Dans une galerie ouverte au midi, je suis étendu parmi d’autres malades qui me ressemblent. Il fait une de ces journées de juin où voyagent dans l’azur des nuées lourdes d’orage. Mes yeux se reposent sur le plancher lumineux que l’ombre des balustres traverse obliquement, et, selon que le soleil se cache ou reparaît, c’est toute ma distraction de regarder mourir et renaître cette ombre insaisissable.
Ma mère est auprès de moi. J’ai pour voisins un ingénieur italien et un étudiant portugais. Puis ce sont d’autres Portugais, un professeur russe, une jeune Suédoise, deux Allemands, un lieutenant d’artillerie français, d’autres encore. Chacun d’eux a sur son visage cet air de penseur que donne la maladie.
L’exaltation du départ, l’absurde croyance qu’ailleurs on sera mieux se sont éteintes au premier contact de Davos. Ah ! partir ! La chambre où l’on désespère se désassemble comme un décor ; le prévu, le possible s’effacent. Où est votre détresse ? Les choses se sont déplacées, transformées, éclairées d’une autre façon ; et, d’un cœur encore anxieux et palpitant, on regarde, devant soi, s’ouvrir à l’espoir une dernière avenue.
Triste avenue et si vite close ! A Bâle, au changement de train, comme je me dirigeais essoufflé vers la salle d’attente, la vue d’un pauvre diable que j’avais aperçu la veille, à la gare de l’Est, plus pâle, plus marqué, plus mourant que moi, me serra le cœur. Il quittait un compartiment de troisième classe et portait une grosse valise. Je voyais la saillie de ses os à travers son pardessus. Il chancelait, épuisé, sans que personne eût la pensée de lui venir en aide. Pauvre diable ! Comme j’aurais voulu lui dire : « Laissez cela, mon ami, je vais vous le porter. »
Puis, c’est la chaise que le chef de gare m’interdit de placer hors de la salle d’attente irrespirable pour moi, l’arrivée à Landquart, où se forme le train de Davos ; la force nerveuse qui me soutient encore et qui, tout à l’heure, va s’affaisser, le voile douloureux qui m’enserre le cerveau, la montée à Davos, Davos lui-même, froid, sévère, une longue rue bordée d’hôtels, avec des balcons qui n’ont connu que des malades, la mort partout suspendue : comme tous ces détails ensemble me glacent encore l’âme !
Ici, la nature ne s’accorde pas le moindre loisir. Elle fait sa tâche, comme elle le doit, sans se laisser distraire, avec quelque chose d’exact, de ponctuel et de discipliné. J’ai devant moi, fermant l’horizon, le troupeau géant des sommets de l’Engadine, convulsion pétrifiée, colère morte, sur quoi règne le bleu silence du ciel. Par ces sommets, ma pensée rejoint ce ciel, en qui se perdit, avant moi, le vain soupir de tant de poitrines oppressées, sur qui se fixèrent, de cette même place, tant de regards ardents qui ne virent rien descendre…
Il fait tiède dans cette galerie. On entend le lieutenant français échanger quelques mots avec son voisin allemand, dont il apprend la langue. Par instants éclate une petite toux, vite réprimée. Mes autres compagnons lisent ou se recueillent et n’ont pas l’air de songer à leur maladie. Comme l’officier semble intéressé par son étude de l’allemand ! Comme la jeune Suédoise paraît savourer le roman qu’elle vient de commencer, et le professeur russe, ne dirait-on pas que cette après-midi ensoleillée absorbe toute sa rêverie ? Et pourtant, derrière ces apparences diverses, tous, ils cachent la même préoccupation : A cinq heures, quand ils prendront leur température, sera-t-elle moindre ou plus élevée qu’hier ?
L’ingénieur italien, mon voisin, construisait une ligne de chemin de fer en Turquie. Malade, il crut pouvoir durer un an encore. Il demandait trop à ses forces. Maintenant, il est trop tard ; il n’a plus aucune chance de guérir ; il le sait. Sandos, un Portugais, si prévenant pour ma mère, faisait fortune au Brésil dans le commerce des diamants. Pour ne s’être pas arrêté dès la première atteinte du mal, qui sait s’il s’en relèvera ? A quoi leur ont servi tant d’efforts pour s’enrichir ? Aujourd’hui ils disent :
— Moi, je donnerais cent mille francs à qui me rendrait la santé.
— Moi, tout ce que j’ai. Je travaillerais, j’ai du courage, la vie ne m’effraye pas.
La vie, ce mot qui crie, ce mot aigu, qui s’élance ; la mort, ce mot noir, ce mot inerte qui retombe, il faut les entendre sur ces lèvres pour en comprendre tout le sens. Maintenant, ceux qui parlaient se sont tus, ils songent aux actions peut-être belles qui étaient en eux et qu’ils n’accompliront pas ; ils songent à leur jeunesse, aux jours lointains où, riches de forces, ils croyaient ne devoir jamais mourir, et peut-être aussi aux soirs d’été trop lourds où leur petite sœur sautait à la corde dans le jardin et où, réfugiés dans leur chambre qui projetait sur le gazon un carré de lumière, ils rêvaient à celle qu’on ne connaît pas et qu’on attend, parce qu’elle tient dans ses mains toutes les chances de notre vie, à celle qui n’est pas venue, qui était là pourtant, en quelque endroit, à cette même heure, et, tournée vers eux dans l’ombre douce, les appelait… Ils revoient toutes les chères images qui dorment dans leur cœur, la vieille demeure entourée de glycines, où rentre voûté l’aïeul, auquel on dit chaque jour : « Faites attention, grand-père, il y a une marche. » Ils revoient le chemin familier qu’ils prenaient pour aller au lycée, le visage des maisons qui les ont vu passer, les bancs où ils se sont assis. Sans doute, d’un geste naïf et crédule, voudraient-ils tendre les mains vers ces immobiles témoins, amis de leur enfance, et leur dire : « Retenez-moi ! » Sans doute voudraient-ils crier à tout ce qui les entoure, aux arbres, aux pierres de la route, aux cloches qui sont si joyeuses : « Retenez-moi ! retenez-moi ! » Mais ils ne sont plus des enfants ; ils savent bien que ces choses insensibles ne les entendraient pas, que l’air ne serait pas déchiré par leur voix, que leur cri ne saurait assombrir le soleil ; ils savent bien que tout est vain, que l’heure avance, et ils se disent : « Qui sait ? Je durerai peut-être plus que je ne le crois. »
Il en est qui ont confiance. Le docteur Spengler, pour fortifier leur espoir de guérir, leur cite le cas de cet Australien, M. Watson, et de M. Van Berghem, ce Hollandais, arrivés à Davos dans un état lamentable et qui, aujourd’hui, font de longues excursions sans fatigue et présentent l’aspect d’une santé recouvrée. J’ai interrogé M. Watson :
— Il y a longtemps que vous êtes à Davos ?
— Huit ans passés.
— Et M. Van Berghem ?
— Oh ! pas autant que moi, six ans seulement.
Six ans seulement !
D’ailleurs, parmi tous les malades, réunis dans cette galerie, en est-il deux qui le soient d’une façon identique ? Chacun des maigres soufflets que l’air va déplisser au fond de ces poitrines est un jouet différent pour le mal qui l’habite. Le soleil, dans dix ans, éclairera peut-être celui d’entre nous qui semble le plus frappé, et le moins atteint ne saurait dire s’il sera là demain.
Voici l’heure du courrier. C’est surtout des journaux que le groom vient distribuer. Dès le premier jour, j’ai été frappé par le peu de lettres que reçoivent ces malades. N’ont-ils pas de parents ? N’ont-ils plus d’amis ? Moi, du moins, j’ai ma mère auprès de moi. Mais eux, comme ils sont seuls !
Que ceux qui croient à la vertu de l’amitié expliquent pourquoi les confidents des grandes douleurs, les compagnons des longs veuvages, les derniers témoins des vies manquées sont presque toujours un chien, un chat…
Cependant « l’homme aux taches » s’est levé, une lettre à la main, à laquelle il va répondre. C’est un Portugais dont les habits semblent faire signe aux taches. Celles qu’on rencontre dans les rues, les chambres, les escaliers, les plus étourdies, les plus distraites, qui ne savent où se poser, accourent toutes à ce signe, ayant reconnu l’étoffe hospitalière, le bon refuge où elles goûteront en paix une vieillesse honorée.
Sa lettre à la main, il s’en va, escorté de ses taches. Quand il est parti, son compatriote Sandos, qui fait quelques pas dans la galerie, me dit :
— Quelle mine il a, ce pauvre garçon ! Il est bien condamné…
Ce matin même « l’homme aux taches » m’avait confié :
— Ce pauvre Sandos, il est perdu !…
Les jours passent. Mes voisins m’affirment : « Vous allez mieux. L’air de Davos vous réussit. » Chaque matin, je fais une courte promenade. Parfois, dès les premiers pas, cherchant en moi un signe de faiblesse, un indice de fatigue, étonné de ne pas les trouver, je me demande : « Est-ce bien toi qui es là, qui marches comme autrefois ? Est-ce toi qu’on prendrait pour un homme valide ? Est-ce possible ? Qu’y a-t-il de changé dans ta vie ? N’es-tu pas le même qu’avant ta maladie ? » Plein de surprise et de crainte, j’avance : « Cela va venir, note réjouis pas ; cela va venir… Tout à l’heure, au croisement de la route, à cet arbre, à cette borne, à ce banc, tu vas éprouver le malaise, l’étrange défaillance que tu connais si bien. » Mais, chaque pas que je fais, égal et léger, augmente en moi l’impression de mes forces reconquises ; et c’est avec une joie moins timide et déjà rassurée que je me répète : « Est-ce toi ? Est-ce bien toi ? Est-ce possible ? » Et puis… et puis… le moment tant redouté vient toujours… Il vient toujours… L’arbre dépassé, le banc atteint, voici que la main retardataire se pose sur mon épaule à la faire fléchir : « Halte ! Où vas-tu donc ainsi ? C’est moi, le mal ; je suis là. M’avais-tu donc oublié ? » Et l’âme défaite, l’espérance éteinte, las et voûté, je m’en reviens.
Mon voisin de droite, l’étudiant portugais, est parti. Est-il parti ? Est-il mort ? Ici on ne sait jamais si les gens sont partis, ou s’ils ne sont plus. C’est une Française qui l’a remplacé, MmeAublay, qu’accompagnent sa mère et son mari. Elle doit être très atteinte, car sa poitrine souffle et semble creuse étant si sonore. En elle, quelque chose de pâli, d’effacé, d’effeuillé et d’infiniment doux force tout de suite l’intérêt. Les cheveux blonds, que son extrême épuisement blanchit à quarante ans, lui font une terne parure d’argent dédoré. Elle a dû être particulièrement belle, et ce qu’on devine, le peu qui subsiste de sa beauté a la mélancolie d’un parfum éventé que quelques gouttes, au fond d’un flacon, rappellent faiblement. Comme il y a de grâce rêveuse dans ce visage, à ce point dépouillé de jeunesse, encore charmant et si étrangement éclairé ! Il semble que la vie, déclinant en elle, n’ait plus la force que de l’effleurer d’un rayon oblique, à la façon d’un soleil qui s’en va.
Nous sommes vite devenus amis. Elle vient chaque jour quelques heures dans la galerie ; son mari me la confie :
— Ne la faites pas trop causer. Elle n’est pas toujours raisonnable, et après, elle a un peu plus de fièvre.
M. Aublay est banquier. Il a dû abandonner momentanément ses affaires pour suivre sa femme qu’il entoure des plus tendres soins.
— J’ai quelques lettres en retard auxquelles je vais répondre. Soyez raisonnables, tous les deux. Je peux compter sur vous ?
Elle promet, elle est sincère ; elle a bien l’intention de ne pas se fatiguer, de ne pas élever sa fièvre ; et puis, dans la causerie, elle s’anime, ses joues se colorent, elle ne sait plus s’arrêter. Sa mère et la mienne sont ensemble dans quelque salon de l’hôtel, occupées à se confier mutuellement leurs anxiétés ou leur espoir, selon ce qu’a dit le médecin la dernière fois qu’il est venu. MmeAublay s’interrompt :
— Je dois être rouge. Si mon mari me voyait ou ma mère !… Tâtez mes mains. Je n’ai pas trop de fièvre ?… Je n’ose plus prendre ma température.
Une toux humide la secoue, dont le bruit rauque me fait mal à entendre. On sent qu’elle se retient de cracher par pudeur. Je détourne les yeux pour ne pas la gêner, et je ne sais pas si précisément je ne la gêne pas davantage par cette marque de discrétion.
— Ne causons plus. Tout à l’heure vous serez grondée et moi aussi. Soyons raisonnables.
— Ah ! ne jamais se permettre rien de ce qui vous ferait plaisir ! Toujours s’abstenir ! toujours se priver ! Vous pouvez supporter cela, vous ?… Si je suis fatiguée, ce soir, du moins, j’aurai eu un peu d’agrément.
Un jeune chien colley de race pure ne la quitte pas. En tournant vingt fois sur lui-même il s’entraîne à dormir en rond sur le plancher tiède. Mais, soit que l’ombre l’ait rejoint, soit qu’il sente plus dure la place qu’il a choisie, il arrive qu’avec un parfait sans-gêne il saute, à l’improviste, sur sa maîtresse et s’installe commodément sur ses genoux. Je me demande comment cette faible créature peut supporter ce choc et ce poids. Elle, souriante, caresse son poil fauve.
— Oh ! j’y suis habituée. Il sait s’y prendre et s’installer de façon à ne pas me faire de mal. Vous n’imaginez pas comme il est intelligent ; c’est si affectueux, c’est si dévoué…
— C’est même uniquement par affection qu’il choisit cette place commode. Il est tout à fait désintéressé.
— Tout à fait désintéressé, oui, monsieur. C’est pur dévouement de sa part. Et puis, qu’est-ce que cela fait ? Il ne faut jamais chercher le mobile, le ressort caché. Acceptons les apparences. Est-ce qu’il ne vous est pas arrivé le soir, dans la campagne, d’entendre un son de flûte triste qui sort de quelque vieux mur ? Vous appliquez-vous à savoir quel gosier émet cette note si charmante, si musicale ? Tenez-vous à découvrir avec répugnance quelque crapaud caché entre deux pierres ? Écoutons le son de flûte. Ne cherchons pas le crapaud.
Certes, elle ne cherche pas le crapaud. Elle se refuse à voir, chaque jour, son visage plus défait et sa poitrine plus creuse. Son corps si maigre cesse de dissimuler le squelette qu’il contient ; et elle fait des projets, elle est pleine d’espérance, elle parle de sa guérison, de sa villa de Nice où elle passera l’hiver et où elle voudrait me recevoir. Elle ne sent pas la main que je sens sur mon épaule, elle n’entend pas la voix qui me dit : « Halte ! je suis là. M’avais-tu donc oublié ? »
Hier, elle n’est pas venue dans la galerie. Le médecin l’a retenue au lit. Ma mère, qui est allée lui rendre visite, m’a dit au retour :
— Ce pauvre M. Aublay, de quelles prévenances il l’entoure ! Quelle triste situation pour cet homme d’assister dans une chambre d’hôtel à l’agonie de sa femme !
Elle me dit cela comme elle dirait : « Quel triste sort pour une mère de voir son enfant malade ! » Sans doute, c’est triste pour le mari, pour la mère ; mais pour les malades eux-mêmes, n’est-ce pas plus triste encore !