CONCLUSION.

L'Amantpleure, maudit tous ses ennemis, et voyant qu'il ne lui reste plus qu'à mourir, lègue àBel-Accueilson coeur, son unique richesse. C'est alors queRaisonrevient. «Eh bien, lui dit-elle, n'es-tu pas d'aimer lassé? N'as-tu de maux encore assez?Amour, dis-moi, comment le trouves-tu? Est-il assez bon maître? Si tu l'avais connu, j'aime à croire que tu ne l'aurais jamais servi même une heure, que tu aurais renié son hommage et n'aurais pas aimé d'amour.—Mais je le connais, répond l'Amant.—Non, ditRaison, et je vais te le faire connaître.» Alors elle lui explique ce que vaut l'amour des sens et tous ses plaisirs, et lui montre tous les avantages de l'amitié. Elle lui explique longuement la différence entre les bons et les mauvais amis, et lui fait un tableau délicieux de l'âge d'or où tous les hommes s'aimaient et goûtaient le bonheur. Il n'y avait alors ni propriétés, ni seigneurs, ni rois, et cependant tout le monde était heureux, car personne ne songeait à rompre l'équilibre qui régnait[p. L]dans la nature. C'est la cupidité, dit-elle, qui a tout gâté sur terre; mais la richesse ne fait pas le bonheur, et la pauvreté même est préférable, car l'homme est l'esclave deFortune, qui se plaît sans cesse à lui ravir ses faveurs. L'inquiétude et mille maux assiégent les avares et en font les plus malheureux des hommes. La pauvreté, au contraire, est la pierre de touche de l'amitié, car l'infortune nous fait voir clairement ceux qui ne nous aimaient que pour nos richesses.

Raisonflagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien que par lui, carFortunene saurait faire qu'on possédât un seul fétu, siNaturene nous l'a donné. «Alors, dit l'Amant, qu'a donc l'homme qui soit réellement à lui?—Sa conscience, répondRaison, et son libre arbitre. Ils sont à lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est àFortune, qui départ ses faveurs sans songer à quelle personne. Or donc, redeviens ton maître, reprends possession de ton coeur, et ne le donne ainsi follement tout entier à un seul. Aime tous les hommes en général; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et jamais n'engage ta liberté, le plus beau présent queNatureait fait à l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour suivre le bon amour que je viens de te dépeindre; et c'est parce que les humains ont abandonné celui-ci, qu'ils se sont livrés à tous les vices que laJusticeest chargée de punir ici-bas.—Mais, dit l'Amant, puisque vous êtes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le meilleur deJusticeoud'Amitié.—C'estAmitié, ditRaison; car si tout le monde s'aimait,Justiceserait inutile. D'autant[p. LI]plus que les juges ne sont pas moins dépravés que les autres, et que la plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confiés pour faire plus de mal encore.»

Elle cite alors l'exemple d'Appiusqui condamneVirginiusà lui livrer sa fille; mais le peuple irrité renverse les décemvirs, ces dépositaires infidèles de la justice et de l'autorité. «Sois mon amant, continueRaison, et tu verras la vanité des richesses et des grandeurs humaines.» Elle lui rapporte, d'après l'histoire, maints exemples fameux de l'instabilité de la fortune. C'est d'abordNéronqui fit périrAgrippinesa mère, etSénèqueson précepteur. Donc le pouvoir ne sert le plus souvent qu'à rendre les hommes plus méchants, les mettant en état de nuire impunément aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans doute aux méchants de s'élever si haut que pour retomber plus bas: témoin ce mêmeNéron, réduit à se tuer de ses propres mains, pour échapper à la colère de son peuple. Témoin encoreCrèsus, roi de Lydie; malgré les conseils de sa fillePhanie, il ne voulut rien rabattre de son faste et de son orgueil: de là sa chute et sa mort. Et plus près de nous,Mainfroi, roi de Sicile, queCharles d'Anjoubattit et tua; et puisConradin, et puisHenri, frère du roi d'Espagne, que le mêmeCharlesmit à mort, et enfinBoniface de Castellane, chef des Marseillais révoltés contre ce même bon roiCharles, qui lui fit trancher la tête.

«Or donc, cher ami, continueRaison, sers-moi loyalement, et laisse là cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.—Non, répond l'Amantirrité, j'ai juré foi et hommage àDieu d'Amours; je ne violerai pas ma promesse. «Puis, à bout d'arguments,[p. LII]il lui cherche querelle sur un mot qui l'a choqué.Raison, paraît-il, dans le feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine chose qu'on ne peut désigner honnêtement sans périphrase.Raisonrépond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son père daigna faire de ses propres mains, et que les dames françaises ont sans doute les oreilles bien plus délicates que le reste du corps, car c'est le seul endroit que cette chose leur blesse.

«Tout ceci est fort bon, répond l'Amant; mais si vous continuez de me tourmenter ainsi, je me verrai forcé de vous laisser causer ici toute seule.»

Raisonalors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'Amantmélancolique. Il retourne aussitôt versAmi. Celui-ci le console du mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis,Bel-Accueilsortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il, vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout queMalebouchene vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments, et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez ravir laRose, et le succès est assuré.

«Flattez aussi laVieille; flattez encoreJalousie; flattez tous les geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers pouvaient s'apitoyer[p. LIII]sur votre douleur, la besogne serait plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant, et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de temps, car laRosesera vite épanouie, et les concurrents ne manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que vous n'en soyez cause, si par exempleJalousievient de les tancer.

«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrerBel-Accueildans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriezHonterougir,Peurblêmir,Dangerfrémir, et tous par feinte se courroucer pour se rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce, mais cueillez laRosede force, et montrez ce qu'un homme vaut, en temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre, criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois geôliers s'en aillent et laissent làBel-Accueilqui tout à vous se donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soinBel-Accueil. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.»

[p. LIV]

L'Amant, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne trouver son ami, qui l'engage à ne pas brusquer les choses, car la violence perdrait tout infailliblement. «Commencez, lui dit-il, par amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper de votre adorée; montrez-vous le moins possible aux abords de sa demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est complètement indifférente, puis que sa réserve et sa sagesse la mettent désormais à l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence à la calomnie. Quant à laVieille, elle ne demande qu'une chose: tirer profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et généreux; ne lui ménagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les petits présents. Bientôt cette chère amante, voyant votre air humble et résigné, se rassurera, se croyant dès lors à l'abri de vos folles entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidèle et si précieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir.

«Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour où vous vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique vous voyez la belle pâlir d'effroi, rougir de honte, trembler d'émotion, prouvez-lui, malgré sa feinte résistance, combien vous l'aimez, et que vous savez être homme en temps et lieu, quand il le faut.

«Mais si vous vous heurtez à une résistance plus vigoureuse que[p. LV]vous ne le supposiez, arrêtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez votre pardon, et attendez patiemment que son émotion, ses craintes et sa pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en vain essayé d'arracher de vive force.

«Pour cela, étudiez bien son caractère, ne la contredites en rien, et faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai; si elle est sérieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez; montrez-vous toujours empressé, prévenez ses moindres désirs, et le moment ne se fera pas attendre où elle ne pourra plus rien vous refuser.»

L'Amant, à ces mots, s'indigne et refuse de s'abaisser jusqu'à l'hypocrisie pour obtenir les faveurs deBel-Accueil. «Alors, lui répondAmi, vous n'avez plus qu'un moyen pour conquérir le château-fort: c'est de suivre ce chemin qui est là sur la droite. Mais ce sentier a nomTrop-Donner, et il est bien dangereux aux pauvres gens. Vous ne l'aurez pas suivi longtemps, que soudain vous verrez les murs chanceler et crouler, et la garnison tout entière se rendre. Mais pour y passer, il faut être riche, et plus d'un qui partit joyeux et brave en revint pauvre et désespéré, moi tout le premier. OrPauvreténe le put jamais franchir; elle reste en arrière; tout le monde la repousse; il n'est pas d'amour pour elle. Mais si vous avez de grands biens amassés, vous cueillerez boutons et roses. Il n'y en aurait pas d'assez closes[p. LVI]si vous pouviez donner autant que vous voudriez promettre. Toutefois, sans jeter l'or à pleines mains, si vous étiez assez riche pour pouvoir offrir de temps en temps quelques beaux petits présents, peut-être avez-vous encore chance de réussir.—Pourtant,Ami, je déteste et méprise la femme qui se vend, et pour moi l'amour perd tout son charme quand on l'achète à beaux deniers comptants. Il n'en était pas ainsi du temps de nos premiers pères.»

Suit un tableau de l'âge d'or, où les hommes vivaient simplement, sans avarice et sans envie. Chacun, sans rapine et sans convoitise, s'accolait et baisait à qui le jeu d'amour plaisait. Il n'y avait alors ni rois pour ravir le bien d'autrui, ni seigneurs pour accaparer la terre; tous étaient égaux ici-bas, heureux et sans inquiétude, de toutes peines affranchis, sauf de mener joyeuse vie et loyale folâtrerie.

Amimontre alors à l'Amantcomment quelques hommes corrompus par la cupidité voulurent posséder à eux seuls ce qui appartenait à tout le monde. Ils se partagèrent la terre; les plus forts prirent les plus grosses parts, et bientôt aussi voulurent posséder à eux seuls les femmes communes à tous. De là la jalousie qui fait le malheur des humains en leur ravissant la liberté. Mais laissons le jaloux parler:

«Oui, dit-il à sa femme, je sais que vous me trompez. Vous êtes trop coquette, et sitôt qu'à mon travail je cours, vous ne songez qu'à vous divertir. Si je vais à Rome ou bien en Frise débiter notre marchandise, vous ne songez en mon absence qu'à[p. LVII]mener joyeuse vie, et quand je suis céans, vous n'avez pas un mot agréable, pas un sourire pour votre époux. Toute cette coquetterie, tous ces beaux atours, qui me coûtent si cher, vous n'en usez que pour plaire à ce Robichonnet que je déteste et que je vois toujours rôder autour de vous. Du reste, que n'ai-je cru Théophraste quand il dit que c'est sottise de prendre femme en mariage? Toutes sont plus vicieuses les unes que les autres. Si vous la prenez pauvre, c'est pour la nourrir; riche, c'est pour subir ses dédains et ses caprices; laide, c'est pis encore, car elle fera des efforts inouïs pour plaire à tout le monde. Non, il n'est pas une femme vertueuse sur terre!LucrèceetPénélopepeuvent tout au plus être considérées comme des exceptions qui confirment la règle, et encore, si les galants avaient bien su s'y prendre, elles auraient cédé comme les autres. Au reste, il n'est plus deLucrèceni dePénélopeici-bas.»

Suit une longue diatribe contre le mariage et la perversité des femmes. Le jaloux, à l'appui de son dire, cite l'opinion deFalérius, Juvénal, Phoroneus, et enfin nous montre par l'épouvantable infortune d'Abeilardcombien celui-ci eut tort de se marier contre la volonté d'Héloïsesa maîtresse.

Il termine en s'écriant que c'est folie de se fier aux femmes, tant elles sont perverses, témoinHerculeetDéjanire, SamsonetDalila; puis, à bout d'arguments, transporté de rage, il pousse cette fameuse exclamation qui, si nous croyons Thévet, faillit coûter cher à maître Clopinel. La scène se termine comme toujours, c'est-à-dire que le jaloux tombe à bras raccourci sur sa malheureuse femme et l'assommerait sans l'intervention de voisins charitables.

[p. LVIII]«Ainsi, conclutAmi, avant d'être marié, ce couple s'aimait d'amour tendre; l'Amant était l'humble serviteur de sa dame et faisait tout ce qu'elle voulait, au point que lorsqu'elle lui disait: «Saute,» il sautait. Mais une fois liés ensemble, la roue a si bien tourné, que l'humble esclave veut être le maître, et voilà la guerre dans le ménage. Il en sera de même tant qu'il y aura des maîtres et des esclaves, des rois et des sujets, car gouverner, c'est diviser. C'est pour cela que les anciens vivaient paisiblement et sans liens. Ils n'eussent pas leur liberté changé pour tout l'or de Frise et d'Arabie. Mais alors nul n'aimait ce métal, et personne n'avait encore abandonné son rivage pour l'aller chercher en de lointains pays.»

C'estJasonqui, le premier, poussé par la cupidité, prit son essor outre mer vers laToison d'or. C'est de ce jour que laFourberieapparut sur la terre, entraînant à sa suite tous les vices qui n'ont «cure de suffisance.»Orgueildédaignant son pareil accourut à grand appareil, traînantConvoitise, Avarice, Envie, et tout le reste des vices. Tous alors firent sortir de l'enferPauvreté, inconnue jusqu'alors. Elle vint avecLarcinson fils, etCoeur-Faillison époux, et tous ces monstres épouvantables, jaloux du bonheur des humains, se répandirent sur la terre, semant partout la discorde et la guerre. Le sol fut divisé; on vit pour la première fois domaines et propriétaires, esclaves et maîtres. Mais quand ceux-ci s'en allaient pour leurs affaires par les chemins, dans les villages restaient les paresseux et les coquins qui pillaient[p. LIX]leurs demeures. Alors il fallut s'entendre pour les garder, et l'on décida de choisir quelqu'un qui pût prendre les malfaiteurs et rendre justice aux plaignants, en un mot à qui chacun dût obéir. On s'assembla pour choisir.

Un grand vilain entre eux ils élurent, le mieux charpenté, le plus grand, le plus fort qu'ils trouvèrent, et le firent prince et seigneur. Lui jura de les défendre eux et leurs biens, pourvu qu'on lui assurât de quoi vivre. On lui accorda ce qu'il demandait. Mais les larrons revinrent en force, et souvent il fut battu. On tint nouvelle assemblée, et tous se cotisèrent pour lui bailler sergents et biens suffisants pour les entretenir. De là les premières tailles, de là le commencement des principautés terriennes. Lors tous d'amasser des trésors, et pour les garder, de construire barricades et tours, murailles crénelées, châteaux et villes fortifiés.

«Tout ceci, ajouteAmi, me serait bien indifférent si l'appât de l'or n'avait corrompu jusqu'à l'amour, et c'est grand deuil et grand dommage de voir femme belle, jeune et amoureuse vendre son corps au premier venu. Aussi, bien difficile est de conserver l'amour d'une femme, être si convoiteux, si léger et si capricieux.» Il lui donne alors d'excellents conseils pour s'attacher longtemps les femmes et conserver leur affection, et termine ainsi: «Il en est de même de votre chèreRose. Quand vous l'aurez, comme je l'espère, faites tout ce que je vous ai dit pour garder telle fleurette, car vous ne trouveriez en quatorze cités sa pareille.»

«Oui, s'écrie alors l'Amant, c'est bien la vérité, et comme cet excellentAmiparle bien au prix deRaison!» Puis il raconte commentDoux-Parleret[p. LX]Doux-Penservinrent aussitôt le trouver pour ne plus le quitter.Doux-Regardpourtant ils ne purent amener avec eux.

C'est-à-dire que de pouvoir parler avec son ami de sa chère maîtresse l'avait consolé, avait chassé de son esprit ses terreurs et ses peines, pour faire place à de douces pensées; mais, hélas! cela ne suffit pas, car il ne peut voir sa bien-aimée.

L'Amantréconforté sent renaître son audace, et il se dirige aussitôt vers le castel par le sentier que lui ditAmi. C'est du reste le plus court. Chemin faisant, il est si fier et si bravé, qu'il ne doute pas de la réussite. Il croit voir déjà les murs crouler et la garnison se rendre. Mais au premier détour il rencontreRichessequi le renvoie impitoyablement. L'Amantdésolé s'en retourne pensif, et bon gré mal gré, se décide à employer le premier moyen qu'Amilui donna, c'est-à-dire d'user de ruse; mais son âme loyale se révolte contre une semblable duplicité, et le voilà plus malheureux que jamais.

L'Amant, consolé par les conseils de son ami, reprend aussitôt courage et se croit déjà sûr du succès. Il cherche donc à revoir sa belle amante; mais dès le début il est arrêté par mille obstacles, et surtout par l'exigence de ses gardiens. Ah! s'il était riche, toutes les difficultés s'aplaniraient, et laRoseserait bientôt en son pouvoir! Il en est donc réduit à dissimuler, à se faire humble et insinuant auprès des[p. LXI]valets de sa belle et de tous ceux qui ont intérêt à le surveiller, de peur qu'il n'aborde laRose. Mais ce rôle lui pèse, sa franchise et sa droiture se révoltent, et il retombe dans ses mornes inquiétudes.

C'est alors queDieu d'Amours, jugeant l'épreuve suffisante, touché de tant de constance et de loyauté, vient à son secours, lui fait réciter ses commandements pour bien s'assurer qu'il ne les a pas oubliés, et convoque aussitôt toute sa baronnie pour assiéger le castel.

Le pauvreAmantcependant s'éveille de sa torpeur. Il repasse en lui-même toutes les souffrances que doit endurer un fin amant qui veut loyalement faire son devoir; il puise de nouvelles forces dans la violence même de sa passion, que les obstacles ne font que grandir. Il fait appel à toutes les ressources de son coeur et de son esprit, et il se décide à tenter un dernier effort pour conquérir sa bien-aimée.

Dieu d'Amoursa convoqué toute sa baronnie. Pas un ne manque à son appel. Ce sont:Franchise, Honneur, Richesse, Noblesse de Coeur, Oyseuse, Largesse, Beauté, Bien-Celer, Courage, Bonté, Pitié, Simplesse, Compagnie, Amabilité, Courtoisie, Déduit, Liesse, Sûreté, Désir, Jeunesse, Gaîté, Patience, Humilité, puis enfinContrainte-AbstinenceetFaux-Semblant.

Que venaient donc faire ces deux derniers en si gente compagnie?[p. LXII]Dieu d'Amourss'en étonne, et s'adressant àFaux-Semblant, lui demande comment il se trouve mêlé à ses soldats.Contrainte-Abstinenceaussitôt s'avance et présente la défense deFaux-Semblant.

Le pauvreAmant, réduit à ses propres forces, repasse en son esprit toutes ses ressources. Quelles sont donc les armes nécessaires à un fin amant pour vaincre un coeur si bien défendu? Il lui faut de la franchise, de l'honneur, de la noblesse de coeur, du temps à disposer, de la richesse, de la générosité, de la beauté, de la discrétion, du courage, de la bonté, de la grâce, de l'esprit, de l'amabilité, de la gaîté, du sang-froid, de la patience, de l'humilité, savoir inspirer la pitié, les désirs, la joie et l'abandon, et savoir employer la ruse. Il hésite cependant et repousse ce dernier moyens; mais il finit par s'avouer qu'en effet des traits pâles et amaigris par les veilles et les souffrances sont d'un puissant secours pour vaincre le coeur le plus rebelle.

Dieu d'Amoursdit à son ost qu'il veut assaillir le castel pour se venger de l'injure qu'on lui fait en emprisonnantBel-Accueil. «Car, dit-il, depuis que sont mortsOvide, Tibulle, CatulleetGaïlus, je n'ai jamais rencontré pareil serviteur. Si l'Amantn'est pas mis en possession de laRose, il en mourra; et ce serait grand dommage de perdre un ami qui m'a[p. LXIII]si loyalement servi. Veuillez donc, dit-il, vous concerter ensemble afin d'organiser l'attaque.»

Les barons tiennent conseil et rapportent leur décision àDieu d'Amours. «D'abord, disent-ils,Richessenous a refusé son concours, ne voulant prendre fait et cause pour un amant qui n'est rien moins qu'opulent. Nous nous sommes donc accordés sans elle, et voici notre décision:Contrainte-AbstinenceetFaux-Semblants'attaqueront àMalebouche. PuisDésiretBien-Celeressaieront de mettreHonteen fuite. ContrePeurmarcherontCourageetSûreté. Quant àDanger, qu'il soit assailli parFranchiseetPitié. Mais faites quérir votre mère, car son concours nous sera précieux.

«Amis, leur répondDieu d'Amours, je vous remercie de prendre avec tant d'ardeur ma défense; maisVénus, ma mère, n'est pas toujours à ma discrétion; car il lui arrive souvent de guerroyer pour son compte et d'attaquer seule et sans moi de redoutables forteresses. Mais celles-là je ne les aime guère. Je vous promets cependant de faire le nécessaire pour l'intéresser à notre sainte cause.

«Sire, disent les barons, commandez, et il sera fait selon votre volonté, soit tort, soit droit. MaisFaux-Semblantsait que vous le haïssez, et il n'ose se présenter à vous. Nous désirons que vous lui pardonniez votre colère et que vous l'acceptiez parmi vos barons.—Soit, ditAmour; ça, qu'il s'avance.»

L'Amanttout d'abord reconnaît que de toutes les qualités nécessaires pour réussir en amour, une seule lui manque, la richesse; si c'est la plus utile, à la[p. LXIV]rigueur elle n'est pas absolument indispensable. Puis, après avoir réfléchi longuement à la manière dont il devra s'y prendre pour commencer l'attaque, il finit par se convaincre que, pour imposer silence aux mauvaises langues, il n'est tel que la prudence et la dissimulation. Pour vaincre la pudeur de sa charmante maîtresse, il devra lui faire comprendre tout le bonheur d'aimer et la persuader avant tout de sa discrétion. Pour dissiper ses folles terreurs, il se montrera à la fois calme et audacieux. Enfin, pour effacer ses doutes et calmer les alarmes de sa conscience, il attendrira son coeur par le spectacle de sa constance, de ses douleurs et de sa franchise. Toutefois, cette idée de prendre le masque de l'hypocrisie le tourmente sans cesse, et il a besoin de se convaincre tout à fait de cette triste nécessité.

Dieu d'Amoursfait subir àFaux-Semblantun long interrogatoire, afin de bien connaître cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi glissé dans son armée; car il suspecte avec raison cette face blême et ce maintien hypocrite. Il sommeFaux-Semblantde se dévoiler tout entier. Celui-ci hésite un instant; mais voyant que toute résistance est inutile, il se décide à jeter le masque et prend bravement son parti. Il fait un long discours que nous pouvons résumer ainsi: «Le meilleur moyen d'être heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir tromper autrui et le voler impunément. C'est pourquoi je prends mille déguisements; mais celui que je préfère,[p. LXV]c'est l'habit de religion, non pas celui des prêtres séculiers, pauvres hères qui vivent maigrement dans leurs campagnes, pas même celui des prélats. Non, je suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe, ni patrie; je relève directement du pape, et l'absolution que je donne prime jusqu'à celle de vos prélats, si puissants qu'ils soient. Grâce à la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'étiquette, et qui, nous voyant affublés du manteau de la religion, en concluent que nous sommes tous de petits saints, plutôt que de nous juger sur nos actions, nous prêchons la pauvreté, et nous nageons dans l'abondance; nous prêchons l'humilité, et nous nous bâtissons des palais splendides; nous prêchons l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins précieux et de morceaux délicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut impunément commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans confession; nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Car de la religion, nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas à la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois. Nous descendons encore jusqu'à confesser les bourgeoises, pourvu qu'elles soient jolies, et nulle «ou sans chemise, ou moult parée, ne saurait sortir de nos mains égarée.» Nous éprouvons un bonheur inouï à voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs, débauchés, prélats[p. LXVI]libertins, prêtres qui vivez avec vos maîtresses, juges iniques et prévaricateurs, vauriens de tous vices souillés, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu'à nous gorger d'or et de victuailles, et nous vous protégerons si bien que nul n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous ferons brûler tout vifs. Et si vos prélats osent trouver à redire que nous empiétions sur leurs privilèges au point de prendre les brebis grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lèvent la tête, et nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses, qu'ils en perdront mitres et crosses!

«Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, précieux pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte d'accepter mes services; je mènerai à bonne fin votre entreprise.»

Dieu d'Amoursaccepte alors le concours deFaux-Semblantet lui donne le commandement de l'avant-garde.

Toute réflexion faite, l'Amantse dit que de tels moyens sont sans doute bien répugnants, mais que la triste position où il se trouve par la méchanceté de ses ennemis justifie tout, et il se décide à débuter par la dissimulation vis-à-vis des jaloux et de laVieille, qu'il ne saurait attaquer de vive force, n'étant ni assez puissant, ni assez riche.

[p. LXVII]

AlorsFaux-SemblantetContrainte-Abstinencese concertent quelques instants, et on les voit bientôt apparaître,Faux-Semblanten pèlerin, sa compagne en béguine. Ils se dirigent aussitôt vers le castel et rencontrentMalebouche, sur sa porte assis, qui inspecte tous les passants. Ils le saluent moult humblement; il leur rend aussitôt leur salut, et comme leur figure ne lui semble pas inconnue, les invite à s'asseoir auprès de lui, et leur demande à quel heureux hasard il doit leur rencontre.Contrainte-Abstinencerépond la première: «Nous sommes pèlerins. En ce pays, Dieu nous envoie vers ce peuple égaré pour lui prêcher l'exemple et les pécheurs repêcher. Au nom de Dieu nous vous demandons l'hospitalité, et c'est par vous que nous allons commencer notre auguste mission. Apprêtez-vous donc à écouter la parole de Dieu.»Maleboucherépond que sa maison est à leur disposition et qu'il est tout ouïe.Contrainte-Abstinencereprend: «Ici-bas la vertu souveraine, c'est de mettre un frein à sa langue, Or, plus que nul, vous êtes entaché du péché de médisance, et il faut vous en corriger. Un gent varlet ici demeure; vous en avez dit pis que pendre, et ce jour il est enfermé à cause de vous. Pourtant, que vous a-t-il fait? Rien. Quant à l'Amant, il s'inquiète, par Dieu, bien de laRose! Personne moins que lui ne vient rôder de ce côté; vraiment, il a bien autre chose à penser. Or, par votre médisance, vous êtes cause d'un grand péché, et si vous ne vous en repentez sur l'heure, vous irez bien sûr au puits d'enfer.»

Sur ce,Malebouchede s'écrier que s'il y a des[p. LXVIII]menteurs céans, ce sont eux. Il n'a fait que répéter ce que maintes gens ont vu et rapporté, et jusqu'à preuve du contraire, il se croit autorisé à le crier par dessus les toits.

LorsFaux-Semblantprend la parole:

«Il ne faut pas croire ainsi tout ce qui se dit par la ville, car ce n'est parole d'Évangile. Voyons, qu'avez-vous à reprocher au varlet? D'ordinaire les amants vont volontiers où gîtent leurs amours. Or, il ne rôde guère par ici, et si par hasard il vous rencontre, il vous fait bon visage et ne vous obsède pas comme tant d'autres. Et vous, qui du varlet avez tant médit, s'il aimaitBel-Accueil, vous aimerait-il comme il fait, vous son geôlier? Donc, en le méprisant, la mort d'enfer vous avez méritée!»

Malebouche, convaincu, ne trouve mot à répondre et finit par dire: «Je le reconnais. Or que faut-il faire?—Confessez-vous céans, ditFaux-Semblant; faites preuve de repentance, et je vous donnerai l'absolution.» LorsMaleboucheà deux genoux fait sa confession.Faux-Semblant, le voyant dans une posture favorable, lui serre la gorge et lui coupe la langue d'un coup de rasoir. Puis, aidé de son compagnon, il prend ses clefs et le jette dans le fossé. Sitôt fait, ils ouvrent la porte, et, trouvant les soldatsnormandsivres-morts, les étranglent et entrent dans le castel.

L'Amant, par sa prudence et sa circonspection, fait si bien qu'il ne donne aucune prise à la médisance, finit par éteindre tous les soupçons, et dès lors trouve les chemins ouverts pour revoir sa bien-aimée.

[p. LXIX]

LargesseetCourtoisie, sur les pas deFaux-Semblantet deContrainte-Abstinence, entrent dans le fort. Ils rencontrent laVieillequi, toute tremblante, se rend prisonnière, demandant qu'il ne lui soit fait aucun mal. Tous quatre lui répondent qu'ils ne sont point ses ennemis et qu'ils sont, au contraire, prêts à la servir si elle veut les aider. Puis ils lui offrent une agrafe et quelques anneaux, lui promettant de plus beaux présents par la suite. Enfin ils lui remettent un gent chapelet de fraîches fleurs, la priant, de la part de l'Amant, de le porter àBel-Accueil, avec l'assurance de son respect et de son amour. LaVieille, heureuse de se tirer à son avantage d'un si mauvais pas, hésite cependant à se charger d'une telle mission, dans la crainte deMalebouche. Mais ils la rassurent en lui apprenant la mort de ce vilain. LaVieillealors accepte de grand coeur et dit: «Que l'Amantse tienne prêt à venir aussitôt que je le manderai;» puis, leur disant adieu, elle se rend auprès deBel-Accueil; «Beau fils, lui dit-elle, pourquoi êtes-vous si triste? Contez-moi vos peines, et peut-être pourrai-je les soulager.»Bel-Accueil, qui n'a aucune confiance dans laVieille, lui répond très-finement: «Je ne suis triste que de votre absence, car je vous aime d'amour tendre; mais pourquoi tant vous faire attendre?

«Pourquoi, répond laVieille, vous allez le savoir, et grand plaisir vous en aurez.» Alors elle lui présente le chapelet que lui envoie l'Amant, qui toujours l'aime et mourra bien sûr s'il ne peut le revoir.Bel-Accueilrefuse le présent. «Non, dit-il, je crains[p. LXX]qu'on ne me blâme.» Cependant il ne quitte pas des yeux le chapelet, frémit, tremble, tressaille, rougit, pâlit, perd contenance. LaVieillele lui met dans la main; il la retire et lutte encore, mais voudrait déjà le tenir. «Il est beau pourtant; mais siJalousiele savait?—Prenez-le, vous n'encourrez aucun blâme.—Mais s'il faut dire qui me l'a donné? —Réponses, riposte laVieille, vous aurez plus de vingt; au surplus, si vous êtes embarrassé, dites que c'est moi. Je ne suis pas suspecte àJalousie, et je me charge de vous justifier.» LorsBel-Accueilsaisit le chapelet, le pose sur ses blonds cheveux, et prenant son miroir, admire comme il est gent ainsi.

LaVieillealors profite de ce qu'ils sont seuls en tête-à-tête, et lui donne ses conseils. L'analyse en serait trop longue ici. Le lecteur pourra les étudier à la source même, et voir avec quel art et quelle vérité l'auteur a su peindre la duègne corrompue comme toutes ses pareilles, et ne cherchant qu'à faire choir au même degré d'abjection qu'elle l'enfant chaste et pur dont la garde lui est confiée.

Mais le pauvreAmantne peut revoir sa mie dans l'intimité, car laVieilleest là. A force de présents et surtout de promesses, il l'engage à lui ménager une entrevue avec sa chère amante, et lui remet un chapelet de fraîches fleurs pour elle. LaVieillel'assure de son concours et lui dit de se tenir prêt au premier signal. Celui-ci se retire alors discrètement, et laVieillecourt aussitôt trouver le très-doux enfant qui, après une longue hésitation, accepte le présent et consent à écouter son cerbère.

[p. LXXI]

LaVieillerevient vers l'Amantet lui annonce queBel-Accueilest prêt à le recevoir, lui enseigne comment il pourra passer par la porte de derrière, et part la première pour aller l'attendre. Il la suit de près, et rencontre chemin faisantDieu d'Amourset tout son ost accourus à son secours. C'estFaux-Semblantqui ouvre la marche avecContrainte-Abstinence. L'Amantvole aussitôt à la recherche deBel-Accueil. Doux-Regardvient à lui et lui montre du doigtBel-Accueilqui d'un bond s'élance à sa rencontre. Ils sont tous deux dans une chambre secrète de la tour, et notreAmant, enivré de la réception que lui faitBel-Accueil, tend déjà la main pour cueillir laRose. Mais voici queDanger, caché dans un coin, soudain s'élance et s'écrie: «Fuyez, vassal, car Dieu m'entend, je ne sais ce qui me retient de vous casser la tête.» A ce criHonteetPeuraccourent, et tous trois assaillent l'Amant, le battent et vont l'étrangler, quand il appelle à l'aide. Les sentinelles de l'ost d'Amourjettent l'alarme, et les barons aussitôt de se ruer à son secours. Une bataille s'engage entre les gardiens deBel-Accueilet les assaillants.

LaVieillerevient trouver l'Amant, lui annonce que sa belle est prête à le recevoir, lui enseigne une porte secrète par où il pourra pénétrer chez elle, et se retire la première pour l'attendre. L'Amantla suit de près, et chemin faisant se prépare à sortir enfin victorieux de cette dernière épreuve. Il fait appel à[p. LXXII]tous ses avantages physiques et moraux, et par prudence, pour ne pas effaroucher cette pudique enfant, il se présente l'air humble et les traits languissants. A sa venue, la belle l'accueille d'un long regard plein de tendresse et d'amour, et nos deux amants enivrés s'abandonnent aux plus doux transports. Mais soudain le dernier cri de la conscience arrête la pauvrette au bord du précipice; sa pudeur se réveille; elle sent renaître toutes ses terreurs, et une lutte suprême s'engage dans son coeur entre la passion et le devoir.

Dans ces trois chapitres l'auteur s'excuse d'avoir, dans le cours du roman, écrit quelques paroles un peu trop gaillardes et folles; il ne doute pas que les dames lui pardonnent de les avoir si durement traitées; car, dit-il, jamais il n'eut l'intention d'attaquer les femmes honnêtes. Il termine en engageant le lecteur à bien étudier ce qu'il va lire par la suite, s'il veut apprendre à fond toute la science d'amour.

Franchisela première s'élance contreDanger. Celui-ci la renverse et va l'occire, quandPitiéaccourt et inondeDangerde ses larmes. Il sent son coeur se fondre, tremble, chancelle et va fuir, quandHontearrive, et par ses reproches cherche à relever son ardeur.Dangercrie au secours, etHonted'un seul coup de son glaive étourditPitié. Désirest là, prêt à la soutenir; beau jouvenceau franc et joli, àHonteil[p. LXXIII]pousse en grand'furie. Hélas! il ne résiste pas plus que les autres, et son corps va mesurer la terre. C'est alors qu'apparaîtBien-Celer. Honteà son tour tombe sous les coups de ce nouveau champion, et elle fût morte sans sa compagnePeur. Cette réserve toute fraîche renverse tout devant elle. Elle assomme presqueBien-Celeret culbuteCouraged'un seul coup. Tout l'ost d'Amourva succomber lorsque soudain se dresseSûreté. Elle se précipite surPeur, qui évite le choc et lève son glaive.Sûretépare avec l'écu et demeure un instant ébranlée; son épée lui échappe des mains. Mais se ranimant soudain, pour montrer l'exemple, elle jette ses armes et saisit aux tempes son terrible ennemi. Tous alors, transportés de rage, s'abordent, et une lutte corps à corps, terrible, acharnée, s'engage sur toute la ligne. Elle dura longtemps, mais la victoire restait indécise. Une trêve fut conclue, et les combattants se retirèrent chacun dans leur camp.

Jamais assurément, sa mère présente,Amourn'eût accepté d'armistice. Il mande donciVénusaussitôt.

La belle est d'abord épouvantée par une idée terrible. Si cet homme à qui elle va se livrer tout entière allait la tromper! S'il n'était qu'un de ces vils libertins qui ne voient dans l'amour que la jouissance matérielle, et qui méprisent la femme aussitôt qu'elle s'est donnée! En vain se dit-elle que son amant est loyal et bon, que la franchise est peinte sur sa figure, et qu'il lui donna trop de preuves d'amour pour en pouvoir douter; cette pensée l'obsède. Elle n'est pas sans savoir non plus que les[p. LXXIV]suites de l'amour engendrent parfois des regrets cuisants, et sa sombre froideur brise le coeur du pauvre amant. Il la contemple d'un air abattu, et des larmes inondent son visage. A cette vue la belle s'attendrit et lui tend la main. Il veut l'enlacer et la presser sur son sein. Soudain elle sent la pudeur se réveiller, et rouge de honte, se dégage de l'amoureuse étreinte, mais sans pouvoir détacher ses yeux du beau jouvencel où tant de grâces brillent à la fois. Son coeur pourtant triomphe encore de la tentation. Mais son amant est là qui proteste de sa discrétion; l'ombre et le mystère voileront leurs amours, et les doux accents de cette voix tant aimée couvrent les derniers cris de sa pudeur alarmée. Elle est bien près de se rendre, quand tout à coup elle songe au grand acte qui va s'accomplir. Au moment d'offrir ce sacrifice suprême, d'abandonner ce trésor qui sera perdu pour jamais, cette fleur unique qui ne se peut cueillir qu'une fois, sa virginité, elle sent son coeur se serrer sous le poids du remords. Une tristesse profonde l'envahit tout entière, et tremblante elle hésite. Elle a peur! De quoi? De l'inconnu, de cette vie nouvelle qui va s'ouvrir, et au moment de recevoir le baptême de l'amour, elle demande grâce. L'Amant, qui la voit chancelante, épuisée, reprend courage, cherche à la rassurer, lui rappelle tous leurs rêves de bonheur, veut lui prouver que l'amour est l'oeuvre la plus belle, la plus sainte et la plus sacrée; rien ne peut dissiper ses alarmes, et elle supplie son bien-aimé de la laisser un instant se recueillir encore. Tous deux alors, silencieux et graves, assis côte à côte et la main dans la main, attendent anxieux le moment fatal qui va décider de leur sort.

[p. LXXV]

Les messagers d'Amourvont trouverVénusen l'île deCythère, et lui content tout l'embarras où se trouve son fils par la faute deJalousie. A cette nouvelleVénusmonte sur son char traîné par huit colombeaux et arrive à l'ost de son fils. Le combat avait recommencé; mais la garnison de la tour se défendait vaillamment;Vénusarrive enfin. Son fils vole à sa rencontre et, désespéré d'une telle résistance, implore son aide.Vénusoyant ces plaintes, en grand'colère entre, et jure que jamais plus elle ne laisseraChastetévivre en sûreté au coeur des hommes ni des femmes.Amourjure que tous les humains désormais viendront par ses sentiers, et que nul ne sera sage nommé, à moins qu'il n'aime ou soit aimé. Tous lesbarons, à l'exemple de leur chef, prononcent le même serment.

CependantNatureforgeait une à une les pièces qui doivent continuer les espèces. Désolée de la perversité des hommes qui méprisent et avilissent l'amour au point d'en faire un crime et d'emprisonnerBel-Accueilparce qu'il veut s'unir à l'Amant, elle songe, dans un moment de découragement, à laisser périr la race humaine. Le serment deVénus, d'Amouret desbaronsla rassure. Mais elle a un péché sur la conscience, et elle vient trouver son bon prêtreGéniuspour se confesser à lui. Ce péché, c'est d'avoir été injuste envers tous les êtres qui peuplent[p. LXXVI]la terre, et les avoir asservis à l'homme. «Malheureuse! s'écrie-t-elle, qu'ai-je fait? Comment réparer ma faute? Hélas! j'ai rabaissé mes amis pour exalter mes ennemis; j'ai tout perdu par ma bonté!»

L'auteur, mettantNatureen scène, en profite pour faire l'exposé complet de ses théories philosophiques, et pousse peut-être un peu loin l'étalage de sa vaste érudition. Il compare la nature à l'art, et prouve la supériorité de celle-là, qui transforme incessamment la matière et lui fait revêtir de si belles formes, au point de tirer la vie de la corruption même, témoin le phénix. L'art, au contraire, loin de créer, ne saurait même dépeindre la nature. Tous ceux qui l'ont tenté,Zeuxislui-même, ont échoué misérablement; aussi Jehan de Meung renonce à telle entreprise et revient à son sujet.

Génius, voyantNaturefondre en larmes, la console d'abord et finit par se mettre en colère contre toutes les femmes, qui pleurent pour arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a déjà dit plus haut: «Larmes de femme, comédie!» Le bon prêtreGéniustermine en s'écriant: «Si vous aimez vos corps, vos âmes, beaux seigneurs, gardez-vous des femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dévoiler vos secrets!»

Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, à notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI à LXXXIII n'étaient rien moins que sincères.

[p. LXXVII]

Naturedonc commence sa confession. Elle rappelle àGéniuscomment elle assistait à la création du monde, commentDieula prit pour sa chambrière, et lui confia l'entretien et la conservation de tout l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des planètes qui parcourent la voûte étoilée, sans que rien vienne jamais rompre leur harmonie. Par leur influence, les corps célestes transforment incessamment les éléments, c'est-à-dire la matière, et tôt ou tard il faut que les êtres organisés naissent, vivent et meurent à leur naturelle échéance, s'ils ne préviennent la mort en se détruisant les uns les autres. L'homme seul se détruit lui-même par sa folie et son orgueil. TelEmpédocle, qui se précipita dans le cratère de l'Etna. TelOrigène, qui se mutila, cessant ainsi d'être homme sans mourir.

On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi. Là-dessus le poète discute et détruit de fond en comble le mystère de la prédestination et l'intervention de la Providence dans les actions des hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur les planètes les fautes humaines. Tous les événements s'enchaînent et ne sont que les conséquences naturelles les uns des autres. Tout ce que Jehan de Meung accorde à Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera, mais sans jamais imposer directement sa volonté. Car l'homme a son libre arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut, quand il lui plaît, choisir entre le bien et le mal. Il prévoit les conséquences de ses actions, et partant peut garantir[p. LXXVIII]son âme du péché, aussi bien qu'il pourrait prévenir la famine et le déluge si Dieu lui donnait la science de prévoir l'avenir. Il n'aurait pour cela qu'à faire de grosses provisions dans les années d'abondance, et bâtir un vaisseau pour échapper au déluge, comme firentDeucalionet sa femmePyrrha.

Dieu nous a donné la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions nous conduire nous-mêmes. Heureux mille fois l'homme d'être seul doué de raison; car si tous les animaux étaient raisonnables, dès longtemps ils se seraient débarrassés de ce tyran jaloux et cruel.

«Mais, bonGénius, continueNature, je reviens à ma parole première. Voyez les éléments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui doivent subir les célestes influences. Constamment ils opèrent les mêmes révolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphère; les eaux inondent des contrées entières, ravissent champs et moissons; le vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient réparer les désastres causés par la tempête. Alors apparaît l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. «Naturecompare cet effet d'optique à celui produit par les verres taillés qui décomposent la lumière, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les lunettes à longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assiègent l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les éléments qui embrasent les comètes que nous voyons traverser le ciel. On a longtemps cru qu'elles étaient chargées d'annoncer aux hommes de grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung déclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons des comètes ne[p. LXXIX]pèsent d'un plus grand poids sur pauvres hommes que sur rois. Non, les rois ne méritent pas que les cieux daignent annoncer leur trépas plus que celui d'un autre homme, car leur corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'écrie: «Je suis gentilhomme, et je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs mains vivent,» je lui répondrai non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle un peu plus longtemps; mais de là à croire que les éléments en seront bouleversés, c'est sottise. «Non, les éléments gardent mes commandements, ditNature, et toujours d'une marche régulière leurs évolutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus des plantes qui, toujours soumises à mes lois tant qu'elles vivent, poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai rien non plus à reprocher aux bêtes qui, toutes autant qu'elles peuvent, faonnent selon leurs usages et font honneur à leur lignage. Il n'y a pas jusqu'à mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi reconnaissants. Seul l'homme m'a déclaré la guerre et veut se soustraire à mes lois. Oui, bonGénius, j'ai été trop bonne pour lui; je l'ai comblé de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrégé de toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui le Fils de Dieu s'est incarné pour mourir sur la croix, contre mes règles il manoeuvre et s'est fait le réceptacle de tous les vices! L'homme est orgueilleux, lâche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange[p. LXXX]s'il veut, le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dontAmourse plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins outils.

«Bon prêtre, ditNatureen terminant, allez au camp d'Amour, et dites à tous les barons, saufFaux-SemblantetContrainte-Abstinencetoutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes auDieu d'Amourspour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et qu'il absolve les vaillants qui travaillent à bien aimer toute leur vie.»

LorsNatureécrit son anathème sur un parchemin, le scelle et le remet àGénius. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dépose son aube et son rochet, prend des ailes et s'envole à l'ost d'Amour.

Géniusarrive, et tout le monde pousse des cris de joie, excepté toutefoisFaux-SemblantetContrainte-Abstinence, qui disparaissent sans mot dire. Après les civilités d'usage,Amourfait endosser une belle chape àGénius, lui baille anneau, crosse et mitre, etVénuslui met au poing, pour renforcer l'anathème, un cierge ardent.Génius, sur un grand échafaud monté, commence sa harangue.

Suit l'anathème deNaturecontre les déloyaux, les reniés qui prennent en haine les oeuvres d'où elle[p. LXXXI]tire ses soutiens. PuisGéniusaccorde pardon pleinier (on ne connaissait pas encore les indulgences) à tous ceux qui se peinent de bien aimer. «Travaillez, dit-il, seigneurs barons, travaillez avec ardeur pour remplacer ce que le ciseau d'Atroposdétruit tous les jours, et vous irez dans le paradis fleuri où l'agneau divin conduit ses blanches brebis. Là le jour est éternel et toujours pur, et il dépasse en splendeur même le jour qui inondait la terre, en l'âge d'or, du temps deSaturne, à qui son filsJupiterfit tant d'outrage quand il le mutila. Mais pour conquérir un trône, il n'est crime si odieux qui vous arrête. C'est avec le meurtre, ditGénius, le plus épouvantable crime; car mutiler son semblable, c'est lui ravir toute vertu et le rabaisser au niveau de la femme. Or,à faire grand' diableries sont toutes les femmes trop hardies. Mais surtout, et c'est là le plus noir forfait, c'est lui ravir sa fécondité.

Jupiter, à peine sur le trône, donna soudain aux hommes l'exemple de tous les vices, leur conseilla de se partager la terre, versa le venin aux serpents, et fit au loup ravir sa proie. Il apprit à l'homme à se nourrir de la chair des animaux, à tirer le feu des cailloux, et des arts nouveaux souleva les voiles. Bref, si le désir de régner lui fit commettre le plus hideux attentat, il essaya de le faire oublier en changeant l'état de l'empire de bien en mal, de mal en pire. Il rompit le printemps éternel, divisa l'année en quatre saisons, et l'âge de fer remplaça l'âge d'or. On vit alors se réjouir les dieux infernaux, et tendre leurs rets par toute la terre pour attirer dans leur séjour ténébreux les brebis, qui toutes, hélas! y vont de compagnie.[p. LXXXII]Bien peu arrivent au paradis où le bel agnelet bondissant mène paître son blanc troupeau.»

Suit une longue et splendide description du séjour céleste, demeure des bienheureux, et un fort beau parallèle entre ce parc et le jardin deDéduit, la fontaine deNarcisseet la fontaine de vie; l'auteur nous montre combien la première est obscure et trouble au prix de la seconde. «Or donc, s'écrieGénius, pensez deNaturehonorer, soyez honnêtes, généreux, loyaux et charitables, et vous irez au parc merveilleux boire à la très-belle fontaine, qui tant est douce, et claire, et saine, sur les pas de l'agnelet divin, pendant toute l'éternité.»

Il termine en excitant l'ardeur des barons, et les engage à renouveler l'attaque, puis il disparaît.

Vénusprend le commandement des troupes, et tout le monde se prépare au combat.

VénussommePeuretHontede se rendre. Elles refusent. Alors la déesse courroucée saisit son brandon, et vise une étroite meurtrière entre deux piliers d'ivoire assise. Ces deux piliers soutenaient une figure admirable de formes et blanche comme l'argent. C'était la châsse deNatureoù se trouve le sanctuaire couvert d'un précieux suaire, qui contient le bouton parfumé. Autour de cette statue s'accomplissent miracles autrement extraordinaires que devant la tête deMéduse. Celle-ci détruisait tout et changeait en roches les êtres vivants qui la regardaient. Le sanctuaire de laRose, au contraire, anime tout ce qui l'approche; il animerait la matière elle-même.

L'auteur ne peut mieux la comparer qu'à la statue dePygmalion,[p. LXXXIII]ce statuaire fameux qui sentit son coeur, jusqu'alors insensible, s'embraser en contemplant son oeuvre. Le malheureux, dévoré d'un amour sans espoir, allait mourir, lorsqueVenus, touchée de ses feux, à son tour anima la statue. De leurs amours naquitPaphus, qui lui-même engendraCynyras,père d'Adonis.

Tel le brandon deVénusvole porter l'incendie dans la tour. A cette vue toute la garnison s'enfuit. La tour consumée s'écroule pièce à pièce, sans pourtant endommager le sanctuaire.

L'Amantalors, en pèlerin, muni du bourdon et de l'écharpe, pénètre jusqu'àBel-Accueilsous la conduite deCourtoisie, FranchiseetPitié. «Daignez, disent-elles àBel-Accueil, octroyer à ce loyalAmantlaRosequ'il désire depuis si longtemps.

«Dames, faitBel-Accueil, de bon coeur je la lui abandonne; qu'il me pardonne ses longs ennuis, et qu'il vienne ici la cueillir, à nous deux seuls tout à loisir, car il aime loyalement.»

L'auteur finit en racontant comment, pour arriver jusqu'à laRose, il lui fallut forcer la porte du sanctuaire avec son bourdon et comment, après de longs efforts, il parvint enfin à cueillir le délicieux bouton.

Il était jour; il se réveille.

On peut ainsi résumer ces dix-huit derniers chapitres:

Jusqu'alors le lien qui unissait les deux amants n'avait été qu'une affection du coeur et de l'âme. Du côté de l'amante, ce n'étaient qu'illusions et rêves[p. LXXXIV]enchantés. S'aimer et se le dire, se contempler et se sourire, c'était tout son bonheur.

Dans cet échange mutuel d'impressions naïves, les sens n'avaient aucune part; cette affection n'était encore que de l'amitié. Soudain une étincelle jaillit et vient embraser tout le corps. Les sens s'allument, la nature reprend tous ses droits. L'étincelle, c'estGénius; la flamme, c'estVénus.

Alors la pauvre enfant, vaincue déjà plus d'à moitié par l'éloquence et les charmes de son amant, sent naître en elle une flamme inconnue. Palpitante, enivrée, elle oublie tout, se laisse tomber éperdue entre ses bras, s'abandonne à ses étreintes passionnées, à ses voluptueuses caresses, et... l'heureuxAmantpeut enfin cueillir laRose.

[p. LXXXV]

L'oeuvre de Guillaume de Lorris, cette idylle charmante, gracieux reflet d'une âme tendre, naïve et pure, est, à notre avis, un des plus beaux chefs-d'oeuvre de notre poésie. Quel doux parfum de jeunesse et d'amour! La forme y laisse parfois un peu à désirer; la diction est peut-être un peu monotone, mais l'ensemble en est délicieux! Malgré soi, on s'intéresse au pauvre Amant, on pleure ses souffrances, on maudit ses persécuteurs.

Comme ce Guillaume de Lorris connaissait le coeur humain! Seul celui qui aima dans sa jeunesse peut comprendre les douleurs de cet amant infortuné, ses désespoirs et ses enthousiasmes, ses affaissements et sa ténacité. Quelle naïveté charmante, quelle délicatesse de pinceau, et surtout quelle vérité dans le récit et les dialogues! Quelle richesse dans les descriptions, et comme les caractères y sont savamment étudiés! Cette littérature jeune et fraîche fut pour nous comme une révélation. C'est bien certainement, avecDaphnis et Chloé, les deux plus jolis romans que nous ayons lus. Comme, auprès de ces deux chefs-d'oeuvre de naturel et de simplicité, sont, malgré tout leur fracas, ennuyeux et tristes les romans d'aujourd'hui! Exagérés et faux,[p. LXXXVI]ils tourmentent l'esprit, le torturent et le fatiguent, sans jamais réellement l'intéresser. Quelquefois, quand il nous arrive d'y jeter les yeux, nous nous demandons si ce sont bien réellement des hommes qui sont en scène. A coup sûr, ce ne sont pas des hommes comme nous. Jamais nous n'avons pu nous y reconnaître une seule fois. Personnages de convention, tous les acteurs s'agitent au milieu d'une société bizarre; ils sont en tous points extrêmes, aussi impossibles dans le bien que dans le mal, jamais naturels. Dans ce petit roman, au contraire (je ne parle que du roman de Guillaume), c'est la nature prise sur le fait, et l'on s'y reconnaît à chaque pas. Nous ne saurions préjuger ce qu'eût été l'oeuvre du poète si la mort ne l'eût enlevé si jeune; mais à coup sûr on peut affirmer que si la fin eût été de tous points digne d'un si admirable début, Guillaume de Lorris pourrait, sans exagération, être comparé aux plus gracieux poètes de l'antiquité.

Avant de passer à la partie de Jehan de Meung, nous allons discuter la valeur d'un prétendu dénoûment attribué à Guillaume de Lorris.

M. Méon ayant rencontré par hasard deux manuscrits contenant la partie seule de Guillaume de Lorris, qui se terminaient par quatre-vingts vers formant un dénoûment, se crut en droit d'affirmer que Guillaume de Lorris avait terminé son roman, et que Jehan de Meung avait supprimé ces vers pour continuer ou plutôt recommencer l'ouvrage sur un plan beaucoup plus vaste. Cette opinion est aujourd'hui partagée par la plupart des commentateurs de[p. LXXXVII]cette oeuvre remarquable. Nous avons le regret de ne pouvoir l'accepter, et nous allons, de l'examen même du roman, tirer la preuve irréfutable d'une aussi surprenante erreur.

Du premier coup d'oeil, il est facile de voir que l'oeuvre de Guillaume de Lorris n'est que la mise en scène d'une oeuvre beaucoup plus considérable. C'est à peine si nous pouvons accepter ces trente-deux chapitres pour la moitié du roman. En effet, le dénoûment, dont nous allons donner tout à l'heure l'analyse, est beaucoup trop écourté pour un cadre de cette importance, et ne serait guère en rapport avec l'étendue de l'exposition, car nous ne pouvons appeler autrement l'oeuvre de Guillaume de Lorris.

Le lecteur a pu voir, du reste, avec quel art il sut traiter un si magnifique sujet. Dès le début, rien qu'au soin qu'il apporte à développer la mise en scène, à nous dépeindre les lieux et les acteurs principaux, nous devons admettre, jusqu'à preuve du contraire, que chacun devait jouer un rôle important dans ce drame ingénieux, et ce n'est certes pas uniquement pour donner carrière à sa verve poétique qu'il fait passer sous nos yeux une suite aussi longue de descriptions et de portraits inimitables, qui n'absorbent pas moins de douze chapitres sur trente-deux, 1690 vers sur 4150, c'est-à-dire à peu près la moitié du poème. Quant à la valeur de ce document, le lecteur pourra juger combien il est inférieur, sous tous les rapports, à ce qui le précède. En voici le sommaire ou plutôt la traduction un peu résumée:

L'Amant, voyant tout perdu, exhale sa douleur en plaintes amères. Mais voici soudain venir damePitiépour le consoler. Elle amène dameBeauté, Bel-Accueil, Loyauté, Doux-RegardetSimplesse. Ils[p. LXXXVIII]lui disent: «Jalousies'est endormie, et nous nous sommes échappés à grand' peine, carPeurtremblante, qui toujours allait et venait, écoutant le moindre bruit, nous aperçut, et, redoutant la perfidie deMalebouche, ne savait ce qu'elle devait faire; maisBonne-Amourouvrit de force la porte, quoi quePeurpût dire et faire. SiMalebouchel'eût su, nous ne serions certes pas sortis; maisVénusvola les clefs et nous a mis dehors.»

Laissons maintenant l'Amant raconter comme il fut mis en possession du très-doux bouton:

«Elles sont assises (pourquoi ce féminin?) aussitôt à côté de moi. DameBeautéen tapinois m'a présenté le doux bouton; je l'ai pris de bonne volonté, et j'en ai disposé comme s'il fût mien, sans qu'il fît la moindre opposition. En paix, sur un beau lit d'herbes fraîches, couverts de feuilles de roses et de baisers, en grand soulas, en grand déduit nous passâmes toute la nuit. Elle nous parut trop courte, et quand l'aube se leva, il fallut nous séparer. DameBeautéme réclama le doux bouton que je dus rendre à contre-coeur; mais il n'était plus clos. Alors, avant de partir,Beautéme dit en riant: «Jalousiepeut maintenant guetter, ses murs hausser et renforcer, doubler ses haies d'églantiers; il est payé de ses peines. Beau doux Ami, vous me l'avez dit, tel service, telle récompense.»

Puis, après quatre vers de morale, l'Amant termine ainsi:

«Droit à la tour ils s'en retournent mystérieusement; moi je m'en vais et prends congé. Voilà le songe que j'ai songé.»

Évidemment, comme nous l'avons dit plus haut, ce serait une fin de tous[p. LXXXIX]points indigne d'un début aussi parfait, et de plus elle est écrite avec une négligence déplorable. Outre que ces quatre-vingts vers nous semblent d'un style relativement un peu plus jeune que le reste, il est facile de voir combien les caractères des acteurs y sont mal observés. Comment admettre queBeautéqui, dans tout le roman de Guillaume, n'est qu'un acteur tout à fait secondaire, puisqu'elle ne figure que dans la karole où on ne la voit pas même adresser la parole à l'Amant, soit appelée à dénouer seule une situation si compliquée? Au surplus,Beautén'est et ne peut être qu'un personnage passif: c'est une qualité du corps; elle fait partie de l'objet à conquérir, de même que laRose. Nous aurions mieux compris, dans ce rôle de médiateur, damePitiéouCourtoisie, comme l'a fait Jehan de Meung, par exemple. Quant àDoux-Regard, ce n'est qu'un comparse, le serviteur deDieu d'Amourset non deBel-Accueil, et un personnage jusqu'ici fort mystérieux. Pour ce qui est deLoyauté,c'est la première fois qu'apparaît cet acteur, et comme il vient pour ne rien faire, il est au moins inutile.Bel-Accueil, l'âme du drame, est ici tellement nul, qu'il en est ridicule; et puis, que dire de ce «doux bouton qui ne fait pas la moindre opposition?» Supposerons-nous qu'il y ait ici erreur d'impression et qu'il faille lireelau lieu deil, et dire «sans qu'elle (Beauté) fît la moindre opposition?» Enfin quelle est cetteBonne-Amourqui ouvre la porte du château et qu'on n'a pas encore vue jusqu'ici? Comment expliquer ce personnage? Faut-il supposer qu'il ne fasse qu'un avecVénus, qui paraît quatre vers plus bas?

Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire à l'auteur de ce[p. XC]morceau détestable, c'est d'avoir réduitJalousieau rôle ridicule de mari trompé, et ceci au mépris du poète, qui se plaît à nous peindreBel-Accueilcomme une vierge innocente et pudique. Pour terminer enfin, que signifie cetteBeautéréclamant, avant de partir, le bouton à l'Amant?

Le bouton, nous le répétons, c'est le plus bel ornement de la femme; c'est sa virginité, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a donnée, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois cueilli. Cette pensée est presque ici de l'obscénité. Or, rien ne saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naïf poète de Lorris.

Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre définitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre même de Guillaume des preuves irréfutables qu'il ne l'a jamais terminée et qu'il songeait même à lui donner une bien plus grande étendue.

Ainsi, comment admettre qu'un poète aussi correct, aussi soigneux, qu'un écrivain de sa valeur, enfin, eût laissé subsister des négligences de la force de celles que nous allons relever? Dès le début, en effet, nous lisons que l'Amantva voir peintes sur le mur sept images. Or, le poète en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept. Il en est quelques-unes qu'on peut à peine qualifier [p. XCI] d'ébauches, les trois premières, par exemple,Haine, FélonieetVilenie. La seconde même n'est qu'un titre. Évidemment, ou le peintre avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercalé trois après coup, avec l'intention de les achever en révisant son poème. Il en est de même des flèches d'Amour. Le poète nous dit qu'Amoura deux arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flèches pour chacun d'eux, dont cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'Amantdes belles flèches, et en les énumérant, il en nomme six. C'est encore une négligence que le poète n'eût pas manqué de faire disparaître. Quant aux cinq vilaines flèches, elles étaient sans doute appelées à jouer leur rôle, à moins pourtant de dire queBel-Accueil, n'ayant que des vertus, en rendait l'usage inutile.

Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer du texte même. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: «Je vais maintenant vous conter commentHonteme fit la guerre, comment les murs furent élevés et le château fort, qu'Amourprit par la suite au prix de grands efforts.» Évidemment, le poète se proposait de raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte d'AmourcontreHonte, défenseur du château, c'est-à-dire de la passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve, celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manière dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scène.

[p. XCII]

Après le poète, après le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le coeur exhale avec tant de grâce et de naïveté ses ardents désirs, ses douces jouissances, ses cruelles déceptions et ses cuisantes douleurs, voici venir l'homme blasé, le sceptique, le savant, le philosophe. Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIesiècle. Pour lui laRosen'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le jardin deDéduit, s'étend à l'infini; il embrasse la nature entière, la nature féconde, source d'éternelle vie. Guillaume de Lorris parlait avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas la raison froide et égoïste qui nous fait étouffer les inspirations généreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la véritable raison, qui nous dit que le seul moyen d'être homme, c'est d'être juste, c'est d'être bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour l'Amant, c'est que celui-ci représente la nature dans ce qu'elle a de plus sacré, l'amour, et il s'indigne de ce queJalousie, Danger, HonteetPeur, c'est-à-dire les préjugés, osent entraver ses droits en empêchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne doit être agréable à Dieu comme l'amour et les caresses de deux êtres également jeunes et beaux. Aussi, avec quelle éloquence et quelle vigueur il flagelle tout ce qui viole en général les lois de la nature, et en particulier tout ce qui s'oppose à la reproduction! Il condamne impitoyablement le célibat, les amours[p. XCIII]honteux et tous les vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve pas d'imprécations assez virulentes pour flétrir ceux qui commettent l'attentat dont Abeilard fut victime.

Sortant même du domaine physiologique pour entrer dans le champ de l'économie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les prêtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il critiquera même le mariage, mais uniquement au point de vue des lois naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu nécessaire cette violation du bien le plus précieux pour lui, la liberté, sans laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que Jehan de Meung était un athée. Non. C'est un philosophe naturaliste. Pour lui, Dieu, l'universel créateur de la matière, le père deRaison, après avoir achevé son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans son immuable sérénité, aux évolutions de tous les corps qui gravitent dans l'immensité de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome imperceptible. Tous obéissent aux lois éternelles et inviolables auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique «chambrière,»Nature, est chargée de veiller à l'exécution de ces lois qu'elle-même ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la matière et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend à se soustraire à sa domination est sacrilège, et fait insulte à Dieu lui-même. Mais le pouvoir deNaturen'est pas sans bornes. Il ne s'étend pas jusqu'à cette flamme céleste qu'on nomme l'intelligence; car elle-même le dit: «Je ne fais rien d'éternel; tout ce que je fais est mortel.» Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle règle les impressions des sens.Raison[p. XCIV]plane au-dessus d'elle,Raison, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volonté de son père, et jamais ne doit entraver l'oeuvre deNature. Elle est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, commeGéniusentre l'homme etNature.


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