Chapter 5

[57]Pour mesurer les dangers de celle recherche excessive des sensations religieuses, on n’a qu’à lire dans lesRécits américains, publiés par Louis Bridel, le chapitre intitulé :Attendre des impressions plus vivesouil faut obéir à Dieu, et celui qui est intitulé :Je ne puis rien sentir ou une ruse très subtile du cœur naturel.

[57]Pour mesurer les dangers de celle recherche excessive des sensations religieuses, on n’a qu’à lire dans lesRécits américains, publiés par Louis Bridel, le chapitre intitulé :Attendre des impressions plus vivesouil faut obéir à Dieu, et celui qui est intitulé :Je ne puis rien sentir ou une ruse très subtile du cœur naturel.

Aussi les pasteurs et les révivalistes ne cessent-ils de mettre leurs auditeurs en garde contre cette funeste préoccupation. Henri Pyt écrivait à une dame anxieuse et agitée : « Chère sœur,croiren’est passentir. Le salut est un fait indépendant de ce que nous sentons, ou ne sentons pas, un fait accompli : oui, accompli pour et dans tous ceux qui croient, quoiqu’ils ne le sentent pas. Où donc, chère sœur, avez-vous lu, dans la parole de votre Seigneur : « L’homme est justifié en sentant ce qu’il croit ; » ou bien : « Celui qui ne sent pas ce qu’il croit, est condamné ? » Lemoiest à la racine de toutes ces tristes méprises. La nature répugne à chercher hors d’elle-même des motifs d’espérance, de paix et de joie. » — « Sentiment, sentiment, sentiment ! s’écrie Moody. J’ai entendu ce cri au point que j’en ai des nausées. Supposez qu’un ami m’invite aujourd’hui à dîner. — Ah ! je serais bien aise de dîner avec vous ; mais je ne sais pas si mes sentiments sont ce qu’ils devraient être. — Êtes-vous malade ? — Non, je ne me suis jamais mieux porté. — Alors, que voulez-vous dire ? — Je doute que mes sentiments soient convenables ; je crains de n’être pas dans de bonnes dispositions d’esprit… — Ah ça ! dirait-il, je crains que M. Moody n’ait le cerveau dérangé. Je l’invitais à dîner, et au lieu de me répondre tout simplement, il n’a fait que me parler de ses sentiments. Mes amis, Dieu vous invite-t-il ? S’il vous invite, pourquoi ne pas accepter l’invitation ? Si vous avez envie de venir, venez et cessez de parler de vos sentiments. » Et ailleurs, à une jeune dame qui cherchait Jésus depuis trois ans sans le trouver : « Allez de la Genèse à l’Apocalypse, vous ne trouverez nulle part le salut attaché au sentiment. Il faut s’élever au-dessus de la région du sentiment. »

Qu’est-ce à dire ? Messieurs, c’est que la volonté et l’action, voilà ce qui doit être au premier rang dans les préoccupations du chrétien. « Celui qui veut faire », selon l’expression de Jésus, a le double avantage d’accomplir son devoir présent dans l’instant donné, et en même temps de former en soi une habitude. Et lorsqu’il aura ainsi développé au plus profond de son individu une seconde nature, par la satisfaction des tendances profondes de son être, par la création de nouvelles tendances qui obtiendront elles aussi une satisfaction sans cesse renouvelée, alors je vous le dis, la jouissance qu’il n’aura pas recherchée viendra ; le meilleur moyen de la manquer, c’est d’en faire le but : le meilleur moyen de l’atteindre, c’est de ne pas y viser.Volonté,inclination,jouissance, voilà l’ordre auquel il doit se tenir.

Mais la volonté peut-elle agir sur l’inclination ? Kant l’a contesté. Pouvons-nous nous contraindre à aimer ? C’est impossible, déclare l’illustre penseur. Le devoir peut commander d’être juste, non d’aimer son prochain : l’amour ne se commande pas. On peut se forcer à agir comme si l’on aimait, non se forcer à aimer. — Agircommesi l’on aimait, lui répondrons-nous, cela même conduit à aimer. Et à la théorie de Kant nous opposerons la pratique de Pascal. « Il y a trois moyens de croire, a dit Pascal : la raison, la coutume, l’inspiration. » C’est là en trois mots toute l’autobiographie spirituelle de Pascal. Intellectuellement convaincu qu’il lui faut être chrétien, Pascal n’est pas chrétien pourtant. Sa sœur Jacqueline nous informe qu’« il ne sentait aucun attrait de ce côté-là ». C’est que l’intelligence ne peut changer de but en blanc l’état profond d’un cœur. « Qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer ! » « Est-ce par raison que vous aimez ? C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur et non à la raison. » « La foi est dans le cœur. » Or, en quoi consiste proprement ce cœur rebelle, cette nature qui sépare Pascal de Dieu ? Pascal l’a discerné d’un coup d’œil aussi rapide que profond. Si la coutume n’est qu’une seconde nature, la nature n’est qu’une première coutume. Si la nature n’est qu’une coutume, la nature est modifiable, La même cause qui lui a donné naissance peut la changer. La coutume ancienne peut être combattue par de nouvelles coutumes. Et ainsi, Pascal fera comme s’il croyait, il prendra de l’eau bénite, il entendra des messes, dira des prières, afin de ployer la machine.Naturellementmême, ces actions provoqueront dans le cœur la foi dont elles sont le signe. Etsurnaturellement, à l’homme qui a ainsi « commencé » et qui est allé au-devant de la grâce, Dieu, pour achever l’œuvre du salut, accordera une vision, un ravissement dont Pascal éternisera le souvenir en ces mots : « Sentiment, joie, paix… Joie, joie, joie, pleurs de joie. Renonciation totale et douce… Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre. »

De la volonté à l’inclination, de l’inclination à la jouissance, telle est la formule de l’évolution religieuse chez Pascal[58]. Mais la volonté ne se borne pas à créer ou à fortifier la tendance religieuse en face des autres tendances ; elle est appelée à exercer son influence sur la tendance religieuse elle-même qui n’est pas simple[59], pour assurer son harmonie et son développement normal[60], pour maintenir en particulier la proportion entre les tendances religieuses individualistes et les tendances religieuses sociales. M. Murisier a fort bien montré[61]que dans la piété normale, le sentiment religieux comprend un élément individuel et un élément social indivisiblement unis. Mais dans les maladies, les perversions, les déviations du sentiment religieux, cette synthèse se brise, d’un côté par l’exagération du sentiment religieux individuel qui conduit au complet détachement de l’extase, de l’autre par l’exagération du sentiment religieux social qui conduit au fanatisme, à l’exclusivisme, au prosélytisme. Eh bien ! souvenons-nous ici de la distinction que nous avons établie entre la tendance et le plaisir. Qu’est-ce à dire ? il y en a chez qui les tendances individuelles plus développées procurent par leur satisfaction plus de plaisir, d’autres chez qui ce sont les tendances sociales qui l’emportent et qui, par leur satisfaction, procurent une jouissance plus grande. Supposez que nous prenions le plaisir religieux pour principe recteur, que toute notre ambition se réduise à dissiper les moindres malaises et à « nous sentir heureux », nous prolongerons dans le sens où notre inclination nous pousse. Et il nous arrivera ce que M. Murisier a si justement décrit : le tempérament ultra-individuel tombera dans un mysticisme malsain, conduisant par l’extase à l’anéantissement ; le tempérament ultra-social tombera dans une extériorisation superficielle où sa vie intérieure finira par disparaître ; et la ruine se trouvera au bout de cette voie, comme de la précédente. S’il s’agit de trouver non pas un palliatif, un anesthésique, qui atténue pour un temps la souffrance, ou même la supprime, mais pour accélérer la dissolution, s’il s’agit de trouver un vrai remède qui rende la santé, cette santé qui est, comme l’estime avec raison M. Murisier, l’union harmonique de l’individuel et du social, il faudra tenir aux malades le langage suivant : Vous, vous vous sentez troublé, dérouté par le contact avec le milieu social ; gardez-vous de vous réfugier dans le recueillement, de vous enfuir dans la solitude, vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières phases du mysticisme extatique, l’anéantissement du moi. Sans abandonner, bien entendu, la culture de votre vie individuelle, employez votre volonté à rechercher le contact social au lieu de vous y dérober. — Vous, au contraire, vous vous sentez troublé, dérouté par l’isolement, par le tête à tête avec vous-même ; gardez-vous de vous absorber et de vous extérioriser dans les relations sociales ; vous pourriez y trouver un soulagement passager, mais vous courriez le risque d’accroître votre mal et de tomber à brève échéance dans les dernières phases du fanatisme. Sans abandonner, bien entendu, la culture des relations sociales, employez votre volonté à rechercher le recueillement au lieu de le fuir.

[58]A l’exemple illustre de Pascal, joignons-en un plus modeste. Un jour Ami Bost propose à sa petite fille, tout d’un coup et sans occasion particulière, d’aller prier ensemble un moment. « Elle vint. Quand nous eûmes fini : « Papa ! quand je ne prie pas, je n’aime pas ; et quand je prie, j’aime. » Je vis que cette petite créature, tout en m’obéissant pour venir prier, avait d’abord été un peu ennuyée de mon invitation ; puis, une fois la prière en train, elle y avait trouvé de la jouissance. Quelle observation importante et vraie que celle-là ! Celui qui ne sait pas se forcer à la prière, s’il le faut, trouvera toujours plus de répugnance à cet exercice ; celui au contraire qui saura surmonter cette répugnance finira par y trouver de la douceur. N’attendez donc pas que le zèle vous arrive de lui-même… » « Heureux sommes-nous quand nous éprouvons de l’attrait ; mais quand il nous manque, bien loin de céder à cette langueur, cette langueur même est une raison de plus pour que nous priions. » — Déjà l’Imitation de Jésus-Christblâmait ceux qui s’éloignent de la sainte communion « par un désir trop vif de la ferveur sensible ». — « Le progrès de la vie spirituelle, disait-elle, ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec patience, de sorte qu’alorson ne se relâche point… C’est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu’il veut et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage. »

[58]A l’exemple illustre de Pascal, joignons-en un plus modeste. Un jour Ami Bost propose à sa petite fille, tout d’un coup et sans occasion particulière, d’aller prier ensemble un moment. « Elle vint. Quand nous eûmes fini : « Papa ! quand je ne prie pas, je n’aime pas ; et quand je prie, j’aime. » Je vis que cette petite créature, tout en m’obéissant pour venir prier, avait d’abord été un peu ennuyée de mon invitation ; puis, une fois la prière en train, elle y avait trouvé de la jouissance. Quelle observation importante et vraie que celle-là ! Celui qui ne sait pas se forcer à la prière, s’il le faut, trouvera toujours plus de répugnance à cet exercice ; celui au contraire qui saura surmonter cette répugnance finira par y trouver de la douceur. N’attendez donc pas que le zèle vous arrive de lui-même… » « Heureux sommes-nous quand nous éprouvons de l’attrait ; mais quand il nous manque, bien loin de céder à cette langueur, cette langueur même est une raison de plus pour que nous priions. » — Déjà l’Imitation de Jésus-Christblâmait ceux qui s’éloignent de la sainte communion « par un désir trop vif de la ferveur sensible ». — « Le progrès de la vie spirituelle, disait-elle, ne consiste pas seulement à jouir des consolations de la grâce, mais à en supporter la privation avec humilité, avec abnégation, avec patience, de sorte qu’alorson ne se relâche point… C’est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu’il veut et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage. »

[59]Si le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans des relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue comme personnelle, il en découle immédiatement que, comme le sentiment social, l’émotion religieuse n’est pas une émotion simple, mais un ensemble d’émotions. Et de même que l’on dit non pas le sentiment social, mais les sentiments sociaux, de même on devrait dire non pas le sentiment religieux, mais les sentiments religieux. La seconde définition proposée par Schleiermacher pour le sentiment religieux est insuffisante et étroite. La piété est bien autre chose encore qu’un instinct de dépendance ; il y a en elle des éléments non seulement de crainte, mais de reconnaissance, d’espérance, de joie, d’amour. Et M. Tarde a raison d’affirmer que le sentiment religieux, « dans toutes les religions, naît de la fusion des émotions les plus contraires, grâce à une température interne très élevée, en une émotion caractéristique, métal complexe, airain de Corinthe du cœur ». — Si le sentiment religieux est une émotion complexe et multiple, la proportion de ses éléments différents est loin de demeurer constante. Et y a correspondance étroite entre la qualité et la quantité de l’émotion et la conception que l’homme se fait de la divinité et des rapports qu’il est possible, désirable, obligatoire d’entretenir avec elle. Et l’association étroite du sentiment religieux avec des notions et des sentiments moraux infiniment variés, le contraignent à se nuancer de mille teintes nouvelles, dont chacune est propre à un temps, à un pays, à une dogmatique, à une liturgie, à un code et à un cérémonial particuliers.

[59]Si le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans des relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue comme personnelle, il en découle immédiatement que, comme le sentiment social, l’émotion religieuse n’est pas une émotion simple, mais un ensemble d’émotions. Et de même que l’on dit non pas le sentiment social, mais les sentiments sociaux, de même on devrait dire non pas le sentiment religieux, mais les sentiments religieux. La seconde définition proposée par Schleiermacher pour le sentiment religieux est insuffisante et étroite. La piété est bien autre chose encore qu’un instinct de dépendance ; il y a en elle des éléments non seulement de crainte, mais de reconnaissance, d’espérance, de joie, d’amour. Et M. Tarde a raison d’affirmer que le sentiment religieux, « dans toutes les religions, naît de la fusion des émotions les plus contraires, grâce à une température interne très élevée, en une émotion caractéristique, métal complexe, airain de Corinthe du cœur ». — Si le sentiment religieux est une émotion complexe et multiple, la proportion de ses éléments différents est loin de demeurer constante. Et y a correspondance étroite entre la qualité et la quantité de l’émotion et la conception que l’homme se fait de la divinité et des rapports qu’il est possible, désirable, obligatoire d’entretenir avec elle. Et l’association étroite du sentiment religieux avec des notions et des sentiments moraux infiniment variés, le contraignent à se nuancer de mille teintes nouvelles, dont chacune est propre à un temps, à un pays, à une dogmatique, à une liturgie, à un code et à un cérémonial particuliers.

[60]M. Ribot (La psychologie des sentiments, p. 307, 421) estime que le sentiment religieux est un sentiment binaire formé par la combinaison d’éléments dépressifs (la peur, qui va dans le sens du strict égoïsme) et d’éléments expansifs (l’amour, qui va dans le sens de la dépossession de l’individu). Le sentiment religieux a débuté chronologiquement par la peur à laquelle se mêlait un amour embryonnaire. L’évolution morale a consisté dans le développement de l’amour et sa prédominance sur la crainte. Avec la régression du sentiment religieux, l’amour diminue et l’élément de la crainte devient exclusif : le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa forme primitive dans l’évolution. — Il y aurait lieu de voir si le développement de l’élément de l’amour ne peut pas produire une hypertrophie (relative et proportionnelle) ou une altération de cet élément.

[60]M. Ribot (La psychologie des sentiments, p. 307, 421) estime que le sentiment religieux est un sentiment binaire formé par la combinaison d’éléments dépressifs (la peur, qui va dans le sens du strict égoïsme) et d’éléments expansifs (l’amour, qui va dans le sens de la dépossession de l’individu). Le sentiment religieux a débuté chronologiquement par la peur à laquelle se mêlait un amour embryonnaire. L’évolution morale a consisté dans le développement de l’amour et sa prédominance sur la crainte. Avec la régression du sentiment religieux, l’amour diminue et l’élément de la crainte devient exclusif : le sentiment religieux revient ainsi à la peur, sa forme primitive dans l’évolution. — Il y aurait lieu de voir si le développement de l’élément de l’amour ne peut pas produire une hypertrophie (relative et proportionnelle) ou une altération de cet élément.

[61]Les maladies du sentiment religieux.

[61]Les maladies du sentiment religieux.

Ainsi de toutes parts ressort avec éclat cette grande loi psychologique que la volonté, avec sa règle rationnelle, le devoir, est indispensable à la fondation et au maintien de la santé religieuse ; que le chrétien doit savoir se garder de prendre le plaisir, même religieux, pour but immédiat et pour critère ; et que c’est seulement par la volonté et l’action soumise au devoir qu’il pourra acquérir et conserver une vie religieuse normale et complète, où toutes les parties de sa nature demeureront harmonieusement combinées et fondues, et où il se donnera tout entier à son Dieu et à ses frères pour se retrouver lui-même agrandi dans ce don. Comment ne pas ajouter que là où cette vie religieuse est vraiment réalisée dans sa plénitude, la synthèse psychologique idéale de toutes les puissances du moi humain se trouve par là-même établie ? Voyez saint Paul. Y a-t-il parmi les athées, y a-t-il parmi les sectateurs des autres religions, une combinaison plus riche et plus originale de volonté forte et indomptable, de dialectique invincible, de sentiment poussé jusqu’au mysticisme et à l’extase, d’action constante et ininterrompue ? Voyez surtout Jésus. La louange ne se change-t-elle pas en humble adoration devant cette âme sainte et pure où tout n’est qu’harmonie, paix, puissance calme et forte, beauté, sérénité, incomparable maîtrise du monde et de soi-même, intime et constante possession de son Dieu !Ecce homo !Voilà l’homme ! voilà le chef-d’œuvre de Dieu ! voilà l’homme parfait, dont on peut dire qu’en réalisant la perfection morale, il a du même coup réalisé la perfection psychologique de la nature humaine par l’intensité souveraine comme par l’équilibre irréprochable et indéfectible de tous les éléments de son être !

Je vous le demande, n’est-il pas manifeste ici qu’envisagée froidement, impartialement, la religion se démontre au psychologue comme la puissance suprême de santé et de vie ? Et nous avons la joie de pouvoir conclure une fois de plus que si la psychologie religieuse peut soulever telles ou telles difficultés, elle n’en est pas moins destinée à être à sa façon, elle aussi, un pédagogue conduisant à Christ, παιδαγωγὸς εις Χριστόν. A la bien prendre, et sans sortir le moins du monde de son cadre, ni se départir de la rigueur de ses méthodes, la psychologie religieuse se transforme à chaque instant d’elle-même en une apologétique vivante et persuasive de la foi au Christ !

La psychologie religieuse, nous avons été insensiblement conduit à l’indiquer, est une science qui non seulement renseigne sur la santé et la maladie religieuses, mais encore sur l’hygiène grâce à laquelle on peut conserver la santé et sur les remèdes par lesquels on peut combattre la maladie. Des quelques réflexions si incomplètes, je le sens, que je viens de présenter, découlent à cet égard d’importantes et de nombreuses leçons. Permettez-moi, Messieurs les étudiants, en m’adressant spécialement à vous, d’en dégager, pour finir, quelques-unes :

Dans cette Faculté de théologie, ce sont naturellement les périls de l’intelligence que vous avez d’abord à redouter, si vous êtes ce que vous devez être, j’entends de bons étudiants.

Les périls de l’intelligence, sous la forme des objections qui se dressent devant tout homme religieux qui veut penser sa vie et vivre sa pensée, au milieu de la mêlée des discussions et des systèmes.

Les périls de l’intelligence ensuite et surtout sous la forme plus subtile de l’intelligence qui s’étend, déborde et court le risque par son expansion disproportionnée d’étouffer la vie intérieure[62].

[62]Le journalThe Evangelistpubliait naguère les lignes suivantes : « L’accès à une belle bibliothèque, le stimulant fourni par les discussions dans les classes ou dans les sociétés d’étudiants, par le commerce avec des esprits alertes et solides, tout cela risque de développer la partie intellectuelle de l’individu aux dépens de la partie morale et spirituelle. »

[62]Le journalThe Evangelistpubliait naguère les lignes suivantes : « L’accès à une belle bibliothèque, le stimulant fourni par les discussions dans les classes ou dans les sociétés d’étudiants, par le commerce avec des esprits alertes et solides, tout cela risque de développer la partie intellectuelle de l’individu aux dépens de la partie morale et spirituelle. »

Pour vous préserver de ces divers périls, pour réussir à conserver la fraîcheur et l’intensité de l’émotion religieuse, nous ne vous conseillerons pas de vous réfugier dans l’ignorance, de faire aussi peu de théologie que possible, juste assez pour les examens, de choisir un sujet de thèse qui ne touche à aucune question vitale, et de vous absorber dans l’activité pratique, à moins encore que ce ne soit dans l’inactivité… Vous êtes ici, Messieurs, pour regarder en face et le monde et les hommes et vous-mêmes et Dieu. Ouvrez plutôt, ouvrez tout grand vos esprits et vos cœurs, sans crainte de la vérité. La crainte de la vérité, c’est déjà du scepticisme, c’est au fond de l’incrédulité !

Voulez-vous que je vous le dise ? la religion chrétienne possède assez de souplesse pour s’arranger fort bien des vérités acquises de la science. Elle ne sera jamais en peine pour se défendre contre la science réelle ou se modifier de manière à répondre à ses légitimes exigences. De même que la science peut bien détruire certaines conceptions que les hommes se sont faites et se font sur la nature et l’histoire de l’individu humain et des sociétés humaines, mais ne saurait supprimer l’individu ni la race, de même elle peut bien amener les hommes religieux à modifier leurs idées sur les rapports historiques de l’homme et de Dieu, elle ne saurait supprimer ni Dieu, ni l’homme ni leurs rapports. Il est sûr que dans un individu tout affaiblissement intellectuel court le risque d’entraîner la disparition des états affectifs correspondants. Mais ce qui menace le plus gravement et peut-être le plus fréquemment la religion dans une âme, c’est l’affaiblissement, je ne dis pas de la jouissance religieuse, je dis du sentiment affectif profond.

Cultivez donc dans tous les sens et développez hardiment votre intelligence, Messieurs, et ne vous lassez pas de la féconder et de l’enrichir. Souvenez-vous seulement de l’avis que donnait saint Vincent de Paul à ceux qui entreprenaient des études théologiques. Il leur répétait « qu’à chaque fois que leur entendement était éclairé d’une nouvelle connaissance, il fallait échauffer la volonté, et se servir de l’étude comme d’un moyen pour s’élever à Dieu. » Souvenez-vous de l’exhortation que Saint-Cyran adressait à Arnauld : « Il faut vous bâtir une bibliothèque intérieure, et faire passer dans votre cœur toute la science que vous avez dans la tête, pour la faire remonter ensuite et répandre lorsqu’il plaira à Dieu. » Souvenez-vous aussi de la parole de Bossuet : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer ! » Souvenez-vous, enfin, de la recommandation de Gerson : « Ce que tu dis, ce que tu entends, ce que tu penses, fais-le passer aussitôt dans le sentiment,trahe confestim in affectionem. » Oui, Messieurs, par une constante tension morale de votre vouloir, transformez en sentiment, transformez en tendance immanente et profonde de votre être, toutes les connaissances que vous pouvez acquérir. Ce travail n’est pas moins indispensable que l’autre, si vous voulez que vos études soient pour vous autre chose qu’une préparation scientifique sans lien avec la vie. Prenez soin, ajouterai-je, d’éviter la dissociation toujours menaçante entre l’élément individuel et l’élément social de la piété. Ne négligez pas la méditation et la prière pour vous éparpiller sans mesure dans les nombreuses et excellentes sociétés d’activité morale et sociale et chrétienne qui se sont développées parmi vous ! Ne négligez par non plus cette dépense saine, féconde et nécessaire de vos jeunes énergies pour vous concentrer exclusivement dans le silence et la retraite ! En un mot, examinez soigneusement quelle est votre tendance dominante afin de ne pas lui laisser prendre un empire exclusif qui altérerait et mutilerait votre foi, renouvelez sans cesse en vous un viril effort pour maintenir la convergence des inclinations diverses et réaliser l’unité de votre caractère en les subordonnant au devoir et à la volonté de Dieu. Saisissez d’une seule prise la religion, dans sa plénitude de manière à la posséder simultanément et harmoniquement dans tous ses aspects, soumettez-lui toutes vos facultés et toutes vos puissances, livrez-lui votre âme et votre vie tout entières, soyez des hommes enfin, des hommes complets, des chrétiens complets, pour devenir des pasteurs complets…

Qui est suffisant pour ces choses ? demandait saint Paul… Mais sous sa plume, cette interrogation n’avait rien de pessimiste ni de découragé. Qui est suffisant pour ces choses, pensait-il, sinon nous, les apôtres du Christ, pénétrés de sa grâce et débordants de son Esprit ? Vous de même, Messieurs les étudiants, si le besoin de ce qu’Adolphe Monod réclamait pour sa conversion, si le besoin d’une « influence extérieure », si le besoin d’un attrait surnaturel pour monter à la hauteur de l’idéal d’un apôtre se fait irrésistiblement sentir à votre sincérité, allez implorer Celui qui peut et qui veut bénir. Et vous percevrez aussitôt la réponse qui ne fait jamais défaut à celui qui prie : « Ma grâce te suffit ! Toutes choses sont possibles à Dieu ! »


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