DV MESPRISETCONTEMNEMENTDE LA MORT.

ARGUMENT

Ce dialogue de Platon n’est aultre chose qu’vne remonstrance diuine que Socrates faict à Axiochus, lequel auoit esté en son temps homme de grand’ sapience et vertu. Mais se trouuant à la mort, il se troubloit l’esprit, et ne demeuroit en sa grauité premiere. Or, ceste remonstrance de Socrates consiste en la probation euidente de l’immortalité de l’ame, et en la declaration des maulx qui sont en la vie humaine, desquelz maux nous sommes deliurez par la mort, et retournons au manoir eternel, où toute felicité et beatitude abonde pour ceulx qui auront vertueusement vescu.

LES INTERLOCVTEVRSSOCRATES, CLINIAS, AXIOCHVS.

Partant vng iour de ma maison pour m’aller pourmeiner auec certains philosophes, et arriuant en vng lieu que l’on appelle Elissus, il me sembla entendre la voix de quelqu’vn criant à pleine gorge : Socrates ! Socrates ! Et ainsi que ie me tournoy pour regarder çà et là dont pourroit venir la voix dessusdicte, i’apperceus soubdainement Clinias, filz d’Axiochus, lequel couroit vers Callirhoës, auec vng musicien dict Damon et auec Charmides, filz de Glauco. L’vng doncq’ d’yceulx enseignoit l’art de musique, et l’aultre l’aymoit par vne grande familiarité, et estoit aussi aymé de lui. Or, voyant ces personnages, ie fus d’aduis de me destourner de mon chemin et leur aller au deuant, affin d’estre plustost ensemble. Et alors Clinias, pleurant à chauldes larmes, commença vng tel propos :

L’heure est venue maintenant, ô Socrates ! que tu doibs monstrer la sapience que chascun estime estre en toi. Car mon pere depuis vng temps a perdu toute sa force sans qu’on y pensast en rien, et peu s’en fault qu’il ne soit à ses derniers iours : surquoy il se tourmente fort, et est grandement desplaisant d’estre si près de sa fin, bien que par cydeuant il desprisast ceux qui luy vouloient faire peur de la mort, en se mocquant de leur propos auec fort bonne grace. Auance doncq’ vng peu le pas, Socrates, et le viens confirmer en quelque bonne opinion, selon ta façon de faire accoustumée, affin que vouluntairement il obeïsse à la loy de nature à laquelle il est contrainct d’obeïr par necessité, affin aussi qu’en ce fesant, et congnoissant ceste magnanimité en luy, i’aie plus grande occasion à l’aduenir de le reuerer et honorer en toutes choses.

Socrates.Tu ne me sçaurois requerir de chose loysible et honneste que ie ne fasse voluntiers pour toy, ô Clinias ! Combien doncq’ plus vouluntiers feray ie cela dont tu me requiers à present, veu que c’est office d’homme charitable et humain ! Cheminons seullement le plustost que nous pourrons. Car si la chose est ainsi que tu dys, il est besoing de se haster.

Clinias.Incontinent qu’il t’aura veu, ô Socrates ! ie suis certain qu’il s’en portera myeulx. Car il luy est aduenu souuent qu’apres auoir perdu le courage, il venoit par apres à le reprendre.

Socrates.Affin que nous fussions vers Axiochus plustost, nous passasmes par le chemin que l’on appelle Circamurum. Car sa maison estoit aupres de la porte qui est contre la columne des Amazones. Nous le trouuasmes doncq’ en assés bon sens et robuste de corps, mais non en telle viuacité d’esprit que de coustume, et qui totalement auoit affaire de consolation ; ce qui estoit facile à congnoistre, car il ne se faisoit que tourner çà et là dedans le lict, iettant gros souspirs auec abundance de larmes et certain bruict qu’il faisoit des mains, se les frappant l’vne contre l’aultre. Et lors, en le regardant, ie commençay à parler à luy en telz termes : Que signifie cecy, ô Axiochus ! En quel estat t’ay ie trouué ? Où sont les parolles magnifiques desquelles ie t’ay veu vser iadis ? Où sont les louanges de vertu que tu celebrois tant fort ? Où est la force et magnanimité de courage que l’on t’attribuoit plus qu’incredible ? Il semble que tu faces comme les souldards craintifs, lesquelz soubz la cheminée ou en bancquettant triumphent de causer et de se monstrer vaillants ; mais quand ce vient au combat, il n’y a rien plus mol ni plus effeminé que telz babillarts. Ne doibs tu soubdainement te proposer deuant les yeulx la loy commune de Nature, toy qui es representé tant grand en sçauoir et tant obeïssant à raison ? Toy (sans alleguer aultre cas) qui es né et nourri à Athenes, n’as tu iamais entendu ce dict commun : Sçauoir que la vie humaine n’est qu’vne peregrination, et que les sages la parfont ioyeusement, chantans chant de lyesse, quand par necessité ineuitable ilz approchent du dernier but d’ycelle ? Certes, les lamentations et regrets que tu fais sentent plus tost leur imbecillité feminine ou vne pusillanimité d’enfants, que la prudence et constance qui doiuent estre en vng homme de ton aage.

Axiochvs.Il m’est bien aduis que tu dis verité, Socrates ; mais ie ne sçay comme ce fait cela, que quand on approche pres du peril de la mort, le braue et magnifique langage par lequel on donnoit à entendre que l’on ne la craignoit aulcunement, s’en va peu à peu en fumée, et ne nous laisse aulcune asseurance. Ains vne crainte merueilleuse nous surprend tout à coup et nous vexe l’esprit de plusieurs imaginations qui nous font ietter telle ou semblable complaincte. Fault il (disons nous lors) que nous soions priués de ceste lumiere et de tant de biens de la terre ? Fault il que nous perdions tout sentiment et l’esprit mesmes ? Fault il qu’estenduz sur terre vous venions à pourrir en quelque lieu que ce soit et à estre conuertis en verms et en pouldre ?

Socrates.L’ignorance qui est en toy, ô Axiochus ! faict que ta conclusion soit mauluaise et impertinente. Car auec priuation de sentiment, tu te reserues sentiment. Par laquelle conclusion tu fais et dys des choses à toy contraires, n’ayant esgard aulcunement à telle contrarieté. Qu’ainsi soit, premierement tu gemis de ce que par la mort tu seras priué de tout sentiment, et puis tu te proposes vne douleur future, pour ce qu’apres ton trespas tu tomberas en pourriture, et que tu perdras tout plaisir et resiouyssance de la vie mondaine, comme si par la mort tu passois en vne aultre vie, et que par ycelle mort tu n’estois reduict en vne telle abolition de sentiment que tu estois deuant que tu fusses né. Car comme quand Dracon et Clisthenes gouuernoient iadis la Republique, tu n’estois en peine de rien (et aussi n’estois tu encores venu sur terre pour recepuoir quelcque accident ou fascherie) semblablement il t’en prendra ainsi apres la mort. Car il est certain que tu ne seras rien quant au corps, et par ainsi il ne pourra aduenir que tu ays aulcun sentiment de douleur. Pourquoy doncq’ ne recongnois tu ta sottise, pensant en toy que depuis que la separation du corps et de l’ame est faicte, et que depuis que l’esprit est retourné en son lieu propre (qui est le ciel) ce corps terrien, qui demeure en terre sans capacité de raison, n’est plus homme par apres ? Brief, tu dois tousiours auoir deuant les yeulx ceste resolution que l’homme consiste de l’ame et que c’est vng animal immortel enclos dedans vng tabernacle mortel ; duquel tabernacle Nature nous a enuironné, non sans grands maulx et fascheries. Et encores les biens que Nature mesmes nous eslargist en ce monde, sont occults et de peu de durée, entremeslés tousiours de plusieurs douleurs ; mais les maulx qui nous aduiennent sont soubdain de longue durée et pleins de toute tristesse : sçauoir est maladies, vlceres des membres les plus sensibles et aulcuns maulx interieurs, à l’occasion desquelz l’ame resentant douleur necessairement (car elle est espandue par touts les conduicts du corps), elle vient à desirer l’habitation celeste, et appelle grandement la participation des ioyes et lyesses de la vie supernelle. Doncques le depart de ce monde n’est aultre chose pour l’homme qu’vne permutation et changement de mal au bien.

Axiochvs.Si ainsi est que tu dys, ô Socrates ! et si tu estimes que la vie humaine ne soit que mal, pourquoy perseueres tu en ycelle, attendu que tu es vng inquisiteur et contemplateur des choses mondaines, et pour nous (c’est à dire la multitude du peuple) ne sommes à comparer à toy quant à l’intelligence de touts les mysteres de la nature ?

Socrates.Le tesmoignage que tu donnes de moy n’est pas veritable, ô Axiochus ! et en cela ton opinion est telle que celle des Atheniens, lesquelz pensent que, veu que ie cherche la raison de plusieurs choses, il ne se peult faire aultrement que ie n’en aye la notice et congnoissance. Mais tant s’en fault que ie congnoisse et entende les choses occultes, que ie vouldrois recepuoir ceste grace de Dieu, de pouuoir seullement congnoistre les vulgaires et communes. Quant aux poincts que ie t’ay proposés cy dessus, Prodicus (philosophe de sapience esmerueillable) me les a declairés aultresfoys, les vngs pour deux oboles, les aultres pour deux drachmes, et les aultres pour quattre. Car il n’enseigne personne sans argent, et a tousiours en la bouche ce prouerbe d’Epicharmus : Vne main frotte l’aultre : donne et prends ; voulant entendre par ces termes que toute peine requiert salaire. Doncques, ainsi que depuis vng peu de temps ledict Prodicus declamoit en la maison de Cassias, filz d’Hipponicus, il ameina tant de raisons sur l’infelicité et misere de la vie humaine, que ie fus induict de la mettre au renc des choses de nul pris en estime. Et pour te dire la verité, ô Axiochus ! des lors ie commençay à desirer la mort.

Axiochvs.Que disoit doncq’ ce philosophe ?

Socrates.Ie te racompteray vouluntiers ce qui m’en vient en la memoire. Quelle partie de la vie humaine (disoit il) est exempte de calamité ? Ne voit on pas comme l’enfant pleure incontinent qu’il est sorty du ventre de la mere, et comme il commence la vie par larmes ? De quelle fascherie n’est il assailli ? Car depuis sa natiuité il entre en telle misere, que tousiours il est affligé, ou de pauureté, ou de froid, ou de chaleur, ou de verges et de coups. Mesmement deuant qu’il puisse parler, combien de maulx endure il ? Lesquelz il desmontre par ses pleurs, et n’a aultre querelle de ses angoisses que le gemissement. Et apres qu’il est paruenu iusque au septieme an de son aage et qu’il a porté toutes les douleurs de son enfance, incontinent il a des gardes, des instructeurs de bonnes meurs et des precepteurs pour l’instruire aux lettres. Croissant plus oultre, et venant en l’aage d’adolescence, on luy baille des reformateurs de sa vie, des geometriens, des precepteurs en l’art militaire, et vng nombre infiny de maistres. Cela faict, commençant à auoir barbe, il entre en vne plus grand’ craincte et trauail d’esprit ; car il faut alors qu’il frequente les estudes et les lieux publicques de tout exercice honneste, ce qui ne se faict sans qu’il soit souuent battu et sans vne infinité de maux, tant est subiecte la ieunesse de l’homme aux precepteurs et instructeurs de vertu, lesquelz communement on eslit des plus graues, des plus seueres et rigoureux, pour mieux dompter et soubmettre au labeur l’impetuosité des ieunes gens. En apres, quand vng ieune homme est hors de ceste captiuité de maistres et de precepteurs, il entre encores en plus grand soucy et solicitude que deuant. Lors il fault qu’il delibere quel trein et quel estat de vie il veult suyure à l’aduenir : si que les fascheries qu’il a ia portées luy semblent vng ieu d’enfance au pris des labeurs et trauaulx qu’il se voit proposés pour le demeurant de sa vie. Car s’il est de grand’ race, il fauldra qu’il face mille entreprises de guerre, où sans fin il sera en danger de sa personne, recepura plusieurs playes et sera contrainct de vacquer incessamment au trauail des combats. Et s’il est de basse condition et estat mechanicque, il ne laisse pour cela d’encourir en mille peines et perturbations, tant du corps que de l’esprit. Et apres tous ces troubles, nous sommes tous ebahis que vieillesse nous surprend sans y penser, par la venue de laquelle se rencontre et s’amasse tout ce qui, selon Nature, est infirme et fragile en noz personnes. De sorte que si quelqu’vng n’a rendu sa vie bien tost, comme satisfaisant d’vne somme empruntée, Nature luy est tousiours à la queue, ny plus ny moins qu’vng vsurier qui demande l’vsure de son prest. Aux vngs elle oste la veue, aux aultres le sentiment des oreilles, et souuent tous les deux sentimens ensemble. Et si aulcun tarde vng peu trop à partir de ceste prison corporelle, Nature mesme le debilite, le tourmente de mille douleurs, et luy rend la plus grand’ part de ses membres inutile et caducque. Si que plusieurs, par la continuation de trop grand’ vieillesse, deuiennent hebetés de l’entendement, et sont deux foys enfans quant à l’imbecillité de l’esprit. Les dieux doncq’ congnoissans telz accidens (comme ceulx qui congnoissent parfaictement l’heur ou malheur des choses humaines) ostent incontinent de ce monde leurs mieulx aymés et fauoriz. Pour te le prouuer sur le champ, ie te veulx bailler l’exemple d’Agamedes et Trophonius, lesquelz, apres auoir esdifié le temple de Pythius Appollo, ilz luy feirent oraison que son plaisir fust de leur donner la meilleure chose qui puisse aduenir à l’homme. Leur oraison finie, la mort les saisit en s’endormant, et iamais ne se leuerent de là depuis. Semblable cas aduint aux prestres de Iuno Argiua. Car apres que leur mere eut faict sa priere à Iuno qu’elle les recompensast de ce que d’vng bon zele et affection (voyant les cheuaulx recreuz) ilz auoyent tiré le chariot où elle estoit en allant faire le sacrifice solennel à ladicte deesse, la nuict ensuyuant on les trouua morts au temple. Ce seroit chose par trop longue de reciter les escripts des poëtes par lesquelz ilz expriment tant bien les miseres de la vie, combien toutesfoys que l’on y pourroit prendre plaisir, veu que par leurs diuins oeuures ilz descripuent si proprement tout ce qui appartient à la vie de l’homme, et le descripuent comme s’ilz l’auoient entendu d’vng oracle d’Apollo. Mais pour abbreger mon propos, il me suffira d’alleguer seullement les vers d’vng des plus excellents et des plus dignes de memoire, desquelz vers le sens est tel, que plus grande expression des miseres et calamités de la vie humaine ne se pourroit bailler. Ce poëte doncq’ parle ainsi :

O que les dieux ont donné diuers cours,Cours miserable aux habitants du monde !Car soient leurs iours longs, moyens ou fort cours,Rien que misere en leur vie il n’abonde.

O que les dieux ont donné diuers cours,

Cours miserable aux habitants du monde !

Car soient leurs iours longs, moyens ou fort cours,

Rien que misere en leur vie il n’abonde.

Ledict poëte vse derechef de ces termes, taschant d’exprimer de plus en plus la misere de l’homme :

Quiconque soit en ce monde venu,Ou raisonnable, ou brutal animal,Deuant qu’il soit à sa fin paruenu,Il est certain qu’il n’aura rien que mal.

Quiconque soit en ce monde venu,

Ou raisonnable, ou brutal animal,

Deuant qu’il soit à sa fin paruenu,

Il est certain qu’il n’aura rien que mal.

Que dict ce mesme poëte de la fortune et estat d’Amphiaraüs ?

Extresme amour luy portoit Iuppiter,Et Apollo l’aimoit aultant ou plus.Que feirent ilz pour vers luy s’acquitterDe cest amour ? Ilz feirent au surplus(Et de ce bien l’homme est souuent forclus)Qu’en ces bas lieux briefue fust sa demeure.Et par cela (sans doubter) ie conclusQue nul n’a bien iusques à ce qu’il meure.

Extresme amour luy portoit Iuppiter,

Et Apollo l’aimoit aultant ou plus.

Que feirent ilz pour vers luy s’acquitter

De cest amour ? Ilz feirent au surplus

(Et de ce bien l’homme est souuent forclus)

Qu’en ces bas lieux briefue fust sa demeure.

Et par cela (sans doubter) ie conclus

Que nul n’a bien iusques à ce qu’il meure.

Que te semble il d’vng aultre poëte qui faict tel commandement à celluy qui vient sur terre ?

Pleurer peult bien celluy qui vient à naistre,Veu que tousiours en misere il doibt estre.

Pleurer peult bien celluy qui vient à naistre,

Veu que tousiours en misere il doibt estre.

C’est assés allegué d’authorités sur ce propos, et plus n’en allegueray pour le present, de peur qu’en recitant et accumulant les opinions d’aultruy, ie fasse ce discours plus long que ie n’ay proposé. Ie reuiens doncq’ à ma matiere. Qui est l’estat ou la maniere de viure que nous ayons esleué ? Qui est l’art le mieulx aymé de nous, duquel nous ne nous plaignions à la fin ? Qui est la chose la plus aggreable à l’homme, de laquelle il ne se sente fasché et offensé auec le temps ? Considerons vng peu la fortune des artisans et de tous ceulx qui viuent de leur labeur. Est il estat plus miserable ? Ne trauaillent ilz continuellement d’vne nuict à l’aultre pour gaigner ce qui leur est necessaire pour la vie ? Ne sont ilz pas le plus souuent en pleurs et larmes, voyans que par leur labeur et vigilance extresme, à grand’ peine peuuent ilz subuenir à leur necessité ? Que dirons nous pareillement des gens de mer, lesquelz sont incessamment en peril, tellement que (selon l’opinion de Bias) ilz ne doiuent estre nombrés ny entre les morts ny entre les vifs ? Car c’est vne espece d’hommes terrestres, lesquelz sont toutesfoys comme terrestres et aquatiles : ilz s’addonnent à la mer, et se mettent du tout à la mercy de la fortune. Laissons cela (dira aulcun) et venons à l’agriculture. N’est elle pas plaisante et pleine de recreation ? Certainement elle est telle. Ce neantmoins, auec le plaisir qu’elle peult donner, ne la peult on pas comparer à vng vlcere qui iournellement donne occasion de douleur, maintenant par vne plaincte de secchereisse, tantost par vne plaincte de trop grand’ pluye, tantost pour veoir les bleds gastés, tantost voyans les vignes bruslées ou frappées et brisées de la gresle, tantost pour vne chaleur ou vne froidure suruenant oultre le coustumier de la saison et contre le cours de Nature ? Que dirons nous au demeurant quant aux charges et offices de la Republicque (affin que ie ne m’amuse à parler de plusieurs aultres estats) lesquelz on repute tant honorables ? Ne sont ilz pas pleins de mille sollicitudes et angoisses ? Quelle ioye y a il, sinon en craincte et en doubte ? Quel contentement d’esprit y trouue on, sinon ambition, conuoytise, et vne peur extresme d’estre repoulsé au poursuite de quelque office et magistrat ? Laquelle honte et vergoigne aduenant, l’homme est tant sot, qu’il repute cest accident cent mille foys pire que la mort. A ce propos : doibt on estimer vng homme heureux, qui vit selon l’opinion du peuple ? Ie suis content que quelcquefoys on luy fauorise, qu’on luy face chere plus qu’aux aultres, et qu’il soit presque vn demy dieu entre vne commune. Cela dure moins que rien, et aduient le plus souuent que les plus fauoriz tost apres sont tourmentés, dechassés, condamnés et mys à mort ; et lors à bon droict ilz doibuent estre reputés plus que miserables, ayans faict cas de chose si incertaine et variable. Dy moy, par ta foy, ô Axiochus ! qu’est deuenue la faueur que tu as heue depuis nagueres entre le peuple ? Qu’est deuenu le credit et authorité de Miltiades, de Themistocles et Ephialtes ? Qu’est deuenu l’honneur et gloire de touts les aultres principaux gouuerneurs de la Republicque ? Quant à moy, on ne me peult iamais mettre en la teste que ie m’en voulusse mesler ; car il ne me sembloit point honneste de m’empescher du gouuernement d’vng peuple fol et hors de sens. Te souuient il comme Theramenes et Calixenus (lesquelz mettoient en la Republicque telz officiers que bon leur sembloit) feirent par leur authorité que les hommes estoient mys à mort sans aulcune sentence ou condemnation ? Et de cela il te doibt bien souuenir ; car il n’y auoit que toy et Triptolemus qui leur resistast, combien qu’il y eust trente mille hommes assemblés pour entendre l’equité ou l’iniquité de ce faict.

Axiochvs.La chose est tout ainsi que tu le dys, ô Socrates, et des ceste heure là ie me faschay de me trouuer aux assemblées du peuple, et prins la Republicque en tel desdaing, qu’il ne me sembloit rien de plus fascheux et difficile que ce gouuernement et administration d’ycelle, ce qui est tout notoire à ceulx qui aultresfois ont esté empeschés de telle charge. Et quant à toy, tu en parles comme celuy qui as contemplé de loing et à ton ayse telles meinées ; mais quant à nous, qui en auons heu le maniment, et qui auons essuié ce que ce peult estre, de combien en pouuons nous parler plus parfaictement et à la verité ! Sçache, cher amy Socrates, que le peuple n’est aultre chose de sa nature sinon vne beste ingrate, difficile, cruelle, enuieuse, insolente, sans temperance ; et ne peult auoir aultres qualités, veu que ce n’est qu’vng amas de testes folles, et d’vne tourbe pleine de temerité et audace : si que celluy qui luy adhere est encores plus miserable.

Socrates.Or doncq, amy Axiochus, si tu estimes que l’administration de la Republicque, la quelle on tient grandement vertueuse et honorable, est le plus abominable art de tous autres arts, que diras tu des aultres vocations de la vie humaine ? Ne seras tu pas d’opinion que l’on les doibt totalement fuyr ? Mais venons maintenant au point principal de nostre propos. I’ay aultresfoys ouy dire à Prodicus que la mort n’attouchoit en rien ou les viuants ou les trespassés.

Axiochvs.Comment dys tu cela, Socrates ?

Socrates.Pour ce qu’il est certain que la mort n’est point aux viuants ; et quant aux defuncts, ilz ne sont plus : doncques la mort les attouche encores moins. Parquoy elle ne peult rien sur toy, car tu n’es pas encores prest à deceder ; et quand tu seras decedé, elle n’y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout. Par ainsi, c’est vne sotte douleur de te tourmenter d’vne chose qui n’est, ny qui ne sera iamais en toy. Et en cela tu fais ny plus ny moins que si tu craignois le monstre dict Scylla, ou l’autre dict Centaurus, les quels ne peuuent approcher de toy, et n’assisteront iamais à ta mort. Tu as doncq à entendre que l’on ne doibt craindre que les choses qui peuuent estre, et qu’il ne doibt escheoir aulcune craincte en cela qui ne peult aduenir.

Axiochvs.Ton propos est merueilleusement plein de sapience et doctrine ; mais il me semble qu’il est prins de ce babil qui court maintenant entre les philosophes, et pour cela ilz trouuent le moyen de tirer force argent de la ieunesse encores ignorante et aysée à decepuoir. Quant à moy, pour te dire reellement, la fruition de la vie humaine me rend trop plus triste que ie ne te sçaurois exprimer, combien, ami Socrates, que le propos que tu m’as tenu maintenant ne soit point hors de raison, ains vraysemblable, et d’apparence fort vrgente. Toutesfois, apres tout, le son de tes parolles a plus grand’ ostentation de langage que de sens, ce qui n’est pas propre pour arrester vn esprit agité et perturbé de quelque passion ou erreur ; et maintiendray tousiours que ce beau parler tant bien basty et poli pourra auoir quelque splendeur d’eloquence, mais pour cela il ne laisse d’estre tousiours loing de verité et raison. Les tristesses, les emotions et desturbations de l’ame ne s’appaisent point par parolles ornées et fardées. La seule vérité des choses, la seule raison euidente peult penetrer iusques au centre de l’esprit passionné et remedier à son mal.

Socrates.Tu conclus derechef aussi imprudemment que tu faisois au commencement, ô Axiochus ! car par ton dire tu veulx inferer qu’apres la priuation des biens mondains, tu ne seras priué du sentiment de tous maulx, et dis cela comme si alors tu ne debuois estre mort. Bien est vrai que, par contrarieté de fortune, celluy qui est priué de quelque bien se trouue greué de mal qui est opposite à sa félicité perdue. Mais celluy qui n’est point en estre, et qui par la mort est aboly, il ne peult recepuoir aulcun mal au lieu du bien duquel il se tient estre priué. Comment doncq’ peulx tu prouuer qu’il se puisse trouuer douleur en cela qui ne donne iamais congnoissance ou sentiment d’aulcune passion ou douleur ? Et si ce n’estoit que par ignorance, ô Axiochus ! tu veulx qu’auec la mort il y ait quelcque sentiment conioinct, certes tu ne la craindrois en rien. Mais tu te confonds de toy mesmes, craignant que tu doibs perdre ton ame, et pour reparation d’ycelle, par vne faulse imagination, tu esperes en recouurer vne aultre, apres estre party de ce monde, ce qui n’est toutesfoys sans contrarieté grande ; car premierement tu es troublé de ce que tu cuydes que par la mort tu demeureras sans aulcun sentiment, et puis tu imagines que par vng aultre sens tu sentiras et auras douleur de ceste priuation et abolition des sentimens qui aultresfois auront esté en toy. Laissant toutes ces resueries et subtilités superflues, ie te veulx informer et prouuer qu’il y a plusieurs belles raisons et demonstrations euidentes par les quelles nous pouuons congnoistre à l’oeil l’immortalité de l’ame ; car si elle estoit de nature mortelle, il est tout certain que l’homme ne se pourroit monstrer si haultain et si magnanime qu’il faict en mesprisant les forces des plus grands animaulx du monde vniuersel, en passant et repassant toutes mers, edifiant villes, ordonnant et establissant les Republicques, contemplant le ciel, congnoissant les reuolutions des astres, le cours du soleil et de la lune, leur leuer et leur coucher, leurs eclipses, leur legereté, leurs distances, les equinocces et generalement touts les mouuemens et conuersions de la rotondité celeste. Il ne fault pareillement penser que, si l’esprit des hommes n’estoit plein de diuinité, ilz eussent pu auoir la congnoissance de plusieurs aultres grandes choses, et ycelles obseruer et reduire par escript, pour informer la posterité, comme est de parler certainement des ventz, de l’yuer et de l’esté, des pluies, des gresles, des tempestes, de la fouldre, et generalement de tout ce qui se faict par le cours de Nature, tant au ciel qu’en la terre. Sois doncq’ seur, ô Axiochus ! qu’au partir de ceste vie humaine, tu ne passes point d’vne mort en aultre, ains en vne immortalité parfaicte. Tu ne passes point en vne abolition de bien, mais en vne plus entiere fruition de toute felicité. Par la mort tu n’es point transporté en vne confusion et infection de voluptés corporelles, mais en voluptés pures et nettes, desquelles iamais douleur ou fascherie n’approche. Partant de ceste prison du corps, tu te trouueras soubdain en vng lieu où toutes choses sont transquilles et recreatifues, où iamais vieillesse n’abborde. Là tu passeras ta vie en repos, sans aulcune incommodité, paisiblement, ioyeusement, suyuant la pure verité de Philosophie, sans en faire ostentation deuant le peuple, comme font coustumierement les humains.

Axiochvs.Depuis que ie t’ay ouy parler, Socrates, tu m’as fort destourné de ma premiere opinion, tellement que ie ne crains plus la mort, mais au contraire ie l’appette et la desire merueilleusement. Et affin qu’à l’imitation des rhetoriciens i’enfle mon language en cest endroict, sçache, Socrates, que ie conçoys et represente en mon esprit cest infiny et diuin cours des choses que tu m’as exposées, tant que ie commence à sortir de l’infirmité et pusillanimité où i’estois, et me semble que ie suys deuenu quelcque homme nouueau au pris de ce que i’estois auparauant.

Socrates.Si tu veulx auoir encores quelque raison sur le propos que ie t’ay dernierement tenu, escoute ce que m’a aultresfoys dict Gobrias Magus. Ce personnage me comptoit que quand Xerxes passoit en Grece, son grand pere, appellé comme lui, fut enuoyé en l’isle de Delos pour la deffendre contre Xerxes, en laquelle isle il y auoit deux oracles des Dieux. Disoit en outre ledict Gobrias que ce vieillard demeurant là auoit apprins par la lecture de deux tables d’erain, lesquelles y auoient esté apportées par Opis et Hecaërgus, comme l’ame, apres estre deliurée de ceste masse corporelle, s’en alloit en vng certain lieu incongneu par vng chemin qui estoit soubs terre, auquel lieu estoit le palais de Pluto, non moins magnificque que celluy de Iuppiter. Car estant la terre ainsi proportionnée et située, qu’elle contient et occupe le milieu du monde, il est à presupposer que sa forme et circunference est ronde totalement ; la moytié de laquelle les Dieux celestes ont reseruée pour eulx, et les Dieux infernaulx, l’aultre moytié ; et entre yceulx Dieux, les vngs sont freres, et les aultres filz des freres. Quant à l’entrée du royaulme de Pluto, il est enuironné et muny d’vne closture de fer dont les serrures et les clefs sont d’vne merueilleuse grosseur. Ouuerture faicte à celluy qui y entre, il trouue incontinent vng fleuue que l’on appelle Acheron, et apres cestuy là, il en trouue vng autre que l’on nomme Cocytus, lesquelz, apres auoir passés, il est necessaire qu’il vienne deuant Minos et Rhadamantus. Ceste place est appellée le champ de Verité ; et là sont les sieges de ces Iuges infernaulx, lesquelz examinent la vie de tous ceulx qui descendent en leur manoir : c’est assçauoir comme ilz ont vescu et consommé leur aage, habitants au corps humain. Et ne fault presumer que là on puisse mentir ou cacher verité. Ceste inquisition faicte par les Iuges, ceulx qui auront passé leur vie vertueusement et sans villennie des vices mondains, demeurent en l’habitation et manoir des gens de bien, auquel lieu on ne voit aultre chose qu’vne abondance de tous fruicts, fontaines pures et belles à toute extremité, prés couuerts d’vne diuersité de fleurs increable, assemblées de Philosophes, congregations de poëtes, et vng grand nombre de musiciens et aultres gens qui ne cherchent que toute occasion de resiouyssance. Oultre tout cela, on n’y voit que bancquets fort sumptueux et vne affluence de viures esmerueillable. Là on ne sent poinct de froid, là on n’est poinct fasché par vne chaleur moleste, mais tousiours y a vng air temperé et vng temps serain et esclarcy par les rayons du soleil, trop plus illec reluysants qu’en tout aultre lieu. Là sont en grand honneur ceulx qui durant leur vie ont heu charge des sacrifices, et là mesmes ilz ont telle administration qu’ilz ont heu en ce monde. Quel honneur donq’ t’y sera faict, veu que tu as tousiours esté en telle dignité, comme presque compaignon des Dieux ? Le dict des anciens est qu’à l’occasion de telle dignité, Hercules et Liber Pater eurent l’audace de descendre aux Enfers, et que soubs nulle aultre confiance ilz ne partirent d’Eleusina pour aller en ces dicts lieux. Voylà la beatitude de ceulx qui ont bien vescu. Mais ceulx qui se sont addonnés à vice et meschanceté cependant qu’ilz estoient viuants, eulx morts et partis de ce monde, les Furies les trainnent par en vng lieu que l’on appelle Erebus ou Chaos, lequel lieu est la demeure des meschants et contempteurs de piété. Là sont les vaisseaulx des filles de Danaüs, qui ne se peuuent iamais remplir ; là est Tentalus, tousiours mourant d’vne soif inextinguible ; là est Tytius, auquel vng oyseau deuore incessamment les entrailles ; là est le malheureux Sisyphus, qui sans fin monte et remonte son rocher, ne le pouuant iamais rendre ferme et solide ; là sont les damnés et interdicts de tout bien, enuiron lesquelz, iour et nuict, courent et recourent bestes estranges, les leschant iusques au sang. Là sans cesse on espand sur eulx des lampes ardentes, et n’y a peine ou tourments dont ilz ne soient affligés et demembrés d’heure en heure. Telles sont les choses que i’ay entendues de Gobrias, desquelles, ô Axiochus ! tu pourras iuger ainsi que bon te semblera. Quant à moy, raison me dict (et ie veulx viure et mourir en ceste opinion constamment) que toute ame partant du corps de l’homme est immortelle et totallement exempte de douleur. Et soit que nous descendions aux enfers ou que nous montions au ciel, tu ne peulx faillir d’estre bienheureux, ô Axiochus ! attendu que tu vescus si vertueusement et sainctement.

Axiochvs.I’ay honte, Socrates, de te plus rien repliquer, et te puis seullement assurer que ie ne crains plus la mort, mais que ie suis esprins d’vne merueilleuse amour d’ycelle, tant m’a rauy ton premier et dernier propos. Qui plus est, la vie me fasche, et la mesprise de moy mesmes, comme celluy qui doibt aller apres mon trespas en vng meilleur domicile. Somme, ie ne cesseray point de penser iusques à ce que peu à peu ie me sois reduict en memoire toutes les choses que tu m’a desduictes, tant sur la misere de nostre vie que sur l’immortalité de l’ame. Mais ie te prie, amy Socrates, que tu te trouues icy sur le midy.

Socrates.Ie le feray comme tu l’as dict. Cependant ie m’en vois pourmeiner auec ces philosophes que i’ay laissés pour te venir visiter.


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