L’éloignement d’Agnès désolait Jérôme plus qu’un deuil. Si elle avait été morte, il se fût mieux soumis devant l’irrémédiable. Mais une telle affliction pour eux deux, le vide mortuaire autour de lui, et tout cela parce qu’il le voulait !
Le voulait-il vraiment ? Une Volonté supérieure à la sienne, et que sa raison ne démentait pas, défendait à sa passion d’agir. Cependant, Agnès régnait au centre de sa vie profonde. La présence convoitée saturait comme un parfum la maison. En l’y respirant il sentait par une plus cruelle certitude, qu’elle-mêmene reviendrait pas.
Il essaya de fuir la hantise inutile. Il s’enfonça dans son examen. Au milieu des notions arides, tout d’un coup surgissaient, contre ses yeux, les lignes adorées du fantôme, le regard tendre et voilé sous les cils battants, la moue de sa lèvre, un mouvement de ses doigts. Des phrases qu’elle avait dites ressortaient du silence ; il s’en répétait les modulations comme une musique impossible à écrire et tremblait de les oublier, selon ce qu’elle prévoyait.
Les épreuves de son examen coupèrent d’une diversion trop brève le tête à tête imaginaire. Quand il les eut terminées, — presque brillamment, — un mot lui échappa, celui qu’il avait condamné chez Agnès : A quoi bon ? Son succès fut une tentation nouvelle de suivre la carrière agricole où il avait cru s’engager. Même il avertit sa mère qu’il la rejoindrait aux Clouzeaux. Elle le supplia d’attendre quelques semaines ; Agnès était souffrante ; sa venue la secouerait d’un émoi dangereux.
Dom Estienne, quand Jérôme lui exposa toute la tragédie qui avait précipité le départ d’Agnès émit sur elle un jugement d’inquiétude :
— Je me demande, le sacerdoce hors de cause, si réellement cette jeune fille vous conviendrait. Je devine en elle une âme nostalgique, inapte à faire le bonheur d’un autre, parce qu’elle ne fera jamais le sien. La joie chrétienne lui manque. Dieu vous épargne, en vous séparant d’elle, bien des tourments. Et les fils que vous auriez, des malades aussi, des nerveux, promis à la souffrance, sinon au désordre…
Jérôme contestait au moine la justesse de son diagnostic :
— Vous la connaissez mal. Sa tristesse n’est que l’impatience du bonheur. Mon influence la transformerait…
— C’est-à-dire qu’elle vous a enveloppé de sa mélancolie comme d’un linceul. Vous paraissiez un homme résolu. Elle vous a presque noyé dans son indécision.
Jérôme avait beau défendre Agnès ; ce coup d’œil perspicace le forçait à réfléchir. Mais le désœuvrement des vacances, la mollesse de l’été, la solitude vis-à-vis du Père taciturne, tout l’attardait aux délices de l’amour perdu.
Les autres années, à la mi-juillet, la campagne vendéenne l’accueillait comme son fier nourrisson. Il se mêlait aux moissonneurs abattant les javelles, rôdait autour des batteuses dans la poussière des pailles, ou descendait jusqu’à la mer, pêchait au large avec les hardis lurons des Sables. Ou bien il s’en allait à cheval un jour de foire, marchandait sur la place des bourgs les bestiaux, trinquait devant les auberges parmi les métayers. A cette heure il ne pouvait songer au pays natal sans le regret d’Agnès qui en affolait le désir. Durant les après-midis torpides, lorsqu’une brise, sous le ciel de feu, agitait les cèdres, il se représentait, dans les pins de la Brunière, la psalmodie du vent, le murmure du flot sur la plage du Veillons, les chansons des filles, le soir, au long des routes. Son isolement lui devenait insupportable.
Néanmoins, la perspective de l’abnégation s’affermissait en lui. Les assises de son avenir sacerdotal s’ébauchaient presque à son insu. Il n’avait pas encore écrit la lettre qu’attendait Agnès. Il se voyait plus loin d’un serment de fidélité que de la rupture ; mais l’idée de rompre le déchirait.
Ce fut Agnès qui le devança. Un soir, sur un pli que lui apporta Désirée, il reconnut, avec un tremblement indicible, son écriture pointue et fine, où certaines lettres s’enroulaient de capricieuses volutes. Elle lui disait :
Mon ami,Votre silence me prouve ce que j’ai bien prévu. Vous continuez à souffrir sans vous résoudre à rien. C’est moi, la faible Agnès, qui vais vous décider. Je ne veux plus être une des deux épées qui vous blessent. Celle-ci au moins vous sera ôtée. La blessure, je la prends toute. Si Dieu vous entraîne, allez.Soyez heureux, Jérôme, oubliez-moi. Et ne me jugez pas sublime. Se vaincre est plus doux que céder. Ma seule vocation, c’est le renoncement. Je suis une ombre ; je n’ai eu qu’un bonheur d’ombre. Je regarderai mourir, dans notre étang, les longs crépuscules. Je me dissoudrai, vite ou peu à peu ; qu’importe ? Quand je ne serai plus là pour les sentir, les roses sentiront aussi bon. Tout est fini. Adieu.Celle qui fut,Votre Agnès.
Mon ami,
Votre silence me prouve ce que j’ai bien prévu. Vous continuez à souffrir sans vous résoudre à rien. C’est moi, la faible Agnès, qui vais vous décider. Je ne veux plus être une des deux épées qui vous blessent. Celle-ci au moins vous sera ôtée. La blessure, je la prends toute. Si Dieu vous entraîne, allez.
Soyez heureux, Jérôme, oubliez-moi. Et ne me jugez pas sublime. Se vaincre est plus doux que céder. Ma seule vocation, c’est le renoncement. Je suis une ombre ; je n’ai eu qu’un bonheur d’ombre. Je regarderai mourir, dans notre étang, les longs crépuscules. Je me dissoudrai, vite ou peu à peu ; qu’importe ? Quand je ne serai plus là pour les sentir, les roses sentiront aussi bon. Tout est fini. Adieu.
Celle qui fut,
Votre Agnès.
Ce billet, loin de libérer Jérôme, le rejeta dans une tourmente d’amour qu’il crut irrésistible. Si Agnès avait été une comédienne, elle n’aurait rien su imaginer de plus astucieux. Mais il la connaissait trop sincère, et sous les apparences du sacrifice, il percevait le frémissement d’une adoration exaspérée.
Il bondit à sa table de travail, écrivit ce télégramme :
Bien chère Agnès, jamais ne n’ai été plus près de vous. Demain matin, je pars. Demain, à cette heure, nous serons ensemble et pour la vie.
Bien chère Agnès, jamais ne n’ai été plus près de vous. Demain matin, je pars. Demain, à cette heure, nous serons ensemble et pour la vie.
Mais, la poste étant fermée, il n’y déposerait la dépêche que le lendemain, en se rendant à la gare. Il monta au grenier pour y chercher une valise et commença des préparatifs. Seulement, il ne pouvait partir sans que son oncle fût averti. Un conflit était à prévoir ; il l’affronta aussitôt.
Le Père se tenait assis dans un fauteuil d’osier, sur le balcon, devant la fenêtre de sa chambre. La nuit était close ; la ville, au loin, réfléchissait contre des nuées lourdes la flambée de chaque soir, la flambée des veilles fiévreuses et de l’orgie. Ce dais roux, tendu dans le sombre espace, renvoyait sur le front du vieux voyant une clarté vague, un reflet des gouffres d’en haut et d’en bas. Il avait l’air d’un homme perdu dans un songe où il attend qu’une fête inconnue commence. L’attente du Père, c’était la trompette annonçant le Jugement dernier ; sans cesse il écoutait si elle ne vibrait pas au-dessus de la terre enténébrée et coupable.
— A quoi pensez-vous, mon oncle ? lui demanda Jérôme, afin de le ramener au monde des apparences.
— A deux choses, répondit le Père, paisiblement. A une vision de Gemma Galgani, la Trinité Sainte aperçue telle qu’un incendie sans limites, toutes les âmes bienheureuses brûlant, resplendissant au sein de cette fournaise. Et au soir du grand incendie, quand Paris flambera devant nous, quand les nuages eux-mêmes seront en feu, pour de bon…
— Alors, observa Jérôme qui s’impatientait, il vous sera très agréable d’être simple spectateur ?
— Sois tranquille ; nous ne serons pas épargnés. Je serai gai tout de même. Je dis à Dieu : Pilez-nous, pilez-moi, grillez-nous ; mais glorifiez-vous et que vienne la fin de la chiennerie universelle !
Accoutumé à ces violences, Jérôme se dispensa de les contredire, d’ailleurs inutilement.
— J’ai reçu quelques mots d’Agnès.
— Ah ! s’étonna le Père, avec l’accent d’une compassion indulgente. Semble-t-elle plus résignée ?
— Oui, elle se résigne… dans le désespoir.
— Voudrais-tu me lire sa lettre ?
Jérôme entra dans la chambre du Père, alluma une lampe. Il lut, arrêté à plus d’une phrase par des sanglots qu’il ravalait.
Le Père s’était levé, les larmes aux yeux, et il s’approcha du jeune homme, en lui tendant les bras. Mais Jérôme se dégagea de son étreinte.
— Mon oncle, je vais vous indigner. Cette lettre me décide à épouser Agnès. Je ne puis laisser dans la détresse son âme sombrer toute seule. Elle m’aime autant que l’on peut aimer. C’est mon devoir de la rendre heureuse. Demain, je pars ; je serai, le soir, aux Clouzeaux…
Le Père le prit par les épaules ; avec une force pesante que Jérôme n’eût pas soupçonnée en ses doigts perclus, il le retint contre sa poitrine.
— Non, tu ne partiras point, mon pauvre petit. Comprends-le donc ; elle prophétise sans le savoir :Si Dieu vous entraîne, allez.Les mots sont plus que des mots. L’Esprit parle ou gémit même par une bouche sans foi. Car Agnès, avoue-le, ne renonce pas en chrétienne ; elle abdique par impuissance, par lassitude d’elle-même.
— C’est justement de sa misère que je dois la sauver.
— Le devoir a beau jeu quand la passion le dicte. Soyons francs, Jérôme ; dis-moi simplement : je l’aime. Je suis mon désir. Hors d’elle, c’est-à-dire de moi, rien n’existe. Voilà une position nette. Seulement le jour où vous vous présenterez à l’autel, appelleras-tu, sans trembler, sur ta jeune maison, les bénédictions divines ?
— Vous êtes dur, mon oncle, répliqua Jérôme. Dieu sera plus indulgent pour ses fragiles créatures qui veulent s’aimer en Lui.
— Qu’en sais-tu ? L’Amour est terrible, s’il n’est pas aimé. Or, tu mets dans la même balance l’attrait d’une décevante jouvencelle et l’amour du Saint des saints ; et ce n’est point Dieu qui pèse le plus. Tu te crois le maître de ta vie, l’arbitre de ta vocation !
— Mais enfin, de cette vocation, quelle preuve tenez-vous ? Faites-la-moi donc toucher. Confondez-moi sous l’évidence.
— La preuve, s’écria le Père en lui posant la main sur la tête, comme s’il préludait à l’initiation rituelle, c’est que le Christ t’a signifié l’ordre par Montcalm, par Dom Estienne et par moi. La preuve, c’est que tu restes pantelant comme Jacob, tant que l’Ange l’étreignait. Tu résistes, mais tu sens bien qui lutte en toi. Jusqu’au bout tu peux dire : non. Mais alors ta vie est manquée.
Je t’en conjure, poursuivit-il d’une voix de supplication surhumaine, ce soir au moins réfléchis, élève-toi vers Dieu, regarde-toi sans mensonge devant sa Face ; une dernière fois demande-lui : « Seigneur, que dois-je faire ? » Je veillerai avec toi, je t’aiderai jusqu’à l’aurore, s’il le faut…
Jérôme, sentant contre sa joue la barbe rêche du Père et le halètement de son souffle, se crispait dans le sursaut d’une révolte. Un désir fou le prit de le bousculer, de s’enfuir, sans se retourner, hors du logis. Un simple mot l’eût délivré de cette pression pieuse. Comment se domina-t-il ? L’ascendant de l’oncle et du prêtre, une pitié pour sa tendresse, la certitude croissante qu’il lui transmettait l’appel suprême, et quelque chose de plus immédiat, de plus profond, de plus décisif, le poids occulte de la grâce, tout mit en échec sa résistance. Il dit au Père simplement :
— C’est entendu, je réfléchirai jusqu’à demain… Mon oncle, il faut que je vous pose une question. Dans l’état ecclésiastique, fûtes-vous toujours heureux ? Ne vous êtes-vous pas, au moins une fois, repenti ? Répondez-moi cœur à cœur, en présence de Celui qui nous entend.
Le Père, très las, comme brisé par sa victoire, s’étendit sur sa chaise-longue et, la tête penchée, il sembla descendre au fond de sa vie :
— Eh bien ! non, jamais. J’ai guerroyé contre moi-même, je continue, je continuerai, le vieil homme ne meurt pas. J’ai eu à franchir d’effrayantes épreuves intérieures. Mais, pas une minute, je n’ai douté d’être dans la ligne nécessaire et unique. Des joies m’ont comblé, sans nombre, immenses, inénarrables. Chaque âme enfantée à Jésus-Christ par le baptême, c’était comme le Paradis s’ouvrant pour moi. Et toutes celles que j’ai ressuscitées ou préservées de la mort ! Aujourd’hui je ne suis plus qu’un traînard et j’en souffre. Conçois-tu, néanmoins, ce qui m’est donné, le matin, pendant ma trop courte messe ? Si tu me vois morose et lourd, c’est que je manque de sainteté. Les illusions terrestres sont décolorées pour mes yeux ; je ne désire plus que le ciel, mais je le désire trop peu. Je découvre dans mon passé une montagne de fautes, pas un acte méritoire. Je ressemble, moi aussi, à ces bornes qui montrent le chemin aux voyageurs, mais qui ne bougent pas. Quand je pense à l’abjection des temps où il nous faut vivre, je me sens ivre de tristesse. Le spectacle d’un monde athée me tient comme écrasé sur la Croix. Malgré tout, quand j’étais jeune, je ne faisais rien de bon. Maintenant je travaille sur moi-même, j’essaie de m’amender…
Il releva derrière sa tête un coussin, s’y appuya en fermant les yeux. Jérôme ne vénérait pas son oncle à l’égal d’un saint. La conduite du Père étonnait quelquefois en regard de ses maximes ; il restait préoccupé de lui-même, avec les égoïsmes d’un vieux garçon qui se dorlote ; Désirée le jugeait trop bien : « Il ne parle que du martyre et il se soigne de très près. » Mais la simplicité de ces confidences révélait à Jérôme l’élévation de son cœur chrétien ; il l’embrassa dans un élan filial où il étouffa sa propre amertume.
Le Père lui certifiait son bonheur de prêtre ; il le croyait ; seulement pour aspirer à cette félicité austère, il devait rendre son cœur libre et dénudé. Or, Agnès, au moment de l’irrévocable adieu, lui semblait valoir plus que les béatitudes.
Il se retira dans sa chambre, en proie à des angoisses dont il ne voyait pas l’issue. Un livre était ouvert sur sa table, lesConfessions de Saint Augustin. Il les avait prises tout à l’heure, puis abandonnées. Il les feuilleta sans y penser. Son attention, soudain, fut reprise par ces lignes :
« Je me roulais et me retournais sur ma chaîne pour achever de la briser. Certes, elle n’était pas très solide, mais elle tenait encore. Je me disais : à l’œuvre ! à l’œuvre ! J’allais agir et je n’agissais pas. »
Augustin, songea-t-il, a passé par les mêmes souffrances que moi. Il a été plus longtemps irrésolu ; il a brisé une chaîne plus lourde que la mienne. Je ne serai pas un saint comme lui. Mais je veux êtreun homme. Il faut en finir.
Sa main s’allongea nerveusement vers une feuille de papier ; d’un seul trait il écrivit :
Agnès, amie unique, vous êtes sublime ; je vous aime au delà de ce que vous pouvez concevoir. Vous avez eu tout mon cœur de vingt ans ; il reste à vous sans retour. Dieu m’entraîne, vous l’avez compris. Au bout de quelles agonies, lui seul le sait. Mais rien, dans le Christ, ne me séparera de vous. Si je deviens un prêtre, je m’offrirai pour votre âme. Je veux que vous ayez la paix et la force de l’espérance. Cela, je l’obtiendrai. Oui, vous serez heureuse ; vous méritez de l’être, ayant consenti avec moi.A vous dans l’éternité,Jérôme.
Agnès, amie unique, vous êtes sublime ; je vous aime au delà de ce que vous pouvez concevoir. Vous avez eu tout mon cœur de vingt ans ; il reste à vous sans retour. Dieu m’entraîne, vous l’avez compris. Au bout de quelles agonies, lui seul le sait. Mais rien, dans le Christ, ne me séparera de vous. Si je deviens un prêtre, je m’offrirai pour votre âme. Je veux que vous ayez la paix et la force de l’espérance. Cela, je l’obtiendrai. Oui, vous serez heureuse ; vous méritez de l’être, ayant consenti avec moi.
A vous dans l’éternité,
Jérôme.
Il ne se relut point, cacheta l’enveloppe. En traçant l’adresse ses doigts frémirent :
— C’est la première et la dernière fois que je lui écris !
De peur d’un revirement, il courut à la boîte voisine, au bas de l’avenue ; la lettre y glissa comme dans un tombeau où il précipitait son amour. Il rentra mortellement triste de ce qu’il avait fait ; il ressentait la douleur d’Agnès, quand elle recevrait en pleine poitrine le glaive de sa décision.
Mais la chose résolue apportait une délivrance, l’apaisement d’être sûr qu’il ne retournerait pas en arrière. Il s’endormit comme il avait une fois dormi dans la tranchée conquise, après un assaut furieux.
La journée du lendemain lui ménagea le réconfort d’une visite imprévue.
L’abbé Langevin se rendait à Rome, chargé encore, par son évêque, de plusieurs affaires délicates. Il arriva sans s’être annoncé, dans l’après-midi. Jérôme supposa — et il devinait juste — que sa mère avait entretenu ce judicieux ami de la crise où il se consumait. Il s’ouvrit à lui pleinement. Le chanoine eût approuvé son mariage ; il admira son héroïsme et crut comme le Père, comme Dom Estienne, au sérieux d’une vocation si durement éprouvée.
— Elle est bien frêle, objecta Jérôme. Je me sens si peu évangélique, je garde la faim des joies périssables…
L’abbé l’encouragea :
— Bien d’autres, qui sont devenus de saints prêtres, furent tels que vous d’abord, ou plus loin de la vie parfaite. Une vocation est un germe divin. Elle s’implante et s’accroît par des apports insensibles. Dieu, pour la fortifier, s’aide et de la bonne volonté du sujet, et du milieu, et des influences, et du temps.
— Mais Agnès, n’aurais-je pas dû ?…
— Agnès n’est point abandonnée. Antoinette lui sacrifiera sa vie ; vos prières la soutiendront. La longueur des jours use tous les chagrins.
Le chanoine se réjouissait, malgré la saison brûlante, de passer un bon mois à Rome.
— Dans les basiliques romaines, disait-il, mieux qu’en nul lieu du monde, la puissance triomphante de l’Église m’est tangible ; moi qui suis un vieux lettré, je ne conçois guère un plus beau ni un plus grave symbole de la pérennité latine qu’une certaine allée de cyprès, au-dessus des Catacombes de Saint-Calixte, d’où l’on voit à un bout, le tombeau de Cécilia Metella et, à l’autre, la coupole brillante de Saint-Pierre.
Les Catacombes de Saint-Calixte ! Jérôme se rappela qu’elles avaient suscité sa première conversation intime avec Agnès. Mais son imagination l’emporta bien au-delà de ce souvenir. L’appétit de conquête que l’amour avait lié chez lui se débrida soudain. Il proposa au chanoine :
— Voulez-vous un compagnon de voyage ? Nous partirons ce soir même. Je n’irai pas à Rome « pour y tout mépriser, oublier tout et mourir »[3]. J’ai besoin de vivre et de palper des choses immortelles.
[3]Chateaubriand.
[3]Chateaubriand.
— Je vous emmène, s’écria le chanoine, ravi de l’arracher à une solitude néfaste.
Et le Père acquiesça :
— Rome, dans des temps proches, sera peut-être dévastée ou détruite. Hâte-toi, Jérôme, de voir ce que des yeux humains ne reverront plus.
Jérôme ne revint de Rome qu’à la fin de septembre, pour entrer au séminaire des Carmes. C’est dans la chapelle qu’il a reçu la prêtrise, l’an dernier. Six ans, d’études, la prière, l’effort ascétique l’ont transformé. Lorsqu’il s’est prostré contre le tapis rouge, sous les litanies des saints, il a pu dire au Seigneur :
« Vous m’avez voulu ; maintenant moi aussi je Vous veux, je suis bien à Vous. Place à vous seul, ô mon Dieu ! Que je meure en vous pour vivre avec vous. »
Il a prononcé d’une voix entraînante l’Adsumde l’obéissance ; il a tendu sans regret à l’onction ses mains liées. Le Père se tenait parmi les prêtres en surplis qui lui imposèrent leurs mains sanctifiées. Il donnait à Dieu un homme de son sang, presque son fils. C’était le plus haut moment de sa vie. Dans la messe concélébrée avec le Pontife et les nouveaux prêtres, au memento des vivants, Agnès, après la mère de Jérôme, fut la première nommée. Les années, le pli ecclésiastique, mettent entre elle et lui le calme d’une affection surnaturalisée.
MmeÉlise était radieuse ; mère d’un prêtre, elle a voulu que seules des pensées fières eussent en son cœur droit de cité. Antoinette s’est abstenue de venir pour ne pas éveiller, derrière sa présence, l’ombre indiscrète d’Agnès. De celle-ci, MmeÉlise a reçu un billet touchant :
Si quelque parcelle de douleur se mêle à votre allégresse, laissez-la-moi.
Si quelque parcelle de douleur se mêle à votre allégresse, laissez-la-moi.
Agnès, au sortir d’une période horrible d’abattement et d’acrimonie où elle ne pouvait plus se voir dans une église, ni supporter l’aspect d’un prêtre, s’est ressaisie peu à peu. La tendresse d’Antoinette cicatrisa de son mieux les plaies de celle qu’elle appelait « sa grande blessée ». Agnès n’a pas eu cependant le courage de se marier, d’assurer à sa sœur la liberté de sa vocation. Elle traîne la vie lente et somnolente d’une châtelaine de province au fond « d’un vieux pays ». Elle regarde, comme elle disait, « les longs crépuscules mourir dans son étang ». Elle choie ses tristesses ; elle se console dans des lectures sentimentales, dans la musique ; elle passe du violoncelle à l’harmonium ; elle a tenté d’apprendre aux enfants du village le chant grégorien, elle n’a pas réussi.
Elle reste une de ces inépousées qui portent le signe d’un crucifiement inconnu. Et le monde ne s’en doute pas. Si des étrangers nomment devant elle l’abbé Jérôme Cormier comme un jeune prêtre de grand avenir, un homme de Dieu, elle répond d’un air nonchalant :
— Je l’ai connu avant qu’il fût séminariste. Il avait alors d’autres idées en tête ; je crois qu’il s’est fait prêtre, un peu contre son gré.
Puis elle ajoute avec une bizarrerie mystérieuse qui, de sa part, ne surprend guère :
— L’amour sait-il jusqu’où il montera ?
20 mars 1926.
ACHEVÉ D’IMPRIMERLE2JUIN1926PAR F.PAILLART AABBEVILLE(SOMME)