MAXIME, gaiement.
Mon Dieu! qu'est-ce donc que vous aimez, Mademoiselle, si vous me permettez?…
MARGUERITE, après un regard hautain qui lui coupe la parole. —Elle laisse sa tapisserie, et s'éloignant.
Je vais au-devant de mon grand-père, Alain. (Elle sort. Alain descend la scène lentement.)
Allons! J'oublie que je n'ai pas le droit ici de parler en égal (Se retournant vers Alain.) excepté à cet homme… Ah! c'est amer! Dites-moi, mon ami, M. Laroque est très-âgé, n'est-ce pas?
Oh! très-âgé, Monsieur, oui.
Il a été marin, je crois, autrefois.
Oui, Monsieur… et un fier marin, allez!… Vous verrez, Monsieur, dans la galerie, là-haut, quelques-unes de ses batailles en peinture… Ah! c'était un homme terrible! Toujours la hache d'abordage à la main! Ah! il en a fait voir de cruelles aux Anglais, celui-là, je vous en réponds. Aussi, ils ne l'aimaient pas… Ah çà, ils ne l'aimaient pas! S'ils l'avaient tenu…
Enfin, ils n'ont pas pu le prendre.
Oh! jamais, Monsieur! ça leur était défendu!… Ah! c'était un homme terrible!… et encore à présent… tenez, Monsieur, il y a des moments, comme ça, où il se promène tout seul, le soir, dans la galerie, en rêvant tout haut à ses batailles et aux Anglais… car il a des espèces d'absences par instants… Eh bien! il me fait peur, à moi, Monsieur. Je n'en suis pas maître… il me fait peur!
Ah!
Le voilà, Monsieur.
MAXIME, à part.
Pauvre vieillard, il n'a pas l'air si terrible!
Par ici, mon père… là! (Elle le fait asseoir. — A Maxime.) C'est mon grand-père, Monsieur. (A M. Laroque.) M. Odiot, le nouvel intendant, mon père.
M. LAROQUE, s'asseyant. Il regarde Maxime, et paraît subitement étonné, inquiet; Maxime, surpris de ce regard, se tait.
Bien, bien, mon enfant… Bonjour, Monsieur, bonjour.
MARGUERITE, après une pause.
Mais, Monsieur, veuillez parler, dites quelque chose.
MAXIME, avec embarras.
Mon Dieu! Mademoiselle…
Mais parlez donc. (A son père.) M. Odiot, le nouvel intendant, mon père.
Monsieur, je suis heureux de pouvoir vous consacrer mes services.
M. LAROQUE, le regardant toujours avec un air d'égarement croissant.
Mais il est mort!
MAXIME, s'adressant à Marguerite.
Comment?
L'autre intendant. (Elle fait signe à Maxime de continuer.)
Ah! — d'autant plus heureux, Monsieur, que j'ai souvent entendu citer vos glorieux faits d'armes, et que je compte moi-même dans ma famille des marins qui, comme vous, ont eu souvent l'honneur de combattre les Anglais….
M. LAROQUE, se dressant.
Ah! les Anglais! Oui! ce sont eux… Mais ils l'ont payé. Il y a du sang, je ne veux pas…
Mon père!… (A Maxime.) Veuillez vous retirer, Monsieur…Allez rejoindre ma mère.
MAXIME, après s'être incliné, à part.
Joli début! (Il sort.)
Mon père!… mon père!… Quelles pensées vous troublent!… Voyons! revenez à vous… c'est moi… Marguerite… votre fille…
M. LAROQUE, revenant à lui peu à peu.
Toi… c'est toi… petite… oui… Eh bien, quoi? qu'y a-t-il?… Tu es seule… Qui était donc là, tout à l'heure?
C'était notre nouveau régisseur, mon père, M. Maxime Odiot.
Maxime Odiot?… je ne connais pas… C'est bizarre… il m'avait semblé connaître ce visage. Je suis si vieux, ma fille… J'ai connu tant de monde… Il y a tant de visages qui passent comme des fantômes dans ma pauvre mémoire séculaire… Eh bien, ce jeune homme, il a l'air très-comme il faut, il me semble.
Oui, mon père.
Je crois qu'il me plaira. Fait-il le piquet?
Je ne sais pas encore, mon père.
M. LAROQUE, riant.
Espérons-le, ma fille, espérons-le. (Madame Aubry arrive à la hâte)
Eh bien, comment vous trouvez-vous, mon cher cousin? On vient de me dire que vous étiez souffrant… et je suis accourue plus morte que vive…
M. LAROQUE, un peu railleur.
Trop bonne, cousine, trop bonne… Ce n'était rien… un peu de faiblesse.
Ah! tant mieux! tant mieux!… Venez faire un tour sur la terrasse… Cela vous fera du bien… Prenez mon bras, je vous en prie.
Soit! je veux bien… Allons! (A Marguerite.) Au revoir, ma chérie… (Se retournant.) Demande-lui s'il fait le piquet.
Oui, grand-père.
Espérons-le!
MADAME AUBRY, pendant qu'elle s'éloigne soutenant M. Laroque.
Appuyez-vous, appuyez-vous.
MARGUERITE, un instant seule, puis MAXIME, MADAME LAROQUE, MADEMOISELLE HELOUIN, BEVALLAN, et les jeunes filles qui restent au fond.
MARGUERITE, seule.
Cette scène me fait mal… et puis elle m'a troublée… Ces paroles étranges… Ah! c'est la faiblesse d'esprit d'un vieillard!… Vraiment, il y a des moments où j'ai moi-même des pensées folles… (Se retournant, elle aperçoit sa mère qui revient donnant le bras à Maxime et paraissant engagée avec lui dans une conversation animée.) Comment! ma mère donne le bras à ce monsieur? (Entrent Maxime et madame Laroque, Bévallan, mademoiselle Hélouin et les jeunes filles restent en vue sur la terrasse.)
MADAME LAROQUE, d'un ton très-gracieux, à Maxime.
Exactement comme moi, Monsieur! exactement mon impression! C'est extraordinaire comme nous nous rencontrons! (Quittant son bras et le saluant.) Monsieur!… (Maxime reste un peu en arrière, parcourant des brochures; madame Laroque descend vers sa fille, et lui dit:) Tu es étonnée, ma fille… n'est-[ce] pas? Eh bien, je le suis encore plus que toi!… Il est tout à fait homme du monde, ce jeune homme… Il cause très-bien… et puis il a beaucoup voyagé… et, chose extraordinaire, il a exactement ma manière de voir, mes impressions… Enfin, tout en babillant, j'ai oublié entièrement sa position, et je lui ai pris le bras sans y penser… Entre nous, ma fille, je crois bien que c'est un très-mauvais intendant, mais vraiment c'est un homme très-agréable. (Elle s'asseoit dans son fauteuil à droite.)
Tant mieux, ma mère. (Elle reprend sa tapisserie.)
BEVALLAN, aux jeunes filles.
Vous voulez donc ma mort, Mesdemoiselles?… Mais enfin, soit! je m'exécute! (Il s'avance.) On réclame avec enthousiasme la fin de la valse interrompue.
Ah! comment? encore! Mais jamais je ne pourrai finir cette tapisserie, et il faut que je l'envoie ce soir à Rennes pour la faire monter…
Ah! en ce cas… je vais perdre ma danseuse, moi! (Il remonte vers le fond.)
Mon Dieu! si vous le voulez, Madame, je puis à la rigueur jouer une valse ou deux?
MARGUERITE, échange un regard de surprise avec sa mère.
Vous nous obligerez, Monsieur. (Maxime se place devant le piano et joue.)
Comment! il touche du piano, maintenant!
BEVALLAN, à part.
Singulier intendant! (Allant sur la terrasse.) Mesdemoiselles, je suis à vous… mais pas longtemps; car il fait une chaleur atroce, vraiment! (Les jeunes filles disparaissent en valsant.)
Ma fille, sais-tu que cela commence à m'inquiéter?
MARGUERITE, gravement.
Pourquoi, ma mère? On peu toucher du piano et être honnête homme.
Je ne te dis pas le contraire, mon enfant… mais enfin, ce n'est pas là un intendant, franchement… jamais je n'oserai lui donner mes ordres… et puis comment veux-tu qu'un Monsieur comme ça aille trotter en sabots dans les terres labourées et dans la boue de nos chemins? c'est impossible! (Remarquant tout à coup l'album que Maxime a posé sur un guéridon.) Qu'est-ce que c'est donc que cet album-là?
Mais il me semble qu'il l'avait à la main quand il est arrivé.
MADAME LAROQUE, ouvrant l'album.
Il ne manquait plus que cela… il dessine! et il dessine à merveille… Tiens, vois!
Oui, c'est bien fait.
Ah! ma foi, mesdemoiselles, décidément, je n'y tiens plus! Je me rends! Je renonce!… (il se jette dans un fauteuil. A Maxime.) Merci, Monsieur, merci bien. Vous avez un vrai talent.
MAXIME, se levant et le saluant.
Monsieur! (Il quitte le piano.)
Vous nous pardonnerez notre indiscrétion, M. Odiot… C'est vous qui dessinez comme cela?
Madame… je dessine… un peu… mais cet album est bien pauvre.
Pas du tout… Voyez donc, M. de Bévallan… ce petit coin sombre, c'est délicieux!
Oui, ma foi!… Salvator! tout à fait!
Où est-ce donc pris, cette vue-là, Monsieur?
C'est, Madame, dans le parc du prince de Villa-Franca, enSicile.
De Villa-Franca?… Tiens! j'ai passé par là, moi… Mais je n'ai pu voir le parc… je croyais que le prince ne l'ouvrait pas aux étrangers?
C'est vrai, Monsieur, en général… (Il s'arrête avec embarras.) Mais, Madame, votre bienveillance m'a fait oublier trop longtemps mes devoirs! Avec votre permission, je vais entrer en fonctions dès ce moment, et aller visiter votre ferme de Langoat, dont nous parlions tout à l'heure, et qui n'est, je crois, qu'à une lieue d'ici.
MADAME LAROQUE, visiblement embarrassée.
Ma ferme de Langoat?… Mais, Monsieur… pardon… c'est impossible… Il y a des chemins affreux… Attendez que la saison soit plus avancée. (A part.) C'est très-gênant, un intendant comme cela.
MAXIME, gaiement.
Non, madame, je n'attendrai pas un seul jour… On est intendant, ou on ne l'est pas!
Mais, voyons… Ne pourrait-on pas… (Alain est au fond, plaçant une jardinière.) Alain?
ALAIN, descendant la scène1 [1. Alain, madame Laroque, Maxime,Bévallan, Marguerite.].
On pourrait, madame, atteler pour M. Odiot le vieux berlingot du père Yvart… Il n'est pas suspendu, mais…
MADAME LAROQUE, qui lui fait signe de se taire.
Non… non!… Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans le chemin?
Madame, je vous en supplie…
L'américaine, Madame?… Ma foi, non!… Il n'y a pas risque, qu'elle y passe… ou si elle y passe, elle n'y passera pas tout entière… et encore… je ne crois pas qu'elle y passe!
Je vous proteste, Madame, que j'irai parfaitement à pied.
Je vous assure, Monsieur, que je ne le souffrirai pas… Mais voyons donc… nous avons bien une demi-douzaine de chevaux de selle qui ne demandent qu'à se promener… mais probablement nous ne montez pas à cheval?
Je vous demande pardon, madame; mais, véritablement…
Alain, faites seller un cheval… Lequel, dis, Marguerite?
Donnez Proserpine?
Non, non! pas Proserpine! gardez-vous-en bien!
Et pourquoi pas donc, Mademoiselle?
Parce qu'elle vous jetterait par terre, Monsieur.
MAXIME, souriant.
Oh! si ce n'est que cela, ne craignez rien… vous pouvez faire seller Proserpine, Alain. (Alain sort. A Bévallan.) Est-ce que celle bête est si terrible?
Oh! non! pas tant! Un peu verte au montoir, simplement! Mais quand une fois on est dessus, si on y reste, ça va bien… Voulez-vous des éperons? j'en ai une paire à votre service.
MARGUEITE, à demi-voix, d'un ton de reproche, à Bévallan.
Monsieur de Bévallan! (Bévallan s'éloigne et se dirige vers la fenêtre.)
Je vous suis obligé, Monsieur; j'accepte.
BEVALLAN, à la fenêtre de gauche.
Donnez mes éperons à Monsieur!
MAXIME, saluant.
Mesdames! (Il s'éloigne.)
Vous nous ferez l'honneur de dîner avec nous, Monsieur?
Madame! (Il sort.)
Singulier intendant!
LES MEMES, excepté MAXIME.
Monsieur de Bévallan, je ne vous comprends pas… vous voulez donc qu'il se tue?
BEVALLAN, se rapprochant un peu.
Laissez donc, Mademoiselle!
Comment! Mais s'il y a du danger, je n'entends pas du tout, moi!…
Aucun danger, Madame… D'ailleurs, c'est sur l'herbe… et puis, franchement, il mérite une petite leçon!
Et pourquoi donc?
Il est trop avantageux. — Ne veut-il pas nous faire croire qu'il est l'ami du prince de Villa-Franca, à présent!
Mais il n'a pas dit un mot de ça!… c'est vous qui le poussez!… Ah çà, s'il y a du danger, je veux qu'on le rappelle! (Elle va vers la fenêtre, où Marguerite l'accompagne1 [1. Madame Laroque, Marguerite, près de la fenêtre, Bévallan un peu en retour, mademoiselle Hélouin.].)
BEVALLAN, à la fenêtre.
Soyez donc tranquille, Madame!… Tenez, la voilà… voyez… c'est un vrai mouton… Ah! par exemple, s'il la touche!… Voyons, je parie dix louis contre un qu'il ne peut pas se mettre en selle? Personne ne tient?
Moi, si vous voulez.
Soit, Mademoiselle…
Monsieur de Bévallan, je n'aime pas du tout cette plaisanterie… je suis au martyre!…
Ah! il met le pied à l'étrier… Bon! paf! patapan! en voilà une ruade! Elle ne lui fera pas de mal, allez! seulement, il ne montera pas, voilà tout!… il ne montera pas! paf! encore!… vous avez perdu, Mademoiselle.
MARGUERITE, tout à coup.
J'ai gagné.
Comment! en selle… sans toucher l'étrier! Eh bien, alors c'est un clown! c'est un clown! faites-lui de la musique! il va danser!
Vous avez beau dire: il est notre maître… (Elle applaudit, et les autres femmes battent aussi des mains.)
BEVALLAN, applaudissant.
Oui, ma foi, c'est très-bien! bravo! bravo!… (Se retournant.) Il me déplaît passablement, ce monsieur!
MADAME LAROQUE, à Bévallan.
Je ne sais pas pourquoi, mais je l'adore, moi, ce garçon-là.
N'est-ce pas? Il est adorable! adorable!…
MARGUERITE, rêveuse, à part.
Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme?
MADEMOISELLE HELOIN, de même.
Quand donc ai-je rêvé que j'étais marquise?
IIIe TABLEAU
Une espèce de rond-point, ou de carrefour dans le parc du château de Laroque. La futaie est percée par plusieurs allées; sous les arbres, au fond, un dolmen très-apparent. Un banc de pierre au pied d'un arbre à gauche. Chaises et bancs rustiques.
MAXIME, ALAIN, portant une chaise rustique et une espèce de guéridon.
MAXIME, un album sous le bras.
Mettez ce pliant ici; puisque je n'ai rien de mieux à faire cette après-midi, je m'en vais dessiner ces arbres et ce dolmen.
Ah! oui… le dolmen… M. le curé aurait bien voulu le faire enlever d'ici.
Et pourquoi cela?
Ah! monsieur, parce qu'il y a encore des vieilles gens qui ont une idée sur ces tas de pierres et qui viennent s'agenouiller autour. C'est ce qui faisait que M. le curé… Mais mademoiselle Marguerite n'a jamais voulu… Elle dit que c'était le plus bel ornement du parc… et voilà comment c'est resté là.
MAXIME1 [1. Alain, Maxime.].
Je crois que vous avez fait ce matin une promenade à cheval avec mademoiselle Marguerite, Alain?
ALAIN, souriant.
Oui, monsieur.
MAXIME, taillant son crayon.
Vous avez bonne mine à cheval, Alain!
Monsieur est trop bon… Mademoiselle a meilleure mine que moi… Vraiment, Monsieur, quand j'ai l'honneur d'accompagner Mademoiselle…
Est-ce que vous ne l'accompagnez pas toujours, Alain?
Oh! non, Monsieur!… Mademoiselle se promène seule bien souvent… C'est une idée de Madame… Madame, qui a été élevée dans les Antilles anglaises, à Sainte-Lucie, a voulu donner à Mademoiselle l'éducation qui est à la mode dans ces pays-là, où il paraît que les jeunes filles, avant leur mariage, ont bien plus de liberté que chez nous… Après ça, pas de danger, Monsieur, qu'il lui arrive malheur, allez! Elle fait tant de charités qu'il n'y a pas de cabane à dix lieues à la ronde où on ne la vénère comme un ange!
MAXIME, à part.
Etrange fille!
Je disais donc à Monsieur que quand j'ai l'honneur d'accompagner Mademoiselle, je passe mon temps à l'admirer. Elle a si bonne tournure sur son cheval, avec sa plume noire et son air fier… on dirait une reine, Monsieur.
MAXIME, dessinant.
Mais pourquoi donc, Alain, est-elle toujours grave et sombre comme on la voit?
Ah! voilà, Monsieur, voilà!… Elle était gaie comme un oiseau autrefois, et puis, tout d'un coup, ça a changé… Pourquoi? On ne sait pas… Moi, je croirais qu'elle a quelque chose dans le coeur… Eh! mon dieu, les jeunes filles!…
Mais si vous voulez dire, Alain, qu'elle aime M. de Bévallan, il me semble qu'il ne tiendrait qu'à elle de l'épouser?
Ah! certainement, Monsieur, il ne tiendrait qu'à elle, car M. de Bévallan l'a demandée assez de fois; et il faut dire que d'un côté ce serait un bon mariage… puisque M. de Bévallan est, après les Laroque, le plus riche du pays… Aussi, quand Monsieur est arrivé au château, il y a trois mois, on disait que Mademoiselle avait consenti… et puis, tout d'un coup elle s'est ravisée et a encore demandé du temps pour réfléchir.
Vous devez désirer ce mariage, Alain…
Pourquoi?
de Bévallan a un beau nom, et vous qui avez un faible pour la noblesse…
Mon Dieu! Monsieur, j'ai un faible pour la noblesse… c'est vrai… parce que j'ai été élevé dans ces idées-là… et qu'avant de servir ces dames, j'avais toujours servi dans la noblesse… aussi pourquoi ai-je tant de plaisir à servir Monsieur? Parce que Monsieur a l'air gentilhomme.
Oh! vous me flattez, Alain.
Non, Monsieur, vous avez l'air gentilhomme, moralement et physiquement. Eh bien, je dis moi qu'il vaut mieux avoir l'air gentilhomme et ne l'être pas, que de l'être, et de ne pas en avoir l'air… Ainsi voilà M. de Bévallan qui dit qu'il aime mademoiselle Marguerite, qu'il veut l'épouser, et Monsieur peut voir comme moi qu'en attendant il ne se gênerait pas pour faire le sultan dans le château! il y a mademoiselle Hélouin…
Allons, allons, pas de jugements téméraires, Alain!
Sans doute, Monsieur, sans doute… Monsieur a raison, Monsieur a raison… (Il s'éloigne de quelques pas, et se retournant.) Ah! dommage que Monsieur n'ait pas seulement cent mille livres de rente.
Pourquoi cela, Alain?
ALAIN, souriant en vieillard.
Parce que… Monsieur n'a plus besoin de moi?
Non, merci, mon ami. (Alain s'éloigne.) Ah! dites-moi… Voilà bien de l'encre et une plume… Mais cette lettre… cette lettre commencée que je comptais achever ici et que je vous avais prié d'apporter?
Monsieur, je ne l'ai pas trouvée.
Comment? mais je l'avais laissée sur mon bureau tout à fait en évidence.
Monsieur… j'ai eu beau retourner les papiers.
Tiens!… Où diable ai-je pu la mettre? je vais la chercher.
ALAIN, lui prenant l'album des mains.
Monsieur me permet de jeter un coup d'oeil sur ses plans pendant ce temps-là?
Certainement. (Il s'éloigne à gauche.)
ALAIN, seul un moment, puis BEVALLAN et MADEMOISELLE HELOUIN arrivant par le fond à droite.
ALAIN, seul.
Ah! brave jeune homme!… lui et mademoiselle, deux vraies créatures du bon Dieu! seulement ils ne peuvent pas se souffrir tous les deux… Quand l'un va à droite, l'autre va à gauche; quand l'un dit blanc, l'autre dit noir… En tout cas ça serait impossible! ainsi tout est pour le mieux… (Apercevant Bévallan et Mademoiselle Hélouin. ) Bon, voilà les autres… Encore ensemble. (Bévallan et Mademoiselle Hélouin entrent en scène par la droite, deuxième plan; Alain sort à droite, premier plan.)
C'est de la barbarie, Mademoiselle, de la barbarie, tout bonnement!
MADEMOISELLE HELOUIN, riant.
M. de Bévallan, quel homme êtes-vous donc, voyons? car je n'y comprends plus rien.
BEVALLAN, légèrement.
Quel homme je suis, Mademoiselle? mais je suis un aimable scélérat.
Scélérat, je le crois; mais… aimable; si on entend par là digne d'être aimé, c'est une autre question.
Mais c'est abominablement dur, cela, Mademoiselle! Savez-vous que vous m'affligez sérieusement.
Enfin, voyons, Monsieur, pourquoi me faites-vous la cour?
Parce que je vous aime.
Et c'est pour la même raison que vous voulez épouserMarguerite.
Mademoiselle Marguerite!… Et où prenez-vous que je veuille l'épouser?
Comment! vous demandez sa main tous les huit jours.
Eh! mon Dieu! c'est… par… contenance! pour avoir un pied dans le château.
Oh! persuadez-moi cela.
Ah! Mademoiselle, je vois avec peine que vous ne connaissez pas le coeur de l'homme.
C'est qu'au contraire j'ai grand'peur de le connaître, le coeur de l'homme!
Vous ne connaissez pas le mien, en tout cas. Eh! mon Dieu! Certainement, je ne le nie pas… la raison me conseillerait d'épouser mademoiselle Marguerite, mais le coeur n'est peut-être pas du même avis… et quand le coeur parle contre la raison, il court grand risque de triompher, Mademoiselle, surtout chez moi, qui ai toujours été le jouet de mes sentiments, qui suis un homme d'inspiration! Car on ne me connaît réellement pas. Je suis au fond d'une naïveté presque incroyable pour mon âge! J'ai encore toute l'ardeur irréfléchie, toute la démence de la vingtième année. Enfin, je suis capable, moi, encore aujourd'hui, d'enlever une jeune fille par une fenêtre et de me sauver avec elle dans les savanes d'Amérique, dans les pampas!
Eh bien, je ne crois pas ça.
Vous ne croyez pas ça?
Du tout.
Mais enfin, au nom du ciel, que faudrait-il faire pour vous convaincre…
Il faudrait le faire. (Bévallan paraît un peu décontenancé; elle part d'un éclat de rire.) Bonjour, monsieur de Bévallan, je vais faire ma provision de fleurs pour ce soir… A revoir, Monsieur. (Elle sort à droite.)
BEVALLAN, seul.
Elle est très-amusante; elle me pique, ma foi! Je vais me faufiler par là et la rejoindre dans le jardin. (Il sort par le fond.)
ALAIN, qui est entré en scène avant la sortie de Bévallan, puis MAXIME.
ALAIN, seul.
Je ne sais pas ce qu'ils se disent… mais je m'en méfie de cette demoiselle-là, je m'en suis toujours méfié d'ailleurs… (Entre Maxime à gauche.) Ah! eh bien, Monsieur, cette lettre?
Je ne l'ai pas trouvée, je n'y comprends rien. Heureusement elle était insignifiante… C'était une lettre à Laubépin… Il n'y a pas grand mal…
C'est égal, si je la retrouve en rangeant, je viendrai l'apporter à Monsieur…
Bien, merci… mon ami. (Il dessine. Alain sort à gauche.)
MAXIME, MADEMOISELLE HELOUIN, revenant à droite et portant des fleurs.
Ah! vous voilà, Monsieur? quel miracle!
MAXIME, saluant.
Mademoiselle!
Vous dessinez? moi, je viens de cueillir quelques fleurs pour me coiffer ce soir… Vous savez que nous avons un bal ce soir chez madame de Castennec?
Je l'ignorais.
Au fait, vous ne savez rien de ce qui se passe, vous. (Elle pose ses fleurs sur le banc, à gauche, et en garde seulement quelques-unes dont elle s'occupe à détacher les feuilles fanées tout en parlant.)
Je suis si souvent absent! mon métier m'y oblige.
Oh! et puis vous êtes sauvage!
Je ne suis pas sauvage; seulement, je me tiens à ma place… pour qu'on ne soit jamais tenté de m'y remettre.
MADEMOISELLE HELOUIN, étonnée de sa froideur.
Monsieur Maxime?
Mademoiselle?
Qu'est-ce que j'ai dit, ou qu'est-ce que j'ai fait qui vous ait déplu?
Mais, rien, Mademoiselle, pourquoi?
Parce que vous paraissiez autrefois avoir un peu d'amitié pour moi.
MAXIME, plus ouvert.
J'en ai toujours, Mademoiselle… et ce sentiment de ma part est tout naturel… notre état de fortune n'est-il pas le même, ou à peu près? Nous sommes tous deux déshérités des biens de ce monde… isolés… sans appui, sans amis: pour une femme cette situation, je le sais, a plus d'ennuis, plus de dangers encore qu'elle n'en a pour moi! Aussi, vous pouvez compter sur la sympathie très-sincère, et je regrette seulement de ne pouvoir vous en offrir d'autre témoignage que quelques conseils… qui peut-être seraient mal reçus.
Je vous assure que non! parlez, je vous en prie.
MAXIME, avec bonté.
C'est que c'est terrible, ce que j'ai à vous dire!
C'est égal, parlez.
Eh bien, mademoiselle, vous êtes charmante, mais vous avez un défaut.
Un seul? Mais vous m'enchantez!
Un seul.
Nommez-le?
Le faut-il?
Je vous en supplie!
Eh bien, vous êtes un peu…
MADEMOISELLE HELOUIN, gracieusement.
Quoi?
Coquette, n'est-ce pas?
Je ne m'en suis jamais aperçue.
Eh bien, faites-y attention… vous verrez! (Mademoiselle Hélouin, un peu intimidée, baisse la tête. — Il continue avec grâce et bonté.) Mademoiselle, c'est là un travers… bien léger… et bien innocent… mais, hélas! nous sommes condamnées à la perfection, nous deux… ce qui serait innocent chez d'autres, chez nous est coupable… En ce monde, tous les malheureux sont des suspects…
MADEMOISELLE HELOUIN, relevant la tête après une pause.
Vous êtes bon, monsieur Maxime… Vous êtes un véritable ami.
J'essaie, Mademoiselle.
Mais un ami, comment?
Véritable, vous l'avez dit.
Sérieusement?… un ami qui m'aime… Voyons. (Elle effeuille les pétales d'une fleur d'oranger.) Un peu?
MAXIME, devinant.
Mais sans doute.
MADEMOISELLE HELOUIN, très-coquette.
Beaucoup?
MAXIME, surpris du ton de mademoiselle Hélouin, lève la tête.
Non! (Mademoiselle Hélouin jette avec dépit la fleur d'oranger. — Madame Aubry paraît à gauche.)
Ah! mademoiselle Hélouin, Marguerite vous cherchait… elle attend des fleurs pour faire une couronne, je crois.
Bien, Madame, j'y vais… (A Maxime.) Nous restons bons amis, j'espère? (Elle lui tend la main.)
MAXIME, saluant et prenant la main de mademoiselle Hélouin.
Pour mon compte, Mademoiselle, n'en doutez pas. (Elle sort à droite.)
MADAME AUBRY, regardant par-dessus l'épaule de Maxime.1 [1.Maxime, Madame Aubry.]
Vous faites quelque chose de bien joli, là, Monsieur.
Vous trouvez, Madame?
Oui, ça me rappelle mon portrait… (Maxime la regarde avec étonnement.) que j'avais fait faire quand j'étais riche… ça me coûtait les yeux de la tête… deux mille francs;… mais c'est que c'était un artiste très-connu qui l'avait fait; je ne me rappelle pas au juste si c'était Delaroche ou Jadin1 [1. Madame Aubry, Maxime.].
MAXIME, gravement.
Ce devait être Jadin, Madame.
Je ne me rappelle pas; mais, dites-moi, monsieur Maxime, savez-vous que je trouve mon pauvre cousin Laroque très baissé, moi… je l'ai vu ce matin… il avait la parole très-embarrassée.
Oui, Madame, je crains beaucoup que dans un avenir prochain…
Ah! Monsieur, quel malheur pour moi quand je me verrai abandonnée à la charité des étrangers… à moins que M. Laroque n'ait bien voulu penser à moi… et je le mériterais bien, je crois, après toutes les peines que je me suis données… Vous ne savez pas, par hasard, monsieur Maxime, s'il a fait quelques dispositions?
Je n'en sais rien, Madame.
Cependant, il vous aime beaucoup… vous avez toute sa confiance; il ne ferait rien sans vous consulter.
J'ai eu le bonheur en effet de lui rendre mes services agréables.
Moi… je ne demanderais pas grand'chose… de quoi vivre indépendante seulement. (Confidentiellement.) Eh bien, monsieur Maxime, voyons…
Quoi, Madame?
Vous n'auriez pas affaire à une ingrate, je vous assure; vous seriez content de moi.
MAXIME, très-tranquillement.
Madame Aubry, je crains de vous comprendre: si vous m'offrez de l'argent pour vous aider à dépouiller, en partie du moins, vos bienfaitrices et les miennes, eh bien, je ne veux pas. Voilà tout.
MADAME AUBRY, après un mouvement marqué de dépit.
Mais, monsieur Maxime, je ne l'entends pas du tout comme cela… Je voulais seulement vous prier de ne pas me nuire…
Je ne nuis à personne volontairement, Madame.
Eh bien, c'est tout ce que je demande… vous voyez… Il suffit de s'entendre… nous ne sommes plus fâchés…
Nous ne l'avons jamais été, Madame.
Nous restons bons amis, n'est-ce pas?
BEVALLAN, arrivant à droite.
Ma chère madame Aubry, M. Laroque réclame vos soins… je suis chargé de vous le dire.
Bien! bien! j'y cours!
BEVALLAN, lui prenant les deux mains comme elle passe.
Chère madame Aubry! toujours dévouée, toujours prête à obliger! Ah! quand les femmes sont bonnes, elles sont excellentes! Mais aussi on les aime, vous savez qu'on les aime, j'espère, madame Aubry? Allons, à bientôt, chère Madame!
A bientôt. (Elle sort à gauche.)
BEVALLAN.1 [1. Maxime, Bévallan.]
Ah! sapristi! que c'est délicieux, ce que vous faites là!
Vous êtes indulgent.
Non, vous avez un coup de crayon, vraiment!… Ah çà, il paraît qu'il va mal aujourd'hui, ce pauvre bonhomme?
Oui… la paralysie le gagne.
Oh! là, là! Ah! que ça fait bien cet arbre!… Il serait temps cependant, dites-moi, qu'il pensât à ses affaires?
Je suppose qu'il y a pensé.
Croyez-vous?
Je suppose.
Ah çà, j'espère bien qu'il n'a pas fait de legs à cette affreuse harpie qui sort d'ici.
J'ignore!
Ce serait atroce! Vous connaissez la créature… vous savez à quel point elle est indigne de toute espèce de sympathie! (Il prend une chaise et s'assied près de Maxime.1 [1. Bévallan, Maxime.] )
Elle m'en inspire peu.
Bravo! alors, si vous êtes consulté…
Oh! je ne le serai pas.
BEVALLAN, s'asseyant.
Si, si, vous le serez… il vous porte dans son coeur… il vous consultera… et même, tenez, vous pouvez dans la circonstance être utile à mademoiselle Marguerite.
MAXIME, avec intérêt.
Comment cela?
Mon Dieu, mon cher monsieur Maxime, je m'en vais m'ouvrir très-franchement avec vous là-dessus. Vous n'ignorez pas ma situation dans la maison… mon mariage avec mademoiselle Marguerite est à peu près arrêté; par conséquent, c'est un devoir pour moi de veiller aux intérêts de la jeune personne, et de vous les recommander… Eh bien, il serait très-désirable, en premier lieu, que madame Aubry fût complètement distancée… ensuite, j'ignore quel douaire M. Laroque compte assurer à madame Laroque, ma future belle-mère… Mais vous la connaissez comme moi… c'est une femme excellente, que j'aime et que j'estime profondément… mais enfin elle a des goûts très-simples: elle vivrait de rien… un gros douaire l'embarrasserait…
Monsieur, je ne sais pas bien où vous voulez en venir! mais je vous dirai nettement que toute intervention de ma part dans les volontés testamentaires de M. Laroque me paraîtrait un abus grave de la confiance qu'on me témoigne ici.
BEVALLAN, indécis.
Ah! voilà comment vous répondez à la mienne?
Monsieur, je ne vous l'ai pas demandée!
Eh bien, bravo! touchez-là! c'est un trait d'honnête homme! Vous m'avez mal compris… mais c'est un trait d'honnête homme; vous ne m'avez pas compris du tout. (Se levant.) Ah çà, je vous laisse travailler. Mais comptez sur ce que je vous dis… je ne vous en estime que davantage… et mon amitié vous est acquise.
Monsieur!
A tout à l'heure! Ne vous dérangez pas! ne vous dérangez pas.(Il sort à gauche.)
MAXIME, seul; puis MARGUERITE.
MAXIME, seul.
Cela me fait trois amis!… Encore quelques-uns dans ce genre-là… et on me mettra à la porte. (Marguerite arrive lentement par la gauche, portant des fleurs; il se lève et salue.) Mademoiselle!
MARGUERITE, avec une nuance de raillerie.
Ah! vous dessinez le dolmen, Monsieur… Au fait, cela doit vous charmer, cet endroit-ci! Vous êtes là à merveille pour évoquer de poétiques souvenirs. Les Druides en robe blanche… Velléda… le gui sacré… Je suis sûre que dans chaque rayon de soleil vous croyez voir reluire une faucille d'or.
Oui, Mademoiselle. (Il s'assied.)
MARGUERITE, s'asseyant à gauche.
Je vous croyais mort, moi.
Non, pas encore, Mademoiselle.
Vous êtes plus rare de jour en jour.
J'ai voyagé toute la semaine dernière.
Oh! et puis vous avez une passion qui vous absorbe. Nous savons cela… Vous passez presque toutes vos soirées chez notre noble cousine, mademoiselle de Porhoët-Gaël!
C'est vrai, Mademoiselle. Et je m'en défends d'autant moins que mademoiselle de Porhoët touchant à son quatre-vingt-septième printemps, je ne pense pas… Au reste il est très-vrai que je l'aime beaucoup… Ses ancêtres ont régné, je crois, dans ce pays… elle reste seule de sa race, pauvre et vieille… et elle porte si dignement la majesté de son nom, celle de l'âge et celle du malheur, que je lui ai voué un attachement filial… Au surplus, c'est vous-même et Madame votre mère qui me l'avez recommandée.
Oh! on ne vous reproche rien… ma mère vous est même extrêmement reconnaissante de vos attentions pour celle digne femme. (Elle se lève.)
MAXIME, souriant.
Et la fille de Madame votre mère?
Oh! moi! je m'exalte moins facilement; si vous avez la prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté d'attendre encore un peu. Je sais trop que les actions humaines ont généralement deux faces, et que la plus brillante n'est pas toujours la plus authentique… Ainsi, mademoiselle de Porhoët a encore une sorte de petite fortune, elle n'a pas d'héritier, et je ne sais pas du tout, moi…
MAXIME, se levant brusquement.
Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement.
De me plaindre, monsieur?
Oui, mademoiselle! souffrez que je vous exprime la pitié respectueuse que vous m'inspirez.
MARGUERITE, avec une colère contenue.
La pitié!
Oui, Mademoiselle, car si le doute et le désenchantement du bien sont les fruits les plus amers de l'expérience, rien ne mérite plus de compassion qu'un coeur flétri par la défiance avant d'avoir vécu.
MARGUERITE, violente.
Monsieur… vous ne savez pas de quoi vous parlez!… et vous oubliez à qui vous parlez!
C'est vrai, mademoiselle! je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu à qui je parle: mais vous m'en avez donné l'exemple!
MARGUERITE, amèrement.
Il faudrait peut-être vous demander pardon?
MAXIME, ferme.
Assurément, Mademoiselle, si l'un de nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous… vous êtes riche, et je suis pauvre… vous pouvez vous humilier… je ne le puis pas!
Ah! (Elle traverse la scène comme pour sortir, puis se retournant, elle ajoute avec un geste d'humilité hautaine.) Eh bien! pardon! (Elle sort à droite.)
MAXIME, seul, avec une colère douloureuse.
Elle aussi! ah! c'est mal. Jusqu'ici j'avais remarqué sans doute de l'éloignement, de l'antipathie, mais maintenant c'est de la haine, de la persécution. Qu'est-ce donc que cette enfant? que lui ai-je fait? que lui a fait le monde entier? Oh! je ne sais, mais ce que je vois assez clairement, c'est qu'elle veut me chasser d'ici! Eh bien…!
MADEMOISELLE HELOUIN, hors de vue.
Alain! Préparez des sièges: madame Laroque va venir s'asseoir ici un moment. (Entrant à gauche.) Monsieur Maxime, je vous annonce que votre ami, M. Laubépin, vient d'arriver.
Laubépin! ah! merci, Mademoiselle.
C'est fini, ce dessin! voyons! c'est parfait!
Exquis!
D'une poésie…
Vous m'en donnerez une copie, n'est-ce pas?
Volontiers, Mademoiselle; pardon… (Il sort à gauche.)
BEVALLAN.1 [1. Madame Aubry, Bévallan, mademoiselle Hélouin.].
Charmant garçon.
Charmant.
Oh! charmant!
Il a tous les talents… tous les mérites… et il est avec cela d'une modestie…
Et d'une réserve…
Et d'une complaisance…
Il a tout pour lui!
Tout!
Absolument tout… Quel dommage qu'il y ait autour de sa personne cette espèce de mystère…
Ah! voilà!… C'est ce que je me dis… c'est ce mystère…