Confucius fit célébrer les funérailles de son épouse Ki-Kéou selon le rituel le plus ancien et le plus compliqué. Il s’installa à Tséou. Mais les mauvais jours étaient venus. Il perdit successivement ses disciples Tseu-Lou et Yan-Youan qu’il chérissait infiniment et il en éprouva une grande douleur. Il perdit sa confiance dans la durée de sa doctrine et il en souffrit plus encore. Il venait de terminer sa compilation des livres canoniques et sa rédaction du Printemps et de l’Automne, mais avec la fin de son travail il voyait mourir sa foi dans son éternité.
Il avait trouvé en arrivant la maison de Tséou dans un désordre si grand qu’il n’arrivait pas à en triompher. Le jardin surtout l’attristait par le caractère sauvage qu’il avait pris, faute de soins. Des camphriers, qui y croissaient autrefois en petit nombre, s’étaient multipliés avec une extraordinaire exubérance ; ils faisaient pleuvoir sur lui leurs fleurs blanchâtres et, comme leur bois a la propriété de dégager, la nuit, des étincelles, Confucius voyait, quand il se promenait, des lueurs singulières qu’il trouvait choquantes. Et il y avait aussi des caoutchoucs aux feuillages trop épais dont la tige faisait couler un lait trop abondant, des bambous qui fendaient les allées comme des lances et un sycomore qui s’était développé d’une façon si inattendue qu’il y avait une sorte d’insolence dans l’énormité de son tronc.
« Ainsi donc, pensait Confucius, la nature se présente sous l’aspect du désordre, le désordre est sa substance intime et triomphe dès qu’on cesse de lutter pour le limiter. Mon œuvre sera peut-être comme ce jardin. J’ai laborieusement retrouvé, classé, reconstitué les quatre livres sacrés de l’Empire de Chine. Dans la végétation de la poésie des anciens j’ai coupé la mauvaise herbe de l’enthousiasme, arraché l’ortie de la rêverie métaphysique. J’ai sarclé le champ poétique et moral des vieux maîtres du temps de Yao et de Chun. Mais quand je serai mort, les folles exagérations, les lyrismes parasites vont sans doute croître de toutes parts et l’on ne reconnaîtra plus les allées droites qui mènent au bien. »
Confucius eut un nouveau chagrin. Son chien mourut. Il s’était accoutumé à ce compagnon qui, avec les années, était devenu perclus et galeux. Il le pleura et il voulut qu’il soit enterré avec honneur, comme les rites le prescrivent, les pieds tournés du côté de l’Ouest. Il choisit un emplacement abrité dans le jardin et il fit envelopper son corps par Tchang dans une épaisse natte de jonc cousue afin que la terre ne l’effleurât pas.
Le jardin n’était séparé de la route que par une barrière en claire-voie et, pendant que Tchang cousait, auprès de la fosse, le chien galeux dans la natte, Mong-Pi passa et s’arrêta pour regarder.
Ce ne fut qu’un peu plus tard que Confucius reconnut Mong-Pi accoudé sur la barrière. Tchang et Tseu-Kong, qui avaient participé avec surprise au rite funèbre, s’en revenaient déjà vers la maison.
Confucius pensait quelquefois à Mong-Pi comme le berger pense à une brebis égarée quand il y a un orage. Il avait pitié de lui ; il aurait voulu le ramener sur la bonne route, qui était la sienne.
Il s’approcha de lui et il l’exhorta avec toute sa puissance de persuasion. Il ne demandait pas mieux que de faire quelque chose pour lui. Il se chargeait d’obtenir un poste honorable et convenable si Mong-Pi promettait de s’amender. Il s’efforcerait d’oublier dans quelle compagnie il l’avait rencontré dans les montagnes de Lou. Il ne penserait pas aux actions horribles qu’il avait pu accomplir. Il n’est jamais trop tard pour se bien conduire. Du fond du cœur il lui pardonnait.
Mais Mong-Pi était visiblement distrait. Il suivait sa propre pensée. Il sembla se réveiller au mot : Pardon. Ses yeux se mouillèrent :
— Oh ! oui, dit-il, je te pardonne parce que tu as aimé ton chien et que tu l’as fait enterrer comme un homme.