VI

Vendéen, Jérôme avait été nourri, aux veillées, d’histoires de chèvres fantastiques, de sorciers changés en chats ou en loups-garous ; il avait cru aux revenants. Il avait éprouvé l’angoisse et l’attrait de frôler le monde des Esprits. Une certaine nuit de Noël, il accompagnait dans les bois le garde du domaine ; la lune était haute ; les bouleaux craquaient sous le gel ; au centre d’une clairière une nappe de givre couvrait des touffes serrées d’ajoncs ; là, il avaitvu, autour d’une longue table, des hommes blancs assis.

Mais, le fantôme de Montcalm, il ne voulait pas y croire. Il essayait une explication : au moment où la présence d’Agnès visait à l’absorber tout entier, l’image du mort, chassée des profondeurs de son être, s’était animée en une silhouette fictive, dans la pénombre du vestibule. Seulement il comprenait bien qu’il se payait de mots, qu’un mystère ne peut s’élucider par un autre mystère. Illusoire ou non, la vision signifiait la persistance intime du duel qui l’avait déjà déchiré : la promesse donnée à Montcalm l’emporterait-elle sur l’amour qui la niait ? Avant peu il prendrait parti. Il l’eût fait aussitôt, et contre Montcalm, si Montcalm n’avait semblé intervenir. Il resta en suspens, jusqu’à ce que son trouble fût apaisé. Mais, toutes les fois qu’il traversait le vestibule, la forme de l’homme en marche hantait son souvenir, plus flottante et disparue avant d’atteindre les plis sombres de la tenture. C’était assez pour figer sur ses lèvres les paroles qui auraient asservi sa destinée.

Cependant ses cours avaient repris ; le travail, le flot des impressions quotidiennes, et surtout le contact enivrant d’Agnès dissipèrent l’hallucination.

Comment n’eût-il pas écouté l’appel de la joie ? D’Agnès à lui, chaque jour, il découvrait des consonances nouvelles. Il faisait le tour de ses perfections ; de peur d’en être idolâtre, il y ajoutait les nuances de quelques légers défauts. Son nonchaloir même devenait un charme, le charme d’une vie latente qu’elle ne livrait qu’à demi. Sa pensée, pour arriver jusqu’à l’air où elle vibrait, paraissait franchir des limbes incertains.

« Je ne puis jamais exprimer ce que je sens ; et à quoi bon ? Qui me comprendrait ? »

Il lui parlait d’elle-même ; il excusait ses mollesses de rêverie, son goût un peu maladif du crépuscule, de l’automne, « des choses qui finissent et qu’on laisse doucement mourir. »

Cette révélation d’un cœur féminin le ravissait ; il aurait voulu y répondre en ouvrant tout à fait le sien. S’il la quittait, il croyait n’avoir rien su lui dire. Mais, toujours, un je ne sais quoi l’arrêtait devant les confidences décisives.

Au reste, avaient-ils besoin de parler ? « L’amour dit peu de chose », observe un grand mystique[2]. La contempler lui suffisait. Elle avait entrepris, pour l’offrir à MmeÉlise, de broder un napperon. Quand elle se penchait sur son ouvrage, il n’apercevait plus que son front resserré sous ses bandeaux, avec une petite veine bleuâtre au milieu, les deux creux d’ombre au-dessous des sourcils, la ligne mince et nacrée du nez, les fronçures menues des lèvres, et les doigts en mouvement qui tiraient ou poussaient l’aiguille brillante. Elle s’appliquait. Elle prenait alors, sans la chercher, une pose de graveleuse victime ; Antoinette prétendait reconnaître en elle « la fille de Jephté ». Puis, tout d’un coup, elle redressait la tête ; si elle souriait, il eût volontiers songé comme Dante en face de Béatrice : « Son visage, quand elle sourit, ne se peut définir ni fixer dans la mémoire. » Et la tendresse voilée de son regard l’ensorcelait.

[2]Saint Paul et la Croix.

[2]Saint Paul et la Croix.

Un fichu de soie noire, négligemment jeté autour de son cou, relevait la finesse diaphane de sa peau. Quelquefois Jérôme s’oubliait à rêver sur ces blancheurs entrevues. L’appétit d’un baiser ne l’agitait pas encore. Toucher la main d’Agnès, en la revoyant, en se séparant d’elle, cette volupté discrète comblait ses désirs.

Guérie de son entorse, elle s’était réinstallée dans sa chambre. Celle de Jérôme se trouvait juste au-dessous. Malgré l’épaisseur du tapis il l’entendait circuler, ouvrir son armoire, s’approcher de la fenêtre. Il communiquait avec sa solitude. La nuit, dans le silence attentif, il croyait, par instants, percevoir sa respiration.

En elle il aimait tout avec une ferveur éblouie. L’aurore lui semblait plus vermeille ; les vibrations des cloches s’épandaient plus célestes. Les arbres l’accueillaient d’un air fraternel. Les œillets du jardin avaient changé d’odeur. Il trouvait Antoinette plus adorable, parce qu’elle était la sœur d’Agnès. Il embrassait plus amicalement sa mère. Il priait mieux. L’attente prestigieuse colorait même la préparation de l’aride examen.

Chaque soir, il se disait : « A mon réveil, elle sera là. Demain, si je veux, elle voudra. » Malgré tout, il ne se pressait pas de risquer les trois mots fatidiques. D’autre part, elle se délectait si doucement d’être aimée qu’elle ne brusquait point la conclusion. Elle demeurait inquiète de pénétrer pourquoi il avait eupeur de lui-même. Mais, lorsqu’elle rôdait autour de ce point obscur, il prenait une mine grave ; elle sentait qu’en insistant elle l’eût froissé.

Ce fut MmeÉlise qui décida un premier éclaircissement. Sur les dispositions d’Agnès elle n’avait plus d’incertitude. Celles de Jérôme restaient moins nettes. Elle le surprenait, vis-à-vis d’Agnès, perdu d’extase ; bien des signes le dénonçaient amoureux. Il parlait néanmoins de la jeune fille sur un ton désinvolte, comme d’une amie de passage. Pourquoi cette affectation ?

Vers la fin d’une journée chaude, au milieu de mai, elle rentrait de Paris ; Jérôme, à son insu, avait voyagé dans le même train ; ils remontèrent ensemble ; sur la route où ils cheminaient seuls, elle lui dit de la façon la plus simple :

— Agnès est très gentille. C’est dommage qu’on en ait faitune princesse lointaine. Antoinette la dispense de tout effort. Elle ne sait rien du ménage ; elle ne saurait pas commander. Si Antoinette disparaissait, elle serait en ce monde comme une naufragée sur une barque sans gouvernail et sans rames.

Elle se marierait, protesta Jérôme, visiblement contrarié. Son mari la formerait ; elle est assez fine…

— Quel mari ? En serait-il capable ? A qui penses-tu pour elle ?

— A moi-même. Vous l’avez, j’en suis sûr, deviné. Et vous l’avez bien voulu.

Tendrement, il insinua sa main sous le bras de sa mère. Il allait justifier son choix ; MmeÉlise, sans lui laisser le temps de poursuivre, s’enquit d’une voix impatiente :

— Connaît-elle déjà tes sentiments ?

— Elle s’en doute. Ma bouche s’est tue ; mes yeux ont parlé.

— Eh bien ! je te demande une semaine encore ou deux de silence. Après, nous verrons… Mais pourquoi ne m’as-tu pas dit spontanément qu’elle te plaisait ? Il est donc trop vrai qu’une mère n’a plus le cœur de son fils, dès qu’une autre le prend ?

MmeÉlise se tenait au-dessus de la jalousie mesquine qui arme de griffes certaines mères contre leur bru possible. Même, pour sonder Jérôme, obtenir de lui une déclaration, elle avait exagéré ses critiques. Un mois avant, les eût-elle énoncées ? Avec son besoin de voir tout en beau, elle avait d’abord subi l’attrait d’Agnès ; depuis qu’elle présumait l’avenir de Jérôme mêlé au sien, elle la considérait d’un œil plus dégagé. Une sorte de brouillard lui avait caché ce que pensait Jérôme ; de ce malaise Agnès portait le reproche. Dans l’amertume de ses dernières paroles Jérôme discerna une curiosité non satisfaite ; mais il ne voulait pas exposer tout son secret.

— Oh ! ma pauvre maman, dit-il en se pressant contre elle et lui frôlant d’un baiser la joue, que vous êtes injuste ! Je ne vous ai jamais tant aimée !

Agnès les vit rentrer tous deux, d’un pas beaucoup plus lent que d’ordinaire ; elle soupçonna qu’en chemin s’étaient échangées des choses importantes. MmeÉlise s’efforça de reprendre sa figure habituelle ; une réserve, une préoccupation perçaient au travers de son amabilité ; Jérôme s’observait davantage, maintenant que sa mère savait.

Agnès ressentit dans son amour une soudaine insécurité ; ses espérances lui parurent fragiles comme ces châteaux de sable qu’Antoinette enfant bâtissait avec elle sur la petite plage du Veillons ; et un coup de vent les renversait. Quel gage d’attachement tenait-elle de Jérôme ? Pourquoi l’obstination de ses réticences ? Elle défaillit devant l’hypothèse qu’elle se leurrait peut-être, comme une âme croyante qui se demanderait brusquement : « Le Dieu que j’invoque m’entend-il ? »

Cette angoisse la brisa si fort qu’elle ne put, de tout le dîner, articuler une parole. Aussitôt après elle se retira, mettant sa tristesse sur le compte d’une migraine abominable. Antoinette, un moment plus tard, monta dans sa chambre.

La lune presque pleine en éclairait à demi l’obscurité. Agnès, étendue sur son lit, dans sa chemise flottante, les mains croisées sous sa nuque, avait l’air d’une statue pâle couvrant le marbre d’un tombeau. Elle regardait le globe ardent de la lune s’élever juste en face de sa fenêtre ouverte, s’approcher comme s’il voulait entrer. Elle ne tourna point la tête vers sa sœur ; Antoinette se pencha sur elle, et la baisant au front, murmura :

— Tu souffres bien, ma chérie ?

— Oui, laisse-moi. J’ai besoin d’être seule, de dormir…

— Va, reprit Antoinette, je te comprends trop. Tu te ronges d’idées funestes. Tu as peur d’être heureuse, quand le bonheur vient à ta porte…

Agnès s’était redressée ; accoudée sur son traversin, elle dévisagea sa sœur anxieusement :

— Que sais-tu ? On t’a dit quelque chose ?

— Non, rien du tout. Mais…

— Alors, tais-toi, et oublie-moi dans mon néant. Si tu as vu le bonheur à ma porte, avertis-le qu’il se presse d’entrer. Je suis lasse de l’attendre.

— Oh ! reprit Antoinette, malgré ton silence, je sais depuis longtemps que tu aimes Jérôme, et je suis sûre aussi qu’il t’aime. Sois donc patiente. Il n’y a qu’un amour où le Bien-Aimé ne tarde jamais, et encore ?…

Agnès chiffonnait la dentelle de son oreiller ; comme agacée de cette clairvoyance, elle interrompit :

— Tu vois avec la candeur de tes illusions ses sentiments.S’ilm’aimait en vérité, il me le dirait ; ce serait plus fort que lui. Ou bien, c’est qu’un obstacle, un grave obstacle l’enchaîne. S’est-il engagé ailleurs ? Sa mère s’oppose-t-elle ?

— Je ne le crois pas. Elle a pour toi une vraie tendresse.

— Dis qu’elle l’a eue. J’ai été avec elle trop insouciante, trop franche. Je me suis trop montrée telle que je suis. T’en souviens-tu ? Vers la fin du carême, comme on parlait de confession, je lui ai fait étourdiment cet aveu : « Se confesser, quelle pénitence ! Se mettre à genoux sur du bois dur, sous le rideau, dans un coin noir où l’on étouffe, devant un prêtre qu’on ne voit pas, répéter, entendre des ritournelles qui ne varient guère, et sortir absoute avec la certitude qu’on refera les mêmes péchés, est-ce la peine ? » J’ai senti, au sérieux de sa réponse, que mon état d’esprit l’inquiétait. Je l’amuse, elle m’aime un peu. Mais elle ne met en moi qu’une moitié de confiance. Elle a raison peut-être ; je ne suis propre à rien qu’à réunir en un seul cœur les misères de beaucoup…

Elle s’abandonna, dans un sanglot, entre les bras d’Antoinette. Celle-ci, de son mieux, la réconforta ; elle tenterait d’amener Jérôme à définir ses intentions.

— Jusque-là, jette-toi en Dieu ; sois humble. Et ne te laisse plus tomber, comme ce soir, à la façon d’une mouche morte. Jérôme aime la force ; sa mère est une femme forte. Sois comme elle.

— J’essaierai, dit Agnès qui l’embrassa tout d’un coup avec une violence farouche. Va te coucher, ma bonne Toinon, et dors en paix.

Cet entretien se déroulait à mi-voix, presque bas ; car elles avaient entendu Jérôme et MmeÉlise sortir tous deux dans le jardin. Le bruit de leurs pas s’était perdu sous les arbres ; puis ils étaient revenus s’asseoir au coin de la terrasse, là où soufflait un peu de brise ; ils étouffaient, eux aussi, le son de leurs paroles ; le nom d’Agnès y résonnait trop souvent. Jérôme écoutait, sans trop d’impatience, MmeÉlise « se faire l’avocat du diable », épuiser contre son amour les objections d’une mère prévoyante :

— Tu crois être aimé d’Agnès ; quelle preuve t’en accorda-t-elle ? Est-ce bien toi qu’elle aime ? Elle a besoin d’occuper son imagination, de s’établir dans une vision de bonheur.

— Cependant, opposait-il, est-ce pour amuser sa chimère qu’elle vous brode un napperon ? Elle qui déteste les travaux d’aiguille ! Suis-je un fat de supposer, ma chère maman, qu’un tel effort dépasse sa gratitude envers vous ?

— Admettons. Ce n’est pas très difficile, à dix-huit ans, d’être amoureuse. Mais, la femme nécessaire à ta vie, je la vois avant tout dévouée, simple, vaillante, capable d’élever tes enfants, de bien mener son intérieur, de t’aider dans la conduite de tes affaires. Agnès est une fille originale, douée ou plutôt affligée d’une sensibilité rare. J’aimerais mieux admirer chez elle de fermes vertus, celles d’une chrétienne. A-t-elle même une foi sérieuse ?

— Elle manque d’expérience ; la vôtre l’instruira, et je la dirigerai.

— Toi ! Elle te dominera par la toute-puissance de son charme et parce que tu as l’illusion d’être fort. Elle saura se faire adorer jusque dans ses pires faiblesses…

Irrité, Jérôme se leva, et s’inclina vers sa mère avec un geste tranchant qu’avant cette heure il ne se fût jamais permis :

— C’est bien, maman ; choisissez-moi comme épouse une sotte, un laideron, une créature en bois dont vous n’aurez pas à craindre que je l’aime trop…

MmeÉlise, à son tour froissée, étendit, pour l’arrêter, sa main :

— Puisque tu le prends sur ce ton, mon enfant, je ne te dirai plus rien. Si, plus tard, quelque regret t’accable, tu ne me feras aucun reproche.

Jérôme lui demanda pardon de sa riposte dure. Mais ils se séparèrent dans la tension d’un malentendu qui ne pouvait durer.

Il rentra et se mit au lit après une vague prière ; le sommeil ne vint pas. La nuit chaude lui pesait ; il ouvrit largement sa fenêtre, y respira.

Immense et doux, le clair de lune coulait sur les ombres du jardin. Les roses, les asters, les myosotis traçaient autour des gazons comme un ruisseau pâle. Des reflets de source luisaient parmi les lierres. Un peu de brume allégeait l’épaisseur des bois. Derrière l’épaule du coteau s’élevait une clarté pourpre, telle qu’une aurore immobile, le brasier du Paris nocturne. En bas, par delà le rebord de la vallée, des routes lumineuses s’enfonçaient dans les horizons vagues, se perdaient sous les étoiles.

Jérôme se représenta une rade pleine de navires, un soir de fête, avec les rampes de leurs feux entrecroisés. La fête, elle s’illuminait en lui. D’autres nuits pareilles il avait songé : « Où sont les yeux qui liront l’amour dans les miens ? Où sont les lèvres qui attendent le sceau des miennes ? » Ces yeux et ces lèvres, à présent il les connaissait ; le fruit délectable s’offrait à portée de sa soif. Quoi donc l’empêcherait de l’atteindre ?

Les observations maternelles n’avaient eu qu’un effet : exalter sa passion jusqu’à l’exaspérer. Il croyait goûter dans cette violence une preuve de sa force. Il se souvint d’avoir, la veille, baisé un balcon de fer où Agnès venait d’appuyer son coude nu :

— Faut-il que je l’aime pour être assez fou !… Elle dort maintenant ; mon image traverse-t-elle ses rêves ? Si elle savait…

Une hulotte, le long des bois, vers Buzenval, promenait ses cris chevrotants qui finissaient en une sorte de rire sardonique. Elle se rapprocha, se posa, près de la maison, sur un des cèdres. Mob la pourchassa d’abois indignés ; les dogues l’imitèrent ; des chiens plus lointains répondirent.

Au même instant, Jérôme distingua au-dessus de sa tête un pas léger. Agnès vint à sa fenêtre, et il ne l’entendit point retourner à son lit. Donc elle veillait ; elle était là, peut-être oppressée du même tourment qui le brûlait.

Son cœur bondit ; la tête lui tourna ; il se vit montant l’escalier, grattant doucement à la porte ; et Agnès ouvrait… Mais, au seuil de cette fiction dévorante, il se maîtrisa : quel accueil la jeune fille ferait-elle à son audace ? Non, il n’abuserait pas de l’hospitalité. Une tendresse qui avait si purement commencé devait se préserver du désordre.

Pour se calmer il se jura qu’avant une semaine Agnès lui serait liée par de solennelles fiançailles. Il se recoucha ; dans la chambre d’en haut il ne percevait plus aucun bruit. Son effervescence, peu à peu, tomba ; il recommanda aux Bons Anges sa bien-aimée et lui-même, et s’endormit comme un enfant.


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