A PIERRE LOTI

Mon cher Loti,

A cause de la grande admiration que j’ai toujours eue pour votre génie poétique, pour votre belle âme si émouvante, si tendre, si lumineuse et en même temps si sombre et si désespérée, et parce qu’on ne peut vous connaître sans vous aimer, depuis longtemps, à chacun de mes livres, j’étais tenté d’écrire votre nom sur cette page et, chaque fois, mécontent de moi je me suis dit : « Attendons le prochain ». Car l’œuvre qu’on n’a pas encore réalisée est toujours rayonnante, pure, intacte, sans défauts ; elle ne nous désenchante qu’à mesure qu’elle s’édifie. Alors, nous apercevons bien ce que vous avons réussi à exprimer, mais nous apercevons également tout ce que nous rêvions de dire et que nous n’avons pas dit…

Ainsi j’ai retardé quinze ans la joie fière et délicate de satisfaire le vœu de la piété la plus fervente et de la plus douce amitié.

Mais tout arrive et voici enfin ceRoman du Maladeque je vous ai consacré dès sa première ligne, avec la pensée que vous en sentiriez mieux que personne la sincérité, vous l’incomparable peintre des crépuscules et des grandes ombres de la mort.

Ce n’est pas que ce livre échappe à la commune loi. Non. Je suis loin d’y retrouver toutes les choses profondes et belles que j’ai cru entrevoir lorsque le destin me l’a imposé. Ai-je, comme de coutume, manqué de modestie en le concevant ou bien suis-je trop sévère aujourd’hui ? Chez un homme de lettres, les impressions, ce qui l’a saisi, intéressé ou ému, les idées qu’il sent se former secrètement en lui, tour cela veut se préciser, jaillir au dehors. De même que ces plantes enfermées dans une pièce, par un effort patient et admirable, dirigent toutes leurs feuilles vers la lumière de la fenêtre ; de même nos sensations, nos pensées encore obscures en nous, se tournent vers la vie, et il n’est pas besoin que nous les ayons fixées sur le papier pour qu’elles soient écloses et cessent de nous tourmenter ; il suffit que nous leur ayons donné mentalement la forme qui leur convient. Dès qu’elles se sentent achevées elles nous quittent. Et souvent pour y avoir un peu trop réfléchi nous délivrons ces captives que seule l’imprécision détenait dans notre mémoire. Ainsi j’ai éparpillé au vent bien des choses que j’aurais dû noter quotidiennement et qui auraient donné à ce livre un sens plus définitif. Néanmoins tel qu’il se présente aujourd’hui, avec ce qu’il contient et tout ce qui lui manque je ne le crois pas indigne de vous émouvoir.

Quelques-uns, qui n’en connaissaient que le titre, m’ont dit :

—Le Roman du Malade, cela paraît triste, cela ne plaira pas au public.

Évidemment ceux qui cherchent dans la lecture une distraction légère n’iront pas à moi. Mais ceux qui ont l’âme grave, ceux qui goûtent l’automne, le silence, la méditation, la solitude et qui songent quelquefois à la mort, ceux-là, s’il advient que mon livre tombe entre leurs mains, le liront, comme vous, mon cher grand ami, sans hâte, avec le sentiment qu’il mérite. Ils l’aimeront. Ils m’aimeront.

LOUIS DE ROBERT.


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