XISUR LA MORT

Le docteur qui me soigne depuis mon arrivée à Val-Roland est venu aujourd’hui et, tout en m’auscultant, il m’a demandé :

— Vous ne toussez pas davantage ?

— Je ne tousse jamais, docteur.

— Vous ne vous sentez pas plus faible ?

Pourquoi cette question ? Me trouvait-il plus mal ? Ma mère l’a suivi pour l’interroger, quand il est parti ; mais il s’était repris, sans doute, car il l’a consolée par des mensonges charitables. Maintenant, dans ma chambre, après le dîner, elle me regarde remonter ma montre, et prononce en hochant plusieurs fois la tête avec un découragement infini :

— Tu veux donc me quitter ? Tu veux donc me quitter ?

— Mais non. Pourquoi dis-tu cela ?… Pourquoi y penses-tu ?… C’est à cause de cette parole malheureuse du docteur… Mais ça ne signifie rien… C’est une question machinale qu’il pose à tous ses malades.

Elle me regarde avec ferveur, avec une grande force d’amour ; et elle répète frémissante :

— Ne me quitte pas… Ne me quitte pas…

— Mais je ne veux pas te quitter ! Où prends-tu que je sois plus mal ? Je veux guérir. Je veux te faire une vieillesse heureuse ; voilà ce que je veux.

Toutes les paroles qu’on dit en cette circonstance, je les prononce sans y croire. Et elle reprend avec résolution :

— Ne pensons plus à cela. N’y pensons plus.

N’y plus penser ! ne plus penser à la mort, quand sans cesse elle est là, présente entre nous ! C’est ma plus sûre compagne de tous les jours. Dès que je m’éveille le matin, elle est là, dans ma chambre, assise, qui me regarde. Au delà de cette porte, je la trouve qui m’attend patiemment pour m’accompagner. C’est elle qui fait mes jambes faibles et mon pouls plus rapide, dès que je veux risquer quelques pas. C’est d’elle que me viennent ces chaleurs de fièvre, ces yeux qui me brûlent, ces paupières fatiguées, ce besoin de m’asseoir et de m’étendre après le moindre effort. Si je m’anime, si je pense un peu trop, par mille signes avant-coureurs, elle m’annonce la congestion. Si je me tiens tranquille, encore trouve-t-elle le moyen de me dérober, chaque nuit, quelques heures de sommeil. Parfois, il m’arrive de l’oublier un instant. Soudain, je sens mon cœur lâche, envahi d’une angoisse insoutenable. Je me dis : « Qu’est-ce que j’ai donc ? » Je suis une seconde sans comprendre. Et puis, tout de suite, l’affreuse certitude :

— Ah ! oui, c’est cela, c’est cela, je vais mourir !

Brefs instants de répit où tout concourt à vous cacher la mort ; un fortuit bien-être, le charme d’une causerie, la douceur d’un soir, un beau rêve. Mais, aussitôt, ce concours bienveillant des choses est détruit. « Quoi donc ? » Et toujours la pensée atroce qui revient :

— Ah ! oui, c’est cela, c’est cela. Je vais mourir !

Et si j’essaie d’en prendre mon parti, comme je l’ai fait aux heures où la vie me parut injuste, si j’essaie par un mouvement d’épaules de m’alléger de ce poids qui m’oppresse, si je me dis : « Eh bien ! soit, acceptons le sort », je suis tout surpris de ne pas sentir en moi la lueur de cette suprême espérance qui s’éveille toujours au cœur des hommes, même quand ils désespèrent de tout. A mes instants passés d’angoisse, d’épreuve, d’affliction, je songeais malgré moi : « Ne te désole pas tant, ça s’arrangera, tout s’arrange. » Mais cette fois, ce n’est plus dans mon sentiment de justice, dans mon orgueil, mon ambition ou ma tendresse que je suis atteint. Il ne s’agit plus d’un malheur qui se peut oublier, ou d’un accident qui se répare. Cette fois, je n’ai plus aucune compensation à attendre ; il ne dépend plus de moi, de mon courage, de ma volonté, de me tirer d’affaire. C’est le flambeau lui-même de la vie qui est en jeu et qui vacille. Cette fois, cela ne s’arrangera plus. Et je ne parviens pas à concevoir cela, car la mort, plus on y songe, est inconcevable à un cerveau de trente ans.

Parfois, la nuit, quand je ne dors pas, j’évoque le fatal moment et son lendemain. Je vois dans la maison les gens qui sont venus, j’entends les sanglots de ma mère, à qui Paul, un peu pâle, tient les mains sans rien dire. Avec le fil détaché d’un bouquet, le chat joue, inconscient, dans la salle à manger, où traînent sur la table des lettres, des télégrammes d’amis que la distance empêchait de venir. On piétine, on chuchote. Puis c’est le départ. Six hommes me portent à bras, comme c’est la coutume ici, dans le petit cimetière basque où mon désir est maintenant de reposer, à l’ombre d’une simple croix de bois. Une voix grave, que j’ai quelquefois entendue sous ma fenêtre et qui m’émouvait tant, psalmodie la phrase liturgique qui accompagne les morts, avec des intervalles de silence où résonne le bruit des pas. L’église, l’office et c’est fini ; le cercueil est dans la terre ; les gens s’en vont. Alors j’éprouve une envie de pleurer, assurément absurde et très enfantine, parce que ma mère s’en ira, elle aussi, et que je resterai seul.

D’autres fois, la nuit, quand il pleut, je songe que, lorsque je serai là-bas, il pleuvra ainsi sur ces membres que je touche, sur mon pauvre corps décomposé. J’entends battre la vieille horloge qui est dans l’escalier, et cela me rend plus sensible le grand silence de la maison. Je vis ! Comme la chaleur du lit me semble douce ! Je voudrais dire à la mort : « Ne viens pas. Attends un peu. Laisse-moi goûter encore la tiédeur de ce lit. »

En somme, c’est cette pensée continuelle de ma fin prochaine qui me fait apprécier cette existence si vide, si monotone, si misérable. Elle donne un prix inestimable à mes minutes, de la saveur à tout ce qui m’entoure. A considérer combien ma vie est précaire, instable, provisoire, mes désirs prennent un caractère d’urgence qui m’émeut. Et pour apprécier mieux mes rares joies, je n’ai qu’à me dire que bientôt je ne verrai plus la féerie du jour, les roses du jardin, le lézard sur le mur, les saisons qui tour à tour viennent vêtir et démoder la terre, que bientôt je ne sentirai plus mon dos glacé et mes tempes moites à lire un beau livre, mon cœur qui s’élance au son d’une voix aimée, et, selon les heures, mon front se pencher plein de rêverie au creux de mes mains. Je n’ai qu’à me dire que je ne connaîtrai plus, que je ne sentirai plus ces choses qui me sont si précieuses, jusqu’à l’odeur du soleil dans la chambre, la douce intimité des premières lampes d’octobre, l’engourdissement qui monte du premier feu de bois ; je n’ai qu’à me dire que je n’entendrai plus, que je ne percevrai plus le vol des guêpes, ni le son des cloches, ni le bruit de la pluie sur le toit, ni le tiède vent d’été qui fait frémir le feuillage, ni le soir sur la montagne, ni le charme des vieux parcs délaissés, ni les feux du couchant sur la mer.

Or, tous ces présents merveilleux, j’en jouis encore et j’en ai l’âme dilatée de gratitude. Mais bientôt, dans quelques mois peut-être, quand mes yeux n’auront plus de regard et me bouche plus de voix, à quoi m’aura servi d’avoir si fortement aimé la vie ? Bientôt, quand commencera l’éparpillement de mon être, qu’adviendra-t-il de tout ce qui était en moi ? Où ira ma tendresse, ce flot intérieur qui, tant de fois, m’a soulevé jusqu’au délire et que je n’ai pu épuiser ? Où iront mes bontés cachées, mes ardeurs généreuses, mes beaux enthousiasmes et toutes les parties profondes de moi-même que personne n’a connues ?

J’y songe avec un sentiment inexprimable.

Vivre ignoré, passer inaperçu parmi les hommes, c’est presque une volupté pour qui porte un trésor caché, c’est presque une volupté d’attendre patiemment son heure comme l’attend, enfermé dans sa larve grossière, un insecte chargé de toutes les pierreries. On jouit de son déguisement, on voudrait retarder l’heure où ce second être qu’on porte dans sa substance fendra son enveloppe sous les yeux éblouis qui ne surent pas le deviner. Mais se dire : « Toi qui passes incolore, inconnu, dédaigné, ce que tu contenais, qui l’aura su ? Cela qui bat en toi et qui va s’arrêter, ce cœur secret, ce cœur si doux, qui l’aura soupçonné ?… »


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