LA BELLE MIAO-CHEN

Le royaume de Lou communiquait à l’ouest avec le royaume de Tsi par une antique route dallée qui datait du règne de Wou-Wang. Un pont de pierre sur une rivière était la limite de la frontière et une garde nombreuse y veillait pour interdire l’entrée du pays de la vertu aux éléments de désordre et d’immoralité. Ces éléments impurs se présentèrent un soir à l’entrée du pont sous la forme pittoresque et misérable d’une troupe d’acteurs ambulants.

C’était la troupe du vieux Yan-You. Ses acteurs, fils d’esclaves qu’il avait instruits, lui appartenaient et il avait beaucoup de mal à les nourrir. Yen-Ying, ministre du royaume de Tsi, qui ne protégeait pas les arts, lui avait signifié récemment d’avoir à quitter le territoire de Tsi. Il ignorait les transformations apportées par Confucius dans l’état voisin et il escomptait les bénéfices que devait lui procurer la faveur du prince Tin. Sa troupe était unique. Elle comportait une vingtaine de personnes auxquelles il avait appris les textes de pièces millénaires enregistrées dans sa prodigieuse mémoire et les danses barbares Laï-Y qui se dansent avec des étendards et des sabres aux sons d’une musique sauvage et se terminent par une extase frénétique des danseurs. Yan-You avait l’art de grouper autour de ses artistes des chanteurs amateurs recrutés parmi les gens du peuple des pays qu’il traversait, en sorte que sa venue était le signal de grandes réjouissances populaires.

Il se jeta aux pieds du Taï-Fou, gardien de la frontière de Lou, en le suppliant de le laisser passer. Mais celui-ci fut impitoyable, car les ordres de Confucius étaient formels.

Comme la nuit était venue la troupe de Yan-You campa de l’autre côté du pont.

Le soleil du lendemain éclaira des événements surprenants.

De même qu’un diamant est quelquefois balayé dans un tas d’ordures, ainsi la jeune merveille de beauté Miao-Chen avait été projetée dans la troupe ambulante de Yan-You par le coup de balai des dieux. Elle avait seize ans et son corps était habité par le génie de la danse, ses doigts étaient animés par l’esprit qui enseigne la connaissance des luths, ses lèvres étaient l’expression du dieu des paroles évocatrices et harmonieuses.

Mais de même qu’un diamant, quand il est brut, est aisément confondu avec un caillou brillant par ceux qui n’ont pas le sens des matières rares, ainsi une jeune merveille de beauté est prise pour une créature vulgaire par les créatures vulgaires au milieu de qui elle vit.

La troupe ambulante de Yan-You fut réveillée ce matin-là par les cris de désespoir de la belle Miao-Chen.

Comme d’ordinaire, en s’éveillant, elle avait étendu sa main droite pour caresser le visage du boiteux Nieou, le bouffon de la troupe, qui dormait auprès d’elle et auquel elle accordait les simulacres de son amour enfantin. Le bouffon Nieou était vieux et laid et la faisait rire. Chaque matin elle l’éveillait en lui tirant le nez. Mais le nez qu’elle tira, ce matin-là, était étrangement glacé. Nieou était mort, durant la nuit, mort sans bouger, mort sans manifester sa tristesse de quitter la vie, sans doute pour ne pas troubler le sommeil de sa jeune compagne.

Toute la troupe sortit des tentes qu’on avait tendues le long de la rivière, et accourut aux cris de Miao-Chen.

Des lamentations s’élevèrent vers le ciel matinal. De désespoir, Miao-Chen déchira sa robe et son mince corps apparut comme une fleur tremblante où la rosée fit briller des perles délicates.

Selon les usages antiques, Yan-You, le maître du mort, qui représentait son père, se tourna vers le soleil levant et appela Nieou par son nom à plusieurs reprises pour exhorter son esprit déjà errant à rentrer dans sa forme corporelle.

Acteurs et musiciens répétèrent ensemble : Nieou ! pour donner plus de puissance à l’appel.

Et un cri jaillit de toutes les poitrines.

Du côté du soleil levant, par le pont qui donnait sur le royaume de Lou, s’avançait un personnage boiteux qui avait à peu près la laideur de visage et l’allure déhanchée du bouffon mort.

C’était Mong-Pi, qui quittait le royaume dont il était chassé.

Durant quelques instants, dans la demi-lumière du matin, tous crurent que Nieou ressuscité et rajeuni par le mystère de la mort s’avançait vers eux. Les cris de douleur furent remplacés par une clameur de joie. Miao-Chen resta d’abord immobile, les bras ouverts, écarquillant les yeux. Puis, légère et nue, elle s’élança, gravit la pente du pont au sommet duquel Mong-Pi venait d’arriver et elle le serra tendrement contre elle.

Ainsi d’heureux accueils sont réservés parfois aux voyageurs quand une certaine folie les conduit.

On s’expliqua. Il demeura de cet événement que Mong-Pi pourrait apprendre les rôles de Nieou et les jouer dans peu de temps. Yan-You l’engagea sur-le-champ dans la troupe comme acteur libre. Mais son arrivée conserva un certain caractère surnaturel qui devait suffire à lui valoir l’amour de Miao-Chen.

La tombe de Nieou fut creusée sur-le-champ. Les lamentations avaient cessé. Elles reprirent soudain, car il était écrit que cette matinée devait être fertile en événements pour les comédiens.

Des cavaliers apparurent au loin sur la route de Tsi. Ils entouraient un char à quatre chevaux et Yan-You reconnut aux étendards d’azur brodés d’or qui flottaient à droite et à gauche du char que c’était le ministre Yen-Ying lui-même, en train d’inspecter les frontières. Qu’allait-il dire en voyant la troupe à laquelle il avait donné l’ordre de quitter le territoire de Tsi ? D’autre part, le Taï-Fou de Lou se tenait de l’autre côté du pont, au milieu de ses soldats, impitoyable comme la consigne qu’il exécutait.

Tous les fronts touchaient la poussière. Le char du ministre Yen-Ying était arrêté. Les piques des cavaliers étaient droites et il n’y avait dans l’air que le froissement des bannières qui claquaient. Dans cette attente la belle Miao-Chen osa soulever sa tête curieuse et puérile.

Un cri retentit.

Le ministre sauta de son char et vint regarder de tout près la jeune danseuse.

— Elle a les yeux violets, cria-t-il. Les yeux violets de la reine Wen-Kiang !

Et comme vingt têtes stupéfaites se tournaient du côté du ministre, celui-ci aperçut Mong-Pi et éclata de rire.

— Et voilà la tête d’âne qu’il me faut !

Il fit signe à Yan-You de se relever.

— Tu es désormais le chef des divertissements du roi de Tsi. Tu vas me suivre à Tsi-Nan-Fou avec tes comédiens, mais il te faudra leur apprendre une pièce dont je te fournirai le thème et dont voilà les deux héros.

Il désignait du doigt Mong-Pi et la belle Miao-Chen dont les yeux réverbéraient le soleil levant et étaient pareils à deux violettes célestes.


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