MONG-PI ET LE CHIEN

Confucius voyageait. Il allait de pays en pays, gardant l’espérance de gagner à ses idées l’esprit d’un roi et de moraliser par ce moyen le royaume, puis tout l’empire de la Chine. Mais les rois ne l’écoutaient que distraitement. Il était devenu en vieillissant plus rigoureux sur les principes de sa morale, plus exigeant sur les manifestations d’une vertu obligatoire. Il avait à un haut degré le souci de la justice, mais il ne la concevait que revêtue d’une ceinture d’ennui. Il professait le plus sincère amour de son prochain, mais cet amour avait une cuirasse de chasteté, une armure d’obligations et de règles qui le rendaient presque aussi redoutable que la haine.

Le roi de Soung reçut Confucius avec de grands honneurs. C’était un homme gros qui ne songeait qu’au plaisir de la nourriture. Il était à table et il achevait son repas pendant que Confucius parlait. Le sage en était arrivé aux règles d’abstinence qui rendent l’esprit plus délié. Le roi s’endormit juste à temps pour ne pas entendre une réprimande indirecte qui s’adressait à lui. Confucius s’offensa de ce sommeil et quitta l’État de Soung.

Le roi de Tcheng était grand chasseur. Il reçut Confucius dans son jardin. Il tenait son arc à la main et son cheval était à côté de lui, car il allait partir pour la chasse.

Confucius n’en exposa pas moins dans les moindres détails sa méthode de gouvernement. Le roi regardait avec obstination des oies sauvages qui volaient en cercle au-dessus de lui. Il interrompit Confucius pour lui demander quelle était la signification de cet inhabituel vol circulaire des oies sauvages qui, à cette époque de l’année, auraient dû s’en aller vers le Nord.

Confucius répondit sèchement qu’il s’occupait des mœurs des hommes et non de celles des oies. Le roi de Tcheng sauta sur son cheval et partit. Confucius fut obligé de faire de même.

Les années passèrent. Il eut de nombreux disciples dans les villes qu’il traversa. Il répandit sa doctrine avec une inlassable persévérance. Elle fut comprise aisément par tous les hommes moyens et cultivés qui la recueillirent avec respect. Mais ce ne fut pas assez pour Confucius qui rêvait la première place dans l’empire, non par ambition personnelle, mais pour faire triompher sa conception morale. Il s’aigrit un peu. Il se découragea à la fin. Il accusa la décadence des temps. Il décida de rentrer dans sa patrie.

Dans le massif montagneux qui est au nord du royaume de Lou, son char, traîné par un bœuf, et la petite troupe de ses disciples montés sur des ânes furent arrêtés par une troupe de brigands qui rançonnaient les voyageurs. Mais ces brigands reconnurent Confucius dont la célébrité était immense et dont la pauvreté était légendaire. Ils n’exigèrent rien de lui et de ceux qui l’accompagnaient. Même ils donnèrent aimablement des renseignements au sujet d’un raccourci qui permettait d’éviter une côte au flanc d’une montagne escarpée.

Au moment où les deux groupes allaient se séparer Confucius faillit pousser un cri de surprise. Il venait de reconnaître Mong-Pi dans un des brigands, particulièrement laid et déguenillé. Mong-Pi, chargé d’armes d’une grandeur ridicule, le regardait fixement et il y avait dans son regard un mélange de joie et d’extravagance.

Il éclata de rire et il fit quelques enjambées vers Confucius, les bras tendus et faisant s’entrechoquer les deux larges sabres qui étaient pendus à sa ceinture.

— Je ne laisserai pas passer mon frère sans le serrer dans mes bras, cria-t-il.

Confucius frissonna. Il ignorait la crainte, mais ce qui était scandaleux lui paraissait pire que la mort.

Ses disciples allaient se précipiter. Mais Mong-Pi, arrivé près de Confucius, se baissa, saisit dans ses bras le misérable chien jaune qui était devenu le compagnon fidèle et bien aimé de Confucius, et il embrassa à plusieurs reprises, avec une tendresse fraternelle, son museau souillé, puis il le reposa sur le sol.

Le chien jaune, au lieu de gronder, jappa amicalement et, quand le char de Confucius fut sur le point de disparaître au tournant de la route, il se retourna plusieurs fois vers la silhouette de Mong-Pi qui lui faisait signe, comme s’il avait un regret.

Et, un peu plus tard, Confucius se pencha vers Tseu-Lou, qui était à côté de lui sur le char, et il lui dit en soupirant :

— Je suis triste d’avoir vu Mong-Pi parmi ces brigands. Voilà où conduisent le dérèglement des passions et le désordre de la vie.

Il garda longtemps le silence et il dit encore :

— Je ne sais pourquoi Mong-Pi a appelé ce chien son frère et pourquoi ce chien n’a pas aboyé quand il l’a pris dans ses bras. Il y a, en vérité, une similitude entre ces deux créatures errantes, mais ce qui est tout à fait inexplicable c’est que de tels êtres puissent s’attacher à moi et que j’aie des faiblesses pour eux.


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