VII

Le château d'Angoville est situé, non loin de Saint-Lô, dans un des plus ravissants paysages de cette presqu'île du Cotentin, qu'on a assez justement comparée à la Suisse. Il se compose de deux constructions bien distinctes qui, avec l'immense parc qui les entoure, occupent un vaste coteau qui domine la Vire. Il ne reste du vieux château d'Angoville, bâti au moyen âge, qu'une salle remarquable du douzième siècle, soutenue par d'énormes piliers, et un donjon octogonal du quinzième siècle, très élevé, d'où l'on aperçoit non seulement la vallée de la Vire, mais celles de ses affluents, la Dolée et le Torteron. Une porte garnie de mâchicoulis, et surmontée d'un énorme écusson des Villepreux, semble soutenir le donjon et s'appuie elle-même sur une enceinte d'épaisses murailles qui décrit un léger circuit, puis s'arrête net en un monceau de grosses pierres. Tous ces vieux restes se seraient depuis longtemps écroulés, s'ils n'étaient liés entre eux par une solide couche de lierre qui les enserre plus sûrement dans ses griffes de bois tordu que des anneaux de fer. Seule, la salle du douzième siècle se tient bien debout, comme si jamais les années ne devaient avoir raison de ces constructions massives qui semblent avoir été faites par des géants. Elle a toujours servi d'écurie, ainsi que le prouvent des dispositions spéciales prises dès sa fondation; et il a suffi d'y jeter un peu de lumière et d'y apporter les aménagements nouveaux qu'exige le sport, pour en faire une parfaite écurie moderne.

Lorsque le vieux château, fatigué par les nombreux sièges que lui firent subir les Anglais, commença de tomber en ruine, Jean VIII de Villepreux dépensa presque toute sa fortune pour faire construire la superbe habitation qui s'élève à une légère distance du donjon, et qui est un des plus admirables souvenirs que nous ait laissés l'architecture du dix-septième siècle.

C'est de là que la marquise avait écrit à son fils la lettre qu'il avait reçue en arrivant à son cercle.

Le lendemain, à l'heure même où le jeune marquis s'éteignait, dans la seigneuriale demeure de la rue Saint-Dominique, sa mère se promenait, en s'appuyant affectueusement sur le bras de Juliette de Persant, dans la large avenue qui mène du nouveau château aux ruines de l'ancien.

Depuis deux jours qu'elle était arrivée à Angoville, elle avait tout vu, tout disposé pour recevoir son fils. Et, en ce moment, elle allait elle-même jeter un dernier coup d'œil sur son écurie.

—Il aime donc bien les chevaux? interrogeait Juliette, les yeux levés vers ceux de la marquise.

—Ma petite, répondait la douairière, quand tu n'auras plus sur les joues ce joli duvet qui te fait ressembler à un fruit vert, c'est-à-dire quand tu commenceras à connaître un peu la vie, tu sauras que les hommes ne nous aiment qu'à la condition que nous flattions toutes leurs manies, toutes leurs faiblesses. Jean adore les chevaux; moi je les aime bien, comme de bonnes bêtes qui nous rendent service, mais enfin je ne les adore pas. Cependant, je vais visiter l'écurie pour être bien certaine que rien ne manque aux chevaux de mon fils, que l'avoine est belle, que les boxes sont bien nettoyés, que les cuivres, les harnais, les selles sont parfaitement entretenus. Tu verras que la première visite de Jean—lorsqu'il nous aura embrassées, car il daignera nous embrasser d'abord—eh bien, sa première visite sera pour ses chevaux. Et, comme il sera satisfait, il me dira:

«Vraiment, ma mère, c'est plaisir, après une absence, de retrouver une écurie aussi bien entretenue.»

Et ce sera ma récompense.

La marquise douairière de Villepreux était encore très belle. Elle touchait à la cinquantaine et paraissait à peine avoir quarante ans, sans recourir d'ailleurs à aucun artifice de toilette; elle n'avait jamais essayé de rester jeune femme. Son mari mort, elle avait dédaigné toute coquetterie.

Elle ne voulait plus être que mère, mais une mère jeune, aimante, gracieuse. Et peut-être est-il inexact de dire qu'il n'y avait plus la moindre coquetterie en elle; car elle avait celle de vouloir effacer dans l'imagination de son fils toutes les jeunes femmes qu'il courtisait.

Elle n'était décidée à abdiquer que devant la femme qu'elle lui avait choisie, devant Juliette de Persant. Et alors, elle deviendrait grand'mère.

Quand elle parlait de Jean, ses yeux noirs prenaient un éclat extraordinaire, une légère rougeur montait à ses joues habituellement assez pâles. Et elle semblait vraiment toute jeune.

Elle n'avait presque pas de rides, ses cheveux étaient toujours d'un noir de jais. Elle avait encore la taille mince, malgré un léger embonpoint qu'elle appelait en riant de la vieille graisse; et elle était très vigoureuse.

Si elle s'appuyait sur le bras de Juliette, c'était pour mieux sentir ce jeune cœur, qu'elle savait battre à son unisson.

Juliette de Persant méritait bien l'affection si tendre que lui portait la douairière. Son visage long, ovale, naïf, éclairé par de grands yeux bleus, ressemblait à celui de ces vierges qu'on voit sur les vitraux des vieilles églises; ses cheveux séparés sur son front pur en deux bandeaux étaient d'un brun délicat, nuancés d'or aux tempes et à la nuque; son nez, d'une finesse exquise, paraissait fragile comme une mince feuille de porcelaine; ses lèvres gracieuses, bien ouvertes, pleines de sang, indiquaient la bonté.

Son portrait moral ressemblait à celui de la marquise, comme un reflet ressemble à la lumière. Et toutes ses pensées, toutes ses aspirations se résumaient en une unique chose: elle admirait Jean de Villepreux.

Elles étaient arrivées à la vieille salle romane et passaient devant les boxes.

—Voici Lutin, son favori, dit fièrement la marquise…

Et bravement, elle pénétrait dans le box et caressait la croupe du cheval.

—Quelle noble bête! s'écria Juliette.

—Jean en choisira une pour toi, mais bien douce, une haquenée comme celles que montaient les dames de jadis; il la dressera lui-même, et vous irez faire de longues promenades…

—Ah! mère, murmura Juliette,—elle avait toujours appelé la marquise ainsi,—mère, vous me faites rêver!…

Elle avait baissé les yeux et rougissait.

En ce moment, elles entendirent des pas. Et une voix d'enfant demanda:

—Est-ce que madame la marquise est là?

—Oui, répondit un palefrenier. Pourquoi donc?

—J'ai couru pour lui remettre cette dépêche qu'on vient d'apporter au château.

Une dépêche! La marquise sourit:

—Je devine: Jean a reçu ma lettre ce matin, il me télégraphie qu'il arrive.

Puis elle sortit vivement, prit le papier bleu et l'ouvrit, tandis qu'une expression de triomphe se répandait sur son visage. Mais à peine avait-elle jeté les yeux sur les quelques mots rédigés par Honoré que ses traits se contractaient affreusement.

—J'étais trop heureuse! murmura-t-elle.

Et elle s'évanouit dans les bras de Juliette. La jeune fille parcourut rapidement la dépêche; elle aussi faillit tomber; mais elle puisa, dans son amour pour la marquise, la force de résister à sa douleur. Et ce fut elle qui, tout en s'empressant auprès de Mme de Villepreux, donna les ordres nécessaires pour préparer le départ, et cela avec un calme, une énergie dont elle ne se serait pas crue elle-même capable.

—Qu'on attelle immédiatement pour nous mener à Saint-Lô; nous avons le temps de prendre le dernier train qui rejoint la ligne de Paris…

Quand la marquise revint à elle, elle voulut parler; mais Juliette l'entoura de ses bras:

—Mère, ne vous occupez de rien; laissez-moi, dans notre malheur, la consolation de vous gâter.

Et elle la reconduisit au château, où la marquise demeura une heure immobile dans son fauteuil du grand salon, les yeux aveuglés de larmes, vaguement fixés sur le fauteuil où son mari passait autrefois les soirées en face d'elle, et où son fils aîné l'avait remplacé. Ceux qu'elle aimait devaient-ils ainsi partir avant elle? Car elle devinait la vérité tout entière dans la dépêche d'Honoré: son fils Jean était mourant, peut-être mort… et on n'avait pas osé le lui annoncer brutalement.

Mort, lui, son orgueil, toute sa vie! Sans doute quelque sotte querelle, suivie d'un duel?… ou un accident?… Peut-être une chute de cheval?… L'incertitude l'aurait brisé si, de temps en temps, Juliette n'était venue l'embrasser. Elles mélangeaient leurs larmes.

—Ma chérie, murmurait la marquise, il faut que tu aies du courage pour moi!

Juliette avait fait préparer à la hâte la malle de Mme de Villepreux et la sienne. La dépêche était arrivée un peu avant cinq heures: à six heures, la voiture se rangeait devant le perron du château, les malles étaient chargées.

—Ma mère, nous n'avons plus qu'à partir.

Et Juliette entraînait la marquise. Les domestiques s'étaient placés auprès de la voiture. Tous pleuraient. Dans cette minute d'adieu à ces gens qui la révéraient, la marquise eut la force de prononcer en se redressant:

—Merci, mes amis! Et priez pour lui!

Et les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, eurent de nouveaux sanglots, qui redoublèrent encore lorsque la voiture quitta l'avenue qui menait de la grande route au château. C'était là qu'elles avaient rêvé le bonheur; leurs espérances étaient à jamais brisées.

Elles arrivèrent à Saint-Lô quelques secondes avant sept heures et demie: elles purent prendre le train, qui les amena à Lison à huit heures. Et, à Lison, elles attendirent l'express de Cherbourg à Paris qui passe à huit heures vingt-deux. Quand elles furent montées dans l'express, Mme de Villepreux força doucement Juliette à s'étendre. Et la jeune fille écrasée par la fatigue et l'émotion s'endormit au bout d'une heure. La marquise ne ferma pas l'œil de la nuit, il lui semblait qu'elle voyait son fils étendu sur son lit, n'attendant plus que de l'avoir embrassée pour rendre le dernier soupir.

—O mon Dieu! murmurait-elle parfois, faites que je le revoie, que je puisse recevoir sa dernière pensée!

Elles arrivèrent à Paris un peu après quatre heures du matin. Personne ne les attendait à la gare. Ce premier isolement causa une atroce impression à la marquise. Elle ne réfléchit pas que son fils ne l'attendait sans doute que plus tard.

—Honoré n'est pas venu au-devant de nous, dit-elle, c'est que tout espoir est perdu.

Elle était cependant plus calme. Cette longue nuit passée dans l'anxiété la plus poignante, l'avait préparée à la résignation.

Quand une voiture de place les eut amenées devant l'hôtel de la rue Saint-Dominique, elles demeurèrent, quelques secondes, hésitantes. Par un sentiment presque inconscient, elles voulaient retarder la minute où elles sauraient la vérité. Ce fut Juliette qui sonna. Et lorsque le concierge eut ouvert, la marquise, avant de faire un pas, prononça:

—Mon… mon fils?

Le bonhomme n'eut pas le courage de répondre; d'un geste embarrassé, il montra le ciel. La malheureuse mère se précipita alors; et, à l'entrée du vestibule, elle trouva son fils cadet. Honoré avait vite deviné que sa mère seule pouvait arriver à cette heure. Il avait eu un instant de trouble… Que sa mère fût arrivée une demi-heure plus tôt, et elle l'aurait surpris brûlant la lettre de son frère… Mais il s'était remis promptement, se composait un visage désolé. Et, lorsque sa mère lui tendit ses bras, il dit avec gravité:

—Courage, ma mère, vous n'avez plus qu'un fils!

Et il essayait de la retenir, de lui prodiguer ses consolations. Elle ne l'écoutait plus, elle gravissait l'escalier, comme folle, criant d'une voix désespérée:

—Jean!… mon fils… mon chéri!

Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée de la chambre du mort. Là, ses sanglots cessèrent; elle contemplait, d'un œil stupide, ce beau corps étendu qui, dans la mort, semblait un beau marbre couché.

Elle avait vu ainsi son mari.

Et ces deux visions suprêmes, ces deux douleurs aiguës se confondaient dans son esprit. Elle perdait une seconde fois le bonheur.

Juliette demeura quelques instants près d'elle, immobile, retenant ses larmes devant la douleur muette de la mère. Puis la marquise se jeta en avant et vint tomber comme prosternée au pied du lit, murmurant:

—Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne pouviez-vous me frapper, moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien sur cette terre?…

Elle ne songeait pas encore à demander comment, pourquoi il était mort. La blessure ayant été très soigneusement lavée, puis dissimulée autant que possible, elle n'avait vu que ce visage tout blanchi, sévère, et d'une beauté sublime.

Juliette était tombée à genoux à ses côtés, épiant ses moindres mouvements, prête à l'entourer de sa tendresse. Honoré, un peu en arrière, les contemplait d'un œil sec: on ne le regardait pas, il n'avait pas besoin de jouer la douleur. Il avait même la force de raisonner, de se dire: «Si elles savaient que mon frère laisse un enfant, elles seraient parfaitement capables d'aller le chercher!…»

Cependant, l'énergie de la marquise était si grande qu'elle reprit bientôt possession d'elle-même. Elle se releva et ouvrant ses bras, y attira Juliette et Honoré et les tint longuement embrassés dans la même étreinte; puis elle les renvoya.

—Laissez-moi seule avec lui, mes enfants!

Honoré, tenant Juliette par la main, eut l'air de se retirer; mais, sur le seuil de la porte, il s'arrêta. Il voulait annoncer à sa mère comment son frère était mort…

—Il a été blessé à l'œil par M. de…

Sa mère l'interrompit brusquement:

—Je ne veux pas savoir encore le nom de celui qui me l'a tué!… Je ne veux pas que des pensées de haine emplissent mon esprit, au moment où je vais prier une dernière fois pour lui!

Honoré n'insista pas; les dispositions de sa mère le rassuraient pleinement sur l'accueil qui serait fait à Brettecourt, s'il osait se présenter à elle. Et, tenant toujours Juliette par la main, il la mena jusqu'à l'appartement qu'il lui avait fait préparer.

Ce n'était pas sans une légère appréhension que Juliette se laissait entraîner par Honoré. Ainsi que Jean, elle avait eu souvent à souffrir du caractère jaloux, haineux, du second fils de la marquise; il lui avait souvent montré qu'il la considérait comme une intruse; un jour même, elle l'avait entendu qui disait à la marquise, dans un moment de violence:

—Cette petite me vole votre affection!

Et, tout d'un coup, elle songeait aux changements qui pouvaient se produire dans son existence, maintenant que le fils cadet était devenu l'aîné, le chef de la maison. Sans doute, la marquise voudrait la conserver auprès d'elle; mais pourrait-elle accepter cette situation, si elle était détestée par le chef de la famille?

Aussi fut-elle très heureusement surprise quand Honoré lui dit d'un ton de bien sincère amitié:

—Ma chère Juliette, excusez-moi si vous ne trouvez pas, dès votre arrivée ici, une installation complète. Je suis si troublé depuis hier! J'ai pensé seulement que ma mère serait bien heureuse de vous avoir auprès d'elle…

Il ouvrit la porte de l'appartement.

—Vous voici chez vous. J'ai donné quelques ordres, à la hâte, pour que vous n'ayez pas trop à souffrir d'une première installation. Dans quelques jours, vous me direz tout ce qui peut vous manquer. Je n'ai pas, hélas! la prétention de croire que j'occuperai dans votre cœur la place qu'y occupait mon frère bien-aimé; mais je tâcherai que le vide qu'il laisse dans cette maison ne vous semble pas trop grand.

Il avait débité ses deux tirades d'un air parfaitement ému. Juliette le remercia avec attendrissement. Jeune âme qui croyait à peine que le mal existât!

Honoré s'était déjà retiré; il alla embrasser sa mère qui priait devant le lit du mort. Puis, fidèle au programme qu'il s'était tracé, il prit toutes les dispositions nécessaires pour l'enterrement; il donnait tous les ordres dans l'hôtel, et avec une douceur, une mesure qui surprenaient. On s'attendait à avoir en lui un maître irascible, orgueilleux, et on le voyait aussi bon, aussi indulgent que l'avait été son frère.

Au milieu de la journée, sa mère, qui n'avait pas quitté la chambre de Jean, essaya de lui poser quelques questions sur ce qui avait été fait, sur ce qui était à faire encore. Il la serra dans ses bras, avec un véritable élan de tendresse, et répondit:

—Ma mère, une seule chose peut me consoler dans ma douleur, c'est que vous me permettrez d'être pour vous ce qu'était mon frère. Il dirigeait tout et vous évitait les moindres soucis dans la vie usuelle; permettez-moi de vous les éviter dans une circonstance aussi cruelle. Vous et Juliette, pleurez! Tout ce qui est pénible, tout ce qui rend un deuil plus douloureux, me regarde.

En ce moment, Guépin interrompit l'entretien de la mère et du fils. Le valet de chambre avait été placé dans le vestibule de l'hôtel pour recevoir les personnes qui venaient s'inscrire; et, depuis le matin, c'était un défilé de tout ce que Paris compte de noble et d'illustre.

—Pardon, monsieur le marquis, fit Guépin à voix basse.

—Qu'y a-t-il donc?

—C'est… deux messieurs, prononça Guépin comme embarrassé, qui demandent à être reçus par Mme la marquise.

—Ne vous ai-je pas dit que ma mère ne recevrait absolument personne aujourd'hui?

—En effet, monsieur; mais ces personnes sont…

—Qui donc?

—M. le baron de Vauchelles… et M. le comte de… de Brettecourt!

A ce nom, la marquise eut un long tressaillement.

—Henri… murmura-t-elle; il est donc à Paris?… Oui… oui… cela me fera du bien de l'embrasser… Il aimait tant mon fils!

Guépin s'éloignait, très lentement.

—Attendez, ordonna Honoré.

Et s'adressant à sa mère, avec une grande solennité:

—Ce matin, ma mère, vous nous avez donné une belle leçon de générosité: devant votre fils mort, vous avez dit que vous ne vouliez pas connaître le nom de celui qui l'avait frappé; je vous ai admirée. Mais, ce nom, il m'est impossible de vous le taire plus longtemps… C'est Henri de Brettecourt!

[Illustration:—Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne pouviez-vous me frapper, moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien sur cette terre?… (Voir page 69.)]

—-Lui!… Henri!… Henri se serait battu en duel avec ton frère?…C'est impossible!

—Non, ma mère, Henri ne s'est pas battu en duel avec mon frère; et nous ne pouvons accuser que la fatalité. Henri revenait d'Afrique; sa première visite a été naturellement pour nous. Il a passé la journée avec Jean; ils ont fait des armes ensemble, et, dans le feu de l'assaut, l'épée démouchetée d'Henri a traversé le masque de Jean et pénétré dans la tête par l'œil droit. La mort n'a pas été instantanée, mais Jean est mort sans avoir repris connaissance…

—Henri, balbutia la marquise, Henri que j'aimais comme mon enfant,Henri m'a tué mon bien-aimé fils? Oh! mon Dieu! c'est trop, cela!…C'est trop!

Elle poussa un soupir lamentable et se renversa en arrière: Honoré la reçut dans ses bras, à demi évanouie.

—Pauvre mère! Comme tu es frappée! dit-il en la serrant tendrement contre lui.

Revenant à elle, elle murmura:

—Je n'aurais pas aujourd'hui la force de le voir…

Honoré fit un signe à Guépin:

—Allez dire à ces messieurs que ma mère les prie de l'excuser. Il lui serait impossible de les recevoir en ce moment.

[Illustration: Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était touchée des soins dont il l'entourait depuis son arrivée! (voir page 74.)]

Tandis que sa mère retombait à genoux, Honoré souleva légèrement le rideau de la fenêtre. Il aperçut Brettecourt qui s'éloignait, tout accablé, appuyé sur le bras de Vauchelles. Le danger était écarté pour aujourd'hui, et il saurait bien l'écarter toujours ainsi. Il avait d'ailleurs parfaitement prévu ce qui se passerait dans l'esprit de sa mère: avec sa générosité, sa noblesse de sentiment, elle ferait tous ses efforts pour étouffer en elle toute pensée de colère, de haine; Brettecourt, en somme, n'était pas responsable de ce malheur. Mais il espérait que jamais elle ne le reverrait, que jamais elle n'aurait le courage de supporter la présence de l'homme qui lui avait tué son fils.

—J'ai peut-être eu tort, dit la marquise au bout de quelques instants, j'aurais du me maîtriser, recevoir cet enfant; il venait me demander son pardon… J'ai été cruelle pour lui!

—Ah! ma mère, croyez bien que je n'ai pas attendu votre retour pour déclarer à Henri, en votre nom comme au mien, que cet affreux malheur ne changeait rien à l'amitié que nous avons toujours éprouvée pour lui! Je n'ai pas eu pour lui un seul mot de reproche… Mais sa présence… ici… vous aurait fait trop de mal!

—Merci, mon enfant!

Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était touchée des soins dont il l'entourait depuis son arrivée!… Elle ne l'aurait jamais cru si tendre, si dévoué. Et d'ailleurs, il avait maintenant, pour elle, une qualité qui primait toutes les autres: il était devenu le chef de la famille. Il était le marquis de Villepreux! Elle oubliait sa jeunesse méchante, envieuse, ses colères terribles contre son frère, son animosité contre Juliette. Elle ne voyait plus en lui que le dernier descendant des Villepreux qu'elle devait aimer et même respecter par-dessus tout. Et lui, sentant grandir sa puissance, cachait sa joie sous une attitude de parfaite soumission.

Il essaya d'éloigner sa mère pendant qu'on étendait Jean dans sa dernière couche; mais elle eut l'énergie de rester. Elle avait tant pleuré qu'elle assista, sans une larme, à ce navrant spectacle. Et ce ne fut que lorsque son fils eut disparu pour jamais, lorsqu'elle eut déposé sur le bois du cercueil le dernier baiser, qu'elle consentit à se reposer un peu.

Juliette était venue la chercher.

—Pauvre enfant, lui dit-elle en s'éloignant, je ne me suis guère occupée de toi; je demanderai à Honoré qu'il t'installe tout près de moi, que je te sente dormir à mes côtés.

Juliette, malgré sa tristesse, eut un doux sourire:

—Venez, mère!

Et, la faisant entrer dans sa chambre, elle ajouta:

—Honoré a prévenu nos désirs.

Ce fut une exquise consolation pour Mme de Villepreux; elle ne s'attendait certes pas à une si jolie délicatesse de la part de son fils.

«Nous le jugions mal,» pensa-t-elle.

L'enterrement eut lieu le lendemain. Il fut très noble et très majestueux, mais se distingua de la généralité des enterrements mondains par la douleur sincère qui se lisait sur presque tous les visages: Jean de Villepreux n'avait pas un ennemi.

Brettecourt suivit le cortège entre Vauchelles et le maître d'armes Grandier. Au Père-Lachaise, il se cacha derrière une tombe, fuyant le regard de Mme de Villepreux.

On trouva, en général, que le nouveau marquis de Villepreux pleurait un peu trop: on ne croyait pas à ces larmes. Et Vauchelles, qui était un affreux sceptique, les compara aux célèbres larmes de crocodile de Catherine de Médicis. On admira, au contraire, l'énergie de la marquise. Elle n'eut pas une défaillance, même lorsque se produisit le roulement lugubre des cordages remontant après la descente du cercueil. Et c'est elle qui ramena à sa voiture Juliette toute tordue de sanglots.

A la sortie du cimetière, tandis que la foule des amis s'éloignait, après ces salutations et ces accablantes poignées de main qui prolongent la douleur, la marquise aperçut Brettecourt qui partait bien vite, comme honteux. Elle eut alors, en souvenir de son fils, une sublime pensée de bonté. Elle appela:

—Henri!

Il s'arrêta, demeura quelques instants immobile, n'osant s'avancer vers elle. Puis, éclatant en larmes, il se précipita sur ses deux mains qu'elle lui tendait.

—Pardon, balbutia-t-il, pardon!

Et il couvrit de baisers les mains de la pauvre mère. Déjà la foule le poussait, les banales poignées de main recommençaient; et bientôt la marquise se trouva seule avec Honoré.

Ils rejoignirent Juliette qui sanglotait toujours, presque renversée sur les coussins de la voiture. Et ils rentrèrent à l'hôtel, sans avoir prononcé une parole. La marquise, marchant automatiquement, se rendit dans la chambre de Jean. Et là, elle eut sa plus violente crise de désespoir: elle s'était jetée sur le lit et baisait la place où avait été étendu son fils. Juliette et Honoré la contemplaient sans rien oser dire. Enfin, elle se releva, les prit tous les deux contre elle et s'écria:

—Mes enfants, si vous voulez que mon malheur soit moins grand, aimez-vous bien tous les deux!

Pour seule réponse, Honoré attira Juliette et l'embrassa avec effusion.

Puis il dit:

—Ma mère, si vous le voulez, cette chambre restera toujours ainsi… Ce serait comme une chapelle où nous conserverions intact le souvenir de mon frère…

Cette pensée toucha profondément la marquise; mais elle eut l'énergie de faire son devoir.

—Non, dit-elle, je refuse. Cette chambre n'était pas seulement celle de ton frère; c'est la chambre des marquis de Villepreux. Tu l'occuperas désormais, mon fils, toi, marquis de Villepreux, chef de notre maison!

En prononçant ces paroles, la marquise eut une telle allure de grandeur que son fils lui-même en fut ému. Il lui sembla qu'il devenait un autre homme; et, pendant quelques minutes, il regretta sa méchante action. Juliette avait doucement levé ses beaux yeux vers lui.

—Je te remercie, dit encore sa mère, de ce que tu as fait pourJuliette; tu es un bon fils.

Maintenant tous les changements étaient accomplis.

Le lendemain, la marquise reçut, parle courrier du matin, une lettre dont l'écriture la fit longuement tressaillir. Et la malheureuse mère hésita longtemps avant de l'ouvrir.

—J'aurais préféré qu'ilne m'écrivît pas! murmurait-elle.

Elle lut enfin ceci:

«Madame,

«Pardonnez-moi de vous importuner. Dieu m'est témoin que, si un devoir impérieux ne me forçait à vous revoir, je retournerais immédiatement en Afrique, sans même profiter de mon congé. Je comprends à quel point ma présence peut vous faire du mal.

«Vous m'avez permis, hier, avec une générosité admirable, d'implorer mon pardon. Cela suffit à mon cœur. Aussi, n'est-ce pas pour moi que je vous demande une entrevue,et une entrevue secrète… Dans les dernières heures que j'ai passées avec mon ami bien-aimé, j'ai reçu de lui une confidence que mon devoir m'ordonne de vous répéter. Il s'agit d'une chose très grave, d'une chose qui peut, je vous l'affirme, atténuer votre douleur. Je me présenterai chez vous dans la journée. Recevez-moi, je vous en supplie à deux genoux, non pour moi, mais pour mon ami Jean de Villepreux.

«J'ose à peine vous assurer de mon respectueux dévouement, et de mon ardente affection.

La marquise montra la lettre à Honoré. Celui-ci dissimula parfaitement son trouble. Et il se dit, d'ailleurs, qu'il valait mieux recevoir Brettecourt, lui faire raconter le peu qu'il savait. Cela ne lui permettrait que de mieux lutter ensuite contre l'ami de son frère.

—Recevez-le, ma mère, dit-il, avec un triste sourire. Ce pauvre Henri est si malheureux qu'on ne peut lui en vouloir de chercher un moyen de s'approcher une dernière fois de vous.

—Tu crois donc, qu'en réalité, il n'a rien à me dire?

—Pas tout à fait; mais il s'exagère évidemment l'importance des confidences qu'il aura reçues. Comment saurait-il quelque chose que nous ne savons pas, nous? Enfin, ma mère, c'est au nom de mon frère qu'il vous demande cette entrevue; accordez-la-lui.

—Soit! Mais, après, que je ne le revoie jamais! Je sais bien que j'obéis à un sentiment mauvais; mais je suis jalouse de le savoir vivant! Je ne puis me délivrer de cette pensée: pourquoi est-ce mon fils qui a été frappé et non pas lui?

Brettecourt se présenta au commencement de l'après midi; et on l'introduisit aussitôt dans le grand salon, où la marquise l'attendait. La veille, aveuglée par les larmes, elle avait à peine pu l'apercevoir; quand il s'avança vers elle, elle fut frappée non seulement par la douleur qui altérait ses traits, mais par le changement inouï qui s'était fait en lui. Il semblait vieilli de dix ans: ses yeux étaient plombés, ses joues tombaient, ses cheveux avaient presque blanchi. Il marchait lentement, en tremblant. Lorsqu'il arriva devant la marquise, sans prononcer une parole, il se mit à genoux.

—Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise.

Et elle lui montrait un siège en face d'elle. Il s'assit et la regarda longuement, n'osant pas parler. Elle le contemplait aussi, affectant un grand calme, maîtrisant ses larmes.

Elle parla la première.

—Henri, vous avez bien fait de venir. Il fallait que nous nous vissions, une fois, une unique fois! Ensuite, j'oublierai que vous existez; il faut bien que je vous oublie pour ne pas vous détester. Et je ne dois pas vous détester, vous le meilleur, presque le seul ami de Jean. S'il était mort frappé par une autre main que… que celle qui l'a frappé, c'est en vous que j'aurais trouvé ma plus grande consolation: vous m'auriez remplacé mon fils…

Il l'interrompit, d'un geste plein de dignité; puis, très lentement, la voix mouillée de larmes:

—Madame, ne m'accablez plus de votre bonté. Je comprends à quel point, malgré l'indulgence de votre cœur, vous devez me détester: j'ai à jamais empoisonné votre vie. Ne parlons plus de moi… Si un devoir impérieux, si l'espoir de vous apporter une immense consolation ne m'y avaient forcé, vous ne m'auriez jamais revu. J'aurais su me contenter de ce pardon que vous m'avez si noblement accordé hier… Je serais déjà reparti. Et Dieu m'aurait permis, sans doute, d'aller retrouver mon ami en combattant glorieusement pour mon pays!

Il fit une légère pause; l'émotion l'étouffait.

Puis il reprit:

—Mais un nouveau devoir me retient à la vie.—Ma vie ne m'appartient plus, elle appartient à mon ami Jean de Villepreux. C'est lui-même qui, dans la dernière journée que nous avons passée ensemble, m'a tracé mon devoir!

Si Brettecourt avait regardé en ce moment la tenture qui fermait à demi une large baie donnant du salon dans un petit boudoir, il aurait vu remuer cette tenture. Honoré de Villepreux, depuis le début de l'entretien, était tranquillement installé dans le boudoir et écoutait.

Mais, à partir de ce moment, il ne se contenta plus d'écouter: il s'approcha de la tenture, se dissimula dans un des plis, ménageant une légère ouverture qui lui permettait de voir le visage de sa mère. Il pourrait suivre ainsi toutes les émotions qu'elle allait ressentir.

Brettecourt continuait;

—Sans cet abominable malheur, madame, je serais aujourd'hui à Angoville pour vous présenter l'humble prière de votre fils; car il m'avait chargé pour vous d'une mission… qui eût été alors bien pénible à remplir, mais qui, je l'espère, va vous causer aujourd'hui une immense joie…

—Quelle joie pourrais-je avoir désormais? balbutia la marquise.

—Celle de voir revivre votre fils! déclara énergiquementBrettecourt.

La marquise lui jeta un regard si stupéfait qu'il dit:

—Vous me croyez fou, peut-être? Ecoutez-moi bien, madame!—Vous prépariez depuis longtemps un brillant mariage pour votre fils: vous vouliez lui donner Mlle de Persant…

—Mais Henri, fit la marquise avec une certaine brusquerie, vous n'êtes donc venu que pour raviver toutes mes douleurs?

—Pour les adoucir, madame!—Jean m'avait chargé de vous annoncer que ce mariage ne s'accomplirait pas: il éprouvait, pour celle que vous lui destiniez, la plus tendre affection, mais une affection de frère. Depuis une dizaine de mois, il aimait, de l'amour le plus profond, une pauvre jeune fille…

—Assez, monsieur, assez! Vous oubliez le respect que vous devez à une mère…

—Madame, s'écria avec solennité Brettecourt, j'ai le droit de vous parler comme je le fais, et votre devoir est de m'écouter… Mépriseriez-vous donc… ce qui peut rester de votre fils?

—Expliquez-vous, Henri! Achevez!

Elle avait entrevu soudain la vérité. Henri comprit qu'il n'avait plus qu'un mot à ajouter pour gagner la cause de l'enfant inconnu dont il se constituait le défenseur; mais il fallait aussi faire estimer la mère, la fiancée de son ami…

—Madame, je dois vous répéter les choses comme mon ami me les a dites:—Jean aimait une jeune fille qui ne fait partie ni de notre monde ni même de la bourgeoisie, une simple ouvrière, à laquelle il s'est fait connaître sous un nom supposé. Ce qu'il m'a raconté au sujet de cette jeune fille m'a rempli d'amitié et d'admiration pour elle; et il m'avait chargé de vous dire ceci, et je vous le répète aujourd'hui, en vous en donnant ma foi de gentilhomme, c'est que, malgré sa modeste situation, cette jeune fille était digne d'entrer dans votre famille: il la voulait pour femme, et je devais implorer votre consentement. Il hésitait, depuis longtemps, à vous ouvrir son cœur, parce qu'il tremblait à la pensée de vous faire une peine, même la plus légère. Et celle-ci eût été grande. Il comptait cependant sur votre âme si aimante, si indulgente! Il n'avait plus, d'ailleurs, le droit d'hésiter: son honneur lui commandait de rendre le sien à cette jeune fille, puisqu'il le lui avait enlevé; son honneur lui commandait de se marier, pour que la naissance de son enfant ne fût pas entachée par une situation irrégulière…

Brettecourt n'eut pas le temps de continuer. La marquise s'était dressée devant lui, comme transfigurée:

—Un enfant! O mon Dieu! Jean me laisse un enfant!…

Et elle prenait les deux mains de Brettecourt.

—Henri, jurez-moi que vous ne me trompez pas, que vous n'abusez pas de ma crédulité! Un enfant de mon Jean, de mon fils, de mon bien-aimé!…

—Je vous le jure! prononça solennellement Henri.

Elle se jeta à genoux et, joignant les mains:

—Mon Dieu! vous avez permis cela? Vous avez eu pitié de moi? J'aurai un enfant de mon fils! Je sentirai encore sa chair! Mon Jean revivra dans un petit être que j'élèverai, que j'adorerai… Je pourrais donc avoir encore du bonheur sur cette terre?… Comme femme, comme mère, j'aurai été comblée… Et je serais grand'mère? Grand'mère de l'enfant de mon premier-né!…

Caché dans son pli de rideau, Honoré était blême de colère:

—S'il vient jamais au monde, celui-là, murmurait-il, il aura affaire à moi!

La marquise s'était relevée.

—Mais vous m'avez dit, n'est-ce pas, Henri, que cet enfant n'était pas encore né?

—Non, madame, puisque Jean tenait essentiellement à être marié avant sa naissance. Sa volonté absolue était, du reste, de ne jamais séparer la mère de l'enfant…

—Mais je ne les séparerai pas non plus! déclara la marquise. Mon Jean! Comme c'est bien lui, si noble, si bon, incapable d'une tromperie! Ah! sans doute aurais-je refusé mon consentement à ce mariage? Je me serais évidemment laissé guider par l'orgueil. Mais je serais folle, aujourd'hui, je serais coupable d'obéir désormais à autre chose qu'à mon cœur. La femme aimée par mon fils, la femme qui le partageait avec moi, cette femme ne peut être qu'une noble femme!… Je l'aimerai… Ah! voyez-vous, Henri, tout ce qui venait de Jean était si sacré pour moi!

—Ah! madame, si vous l'aviez entendu me parler de cet enfant! Si vous l'aviez entendu, quand il me disait: «Je suis père! Il me semble que mon fils a tressailli dans mon sein!» Car il voulait que ce fût un fils!… Il me disait ces choses avec tant de foi que je les croyais aussi!

—Un fils! balbutia la marquise. Un fils de mon Jean! Oh! si réellement c'était un fils!

Un superbe orgueil éclairait son visage. Et elle souriait presque, en regardant Brettecourt. Si la plus cruelle des douleurs lui était venue de lui, n'était-ce pas de lui qu'elle recevait cette sublime consolation?

—Eh bien! Henri, allons trouver cette femme; nous lui dirons que celui qu'elle aimait était le marquis de Villepreux, que les Villepreux respectent fidèlement leur parole, et que, si la mort a empêché mon fils de tenir la sienne, je suis là, moi, pour remplir ses engagements autant que peut le faire une grand'mère.—Qu'avez-vous donc, Henri?…

Brettecourt s'était reculé. Il ne s'attendait pas à une aussi vive explosion; il était venu sans réfléchir à cela, voulant dire d'abord la vérité, et chercher cette femme, ensuite… Il balbutia, comme terrifié:

—Mais… je ne la… connais pas!…

—Vous m'avez donc trompée? s'écria la marquise d'une voix qui s'irritait.

—Madame, je vous le jure une seconde fois sur mon honneur: je vous ai fidèlement répété l'aveu que m'a fait mon pauvre Jean dès qu'il m'a revu. Mais il ne m'a pas dit le nom de cette femme… Il devait, le soir même, me la faire connaître…

La marquise retomba accablée sur son fauteuil, les yeux fixes.

—J'espérais déjà! murmurait-elle. Mais ne vous trompez-vous pas vous-même, Henri? Ne vous exagérez-vous pas quelques paroles trop légèrement prononcées par mon fils?

—Je n'ai pas été le seul, madame, à recevoir les confidences de votre fils. Il les a faites, je le sais, au point de vue légal, à M. Florimont, votre notaire. Et, par son testament, Jean a tenu à bien établir…

—Un testament! s'écria la marquise, renaissant à l'espérance. Jean a fait un testament? Mais alors, nous allons tout savoir?…

—Hélas! madame, je crains bien que, comme moi, M. Florimont n'ignore absolument le nom de cette jeune fille. Jean lui avait fait seulement connaître ses projets: il vous les dira, et vous verrez que je ne vous ai pas trompée. Nous n'aurons plus alors qu'à rechercher cette jeune fille…

—Nous la retrouverons, Henri!

Honoré, les poings fermés, les dents serrées, murmura presque à mi-voix:

—Cherchez-la vite, alors, mes amis, avant qu'elle ait disparu!

La fureur d'Honoré ne connaissait plus de bornes. Pendant deux jours, il avait pu se montrer bon et doux parce qu'aucun obstacle ne s'était dressé devant ses projets. Mais, en ce moment, sa haine, ses instincts mauvais renaissaient avec plus de violence que jamais; et ce qui mettait le comble à sa furie, c'est qu'il avait bien senti la profonde habileté déployée par Brettecourt: l'ami de Jean avait adroitement fait passer la marquise par la gradation de sentiments qui devait forcément l'amener à cette explosion d'amour pour un enfant qu'elle ne connaissait pas, qui n'était pas même né; c'est que, malgré son cruel chagrin, Brettecourt n'avait rien laissé au hasard: il avait promis à son ami de se montrer rusé, comme à la guerre. La grandeur des intérêts qu'il défendait ne lui permettait aucune imprudence.

Il ne croyait cependant pas à un résultat aussi rapide, et le succès qu'il venait d'obtenir l'éblouissait un peu.

—Maintenant, dit-il, je ne vous importunerai plus de ma présence, madame. J'ai accompli mon premier devoir, et je l'ai fait sans égoïsme; car il m'eût été bien doux de rechercher moi seul la fiancée et l'enfant de mon ami et de me consacrer entièrement à eux…

«C'eût été une bonne idée!» pensa Honoré.

—Je n'ai pas cru avoir ce droit, continuait Brettecourt: l'enfant de notre cher Jean appartient à sa mère et à vous au même titre; je ne puis venir qu'en second. Mais, en ce jour, je vous engage ma foi de ne jamais me marier, de ne jamais avoir d'autre famille que ces deux êtres, de me dévouer à cet enfant avec la fidélité d'un bon chien: je ne demande plus autre chose que de lui donner ma vie…

[Illustration:—Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise. (Voir page 78.)]

—Je l'accepte en son nom, Henri! s'écria la marquise avec une véritable grandeur. Tout le ressentiment que j'éprouvais contre vous disparaît devant votre dévouement. Si le monde me blâme, Dieu me jugera! Henri, venez sur mon cœur, que je vous embrasse comme un fils!

—Ah! c'est à genoux, dit le noble jeune homme, que je dois entendre de telles paroles!

Et, se prosternant, il baisa la robe de la marquise. La pauvre mère le releva et le serra fiévreusement contre elle.

—Il me semble, disait-elle, que mon fils nous voit!

Honoré murmurait;

—Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de dévouement! Mon frère bien-aimé, tant pis pour votre fiancée! Je ne nourrissais à son égard que le désir bien naturel de me débarrasser d'elle, gentiment. Mais si on me pousse à bout!… Allons! Quoi?… Qu'y a-t-il encore?…

Un domestique venait d'entrer dans le salon et remettait une carte à la marquise. Elle lut:

«M. Aristide Florimontprie madame la marquise de Villepreux de vouloir bien lui accorder immédiatement un entretien; il s'agit de questions du plus haut intérêt.»

—Faites entrer M. Florimont, ordonna-t-elle.

Et elle tendit la carte à Henri, avec un mélancolique sourire.

—Vous ne m'aviez pas trompée.

—Je me retire, madame.

[Illustration:—Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de dévouement. (Voir page 85.)]

—Non. Je tiens, au contraire, à ce que vous assistiez à ce qui va se passer… Ne va-t-il pas être question d'un enfant… auquel votre vie appartient?

Tandis que le notaire pénétrait dans le petit salon, Honoré eut un abominable sourire.

—Triste allié, pensait-il, que ce solennel prud'homme!—Et ma mère, qui me reconnaissait hier si solennellement pour le chef de la famille! et qui, devant une situation aussi grave, ne me consulte même pas?…

Et, après une minute de réflexion:

—Enfin, complotez, mes bons amis; moi je vais me défendre.

M. Florimont était attaché depuis de longues années à la famille de Villepreux.—Sa vie n'offrait pas la moindre particularité romanesque. Ancien petit clerc de Me Bernard Genty, il avait gravi lentement tous les grades de l'étude: troisième clerc, second clerc, premier clerc, jusqu'au jour où il franchit le dernier échelon en épousant la fille de son patron, lequel donnait son étude en dot à sa fille. Et si quelqu'un l'avait plaisanté sur cette marche banale de sa vie, il aurait tranquillement répondu qu'il ne la trouvait pas banale du tout, puisqu'elle lui avait donné le bonheur. A cette époque, quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis son mariage, et il jouissait triomphalement de ce bonheur, que rien d'ailleurs ne devait jamais altérer. Il était impossible d'être plus notaire et plus parfait notaire que M. Florimont: il en avait même le physique ou du moins le physique sous lequel on aime à se figurer ces dignes officiers ministériels. Il était d'une moyenne taille, grassouillet, avec une figure ronde, épanouie, déjà ornée d'une paire de lunettes d'or. Très fin, du reste, sous son apparence bonhomme et d'une scrupuleuse honnêteté; ce qui ne l'empêchait pas de nourrir la très noble ambition de gagner par son travail une fortune au moins égale à celle de sa femme.

Son étude se rattachait à la famille de Villepreux par un vieux lien de reconnaissance. C'est grâce au crédit d'un marquis de Villepreux, qu'un aïeul de M. Genty avait pu acheter, sous Louis XV, une charge de tabellion; et M. Florimont, enfant d'Angoville, avait été placé chez M. Genty par la marquise actuelle.

La marquise l'appelait «Florimont» sans y mettre aucune hauteur; et cette familiarité le flattait.

—Madame, dit-il après l'avoir saluée, j'ai à vous communiquer des choses d'un ordre tout intime. Désirez-vous que je parle devant M. de Brettecourt?

En même temps, il tendait la main à Henri.

—Y voyez-vous quelque inconvénient? interrogea la marquise.

—Pour ma part, pas le moindre.

—Alors, Florimont, parlez en toute franchise.

Le notaire s'installa bien commodément et réfléchit un peu; il avait l'habitude de toujours ruminer ses petits discours.

—J'ai à peine besoin de vous dire, madame, que dans votre douleur, vous ne trouverez pas de plus respectueuse, de plus grande sympathie que la mienne. Personne, en dehors de votre famille et de M. de Brettecourt, n'a été plus vivement frappé que moi par la mort… subite de votre fils. Il daignait voir en moi autre chose qu'un notaire; et, dans les derniers jours de sa vie, il avait eu la bonté de me traiter en ami. Voulant préparer son testament, il m'avait consulté; et je lui avais donné des conseils, que vous désapprouverez peut-être, mais que me commandait l'honneur, et qui étaient du reste conformes à ses désirs les plus chers. Je vous demanderai la permission de parler très… nettement. Si, dans mes paroles, quelque chose vous choque, vous me le pardonnerez certainement, puisqu'il s'agit des dernières volontés de votre fils. Le marquis de Villepreux… aimait une jeune ouvrière,—je raconte les choses tout simplement, madame,—une jeune fille charmante, me dit-il, à laquelle il avait formellement résolu de consacrer son existence. Et, il voulait aller retrouver M. de Brettecourt en Afrique et lui demander de plaider sa cause auprès de vous…

Il a heureusement pu ouvrir son cœur à son ami, avant ce déplorable accident…

—Oui, oui! fit la marquise, un peu impatiente; et Henri vient de tout me répéter…

—Quant à moi, j'aurais hésité à conseiller au marquis de poursuivre ses projets, s'il n'avait ajouté que cette jeune fille était déjà sa femme et que, dans quelques mois, elle serait mère…

J'ai toujours considéré l'abandon d'un enfant comme la plus lâche des infamies. J'approuvai donc pleinement les intentions de votre fils.

—Vous fîtes bien, Florimont.

Enchanté, le notaire poursuivit:

—Le marquis avait prévu sa mort; il me dit à diverses reprises: «Il me semble que je n'arriverai pas au bonheur!» Et c'est pour cela qu'il m'avait chargé de préparer ce projet de testament, que je vous remettrai dès que vous le désirerez, et dont voici les clauses principales…

—Achevez! prononça fiévreusement la marquise, achevez!

—Par cet acte, le marquis reconnaissait d'avance, pour son enfant, ce petit être qui viendra bientôt au monde; et, dans des termes d'une admirable hauteur de pensée, qu'il m'avait dictés lui-même, il vous demandait et demandait à son frère, ainsi qu'à Mlle Juliette de Persant, de traiter, comme si elle avait été sa femme légitime, la jeune fille qu'il aimait…

—Mais le nom de cette jeune fille, Florimont? Son nom? s'écria la marquise.

—Hélas! madame, je l'ignore!… Nous avions voulu, votre fils et moi, prévenir toute indiscrétion; un de mes clercs pouvait surprendre par hasard ce projet de testament, quoique je l'aie seul écrit. Il était absolument prêt, et nous devions le compléter, y ajouter les noms, les adresses… le jour même où le marquis est mort…

Il y eut un long silence. Puis la marquise murmura douloureusement:

—O mon Dieu! mon Dieu! savoir que mon fils laisse une femme, que cette femme porte dans son sein un enfant de mon fils, et ne pas la connaître! Et se dire que ce dernier descendant des Villepreux peut mourir faute de soins… faute d'argent, tandis que nous sommes si riches! Oh, mon Dieu!…

Elle se leva et se mit à marcher, très agitée, par le salon.

Puis, s'arrêtant très brusquement devant le notaire et Brettecourt:

—Mais vous ne savez pas, mes amis, de quels soins il faut entourer la naissance d'un enfant! Cette malheureuse jeune fille ignore le nom de mon fils, elle va se croire abandonnée, trahie!… Et elle maudira mon fils!… Mais, si nous ne la trouvions pas, mes amis, le chagrin seul pourrait la tuer!

Puis, s'adressant fébrilement à Brettecourt:

—Voyons, Henri, rappelez-vous bien toutes les paroles de Jean… N'a-t-il rien dit qui puisse nous mettre sur les traces de cette jeune fille? Un mot?… Un rien?… Oh! Rappelez-vous!

—Non, non, dit tristement Henri. Depuis ce jour abominable, je ne cesse de réfléchir, de chercher un indice, et je ne retrouve rien. Jean m'a parlé de la beauté, de la bonté, des nobles qualités de sa fiancée, et c'est tout.

Puis:

—Le seul détail un peu précis qu'il m'ait donné, c'est qu'elle vit avec sa grand'mère.

—C'est bien cela, dit le notaire.

—A Paris?

—Oui, madame, à Paris.

—Mais avec vous, Florimont, mon fils a dû se montrer plus explicite?… Avec vous, il a pu causer longuement… Cherchez encore à vous rappeler! Il faut, il faut que nous retrouvions cette jeune fille!

—Je vous dirai, comme M. de Brettecourt, madame, que j'ai longuement réfléchi avant de me présenter chez vous. Et ce que je sais ne peut nous permettre de retrouver la maîtresse du marquis de Villepreux que… lorsque son enfant viendra au monde; mais alors, je crois pouvoir vous répondre de la certitude du succès…

—Oh! attendre jusque-là!… Attendre jusque-là, mon Dieu!… Enfin, parlez!

—M. le marquis m'avait donné à ce sujet une explication… d'une nature extrêmement délicate.—C'est dans un moment de fougue, dans une heure d'oubli, que cette jeune fille est devenue la maîtresse de votre fils; et depuis, le marquis, comme honteux d'avoir abusé de sa douceur, l'a scrupuleusement respectée.

Et, très nettement:

—La date de la naissance de son enfant ne saurait donc être l'objet du moindre doute: votre cher fils me l'avait indiquée…

—Et cette date? balbutia la marquise.

—C'est la fin du mois de septembre, madame.

—Ainsi donc, pendant cinq mois, il faudra que j'attende au milieu des plus cruelles angoisses, en me disant chaque jour qu'une imprudence, qu'un excès de travail ou un stupide manque d'argent peuvent me faire perdre tout ce qui me reste de mon fils?… Non, non, c'est impossible!…

Qui sait même si cette jeune fille, se croyant trahie, abandonnée, déshonorée, ne voudra pas cacher son déshonneur dans la mort? Mais il faut la retrouver!

Et, avec la plus fiévreuse exaltation:

—Il le faut, messieurs!

—Madame, déclara le notaire, je vous engage ma parole de consacrer tous mes soins à cette tâche; M. de Brettecourt, je pense, m'y aidera… du moins pendant son congé?

Henri s'écria avec feu:

—Si mon congé ne suffisait pas, je donnerais ma démission!

—Enfin, madame, ajouta le notaire, si tous nos efforts n'aboutissaient pas, nous aurons cette suprême ressource d'attendre la fin du mois de septembre, les premiers jours d'octobre au plus tard. Grâce à mes relations, j'obtiendrai facilement, à cette époque, la liste des déclarations d'enfants naturels, nés de père inconnu. Et, au milieu de ces enfants, nous retrouverons votre…

Comme le notaire hésitait, la marquise, d'un air serein, acheva sa pensée:

—Mon petit-fils, Florimont!—Je veux d'ailleurs que tous ici connaissent ma volonté.

Elle frappa sur un timbre et ordonna au domestique qui accourut:

—Allez prévenir immédiatement M. le marquis et Mlle de Persant que je les attends ici.

Alors seulement, Honoré quitta sa cachette, gagna la porte du boudoir et, par le couloir et l'escalier de service, revint dans sa chambre.

Et il s'y trouvait depuis deux ou trois secondes, lorsque le domestique y pénétra pour lui communiquer le désir de sa mère.

—C'est bien, je descends, dit-il.

Il se regarda un peu dans sa glace, pour bien composer son visage, puis descendit. Quand il pénétra dans le salon, il avait réussi à dissimuler, sous un masque plein de dignité, les abominables passions qui l'agitaient.—Juliette était déjà là, assise sur un tabouret, auprès de Mme de Villepreux. Honoré salua très cordialement le notaire, et fort correctement Brettecourt; puis il prit place dans un grand fauteuil, auprès de la cheminée, en face de la marquise, la place que son frère occupait autrefois.

—Vous m'avez fait demander, ma mère? dit-il avec un calme imperturbable.

—Oui, mon fils.—Lorsque tu m'as conseillé toi-même, ce matin, de recevoir M. de Brettecourt, j'hésitais… Je croyais, et tu croyais comme moi, que M. de Brettecourt s'exagérait l'importance de ce qu'il avait à me dire. Nous nous trompions, mon fils! Ce qu'il m'a dit est de la plus haute gravité; et nous devons le remercier d'avoir eu le courage de forcer notre porte.

Honoré adressa un signe de tête à Brettecourt, comme un homme qui ne comprend pas.

Sa mère continuait:

—Toi seul, mon fils, tu me l'as dit, toi seul as assisté aux derniers moments de ton frère?

—Oui, ma mère.

—Et… il n'a pas prononcé, dans cette minute suprême, une phrase… un mot?…

—Hélas! ma mère, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que mon frère était mort sans avoir pu reprendre connaissance?

—C'est que, c'est que… j'aurais voulu me rattacher encore à cet espoir!—Je n'en ai plus qu'un autre: ton frère ne t'avait-il pas confié le secret de son cœur?

Ici, Juliette de Persant leva un regard tout étonné sur la marquise.

—Patience, petite, dit celle-ci, tu vas me prouver tout à l'heure si tu aimais vraiment mon pauvre fils.

—-Ma mère, dit alors Honoré: mon frère, me traitant un peu en cadet, ne me confiait guère ses secrets… J'avais seulement remarqué qu'il délaissait ses anciens plaisirs, qu'il devenait plus sérieux, plus grave; et j'en avais conclu qu'il se disposait à épouser bientôt l'exquise enfant que vous éleviez pour lui.

Juliette, attirée par la marquise, se laissa mignonnement aller contre elle.

—Ma pauvre chérie, dit gravement la marquise de Villepreux, mon fils n'aimait en toi qu'une sœur; ce n'est pas toi qu'il avait choisie pour sa femme. Et tu vas comprendre pourquoi, malgré sa mort, je t'arrache sans pitié cette illusion.

La marquise se redressa un peu; et, avec une sublime grandeur:

—Mes enfants,—car je vous considère tous les deux également comme mes enfants,—Dieu nous envoie dans notre malheur la plus douce, la plus exquise des consolations. Si notre bien-aimé Jean est mort, nous pouvons du moins reporter sur une autre tête l'immense affection que nous avions tous pour lui.

Elle s'arrêta un peu; puis, montrant à son fils Brettecourt etFlorimont:

—Ces messieurs t'expliqueront les choses en détail, Honoré: je ne veux pas les répéter devant Juliette. Qu'il te suffise, en ce moment, de savoir une chose, c'est que mon fils Jean, marquis de Villepreux, aimait une femme, qu'il n'a pas eu le temps de l'épouser, mais que cette femme mettra bientôt au monde… un enfant!

Juliette se mit à trembler.

—Quelle peine je te fais, ma chérie! murmura la marquise.

La jeune fille cacha sa tête en sanglotant sur les genoux de sa tutrice.

C'était le sacrifice de son premier amour, tous ses rêves de jeunesse.

—Ma chérie, continuait la marquise, Jean prévoyait sa mort: il avait remis son testament entre les mains de M. Florimont.

Dans ce testament, il te priait de traiter cette femme comme si elle avait été légitimement sa femme; il te demandait son amitié pour son enfant… Refuserais-tu d'obéir à ses dernières volontés?…

—Moi, mère? s'écria la jeune fille avec un mouvement de noble enthousiasme. Non, mère, non! je ne faillirai pas à… à l'amitié! La pure amitié que j'avais vouée à Jean! Faites-moi connaître cette femme, et je l'aimerai!

Puis elle bégaya:

—Et son enfant… l'enfant de Jean… comment ne l'aimerais-je point?

—Bien, ma chère Juliette, bien! Je n'attendais pas moins de toi!

La marquise l'embrassait avec une folle tendresse.

—Brave cœur! murmura Brettecourt.

—Et… toi, mon fils? interrogea la marquise, que le silence d'Honoré inquiétait.

C'est qu'Honoré préparait sa réponse.

—Ma mère, dit-il, je vous avoue que je ne puis être que blessé d'avoir été mis ainsi presque en dehors du cœur de mon frère! Mon frère ne rendait donc pas justice à mon cœur?… Il aurait eu en moi un confident si naturel… et si indulgent à ses projets! Mais j'aurais déjà agi!… J'aurais pu, dès le lendemain de sa mort, devancer vos désirs, consoler cette femme… dont je viens seulement d'apprendre l'existence; et je suis tout surpris de ce que M. de Brettecourt ait cru devoir faire ses confidences à ma mère d'abord, au lieu de me les faire à moi, qui suis devenu le chef de notre famille…

—J'espérais surtout dans l'indulgence de votre mère! balbutiaBrettecourt, un peu interloqué.

—Vous auriez dû surtout espérer en mon honneur, mon cher comte! Vous me connaissez assez pour savoir à quel point le sang des Villepreux m'est sacré… Et, tout particulièrement le sang de mon frère bien-aimé! Quoique Jean m'ait toujours traité un peu dédaigneusement, j'honorerai, je défendrai tout ce qui vient de lui, même d'une façon irrégulière.

Et, très solennellement, il ajouta:

—La femme qu'il a aimée sera une sœur pour moi; et quant à son enfant, si c'était un fils, la loi, mon cher Florimont, me permet, je crois, de lui donner mon nom?…

—Oui, monsieur le marquis.

—Quoi!… Tu ferais cela? s'écria la marquise, qui tremblait depuis que son fils avait pris la parole.

—Je ferai tout ce que m'ordonne mon devoir! Puis-je oublier que, sans le fils naturel de Jean de Villepreux, notre race se serait éteinte sous François Ier?… Qui sait si je me marierai, si j'aurai des fils?… Certes, oui, ma mère, l'enfant de mon frère sera le mien!

La marquise l'entoura de ses bras.

—Ah! Tu es bien le marquis de Villepreux! s'écria-t-elle avec transport.

—En auriez-vous jamais douté? répliqua-t-il avec une superbe hauteur.

—Je ne te connaissais pas! avoua-t-elle.

Juliette le contemplait avec admiration. Il était donc noble et généreux comme son frère?

Puis, Honoré s'avança vers Brettecourt et Florimont, et leur tendit la main.

—Messieurs, je vous remercie de ce que vous avez fait. Veuillez bien passer avec moi dans mon cabinet: vous aurez la bonté de me répéter ce que vous avez dit à ma mère. J'ai résolu de lui éviter désormais tout ce qui pourrait ressembler à un souci; et c'est moi qui me charge d'exécuter tous ses désirs.

Tandis que les trois hommes s'éloignaient, la marquise se jeta dans les bras de Juliette.

—Comme tu es bonne! murmurait-elle; oh! que tu es bien ma fille!

—Oh! oui, mère! oh, oui! Votre fille!… Et comme nous l'aimerons, ce petit être!…

Et la marquise souriait: elle entrevoyait ce visage d'enfant… Elle était grand'mère!


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