[30]« L’attachement de l’être humain à une personne investie d’une autorité souveraine donne naissance à des affections qui varient selon le tempérament, le caractère, le sexe, l’âge… »
[30]« L’attachement de l’être humain à une personne investie d’une autorité souveraine donne naissance à des affections qui varient selon le tempérament, le caractère, le sexe, l’âge… »
Cette définition a sans doute été contestée. M. Durkheim soutient que la notion de la divinité, loin d’être ce qu’il y a de fondamental dans la vie religieuse, n’en est, en réalité, qu’un épisode secondaire. Et pour appuyer cette assertion, plus que paradoxale, il allègue qu’il y a des religions d’où toute idée de Dieu est absente, et il invoque le bouddhisme. Mais les citations mêmes qu’il emprunte au livre de M. Oldenberg[31]tendent à établir que le bouddhisme athée est une spéculation métaphysique provoquée par une dissolution progressive des religions antérieures. Et n’oublions pas que cette spéculation métaphysique abstraite n’a pu, telle quelle, se maintenir ; elle ne s’est popularisée que grâce à la réintroduction à fortes doses de l’élément divin, si bien que, par une remarquable ironie des choses, les disciples du Bouddha athée ont divinisé le Bouddha. Ne nous laissons donc pas intimider par le bouddhisme primitif, simple épisode de métaphysique panthéiste ou athée entre deux périodes de religion.
[31]Que l’on pèse ces expressions de M. Oldenberg : « Quand le Bouddha s’engage dans cette grande entreprise d’imaginer un monde de salut où l’homme se sauve lui-même et de créer une religion sans Dieu, laspéculationbrahmanique a déjà préparé le terrain pour cette tentative.La notion de la divinité a reculé pas à pas, les figures des anciens dieux s’effacent pâlissantes, le Brahma trône dans son éternelle quiétude, très haut au-dessus du monde terrestre, et, en dehors de lui, il ne reste plus qu’une seule personne à prendre une part active à la grande œuvre de la délivrance : c’est l’homme. » Qu’est-ce à dire, sinon que l’athéisme du Bouddha est le fruit amer et desséché de la spéculation, mûri au sein d’une décomposition de la foi religieuse ?
[31]Que l’on pèse ces expressions de M. Oldenberg : « Quand le Bouddha s’engage dans cette grande entreprise d’imaginer un monde de salut où l’homme se sauve lui-même et de créer une religion sans Dieu, laspéculationbrahmanique a déjà préparé le terrain pour cette tentative.La notion de la divinité a reculé pas à pas, les figures des anciens dieux s’effacent pâlissantes, le Brahma trône dans son éternelle quiétude, très haut au-dessus du monde terrestre, et, en dehors de lui, il ne reste plus qu’une seule personne à prendre une part active à la grande œuvre de la délivrance : c’est l’homme. » Qu’est-ce à dire, sinon que l’athéisme du Bouddha est le fruit amer et desséché de la spéculation, mûri au sein d’une décomposition de la foi religieuse ?
Nulle part, l’humanité ne débute en religion par le panthéisme ni, à plus forte raison, par l’athéisme. Ce que nous trouvons à l’origine, dans l’humanité déjà séparée de son Créateur par la chute, et peu à peu oublieuse du Dieu unique, c’est la croyance en des dieux personnels multiples, quelle que soit d’ailleurs la façon dont ces dieux sont conçus et imaginés. Mais de cet état inférieur, le sentiment et la pensée de l’homme tendent à sortir en faisant droit au besoin d’unité si profondément enraciné par le Dieu un dans notre nature. Seulement cette unité peut être atteinte par deux procédés contraires. Le premier consiste à s’élever de la notion des personnes divines multiples à la notion d’une seule personne divine, d’autant plus grande et plus forte, et d’autant plus personnelle, qu’elle est mieux conçue comme unique. L’objet du sentiment religieux et le sentiment religieux lui-même se développent et se purifient : c’estle monothéisme. — L’autre procédé consiste, pour éliminer la pluralité des personnes, à éliminer peu à peu l’idée même de personnalité, et à retirer à Dieu d’abord les qualités morales, puis l’intelligence, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la force brute et bientôt qu’une substance de plus en plus vague et amorphe, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue : c’est la dégradation, l’extinction progressive de la religion, qui traverse lepanthéismepour s’évanouir enfin dans l’athéismedéclaré.
Il suit de là que le panthéisme ne constitue pas à côté du monothéisme une des deux grandes divisions parallèles dans lesquelles se serait engagé le sentiment religieux. Le panthéisme se classe sur la même ligne que le monothéisme, mais en bas, tandis que le monothéisme se classe en haut.
Et quand on prend en considération le fait que nulle part, sauf dans la religion hébraïque et chrétienne, l’homme n’a réellement réussi à se hausser jusqu’au véritable monothéisme, quand on se rend compte que le christianisme n’est pas autre chose après tout que le monothéisme lui-même, élevé à la perfection par le messianisme spirituel de Jésus, on ne peut pas s’empêcher de conclure que la psychologie religieuse nous apprend à voir, dans l’histoire des religions envisagée en son ensemble, une admirable preuve apologétique en faveur de l’Évangile du Christ.
Nulle part en effet la personnalité spirituelle du Dieu unique et créateur n’a été plus clairement et plus fortement affirmée et sentie que dans la religion des prophètes, du Christ et de ses apôtres. Et je demanderai ici la confirmation de ma thèse non pas à un théologien ou à un philosophe de profession, qui pourrait être aisément suspect, mais à un écrivain religieux qui sans préoccupation d’école n’a eu pour but que de donner libre essor et franche expression aux sentiments dont vivait son cœur : « Homme, le Dieu que tu cherches, a écrit Christophe Dieterlen, c’est le Dieu de la Bible : un Dieu homme, un Dieu père, frère, un Dieu qui sent comme nous, qui est près de ceux qui l’invoquent. Ce qui nous touche le touche ; dans toutes nos détresses, il est en détresse[32]… La révélation capitale, la clef de toutes les autres, c’est la première mention que Dieu fait de l’homme :Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance.D’après cette parole, il y a lien de parenté intime entre Dieu et l’homme. Donc, pour comprendre Dieu, l’homme devra s’étudier lui-même, et plus il approchera de Dieu, mieux il se connaîtra ; car si l’homme est la ressemblance de Dieu, celui-ci a caractère humain, et si Dieu a créé l’homme à son image, c’est que celui-ci a nature divine[33]… Dieu et l’homme sont deux semblables qui se sont perdus et qui se recherchent[34]… Les Pères ont entrevu par la foi l’humanité de Dieu et ont traité avec luid’homme à homme. C’est ainsi qu’Abraham plaide pour Sodome[35]… Pour traiter alliance avec Abraham, Dieu se manifeste à lui comme son semblable[36]… Le pécheur a besoin d’avoir Dieutout prèset par intuition, il le comprend tel qu’il se manifeste à Abraham : une personnalité humaine. Abraham qui attendait le salut, n’est point étonné par son apparition, et lui parle comme un homme parle à un autre homme[37]… Lorsque avec les sentiments humains d’Abraham nous ferons appel aux sentiments humains de Dieu, nous serons en bénédiction comme Abraham[38]… Le besoin d’un Dieuhumainest si inné à l’homme que, l’humanité de Dieu ayant été voilée, quelques-uns se sont adressés dans leurs prières à des médiateurs humains… Marie et les saints ! Pauvres âmes, si vous saviez que la perfection de Dieu consiste dans le sentimentparfaitde toutes nos peines[39]… L’homme créé à l’image de Dieu, qui est amour, a le sentiment que l’amour est son véritable élément, que comme la religion de Dieu à notre égard est un battement de cœur, une émotion d’entrailles, notre religion doit être avant tout un battement de cœur, une émotion d’entrailles pour Dieu et pour le prochain[40]… La foi tend à mettre le sentiment humain à l’unisson avec le sentiment divin[41]… »
[32]De la prière, p. 19.
[32]De la prière, p. 19.
[33]Étude sur la religion de la Bible, p. 7.
[33]Étude sur la religion de la Bible, p. 7.
[34]Ibid., p. 13.
[34]Ibid., p. 13.
[35]De la prière, p. 21-22.
[35]De la prière, p. 21-22.
[36]Étude sur la religion de la Bible, p. 23.
[36]Étude sur la religion de la Bible, p. 23.
[37]Ibid., p. 23-24.
[37]Ibid., p. 23-24.
[38]De la prière, p. 23.
[38]De la prière, p. 23.
[39]De la prière, p. 23-24.
[39]De la prière, p. 23-24.
[40]La religion pure et sans tache, p. 6. — Il est à peine besoin de dire que Christophe Dieterlen n’entendait pas ces déclarations au sens où les entendraient W. James, Lange, Ribot.
[40]La religion pure et sans tache, p. 6. — Il est à peine besoin de dire que Christophe Dieterlen n’entendait pas ces déclarations au sens où les entendraient W. James, Lange, Ribot.
[41]Étude sur la religion de la Bible, p. 31.
[41]Étude sur la religion de la Bible, p. 31.
Voilà jusqu’à quel point un chrétien dégagé de tous les scrupules de vaine métaphysique, ose ouvertement, à la divinité de Dieu, joindre ce qu’il a si bien appelé l’humanité de Dieu! Voilà jusqu’à quel point, foulant aux pieds tous les préjugés et toutes les pudeurs scolastiques, à la religion de l’homme pour Dieu, il ose joindre hardimentla religion de Dieu à l’égard de l’homme! Et où donc, dans toute l’histoire de notre race, l’humanitéde Dieu apparaît-elle avec plus de force, faisant vibrer ce qu’il y a de plus intime et de plus profond dans les émotions de notre âme, qu’en Jésus-Christ Fils de l’homme et Fils de Dieu, en Jésus-Christ, l’homme parfait qui a pu dire : « Celui qui m’a vu, a vu le Père » ? Où donc dans toute l’histoire de notre race, lareligion de Dieu à l’égard de l’hommese marque-t-elle en des traits plus touchants que dans cet Évangile où notre cœur frémissant contemple et adore un Dieu quidonneau monde, un Dieu quisacrifieà l’homme son Fils bien-aimé, un Dieu quiprie, quisuppliel’homme d’agréer ce sacrifice et de se réconcilier avec lui ! Voilà le Dieu amour qui provoque l’amour ! Voilà le Dieu qu’il faut au vrai sentiment religieux ! Un tel Dieu — laissez-moi enfin le proclamer — un tel Dieu est trop humain pour avoir été inventé par l’homme ! Et je conclus : dire que nulle part la personnalité de Dieu n’a été plus profondémentsentieque dans le christianisme, c’est dire qu’aucune autre religion n’a été plus religieuse que le christianisme, c’est dire en vérité que le christianisme est la religion par excellence, la religion parfaite, et dire que le christianisme est la religion parfaite, c’est dire que Dieu existe, que l’Évangile vient de Dieu, et que Jésus est bien le chemin, la vérité et la vie[42].
[42]Est-il besoin de dire qu’il s’agit ici d’uneinduction, non d’unsyllogisme? On trouvera des inférences de ce genre développées dans les ouvrages de l’Américain Fiske.
[42]Est-il besoin de dire qu’il s’agit ici d’uneinduction, non d’unsyllogisme? On trouvera des inférences de ce genre développées dans les ouvrages de l’Américain Fiske.