ENTREVUE DE CONFUCIUS ET DE LAO-TSEU

Lao-Tseu se tenait droit au haut de l’avenue qui aboutissait au palais des Esprits de la terre. Comme chaque jour, il attendait son disciple Siu-Kia. Il vit avec surprise une troupe de gens en train d’escalader le cyprès qui barrait de son tronc renversé la largeur de l’avenue. L’ancien ministre d’État Tchang-Houng conduisait cette troupe et, dans la personne autour de laquelle tout le monde s’empressait pour l’escalade du tronc de cyprès, Lao-Tseu reconnut, aux descriptions qu’on lui en avait faites, le célèbre Confucius.

L’homme de la solitude s’avança vers l’homme de la vie.

— Il n’est guère mieux vêtu que Mong-Pi, dit à voix basse Tseu-Kong.

Mais Confucius faisait déjà les génuflexions rituelles que l’on doit aux Maîtres. Il honorait en Lao-Tseu celui que l’empereur avait honoré du titre de gardien des archives de l’empire, celui qui vivait face à face avec les monuments de la pensée chinoise, celui qui s’était acquis une grande renommée de sagesse philosophique et qui était au-dessus de la futilité de la cour de Lo-Yang comme la tour de l’esprit pur.

Quand il se releva il ne put s’empêcher de garder sa tête un peu courbée en avant et il regretta tout à coup d’avoir mis une robe de soie fine et de porter autour du cou plusieurs insignes donnés par des souverains. Il ôta à la dérobée et il glissa dans sa ceinture un saphir de famille qu’il avait toujours à son petit doigt.

L’ancien ministre Tchang-Houng et les disciples s’écartèrent pour laisser les deux grands hommes s’entretenir de choses sublimes.

Confucius parla. Il dit ses projets de ramener les hommes au bien, de ressusciter les traditions anciennes, de faire revivre la vieille doctrine de pureté de Yao et de Chun.

Lao-Tseu l’écoutait en silence.

Mais comment faire régner le bien et la justice ? Confucius pensait que si les princes et, à leur défaut, les ministres étaient bons et justes, le monde s’améliorerait vite.

Lao-Tseu se taisait toujours.

— N’ai-je donc pas raison, dit Confucius, avec le ton d’un homme qui se justifie d’une accusation qui n’a pas été formulée, moi qui aime le bien et voudrais le répandre, de rechercher la confiance d’un prince et de vouloir devenir son ministre ?

Lao-Tseu fit signe que non en secouant la tête.

Mais, alors, que fallait-il faire ? Assister les bras croisés à la décadence de l’empire, où s’écroulait la morale, où la vertu tombait en poussière ? Quel était, d’après Lao-Tseu, le but de la vie ?

— Atteindre la voie parfaite.

Et comment y parvenait-on ?

Lao-Tseu montra la pierre où il avait coutume de s’asseoir.

— Par l’immobilité.

Confucius eut de la peine à ne pas hausser les épaules.

Ah ! oui, la méditation ! Mais à quoi servait cette stérile envolée vers un ciel inexplicable. La méditation n’empêchait pas le mal de s’étendre et les hommes de souffrir.

J’ai passé des journées sans nourriture et des nuits sans sommeil pour me livrer à la méditation et cela sans la moindre utilité. L’étude est bien préférable.

Lao-Tseu sourit.

— Toutes les âmes n’ont pas la subtilité nécessaire pour méditer.

Eh bien ! Confucius en convenait ; il était un esprit grossier, terre à terre. Mais le terre-à-terre a du bon pour l’homme qui vit sur la terre. Il conseillait à ses disciples de ne pas s’occuper de l’incompréhensible ciel, mais de la terre excellente sur laquelle leurs pieds s’appuyaient avec certitude. Avait-il tort ?

Lao-Tseu lui fit signe de la tête qu’il avait tort.

Confucius sentit monter en lui une grande vague de mécontentement. Rien ne pouvait attaquer la pierre de sa certitude raisonnable. Il se trouvait en présence d’une autre certitude de pierre et il la jugeait insensée. Que deviendrait le monde si les sages s’asseyaient pour regarder l’inaccessible ciel et négligeaient de donner des enseignements moyens à l’usage des hommes moyens ?

— Alors, quel est, d’après vous, le fondement de la morale ? dit-il avec une certaine impatience.

— Il n’y a pas de morale, répondit Lao-Tseu, puisqu’il n’y a ni bien ni mal.

— Et les devoirs familiaux ?

— Ils sont nuisibles.

— Et les rites sacrés des anciens ?

— Ils sont inutiles.

— Et le respect dû aux Souverains ? le sentiment des hiérarchies ? la règle immuable qui engendre l’ordre ?

Le regard de Lao-Tseu se fit plus lourd de mépris. Confucius le sentit posé sur les insignes dont les rois lui avaient fait cadeau et il baissa la tête comme si les plaques d’or et les jades ciselés étaient soudain devenus plus pesants.

L’entretien était terminé. Confucius pensa qu’il était convenable de prononcer en se retirant une dernière parole modeste.

— O maître, dit-il, donnez-moi un conseil sur l’œuvre que j’ai entreprise.

— Elle est vaine, répondit Lao-Tseu.

— J’ai donc tort de vouloir gouverner les hommes pour faire régner la justice ?

— Ce ne sont pas les hommes qu’il faut gouverner, mais soi-même.

— Je me sens animé pourtant par la passion du bien.

— Toutes les passions sont mauvaises, même celle du bien.

Confucius s’inclina jusqu’à terre pour saluer. Quand il releva la tête, Lao-Tseu s’éloignait déjà. Il ne vit que son dos maigre, où une déchirure, dans la laine de sa robe, affectait une forme d’étoile.

L’escalade du cyprès renversé parut plus difficile au retour. Il sembla à Confucius qu’il respirait plus librement lorsqu’il fut sorti du jardin inculte qui entourait le palais des Esprits de la terre.

Tous ses disciples l’entouraient et voulaient connaître ses impressions.

— Le poisson nage, dit-il, et je comprends son mouvement dans l’eau. L’oiseau vole, je vois comment il fend l’air de ses ailes. Le quadrupède court sur la terre, je sais qu’il pousse le sol avec ses pattes. Mais si le Dragon des légendes, porté par un nuage magique, s’élance vers le ciel fabuleux, je suis incapable d’étudier sa nature. Lao-Tseu est pareil au Dragon.


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