VIII

Le jardin fume au soleil de midi. Les deux cèdres ont l’air de deux tentes noires déployées sur le ciel fondu. Un seul moineau, dans un bosquet, brave de son pépiement dur le silence accablé. Jérôme qui gravit, à droite, le sentier ombreux, regarde, malgré lui, le store fauve tendu contre une des fenêtres, celle de la chambre d’Agnès. Il aperçoit, au coin d’une allée, un banc peint en blanc près d’une bordure de géraniums qui flamboient. Avant-hier encore, tous deux, avec Antoinette, se sont assis là pour deviser. Et, de nouveau, voici que sa vaillance va défaillir. Exterminer d’un mot la joie de la maison, à l’instant où elle aurait sa plénitude, c’est comme s’il s’armait d’une fourche, saccageait les parterres tendrement cultivés par MmeÉlise, et plantait à la place une grande croix nue.

Quand Agnès sera devant lui, les yeux encore battus par l’angoisse amoureuse de la nuit dernière, et qu’il entendra sa voix, comme une sourde plainte de violoncelle, l’appeler : Jérôme…, que subsistera-t-il de ses résolutions ?

Or, justement, une jeune fille en noir, au tournant du sentier, s’avance à sa rencontre. Ce n’est pas Agnès, c’est Antoinette. Il reconnaît sa démarche ferme, le blond cendré de ses cheveux, la lumière de son sourire. Elle a ou veut avoir sa mine enjouée de tous les jours. Cependant une pensée grave, une sorte d’embarras insolite alourdit sa vivacité.

Elle descendait, dit-elle, au-devant de MmeÉlise ; celle-ci est au chevet de la femme d’un jardinier qui vient de mettre au monde son quatrième garçon. L’événement retarde le déjeuner, et Désirée en a pris occasion pour une nouvelle crise de fâcheries.

— Mais vous, Jérôme, qu’avez-vous donc ? Vous paraissez las et triste.

— C’est vrai, répond-il ; et soudain, en face d’Antoinette, si douce, si diaphane, il cède à l’invincible pente d’un cœur trop chargé ; il veut se délivrer, en elle, de son secret, lui demander conseil ; même avant sa mère, ellesaura, comme si l’intuition d’une jeune fille pure devait le fortifier mieux que les avis d’un confesseur ou d’une mère.

Il est las en effet, et il s’asseoit sur le gazon du talus. Antoinette, avec simplicité, se met près de lui. Le buisson, en face d’eux, jette son ombre chaude ; derrière, des branches de noisetiers abaissent un épais rideau ; mais, plus en arrière, se cache une sente tortueuse au milieu du taillis.

— Vous songez, Antoinette, au couvent, commence Jérôme un peu fébrile. Je veux vous confier, comme à une sœur, une chose dont personne, sauf Dom Estienne, ne sait rien encore. Le Jérôme qui vous parle, dans quelques mois peut-être, sera un séminariste…

Il s’attendait à voir le visage d’Antoinette resplendir d’une joie mystique. Au rebours, elle ne peut cacher son bouleversement ; haletante et pâle de surprise :

— Vous, Jérôme ! s’écrie-t-elle. Bon Jésus ! qui l’aurait cru ?

Il se met à lui conter l’origine de sa vocation, son amitié pour Montcalm. Mais, à l’instant où, comme dans un songe, il répète ses propres mots :

— Si Dieu l’exige, vieux, c’est promis, tout à coup, derrière les arbres, un bruit de feuilles et de rameaux froissés suspend sa confidence.

— Quelqu’un nous écoute !

Il s’est levé, il écarte les branches, il entrevoit, renversée parmi les ronces d’un buisson, une forme noire.

— Agnès ! s’écrie Antoinette.

Tous deux se frayent un passage auprès de la malheureuse, évanouie ou morte, dont la chevelure s’est déroulée, accrochée aux épines. Antoinette s’incline sur elle, lui redresse la tête. Livide, les dents serrées, les yeux inertes, Agnès ne donne aucun signe de vie ; Antoinette, cependant, sous la robe légère distingue les faibles mouvements du cœur.

— Ma pauvre bien-aimée ! murmure Jérôme, comprimant une explosion de tendresse.

Aveu imprévu qu’Agnès n’entend pas et qui ne suffit point à la ranimer.

Que s’est-il passé ? Apparemment, elle a suivi sa sœur, impatiente d’écouter ce qu’elle dirait à Jérôme, ce que Jérôme lui répondrait. Elle n’a pu soutenir l’horrible déception ; elle est tombée, comme anéantie. Et il s’explique l’étonnement d’Antoinette : elle venait le pressentir, pénétrer au moins s’il comprenait Agnès. Chez elle, malgré tout, la sublimité chrétienne a déjà rebondi :

— Agnès aussi vous aime. Mais que la Volonté de Dieu soit faite, et non la nôtre !

Dans cette parole très simple, transfigurée par un regard de feu, Jérôme perçoit la déchirante évidence : Agnès est sa victime, et il faut qu’elle le soit. O douleur ! Il est certain d’être aimé, juste au moment où il renonçait à son amour. Mais ces idées le traversent comme des éclairs. Antoinette, toujours maîtresse d’elle-même, déclare :

— Nous ne pouvons la soigner ici.

Jérôme veut transporter Agnès insensible ; il la laisserait retomber si Antoinette ne se raidissait pour la soutenir avec lui. C’est la seconde fois qu’il serre Agnès entre ses bras, mais aujourd’hui, pareille à un cadavre, tuée par son immolation. Les longs cheveux lui balaient doucement les paupières ; les joues égratignées par les épines déposent sur ses lèvres un filet de sang. Le sang d’Agnès, il en gardera longtemps le goût amer et délicieux.

Une pareille épreuve n’excède-t-elle pas son courage ? Il est sur le point de la déposer à terre, de se jeter contre elle, de lui crier dans l’oreille :

— Agnès, réveille-toi ; je t’aime ; il n’y a plus que toi au monde. Je choisirais l’Enfer avec toi plutôt que le Paradis sans toi.

Mais une voix éperdue a retenti dans le jardin :

— Jérôme ! Antoinette ! Qu’arrive-t-il ? O lamentables enfants !

MmeÉlise, qui rentrait en hâte, les a vu passer du sentier dans le jardin avec leur fardeau noir, échevelé. Pourquoi cet évanouissement d’Agnès ? Insolation meurtrière ou bien quelle tragédie ? Elle interroge Antoinette ; c’est Jérôme, en phrases entrecoupées, qui répond :

— Antoinette et moi, nous étions assis sur le gazon du talus ; je parlais ; nous ne savions pas Agnès dans le bois, derrière nous ; le bruit de sa chute nous a révélé sa présence…

— Il y a là bien de l’étrange. Jérôme, tu ne me dis pas tout !

— Je vous dirai tout, maman. Mais d’abord, pensons àlafaire revivre. Je vais courir au médecin…

Désirée vient d’apercevoir, le long des parterres, sous le soleil farouche, ce cortège qui semble ramener une morte. Elle s’élance hors de sa cuisine :

— Eh la ! la ! bonnes gens ! La pauvre mignonne ! Elle esttournée! Du vinaigre qu’il faut l’en frotter…

Et le Père, secoué dans le sommeil vague de sa sieste par l’éclat des voix insolites, regarde à sa fenêtre, descend avec un air de consternation ; il soupçonne quelque foudroyante catastrophe.

Quand Jérôme revient, hors d’haleine, sans avoir trouvé le médecin, Agnès, étendue sur le divan du petit salon, a repris connaissance. Elle demeure prostrée, comme au sortir d’une vision qui l’écrase. Elle refuse de manger ; aux câlineries suppliantes d’Antoinette elle répond par des gestes indifférents. Jérôme respire en sachant qu’elle ressuscite. Néanmoins il n’entre pas auprès d’elle. Ce qu’elle a entendu les sépare. Il aurait peur de succomber à la compassion.

— Viens dans ma chambre, ordonne MmeÉlise. Enfin, tout va s’expliquer.

Antoinette a gardé le secret de Jérôme ; ce mystère induit MmeÉlise en de poignantes conjectures. Mais Jérôme se tourne vers son oncle immobile dans l’ombre du vestibule, sévère comme une statue patriarcale de la Justice ; et il l’invite affectueusement :

— Montez avec nous, Père. J’ai besoin que vous soyiez là.

Dans la chambre de MmeÉlise, aux angles de la cheminée, sont deux fauteuils bleus qui datent des années heureuses. MmeÉlise se pose au bord de l’un ; son beau-frère se laisse tomber lourdement dans l’autre ; n’occupe-t-il pas auprès de Jérôme la place de son défunt père ? Jérôme reste debout, et tremblant de prévoir le choc dont il va renverser les espérances terrestres des siens.

Il commence, avec des lenteurs et des précautions, le récit du vœu de Montcalm, de toutes les circonstances où le doigt divin a paru faire sentir son attouchement. Ni MmeÉlise ni le Père ne soufflent mot. Leur silence est lourd d’émotion. Jérôme voit la figure de sa mère perdre son rose ardent, devenir verte et crispée. Le Père, soucieux, remue sa mâchoire dans sa barbe dont il étire les pointes revêches. Jérôme discerne en son regard le conflit de l’affliction humaine et d’une joie de prêtre indicible.

— Mais pourquoi, interrompt le Père, nous as-tu caché ce qui te hantait ? Ta mère et moi méritions-nous si peu de confiance ? Nous aurions prié avec toi.

— J’étais sûr de vous causer une grande peine…

— Ah ! tu es bien l’arrière-neveu de ce Jérôme Cormier que les Bleus appréhendèrent à Talmont, le sommant de révéler où Charette se cachait. Ils le flagellèrent avec son grand chapelet. Le chapelet se rompit sur ses omoplates dénudées jusqu’à l’os. Ses plaies se gangrenèrent ; il mourut après trois jours de furieuses souffrances ; mais les Bleus n’avaient rien tiré de lui…

— Et, continua Jérôme, j’étais trop incertain de ma vocation.

— Quelle certitude en as-tu maintenant ? interrogea d’une voix étranglée MmeÉlise. Hier encore, tu ne pensais qu’à te marier.

— Et vous faisiez contre mes vues toutes les objections possibles.

— Tu ne sais pas lire entre les lignes. C’était mon devoir d’éprouver ton amour. Agnès a pour toi un sentiment si vrai ! Y puis-je être indifférente ? Tu m’aurais prévenue ; je me fusse gardée de vous exposer à une passion l’un et l’autre. Maintenant, tu me fais responsable de son désespoir. J’ai voulu créer du bonheur, et voilà…

— Je vous en supplie, s’écrie Jérôme, ma mère, épargnez-moi. Vous ne voyez donc pas la bataille effroyable où je suis engagé ? Au front, j’ai marché sous des voûtes de mitraille. Ce n’était rien auprès. Sachez-le bien : avec une seule parole imprudente vous pouvez culbuter le peu d’énergie qui me porte en avant !

MmeÉlise fond en larmes et, lui ouvrant ses bras, l’attire sur ses genoux comme au temps où, petit garçon, elle le grondait tendrement d’une incartade.

— Si, reprend-elle après une pause de suffocation, mon enfant, laisse-moi te reprocher ton mutisme et ta méfiance. Ma peine, si tu avais parlé plus tôt, eût été moins accablante. L’idée de ta vocation m’afflige ; elle m’afflige ; vous ne m’en voudrez pas d’être franche, Père ; vous me comprenez. Que Dieu me pardonne aussi. Je le sais trop, Jérôme ; tu es à Lui, avant d’être à moi. Je ne t’ai point mis au monde pour moi. Le rôle des mères, c’est de tout donner, sans rien recevoir. Donner tout pour l’enfant, mais pas l’enfant. Quand la guerre t’a pris, je t’ai déjà sacrifié ; seulement avec l’espoir que tu nous reviendrais. J’ai offert ta vie pour la France, il le fallait. A cette heure, à brûle-pourpoint, parce que tu ne peux faire autrement, tu viens me dire : Je serai prêtre ; Montcalm l’a voulu, Dom Estienne le veut, et le Christ l’exige. Si j’étais une vraie chrétienne, je crierais : Alléluia. Pour le moment, je n’ai qu’une tristesse, la plus sévère de ma vie, depuis que ton père est mort. Mon fils, prêtre ; tout le passé, tout l’avenir de la famille consumé dans la flamme d’une seule promesse ; l’arbre qui veut mourir, alors que la terre en attend des fruits si beaux ! Réfléchis…

— Voyons, ma pauvre Élise, intervient le Père qui se redresse dans son fauteuil impérieusement (lui-même a pleuré, mais le spectacle du grand fils sur les genoux maternels choque ses yeux d’ascète), il ne s’agit pas d’amollir ce garçon par des raisonnements dont il est trop obsédé. C’est le Démon, je le crains, qui vous inspire. Jérôme, assieds-toi ici, et causons, comme si le Seigneur crucifié était dans cette chambre, au milieu de nous.

Jérôme obéit ; le Père prend entre ses mains froides les siennes qui brûlent.

— Oui, continue-t-il, le moment sera dur à franchir. Je me souviens de certaines agonies où j’eus comme une sueur de sang. Votre douleur présente, Élise, est la mienne ; j’en prends ma part immense. Mais tout ce qui doit finir ne compte point au regard des choses éternelles. Dans les premiers, siècles de l’Église, si on avait besoin de clercs, pour les pousser vers les Ordres on ne faisait point tant de façons. La France, faute de prêtres, se meurt. Hésiteras-tu à la sauver ? Quand tu es parti au feu, tu me disais : « J’ai beau retourner mon âme, je n’y trouve que de la joie. » Quand le Seigneur te réclame à son service, ne trouveras-tu au fond de toi que de la détresse ? Montcalm t’a parlé ; ce n’était pas de lui-même cette idée-là, une heure avant d’être tué. Et je vais te dire pourquoi ta vocation me semble forte.C’est qu’elle est violemment combattue.En vérité, tu es sur un champ de bataille, tu es toi-même le champ de bataille où des Puissances invisibles se disputent ton vouloir flottant. Montcalm te commandait : « Prends ma place. » J’ajouterai, mon gas : « Prends la mienne. » Je suis un vieux lion en cage qui se ronge les ongles à user les barreaux. Toi, tu peux agir ; va devant toi où l’Esprit te mène.

Jérôme écoute son oncle sans riposter à cette harangue prévue. Il le regarde bien en face, il admire la franchise de sa dialectique. Plus carrément encore que Dom Estienne, l’ancien missionnaire, le Chouan simpliste bouscule la résistance des tendresses profanes. La voix du Maître s’est fait entendre ; il n’admet pas qu’on discute. Rien, pour Jérôme, ne pouvait être plus décisif que cet argument : Si tu es troublé jusqu’aux entrailles, c’est que la Grâce lutte contre toi.

— Je le confesse, dit-il enfin, mon oncle, vous êtes irréfutable. Toutes vos raisons, ma conscience, depuis des semaines, me les murmurait ; mais empêchent-elles que j’aime Agnès, qu’elle soit désespérée, si je ne l’aime plus ? Et voilà l’obstacle dirimant. Puis-je entrer au séminaire avec la constance d’une passion qui, même en souvenir, serait coupable ?

L’oncle, soudain, baisse les paupières ; son œil de vieux gerfaut s’éteint ; et, d’un ton plus bas :

— Rassure-toi, mon cher ami. Le temps et la distance tisseront autour de l’idole un suaire. Quel homme n’emporte avec soi des fantômes ? Le fleuve charrie dans ses eaux plus d’un cadavre ; il n’en sait même rien. Il marche vers la mer, et il oublie.

— Eh bien ! non, proteste Jérôme, certaines images sont plus vivantes au dernier jour qu’au premier. N’est-ce pas vrai, maman ?

MmeÉlise a tourné la tête vers la porte ; quelqu’un vient de frapper. Désirée, inquiète, ahurie, montre au seuil son profil de chèvre curieuse :

— Madame, je dois dire à Madame que le rôti de veau a déjà trop attendu.

Apparition et parole bouffonnes par contraste. Plus tard, chaque fois que MmeÉlise les évoquera, elle ne pourra s’empêcher d’en rire. Aujourd’hui, son humeur folâtre semble éteinte à jamais. Volontiers elle signifierait à sa cuisinière : « C’est inutile de servir ; nous ne mangerons pas. » Mais la mine délabrée de Jérôme l’avertit qu’il a besoin, même pour sa vigueur morale, d’une prompte réfection.

— Descendons, dit-elle. Depuis ce matin, avec toutes ces alertes, je ne sais plus comment je vis.

Elle s’avance sur le palier et voit Agnès qui monte, se tenant à la rampe. Antoinette la suit, prête à la recevoir entre ses bras.

— Ma chère petite, vous êtes mieux. Ne venez-vous pas déjeuner ?

— Merci, Madame, répond sourdement Agnès. Je n’ai aucune faim.

D’en haut, saisi d’une folle pitié amoureuse, Jérôme la considère. Elle est si pâle que sa tête, dans l’ombre, sortant de sa robe noire, a l’air d’une tête coupée, oui, d’une tête qui monterait toute seule. Il s’efface, de peur qu’une rencontre soudaine avec lui, en cette minute, n’achève de la broyer ; et, jusqu’à ce qu’elle ait disparu, il reste dans la chambre de sa mère, en sanglotant.


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