LE PALAIS DES ESPRITS DE LA TERRE

Quand Lao-Tseu pénétra dans le palais des Esprits de la Terre, le soleil commençait à se lever. Il dorait la cime des cyprès, le cercle des buis, l’eau du fleuve et, sur l’autre rive, le palais des Délicieuses Pensées, au milieu de ses parterres, de ses vasques de jade, de ses passerelles de jaspe, de ses tourelles d’argent ciselé. Plus loin la ville reposait comme un océan de jouets coloriés borné de remparts, avec ses temples plats à cinq façades, ses grands espaces vides pour les cérémonies cultuelles et ses ponts bossus comme des chameaux de pierre.

Lao-Tseu considéra les salles profondes où étaient amoncelées les feuilles de bois poli nouées de cordonnets, il fit jouer les ferrures des coffres qui renfermaient les plus précieuses tablettes, il toucha avec amour des rouleaux d’écorce, il en respira la poussière sacrée. Une odeur de moisissure et de vieillesse s’élevait qui lui parut plus enivrante que l’odeur des plus aromatiques vallées où le printemps fait bouillonner la sève des végétaux. Tard se réalisait son rêve. Les secrets qu’il avait tant désiré trouver dans les livres, il les avait entrevus dans la buée de ses méditations. A présent, il savait intérieurement ce qu’il allait apprendre. Car les rêves ne se réalisent que quand on n’a plus besoin de leur réalisation.

Il était en présence des signes de la grandeur de l’homme, du verbe transmis, de l’esprit de l’antique Chine. Il ne fut plus maître de lui. Il ouvrit les bras pour saisir matériellement ce qui était spirituel. Il prit des brassées de tablettes. Il les étreignit sur sa poitrine, il les caressa de son visage ridé, de ses mains osseuses. Il se laissa tomber sur les dalles. Il parcourut un livre, puis un autre. Il aurait voulu tout lire à la fois. Il y avait des annales millénaires en caractères anciens et des annales de peuples antérieurs aux Chinois en caractères qu’il ne connaissait pas. Les livres sacrés de Yao et de Chun étaient composés de plaques d’or vierge tellement nombreuses et pesantes qu’il eut de la peine à les soulever. Il parcourut le livre où sont expliqués les rapports qui existent entre notre planète et les autres globes célestes, le livre des cinq règles immuables et des cinq devoirs, le livre de Ta-Nao où sont les principes de l’arithmétique et de la géométrie et le livre que l’impératrice Louï-Tseu, celle qui fut surnommée l’Esprit des mûriers et des vers à soie, écrivit sur l’art de filer et de confectionner des robes. Il parcourut les relations des dix sages qui avaient accompagné l’empereur Mou-Wang dans son voyage au mont Kouen-Lun que les Indiens nomment Mérou, ce qui le confirma dans son hypothèse que toute science vient de l’Occident. Il toucha une plaque de jade où l’empereur Fo-Hi avait tracé de sa main les huit premiers diagrammes et des lamelles d’ivoire où étaient les dessins des danses nommées Ta-Vou instituées par le quinzième empereur pour perpétuer la beauté de la forme humaine. Et il y avait aussi des éphémérides de villes, des énumérations de phénomènes météorologiques, des reproductions de lunes et de comètes, des cartes d’îles de la mer Orientale, des listes de génies et d’esprits et certains livres étaient faits avec des métaux mystérieux, si minces qu’ils étaient translucides et que les caractères avaient l’air d’y vivre comme des armées d’insectes intelligents.

Sur les traits de Lao-Tseu qu’avaient durcis les privations et la solitude descendit cette douceur que seule apporte le sentiment de la reconnaissance.

Il se releva, il atteignit le seuil du palais de pierre et, regardant par delà la ville les collines circulaires où s’étageaient les mûriers bleuâtres et les pêchers couverts de fleurs roses, il dit :

— Je remercie les premiers nés des anciennes races. Avec patience, ils apportèrent chacun un grain de connaissance au très pauvre grenier spirituel. Ils ont constitué un grand trésor. Je le touche, je le vois, je le possède. Mais la pierre précieuse, ineffable, celui-là seul peut la contempler qui regarde intérieurement. Avec mes yeux sans paupières je vais la chercher parmi les innombrables caractères des livres. Je la trouverai peut-être. Si je la trouve, je ne pourrai pas la léguer. Chacun doit la chercher et la trouver. Que les hommes reçoivent la bénédiction de l’homme.

Alors il eut la confuse sensation de nombreuses présences autour de lui. Il lui sembla que dans les allées de cyprès il y avait une lente promenade de sages en méditation. Il ne distinguait ni leur visage ni leur forme exacte, mais il était certain d’un passage grave de personnages qui étaient vêtus de robes et se tenaient droits et pensifs comme les cyprès et marchaient, invisibles, les bras croisés. Ces personnages ne faisaient pas de bruit en foulant le sable, on n’entendait pas leur respiration, mais ils laissaient derrière eux un sillage de pensée.

Lao-Tseu demeura longtemps les yeux fixés sur le jardin où les gouttes de rosée luisaient comme des milliers de perles. Puis les bruits de la ville en s’élevant, le soleil en répandant une plus chaude lumière dissipèrent cette illusion.

A la même heure, vêtu d’une robe de soie blanche, l’empereur descendait les parterres de ses jardins et arrivait au bord du fleuve. Il n’avait pas pu dormir, parce qu’il savait qu’à l’aurore deux ibis apprivoisés se battaient en jouant dans les roseaux, et depuis la veille il avait craint de manquer le moment de leurs ébats dont il tirait une joie puérile.

Il aperçut, entre les buis et les cyprès, la silhouette de Lao-Tseu debout sur le seuil du palais des Esprits de la Terre. Lao-Tseu le vit aussi et quelques instants le sage et l’empereur, séparés par le fleuve, se considérèrent à la clarté du soleil levant. L’empereur se détourna vite avec ennui ; mais, contrairement au plus élémentaire cérémonial, Lao-Tseu ne se prosterna pas pour toucher la pierre de son front. Comme il l’avait toujours fait, il continua à se tenir droit, droit comme les Esprits de la Terre, les frères invisibles qui hantaient le vieux palais des Livres.


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