Le père de Ki-Kéou appela un jour sa fille auprès de lui et il lui parla avec solennité.
— Le temps est venu où tu dois cesser d’être pareille à l’oiseau chanteur Tong-Hou-Fang et où tu dois te marier. Sans doute as-tu entendu parler de Confucius, ce jeune homme de Tséou qui a déjà acquis une grande réputation par sa vertu et sa connaissance de l’histoire et des livres canoniques. Certes, il est sans fortune, mais il appartient à une famille noble et ancienne et on prétend même, sans que cela soit vérifié, qu’il y a eu un empereur parmi ses aïeux. Il vient d’obtenir du roi de Lou l’emploi de contrôleur des greniers publics, ce qui n’est pas un poste très élevé, mais ce qui indique qu’il a la connaissance des dépenses et des recettes, de la production de la terre et de son rendement en argent, connaissance qui a toujours manqué à ton père puisqu’il est ruiné et qu’il a fait de sa fille un être pareil à un oiseau. Confucius est venu te demander en mariage et j’ai répondu que tu accepterais vraisemblablement. Il a déjà envoyé le billet des huit caractères désignant l’année, le mois, le jour et l’heure de sa naissance et je vais lui renvoyer le billet des huit caractères désignant l’année, le mois, le jour et l’heure de ta naissance pour qu’ils soient confrontés par le devin suivant l’usage. Car Confucius tient essentiellement au respect des usages. Il recommande l’obéissance ponctuelle aux trois cents prescriptions du cérémonial et aux trois mille règles du décorum. J’ai toujours trouvé personnellement que ces règles étaient excessives et trop nombreuses, mais c’est lui qui doit avoir raison puisqu’il est contrôleur des greniers publics et que nous vivons pauvrement dans cette maison solitaire. D’ailleurs tu finiras par t’accoutumer à ces règles avec le temps. As-tu une objection à faire à cette proposition d’union convenable ?
Ki-Kéou demeura longtemps silencieuse.
— Pourrai-je jouer du luth avant l’aurore ? dit-elle enfin.
— Sans doute, répondit son père en haussant les épaules.
Et le mariage fut décidé.
On apporta à Ki-Kéou des nénufars et des tournesols, des pastèques et des grenades qui sont les fleurs et les fruits qu’il est convenable à un fiancé d’offrir à sa fiancée. Et elle courut de droite et de gauche avec ses ailes de jeune fille ; elle lissa son plumage ; elle forma mille projets puérils et les jours passèrent et l’on arriva à la septième lune de l’année du Lièvre pendant laquelle le mariage devait être célébré.
Ki-Kéou apprit de la bouche de son fiancé le nombre des livres canoniques et les principales vérités qu’ils contiennent. Dans le Chou-King il y a cinquante chapitres relatifs aux époques de Yao, de Chun et de Yu. Dans le Chi-King il y a des hymnes par centaines, il y a des odes par milliers. Dans le Y-King il y a tous les modes de divination employés par les thaumaturges anciens. Dans le Li-Ki sont les précieux rites, les inestimables règles de cérémonie. Mais à ces règles il fallait en ajouter d’autres ; il fallait multiplier les rites, codifier et recodifier les cérémonies. Il fallait faire une compilation de tous les livres, couper soigneusement ce qui n’était pas conforme à la convenance et à l’équité, ajouter les traditions aux traditions, bâtir un monument de préceptes, édifier un code fabuleux de toutes les prescriptions et de toutes les lois, dresser une gigantesque montagne de textes historiques et moraux.
Ki-Kéou fut bien effrayée d’apprendre que cette tâche appartenait à Confucius. Elle souriait et approuvait tout ce que disait son fiancé et elle était remplie d’admiration. Mais après, elle avait bien mal à la tête. Il lui semblait que les Livres sacrés étaient placés sur sa poitrine et l’étouffaient et, quand elle jouait du luth, ses doigts étaient moins légers et sa musique était moins belle comme si un génie caché qui aurait été son compagnon se fût envolé de son atmosphère.
Quel est donc ce bruit dans la rue ? demanda Confucius, au milieu du repas de mariage.
Et Tchang, le gardien de la maison, s’avança en riant et dit :
— C’est le boiteux Mong-Pi qui est tellement heureux de votre mariage qu’il fait mille plaisanteries étonnantes dont se réjouissent les enfants.
— Fais-le entrer dans la cour, répondit Confucius, et donne-lui à manger et à boire.
On parlait tellement de bonheur autour de Ki-Kéou que celle-ci s’accusait de ne pas en éprouver davantage. Et elle s’accusait aussi d’une sorte d’appréhension, d’un désir de s’en aller loin analogue à ce que doivent éprouver les oiseaux quand ils se sentent pris dans la glu.
Et elle se reprocha d’éprouver encore cela lorsque, seul avec elle, sous la glycine du jardin, Confucius lui dit avec une tendre solennité :
— Il y a trois bonheurs que procure le mariage et que nous allons connaître à loisir. La douceur de l’amour mutuel — et il lui serra tendrement la main, — la noblesse des vertus familiales — et il leva un doigt vers le ciel, — la beauté du devoir conjugal — et il baissa modestement les yeux.
Que de nobles qualités reflétait son visage : Bonté naturelle, amour des parents, respect de la famille, désir de perpétuer sa race, désir d’enseigner le bien aux hommes. Ki-Kéou sentait tout cela et elle pensait que son cœur devait être foncièrement, irrémédiablement mauvais pour éprouver cette envie de fuir. Ah ! la solitude avant l’aurore, dans le vieux jardin plein de mauvaises herbes, où les gouttes de rosée recouvraient d’étoiles les arbres ! Plus jamais elle ne retrouverait cela ! Une vie inéluctablement vertueuse l’attendait. Mais la première heure nocturne lui en paraissait bien difficile à vivre !
Un secours lui vint pourtant.
Elle s’était étendue sur le lit, elle avait entr’ouvert sa robe et placé sur son visage le plus docile sourire possible. Dehors on entendait des cris et des rires et la clarté des lanternes illuminait tristement la pièce.
Alors Confucius s’étant dévêtu, comme il convenait, fit une génuflexion, selon le rite, devant le lit où il allait se rapprocher de son épouse et accomplir l’acte familial essentiel.
Ki-Kéou, les yeux fermés, entendit quelque part résonner un luth qu’elle connaissait, un luth fraternel qui lui apportait une petite aide, presque rien, tout ce que peut faire contre ces dieux vainqueurs appelés ordre social, vertu, famille, la fantaisie peu raisonnable, la rêverie inutile, la camaraderie des poètes qui ne se connaissent pas.