençais à me roussir un peu. Bref, je ne veux plus penser qu'à ma femme et à mes enfants. D'où je conclus avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être en ce monde avec une tête comme la sienne: car enfin je serai charmant pour elle, je ne lui refuserai rien, j'irai même au-devant de tous ses désirs. Mais si elle me demande la lune et les étoiles, je ne peux pas aller les décrocher pour lui être agréable!… ça, c'est impossible!… Là-dessus, mon cher ami, votre main encore une fois.
Je la lui donnai. Il se leva.
— Là, j'espère que vous nous resterez, maintenant… Voyons, éclaircissez-moi un peu ce front-là… Nous vous ferons la vie aussi douce que possible mais il faut vous y prêter un peu, que diable! Vous vous complaisez dans votre tristesse… Vous vivez, passez-moi le mot, comme un vrai hibou. Vous êtes une sorte d'Espagnol comme on n'en voit pas!… Secouez-moi donc ça! Vous êtes jeune, beau garçon, vous avez de l'esprit et des talents; profitez un peu de toutes ces choses… Voyons, pourquoi ne feriez-vous pas un doigt de cour à la petite Hélouin? Cela vous amuserait… Elle est très gentille et elle irait très bien… Mais, diantre! j'oublie un peu ma promotion aux grandes dignités, moi!… Allons adieu, Maxime! et à demain, n'est-ce pas?…
— A demain, certainement.
Et ce galant homme, — qui est, lui, une sorte d'Espagnol comme on voit beaucoup, — m'abandonna à mes réflexions.
1er octobre.
Un singulier événement! — Quoique les conséquences n'en soient pas jusqu'ici des plus heureuses, il m'a fait du bien. Après le rude coup qui m'avait frappé, j'étais demeuré comme engourdi de douleur. Ceci m'a rendu au moins le sentiment de la vie, et pour la première fois depuis trois longues semaines j'ai le courage d'ouvrir ces feuilles et de prendre la plume.
Toutes satisfactions m'étant données, je pensai que je n'avais plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une position et des avantages qui me sont après tout nécessaires, et dont j'aurais grand'peine à trouver l'équivalent du jour au lendemain. La perspective des souffrances tout à fait personnelles qui me restaient à affronter, et que je m'étais d'ailleurs attirées par ma faiblesse, ne pouvait m'autoriser à fuir des devoirs où mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En outre, je n'entendais pas que mademoiselle Marguerite pût interpréter ma subite retraite par le dépit d'une belle partie perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer jusqu'au pied de l'autel un front impassible; quant au coeur, elle ne le verrait pas. — Bref, je me contentai d'écrire à M. Laubépin que certains côtés de ma situation pouvaient d'un instant à l'autre me devenir intolérables, et que j'ambitionnais avidement quelque emploi moins rétribué et plus indépendant.
Dès le lendemain, je me présentai au château, où M. de Bévallan m'accueillit avec cordialité. Je saluai ces dames avec tout le naturel dont je pus disposer. Il n'y eut, bien entendu, aucune explication. Madame Laroque me parut émue et pensive, mademoiselle Marguerite encore un peu vibrante, mais polie. Quant à mademoiselle Hélouin, elle était fort pâle et tenait les yeux baissés sur sa broderie. La pauvre fille n'avait pas à se féliciter extrêmement du résultat final de sa diplomatie. Elle essayait bien de temps en temps de lancer au triomphant M. de Bévallan un regard chargé de dédain et de menace; mais dans cette atmosphère orageuse, qui eût passablement inquiété un novice, M. de Bévallan respirait, circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance. Cet aplomb souverain irritait manifestement mademoiselle Hélouin: mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n'eût risqué que de se perdre avec son complice, je ne doute pas qu'elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de raison, un service analogue à celui dont elle m'avait gratifié la veille; mais il était probable qu'en cédant à sa jalouse colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se perdait seule, et elle avait toute l'intelligence nécessaire pour le comprendre. M. de Bévallan, en effet, n'était pas homme à s'être avancé vis-à-vis d'elle sans se réserver une garde sévère dont il userait avec un sang-froid impitoyable. Mademoiselle Hélouin pouvait se dire à la vérité qu'on avait ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénonciations autrement mensongères; mais elle n'était pas sans savoir qu'un mensonge qui flatte ou qui blesse le coeur trouve plus facilement créance qu'une vérité indifférente. Elle se résignait donc, non sans éprouver amèrement, je suppose, que l'arme de la trahison tourne quelquefois dans la main qui s'en sert.
Pendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis à un genre de supplice que j'avais prévu, mais dont je n'avais pu calculer tous les poignants détails. Le mariage était fixé à un mois de là. On en dut faire sans retard et à la hâte tous les préparatifs. Les bouquets de madame Prévost arrivèrent régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il fallut donner sur tout cela mes avis et mes conseils. Mademoiselle Marguerite les sollicitait avec une sorte d'affection cruelle. J'obéissais de bonne grâce; puis je rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le petit mouchoir déchiré que j'avais sauvé au péril de ma vie, et j'en essuyais mes yeux. Lâcheté encore! mais qu'y faire? Je l'aime! La perfidie, l'inimitié, des malentendus irréparables, sa fierté et la mienne, nous séparent à jamais: soit! mais rien n'empêchera ce coeur de vivre et de mourir plein d'elle!
Quant à M. de Bévallan, je ne me sentais pas de haine contre lui: il n'en mérite pas. C'est une âme vulgaire, mais inoffensive. Je pouvais, Dieu merci, sans hypocrisie recevoir les démonstrations de sa banale bienveillance, et mettre avec tranquillité ma main dans la sienne; mais si sa personnalité fruste échappait à ma haine, je n'en ressentais pas moins avec une angoisse profonde, déchirante, combien cet homme était indigne de la créature choisie qu'il posséderait bientôt, — qu'il ne connaîtrait jamais. Dire le flot de pensées amères, de sensations sans nom que soulevait en moi — qu'y soulève encore — l'image prochaine de cette odieuse mésalliance, je ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour véritable a quelque chose de sacré qui imprime un caractère plus qu'humain aux douleurs comme aux joies qu'il nous donne. Il y a dans la femme qu'on aime je ne sais quelle divinité dont il me semble qu'on ait seul le secret, qui n'appartient qu'à vous, et dont une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, — un frisson de sacrilège. Ce n'est pas seulement un bien précieux qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un mystère qu'on viole, un dieu qu'on outrage! Voilà la jalousie! Du moins, c'est la mienne. Très sincèrement, il me semblait que moi seul au monde j'avais des yeux, une intelligence, un coeur capables de voir, de comprendre et d'adorer dans toutes ses perfections la beauté de cet ange, qu'avec tout autre elle serait comme égarée et perdue, qu'elle m'était destinée à moi seul corps et âme de toute éternité! J'avais cet orgueil immense, assez expié par une immense douleur.
Cependant un démon railleur murmurait à mon oreille que, suivant toutes les prévisions de l'humaine sagesse, Marguerite trouverait plus de paix et de bonheur réel dans l'amitié tempérée du mari raisonnable qu'elle n'en eût rencontré dans la belle passion de l'époux romanesque. Est-ce donc vrai? est-ce donc possible? Moi, je ne le crois pas! — Elle aura la paix, soit; mais la paix, après tout, n'est pas le dernier mot de la vie, le symbole suprême du bonheur. S'il suffisait de ne pas souffrir et de se pétrifier le coeur pour être heureux, trop de gens le seraient qui ne le méritent pas. A force de raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dégrader son oeuvre. Dieu donne la paix aux morts, la passion aux vivants! Oui, il y a dans la vie, à côté de la vulgarité des intérêts courants et quotidiens à laquelle je n'ai pas l'enfantillage de prétendre échapper, il y a une poésie permise — que dis-je? — commandée! C'est la part de l'âme douée d'immortalité. Il faut que cette âme se sente et se révèle quelquefois, fût-ce par des transports au delà du réel, par des aspirations au delà du possible, fût-ce par des orages ou par des larmes. Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou plutôt qui est le bonheur même, celle d'une créature vivante qui connaît tous les troubles du coeur et toutes les chimères de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un coeur égal et une pensée fraternelle! Voilà le roman que chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il le veut justifier.
Au surplus, cette paix même tant vantée, la pauvre enfant ne l'aura pas. Que le mariage de deux coeurs inertes et de deux imaginations glacées engendre le repos du néant, je le veux bien; mais l'union de la vie et de la mort ne peut se soutenir sans une contrainte horrible et de perpétuels déchirements.
Au milieu de ces misères intimes dont chaque jour redoublait l'intensité, je ne trouvais un peu de secours qu'auprès de ma pauvre et vieille amie mademoiselle de Porhoët. Elle ignorait ou feignait d'ignorer l'état de mon coeur; mais, dans des allusions voilées, peut-être involontaires, elle posait légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate et ingénieuse d'une femme. Il y a, d'ailleurs, dans cette âme, vivant emblème du sacrifice et de la résignation, et qui déjà semble flotter au-dessus de la terre, un détachement, un calme, une douce fermeté qui se répandaient sur moi. J'en arrivais à comprendre son innocente folie, et même à m'y associer avec une sorte de naïveté. Penché sur mon album, je me cloîtrais avec elle pendant de longues heures dans sa cathédrale, et j'y respirais un moment les vagues parfums d'une idéale sérénité.
J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n'y a point de travail auquel l'habitude ne prête quelque charme. Pour ne pas laisser soupçonner à mademoiselle de Porhoët la perte définitive de son procès, je poursuivais régulièrement l'exploration de ses archives de famille. Je découvrais par intervalles — dans ce fouillis — des traditions, des légendes, des traits de moeurs qui éveillaient ma curiosité, et qui transportaient un moment mon imagination dans les temps passés, loin de l'accablante réalité. Mademoiselle de Porhoët, dont ma persévérance entretenait les illusions, m'en témoignait une gratitude que je méritais peu, car j'avais fini par prendre à cette étude, désormais sans utilité positive, un intérêt qui me payait de mes peines et qui faisait à mes chagrins une diversion salutaire.
Cependant, à mesure que le terme fatal approchait, mademoiselle Marguerite perdait la vivacité fébrile dont elle avait paru animée depuis le jour où le mariage avait été définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par instants, dans son attitude autrefois familière d'indolence passive et de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité extraordinaire. Madame Laroque, de son côté, me regardait souvent avec un air d'inquiétude et d'indécision, comme si elle eût désiré et redouté en même temps d'aborder avec moi quelque pénible sujet d'entretien. Avant-hier, le hasard fit que je me trouvai seul avec elle dans le salon, mademoiselle Hélouin étant sortie brusquement pour donner un ordre. La conversation indifférente dans laquelle nous étions engagés cessa aussitôt comme par un accord secret.
Après un court silence:
— Monsieur, me dit madame Laroque d'un accent pénétré, vous placez bien mal vos confidences!
— Mes confidences, madame! Je ne puis vous comprendre. A part mademoiselle de Porhoët, personne ici n'a reçu de moi l'ombre d'une confidence.
— Hélas! reprit-elle, je veux le croire… je le crois… mais ce n'est pas assez!…
Au même instant, mademoiselle Hélouin rentra, et tout fut dit.
Le lendemain, — c'était hier, — j'étais parti à cheval dès le matin pour surveiller quelques coupes de bois dans les environs. Vers quatre heures de soir, je revenais dans la direction du château, quand, à un brusque détour du chemin, je me trouvai subitement face à face avec mademoiselle Marguerite. Elle était seule. Je me disposais à passer en la saluant; mais elle arrêta son cheval.
— Un beau jour d'automne, monsieur, me dit-elle.
— Oui, mademoiselle. Vous vous promenez?
— Comme vous voyez. J'use de mes derniers moments d'indépendance, et même j'en abuse, car je me sens un peu embarrassée de ma solitude… Mais Alain est nécessaire là-bas… Mon pauvre Mervyn est boiteux… Vous ne voulez pas le remplacer, par hasard?
— Avec plaisir. Où allez-vous?
— Mais… j'avais presque l'idée de pousser jusqu'à la tour d'Elven.
Elle me désignait du bout de sa cravache un sommet brumeux qui s'élevait à droite de la route.
— Je crois, ajouta-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce pèlerinage.
— C'est vrai. Il m'a souvent tenté, mais je l'ai ajourné jusqu'ici, je ne sais pourquoi.
— Eh bien, cela se trouve parfaitement; mais il est déjà tard, il faut nous hâter un peu, s'il vous plaît.
Je tournai bride, et nous partîmes au galop.
Pendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas de paraître un peu préméditée. Je supposai que le temps et la réflexion avaient pu atténuer dans l'esprit de mademoiselle Marguerite l'impression première des calomnies dont on l'avait troublé. Apparemment elle avait fini par concevoir quelques doutes sur la véracité de mademoiselle Hélouin, et elle s'était entendue avec le hasard pour m'offrir, sous une forme déguisée, une sorte de réparation qui pouvait m'être due.
Au milieu des préoccupations qui m'assiégeaient alors, j'attachais une faible importance au but particulier que nous nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant j'avais souvent entendu citer autour de moi cette tour d'Elven comme une des ruines les plus intéressantes du pays, et jamais je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de Josselin, se dirigent vers la mer, sans contempler d'un oeil avide cette masse indécise qu'on voit pointer au milieu des landes lointaines comme une énorme pierre levée; mais le temps et l'occasion m'avaient manqué.
Le village d'Elven, que nous traversâmes en ralentissant un peu notre allure, donne une représentation vraiment saisissante de ce que pouvait être un bourg du moyen âge. La forme des maisons basses et sombres n'a pas changé depuis cinq ou six siècles. On croit rêver quand on voit, à travers les larges baies cintrées et sans châssis qui tiennent lieu de fenêtres, ces groupes de femmes à l'oeil sauvage, au costume sculptural, qui filent leur quenouille dans l'ombre, et s'entretiennent à voix basse dans une langue inconnue. Il semble que tous ces spectres grisâtres viennent de quitter leurs dalles tumulaires pour exécuter entre eux quelque scène d'un autre âge dont vous êtes le seul témoin vivant. Cela cause une sorte d'oppression. Le peu de vie qui se communique autour de vous dans l'unique rue du bourg porte le même caractère d'archaïsme et d'étrangeté fidèlement retenu d'un monde évanoui.
A peu de distance d'Elven, nous prîmes un chemin de traverse qui nous conduisit sur le sommet d'une colline aride. De là nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande distance encore, le colosse féodal dominant en face de nous une hauteur boisée. La lande où nous nous trouvions s'abaissait par une pente assez raide vers des prairies marécageuses encadrées dans d'épais taillis. Nous en descendîmes le revers, et nous fûmes bientôt engagés dans les bois. Nous suivions alors une étroite chaussée dont le pavé disjoint et raboteux a dû résonner sous le pied des chevaux bardés de fer. J'avais cessé depuis longtemps de voir la tour d'Elven, dont je ne pouvais même plus conjecturer l'emplacement, quand elle se dégagea soudain de la feuillée, et se dressa à deux pas de nous avec la soudaineté d'une apparition. Cette tour n'est point ruinée: elle conserve aujourd'hui toute sa hauteur primitive, qui dépasse cent pieds, et les assises irrégulières de granit qui en composent le magnifique appareil octogonal lui donnent l'aspect d'un bloc formidable taillé d'hier par le plus pur ciseau. Rien de plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux donjon impassible au milieu des temps et isolé dans l'épaisseur de ces bois. Des arbres ont poussé de toute leur taille dans les douves profondes qui l'environnent, et leur faîte touche à peine l'ouverture des fenêtres les plus basses. Cette végétation gigantesque, dans laquelle se perd confusément la base de l'édifice, achève de lui prêter une couleur de fantastique mystère. Dans cette solitude, au milieu de ces forêts, en face de cette masse d'architecture bizarre qui surgit tout à coup, il est impossible de ne pas songer à ces tours enchantées où de belles princesses dorment un sommeil séculaire.
— Jusqu'à ce jour, me dit mademoiselle Marguerite, à qui j'essayais de communiquer cette impression, voici tout ce que j'en ai vu; mais, si vous tenez à réveiller la princesse, nous pouvons entrer. Autant que je le puis savoir, il y a toujours dans ces environs un berger ou une bergère qui est muni — ou munie — de la clef. Attachons nos chevaux là, et mettons-nous à la recherche, vous du berger, et moi de la bergère.
Les chevaux furent parqués dans un petit enclos voisin de la ruine, et nous nous séparâmes un moment, mademoiselle Marguerite et moi, pour faire une sorte de battue dans les environs. Nous eûmes le regret de ne rencontrer ni berger ni bergère. Notre désir de visiter l'intérieur de la tour s'accrut alors tout naturellement de tout l'attrait du fruit défendu, et nous franchîmes à l'aventure un pont jeté sur les fossés. A notre vive satisfaction, la porte massive du donjon n'était point fermée: nous n'eûmes qu'à la pousser pour pénétrer dans un réduit étroit, obscur et encombré de débris, qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde; de là nous passâmes dans une vaste salle à peu près circulaire, dont la cheminée montre encore sur son écusson les besans de la croisade; une large fenêtre, ouverte en face de nous, et que traverse la croix symbolique nettement découpée dans la pierre éclairait pleinement la région inférieure de cette enceinte, tandis que l'oeil se perdait dans l'ombre incertaine des hautes voûtes effondrées. Au bruit de nos pas, une troupe d'oiseaux invisibles s'envola de cette obscurité, et secoua sur nos têtes la poussière des siècles. En montant sur les bancs de granit qui sont disposés de chaque côté du mur en forme de gradins, dans l'embrasure de la fenêtre, nous pûmes jeter un coup d'oeil au dehors sur la profondeur des fossés et sur les parties ruinées de la forteresse; mais nous avions remarqué dès notre entrée les premiers degrés d'un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, et nous éprouvions une hâte enfantine de pousser plus avant nos découvertes. Nous entreprîmes l'ascension; j'ouvris la marche, et mademoiselle Marguerite me suivit bravement, se tirant de ses longues jupes comme elle pouvait. Du haut de la plate-forme, la vue est immense et délicieuse. Les douces teintes du crépuscule estompaient en ce moment même l'océan de feuillage à demi doré par l'automne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes, les horizons aux pentes entre-croisées, qui se mêlaient et se succédaient sous nos yeux jusqu'à l'extrême lointain. En face de ce paysage gracieux, triste et infini, nous sentions la paix de la solitude, le silence du soir, la mélancolie des temps passés, descendre à la fois, comme un charme puissant, dans nos esprits et dans nos coeurs. Cette heure de contemplation commune, d'émotions partagées, de profonde et pure volupté, était sans doute la dernière qu'il dût m'être donné de vivre près d'elle et avec elle, et je m'y attachais avec une violence de sensibilité presque douloureuse. Pour Marguerite, je ne sais ce qui se passait en elle: elle s'était assise sur le rebord du parapet, elle regardait au loin, et se taisait. Je n'entendais que le souffle un peu précipité de son haleine.