XXIVLETTRE DE JAVOTTE

Val-Roland, le12octobre1910.Mon ami,Nous nous sommes quittés un dimanche à Val-Roland. Vous étiez dans votre chambre, exalté, hors de vous, prêt à toutes les folies si j’avais dit un mot. Il ne s’est rien passé depuis ce jour où vous me regardiez partir avec une tendresse passionnée. Je vous étais chère et je vous suis odieuse.Je ne vous ai pas revu. Je n’ai pas changé, je n’ai rien fait que me taire avec patience, et les raisons que vous aviez alors de me chérir sont les mêmes que vous avez aujourd’hui de me détester.Vous ne trouverez dans cette lettre rien de ce que je vous ai si souvent écrit depuis votre départ et que je ne vous ai pas envoyé. Les cris de douleur sincère que votre perte m’a si souvent arrachés, vous ne les aurez pas entendus. Mes lettres destinées à votre mère, mes lettres à vous-même ne sont pas parties. Elles vous auraient touché certainement. Mais je ne me suis pas cru le droit de vous troubler, de contrarier l’œuvre de votre guérison, et puisque la maladie vous avait refait la faiblesse du premier âge, je vous ai, en me sacrifiant, laissé à celle dont c’était le destin naturel de vous soigner, de vous guérir.Mais maintenant qu’un peu de temps a passé, qu’une sorte de triste paix s’est répandue en moi, après avoir vu l’été décoloré par votre absence, après avoir vécu une sorte d’exil dans Val-Roland abandonné par vous, maintenant que l’automne me rend peu à peu les aspects que vous avez connus, laissez-moi vous dire avec quelle émotion je passe chaque jour devant le chalet que vous habitiez, je lève les yeux sur ce balcon, sur cette porte-fenêtre aujourd’hui close, et où vous ne m’apparaîtrez plus… Laissez-moi vous dire le serrement de cœur que j’éprouve quand je regarde le mimosa qui refleurira cet hiver, et où j’ai coupé une petite branche, un jour, pour vous la jeter dans votre chambre. Je ne puis passer devant ces choses, me rappeler ces deux mois de si douce intimité avec vous, et tous mes sentiments et tout ce qui s’est passé, sans être tentée de m’asseoir là sur le chemin, dans la poussière, la tête dans mes mains, et de sangloter.Mais je ne veux pas vous attendrir. Si je sors enfin de mon long silence, ce n’est pas pour me plaindre. Je m’étais promis de vous écrire avec calme et j’avais bien commencé ; mais vous voyez, déjà je ne m’appartiens plus. Excusez-moi, ceci n’est qu’un instant de faiblesse. Ce n’est pas à votre cœur que je m’adresse aujourd’hui, c’est à votre raison, et je n’attends rien de vous, sinon que vous me rendiez justice. Je ne veux que défendre la mémoire que vous me gardez. J’en ai le droit ; je l’ai acquis par mon courage à me taire afin de vous laisser le temps de vous ressaisir, de reprendre vos forces et toute votre sagesse. J’ai acquis le droit de vous dire la raison plus forte que ma volonté qui m’a contrainte au silence en cette minute si douloureuse où vous m’interrogiez en présence de votre ami.Voici ce qui s’est passé ce dimanche-là : Je venais de déjeuner avec ma mère et ma sœur. Votre ami est arrivé. Il avait un air bouleversé qui a frappé tout le monde. Quand nous avons été seuls, il m’a dit :« Je viens vous chercher. Il faut que vous veniez. Gilbert vous réclame. Il y a eu ce matin entre sa mère et lui une scène épouvantable. Il parle de vous épouser. Il est complètement fou. Voilà ce que vous avez fait avec les meilleures intentions du monde, j’en suis persuadé, mais aussi, avouez-le, avec une bien grande imprudence. Nous sommes tous dans le drame. Moi, je suis trop ému par ce que je viens d’apprendre pour vous parler de moi. Quant à la mère, elle est au désespoir. J’ai causé longuement avec elle. Déjà ces jours derniers, Gilbert a eu deux syncopes. Il se refuse, depuis un mois, à recevoir le médecin ; il ne veut plus se soigner ; et vous allez voir à quel degré de surexcitation il est arrivé. Il ne s’agit plus de vous laisser aller à un attendrissement facile. La situation est celle-ci : Si vous l’encouragez dans sa folie, vous le tuez. »De tout cela, je n’ai retenu qu’une chose : c’est que je pouvais vous tuer, c’est que ma présence, mes visites, votre surexcitation, notre amour vous étaient funestes, c’est que dans votre état de santé vous couriez le risque de ne pouvoir résister à toutes ces secousses, c’est qu’il vous fallait du calme et que, coûte que coûte, en ce moment, je ne devais songer qu’à votre guérison. Je suis venue. Je ne savais pas encore ce que je vous dirais ; je n’étais résolue à rien, et mon compagnon était loin de se douter combien j’étais déchirée. En entrant chez vous, j’ai aperçu votre mère qui, en me voyant, sans m’adresser la parole, s’est aussitôt retirée dans sa chambre. Elle avait une figure vieillie et si douloureuse que cela m’a fait mal. Elle non plus n’a pas compris combien je souffrais. Au lieu de voir en moi une alliée, elle voyait une adversaire, une ennemie peut-être. Sa retraite était pour moi le plus cruel reproche : « C’est vous qui tuez mon fils, semblait-elle me dire, allez continuer votre œuvre, allez l’achever. » Alors j’ai été décidée tout à fait ; et voilà pourquoi vous avez pu me torturer par vos questions, je n’ai pas répondu ; voilà pourquoi je n’ai prononcé que des paroles raisonnables, qui vous ont paru indifférentes, qui étaient de ma part comme une trahison et qui m’ont tant coûté à prononcer !… Voilà ; je vous ai dit la vérité. Quel intérêt aurais-je à vous mentir désormais ? Je sais bien que notre amour, c’est fini ; je sais bien que c’est fini… Alors quel intérêt aurais-je à vous mentir ?…Oui, j’ai été imprudente. Quand j’ai connu votre ami, je l’ai trouvé délicat, intelligent, cultivé. Nous avons fait de la musique. J’avais beau me répandre, voir du monde, chercher à consoler ceux qui sont tristes et blessés, j’étais si seule ! J’ai été imprudente, c’est vrai ; et puis on m’a si mal élevée !… Je me suis promenée avec lui dans les bois. J’ai toujours mis une sorte de coquetterie à braver la médisance quand je n’avais rien à me reprocher. Je vous dis tout ; je n’avais rien à me reprocher. Je me suis servie innocemment de lui pour me rapprocher de vous. Ensuite, quand je vous ai connu, je devais faire cesser le ton intime de cette camaraderie. C’est ce que j’ai tenté de faire. Mais ce garçon s’était malgré lui un peu attaché à moi, et mon tort a été sans doute de vouloir le ménager. J’aurais dû lui parler franchement ; c’eût été cruel. Or, je n’ai jamais eu de goût ni la force des cruautés nécessaires.Parce que je parais heureuse, parce que je ris, parce que je m’entraîne, même si je suis triste, à dire des choses gaies pour m’étourdir, parce que je parais légère et frivole, personne ne m’a jamais comprise.Si vous m’aviez comprise, seriez-vous parti ? Vous auriez cherché, vous auriez découvert la vraie raison de mon silence. Mais vous avez préféré partir sans même m’entendre et alors, cher injuste, je n’ai pas cessé de m’occuper de vous. J’ai voulu savoir comment vous viviez, avoir un aperçu de ce qui vous entoure. J’ai prié une de mes amies qui habite Paris d’aller à Sannois, de passer devant votre maison, de me la décrire. Je sais qu’elle est plantée un peu obliquement. Sur le côté il y a un sorbier illuminé par ses fruits rouges comme par autant de petites lanternes vénitiennes. Le jardin est derrière. En suivant un sentier public on le découvre tout au long. Vers le milieu, on aperçoit le toit d’un petit kiosque où vous deviez vous tenir durant les heures chaudes de l’été. Mais une rangée d’arbustes empêchait qu’on vous vît. C’est là que je vous évoque, étendu sur votre chaise longue, avec vos belles mains inoccupées, votre chère faiblesse, votre tendre et violent esprit…Quand le vent souffle dans votre direction et qu’il emporte vers vous des nuages qui se déforment et se reforment tour à tour, je les regarde et je songe que ces nuages vous les verrez passer peut-être sur votre tête, mais qu’ils ne vous parleront pas de moi et que vous ne saurez pas tout ce qu’à leur passage je leur ai confié de vœux, de pensées ardentes pour vous, tout ce qu’ils vous apportent de ma peine inconsolable…Et vous, pendant ce temps, vous êtes-vous tourné quelquefois vers Val-Roland ? M’avez-vous crue tout à fait indigne de votre souvenir ? Me donnes-tu encore, malgré tout, le matin quand tu revois la lumière et le soir quand la nuit se fait en toi, cette pensée affectueuse que tu m’avais promise ?Voilà, mon ami, tout ce que je voulais vous dire. Je ne demande pas à vous revoir. Peut-être cela serait-il mauvais pour vous. Mais laissez-moi croire qu’avec le temps vous n’oublierez pas ce que je fus pour vous, laissez-moi croire que, plus tard, quand vos forces vous seront complètement rendues, je vous reverrai. En attendant, le silence va se refaire entre nous, et je vais continuer à penser à vous, chaque jour, comme à un ami très tendre auquel j’ai peut-être fait un peu de mal quand je m’imaginais d’un cœur si sincère ne lui apporter que du bonheur !…Javotte.

Val-Roland, le12octobre1910.

Mon ami,

Nous nous sommes quittés un dimanche à Val-Roland. Vous étiez dans votre chambre, exalté, hors de vous, prêt à toutes les folies si j’avais dit un mot. Il ne s’est rien passé depuis ce jour où vous me regardiez partir avec une tendresse passionnée. Je vous étais chère et je vous suis odieuse.

Je ne vous ai pas revu. Je n’ai pas changé, je n’ai rien fait que me taire avec patience, et les raisons que vous aviez alors de me chérir sont les mêmes que vous avez aujourd’hui de me détester.

Vous ne trouverez dans cette lettre rien de ce que je vous ai si souvent écrit depuis votre départ et que je ne vous ai pas envoyé. Les cris de douleur sincère que votre perte m’a si souvent arrachés, vous ne les aurez pas entendus. Mes lettres destinées à votre mère, mes lettres à vous-même ne sont pas parties. Elles vous auraient touché certainement. Mais je ne me suis pas cru le droit de vous troubler, de contrarier l’œuvre de votre guérison, et puisque la maladie vous avait refait la faiblesse du premier âge, je vous ai, en me sacrifiant, laissé à celle dont c’était le destin naturel de vous soigner, de vous guérir.

Mais maintenant qu’un peu de temps a passé, qu’une sorte de triste paix s’est répandue en moi, après avoir vu l’été décoloré par votre absence, après avoir vécu une sorte d’exil dans Val-Roland abandonné par vous, maintenant que l’automne me rend peu à peu les aspects que vous avez connus, laissez-moi vous dire avec quelle émotion je passe chaque jour devant le chalet que vous habitiez, je lève les yeux sur ce balcon, sur cette porte-fenêtre aujourd’hui close, et où vous ne m’apparaîtrez plus… Laissez-moi vous dire le serrement de cœur que j’éprouve quand je regarde le mimosa qui refleurira cet hiver, et où j’ai coupé une petite branche, un jour, pour vous la jeter dans votre chambre. Je ne puis passer devant ces choses, me rappeler ces deux mois de si douce intimité avec vous, et tous mes sentiments et tout ce qui s’est passé, sans être tentée de m’asseoir là sur le chemin, dans la poussière, la tête dans mes mains, et de sangloter.

Mais je ne veux pas vous attendrir. Si je sors enfin de mon long silence, ce n’est pas pour me plaindre. Je m’étais promis de vous écrire avec calme et j’avais bien commencé ; mais vous voyez, déjà je ne m’appartiens plus. Excusez-moi, ceci n’est qu’un instant de faiblesse. Ce n’est pas à votre cœur que je m’adresse aujourd’hui, c’est à votre raison, et je n’attends rien de vous, sinon que vous me rendiez justice. Je ne veux que défendre la mémoire que vous me gardez. J’en ai le droit ; je l’ai acquis par mon courage à me taire afin de vous laisser le temps de vous ressaisir, de reprendre vos forces et toute votre sagesse. J’ai acquis le droit de vous dire la raison plus forte que ma volonté qui m’a contrainte au silence en cette minute si douloureuse où vous m’interrogiez en présence de votre ami.

Voici ce qui s’est passé ce dimanche-là : Je venais de déjeuner avec ma mère et ma sœur. Votre ami est arrivé. Il avait un air bouleversé qui a frappé tout le monde. Quand nous avons été seuls, il m’a dit :

« Je viens vous chercher. Il faut que vous veniez. Gilbert vous réclame. Il y a eu ce matin entre sa mère et lui une scène épouvantable. Il parle de vous épouser. Il est complètement fou. Voilà ce que vous avez fait avec les meilleures intentions du monde, j’en suis persuadé, mais aussi, avouez-le, avec une bien grande imprudence. Nous sommes tous dans le drame. Moi, je suis trop ému par ce que je viens d’apprendre pour vous parler de moi. Quant à la mère, elle est au désespoir. J’ai causé longuement avec elle. Déjà ces jours derniers, Gilbert a eu deux syncopes. Il se refuse, depuis un mois, à recevoir le médecin ; il ne veut plus se soigner ; et vous allez voir à quel degré de surexcitation il est arrivé. Il ne s’agit plus de vous laisser aller à un attendrissement facile. La situation est celle-ci : Si vous l’encouragez dans sa folie, vous le tuez. »

De tout cela, je n’ai retenu qu’une chose : c’est que je pouvais vous tuer, c’est que ma présence, mes visites, votre surexcitation, notre amour vous étaient funestes, c’est que dans votre état de santé vous couriez le risque de ne pouvoir résister à toutes ces secousses, c’est qu’il vous fallait du calme et que, coûte que coûte, en ce moment, je ne devais songer qu’à votre guérison. Je suis venue. Je ne savais pas encore ce que je vous dirais ; je n’étais résolue à rien, et mon compagnon était loin de se douter combien j’étais déchirée. En entrant chez vous, j’ai aperçu votre mère qui, en me voyant, sans m’adresser la parole, s’est aussitôt retirée dans sa chambre. Elle avait une figure vieillie et si douloureuse que cela m’a fait mal. Elle non plus n’a pas compris combien je souffrais. Au lieu de voir en moi une alliée, elle voyait une adversaire, une ennemie peut-être. Sa retraite était pour moi le plus cruel reproche : « C’est vous qui tuez mon fils, semblait-elle me dire, allez continuer votre œuvre, allez l’achever. » Alors j’ai été décidée tout à fait ; et voilà pourquoi vous avez pu me torturer par vos questions, je n’ai pas répondu ; voilà pourquoi je n’ai prononcé que des paroles raisonnables, qui vous ont paru indifférentes, qui étaient de ma part comme une trahison et qui m’ont tant coûté à prononcer !… Voilà ; je vous ai dit la vérité. Quel intérêt aurais-je à vous mentir désormais ? Je sais bien que notre amour, c’est fini ; je sais bien que c’est fini… Alors quel intérêt aurais-je à vous mentir ?…

Oui, j’ai été imprudente. Quand j’ai connu votre ami, je l’ai trouvé délicat, intelligent, cultivé. Nous avons fait de la musique. J’avais beau me répandre, voir du monde, chercher à consoler ceux qui sont tristes et blessés, j’étais si seule ! J’ai été imprudente, c’est vrai ; et puis on m’a si mal élevée !… Je me suis promenée avec lui dans les bois. J’ai toujours mis une sorte de coquetterie à braver la médisance quand je n’avais rien à me reprocher. Je vous dis tout ; je n’avais rien à me reprocher. Je me suis servie innocemment de lui pour me rapprocher de vous. Ensuite, quand je vous ai connu, je devais faire cesser le ton intime de cette camaraderie. C’est ce que j’ai tenté de faire. Mais ce garçon s’était malgré lui un peu attaché à moi, et mon tort a été sans doute de vouloir le ménager. J’aurais dû lui parler franchement ; c’eût été cruel. Or, je n’ai jamais eu de goût ni la force des cruautés nécessaires.

Parce que je parais heureuse, parce que je ris, parce que je m’entraîne, même si je suis triste, à dire des choses gaies pour m’étourdir, parce que je parais légère et frivole, personne ne m’a jamais comprise.

Si vous m’aviez comprise, seriez-vous parti ? Vous auriez cherché, vous auriez découvert la vraie raison de mon silence. Mais vous avez préféré partir sans même m’entendre et alors, cher injuste, je n’ai pas cessé de m’occuper de vous. J’ai voulu savoir comment vous viviez, avoir un aperçu de ce qui vous entoure. J’ai prié une de mes amies qui habite Paris d’aller à Sannois, de passer devant votre maison, de me la décrire. Je sais qu’elle est plantée un peu obliquement. Sur le côté il y a un sorbier illuminé par ses fruits rouges comme par autant de petites lanternes vénitiennes. Le jardin est derrière. En suivant un sentier public on le découvre tout au long. Vers le milieu, on aperçoit le toit d’un petit kiosque où vous deviez vous tenir durant les heures chaudes de l’été. Mais une rangée d’arbustes empêchait qu’on vous vît. C’est là que je vous évoque, étendu sur votre chaise longue, avec vos belles mains inoccupées, votre chère faiblesse, votre tendre et violent esprit…

Quand le vent souffle dans votre direction et qu’il emporte vers vous des nuages qui se déforment et se reforment tour à tour, je les regarde et je songe que ces nuages vous les verrez passer peut-être sur votre tête, mais qu’ils ne vous parleront pas de moi et que vous ne saurez pas tout ce qu’à leur passage je leur ai confié de vœux, de pensées ardentes pour vous, tout ce qu’ils vous apportent de ma peine inconsolable…

Et vous, pendant ce temps, vous êtes-vous tourné quelquefois vers Val-Roland ? M’avez-vous crue tout à fait indigne de votre souvenir ? Me donnes-tu encore, malgré tout, le matin quand tu revois la lumière et le soir quand la nuit se fait en toi, cette pensée affectueuse que tu m’avais promise ?

Voilà, mon ami, tout ce que je voulais vous dire. Je ne demande pas à vous revoir. Peut-être cela serait-il mauvais pour vous. Mais laissez-moi croire qu’avec le temps vous n’oublierez pas ce que je fus pour vous, laissez-moi croire que, plus tard, quand vos forces vous seront complètement rendues, je vous reverrai. En attendant, le silence va se refaire entre nous, et je vais continuer à penser à vous, chaque jour, comme à un ami très tendre auquel j’ai peut-être fait un peu de mal quand je m’imaginais d’un cœur si sincère ne lui apporter que du bonheur !…

Javotte.

J’ai relu cette lettre plusieurs fois. Mes mains tremblaient ; mon cœur sautait dans ma poitrine. Mon unique pensée était celle-ci : « La revoir ! la revoir ! la revoir ! »

Mais comment ? Est-ce le second automne qui m’achève alors que le premier m’avait épargné ? Je suis devenu si faible, qu’il ne me faut pas songer à quitter Sannois. La faire venir ? Outre tant de raisons de convenances qui s’y opposent, il me faut compter avec les alarmes légitimes de ma mère qui sait combien les émotions me sont funestes. Et puis, quand Javotte m’a vu pour la dernière fois, la jeunesse ne s’était pas encore effacée de mon visage. Là-bas, elle a quitté un jeune homme ; qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Si la glace ne me révélait ce dépérissement progressif de toute ma personne, à chaque instant, dans la bouche d’autrui, j’en trouverais l’écho. Un jardinier du pays, que nous employons quelquefois, me disait récemment en me parlant de ma mère : « J’ai proposé àvotre damede faire là un massif de tulipes. » Ma mère a soixante ans. Blanchi, voûté, creusé, penché vers la terre, je parais avoir plus que cet âge.

Non, qu’elle ne me voie pas ainsi, que je ne devienne pas pour elle un objet de pitié et presque de dégoût, qu’elle n’assiste pas à cette déchéance physique, à toutes ces affreuses misères que je ne veux même pas écrire, que notre court roman conserve à ses yeux tout ce qui demeure d’illusion au fond de l’inachevé.

Alors, au bout de quelques jours, je lui ai répondu un petit mot très sage où je lui dis que nous nous reverrons l’an prochain. Mais je ne m’abuse pas, et, l’an prochain…

Je sais bien que je ne la reverrai pas, et c’est cela que, sagement, je dois souhaiter. Ainsi, elle n’aura pas connu ce visage prêt à tomber en poussière ; elle gardera intacte et peut-être embellie l’image de ce que je fus ; en pensant à moi quelquefois, le soir, elle portera la main à la place chaude et vive où je ressuscite en elle. Car, pendant que le mal me dissout et m’ôte ma ressemblance, chaque jour un artiste patient, obscur, merveilleux qui s’appelle le souvenir, dans son cœur, sculpte ma statue.


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