Quelques jours après, mon ami m’apprit que sa démarche n’avait pas réussi. Il est possible qu’il ne doive cet échec qu’au hasard ou à son manque de confiance. Car la confiance qui pressent le succès, s’acharne à l’obtenir, déploie des ressources que ne connaissent pas l’hésitation et le doute, et ne démasque aucune de ces faiblesses involontaires dont sait profiter l’instinct de l’adversaire. Il est probable aussi qu’il y a beaucoup de vrai dans sa mise en scène de l’inconscient. Du reste, à une certaine profondeur, inconscient et confiance se confondent ; et il est fort difficile de dire où commence le premier, où finit la seconde.
Sans nous arrêter à cette recherche trop subtile, écoutons la vie nous poser d’autres questions plus directes au sujet de la chance qui est une des grandes questions de la vie. Il en est d’un intérêt pour ainsi dire quotidien. Elle nous demande, par exemple, quelle conduite il nous faudra tenir envers les hommes incontestablement malchanceux, et dont la mauvaise étoile est si funestement puissante qu’elle mène immanquablement au désastre tout ce qui s’aventure trop près de la sphère, souvent très étendue, de sa pernicieuse influence. Doit-on les fuir sans scrupules, comme le conseille le DrFoissac ? — Oui, sans doute, si leurs malheurs proviennent d’un esprit imprudent, hasardeux, inattentif, brouillon, fumeux ou utopique. La malchance est une maladie contagieuse qui souvent se propage d’inconscient à inconscient. Mais s’il s’agit de malheurs réellement immérités, qui frappent ceux que nous aimons, la fuite est injuste et honteuse. Ici, la partie libre et fière de notre être, qui ignore tant de choses, mais qui crée des vérités d’une autre nature, qui sont comme les premières fleurs d’un monde en formation, a le devoir de tenir tête à la sagesse universelle de l’inconscient, de braver ses avertissements, et de l’entraîner dans sa ruine qui est une victoire sur un plan qu’éclaire un idéal dont l’inconscient lui-même arrivera peut-être à tenir compte un jour.
Nous sommes ainsi amenés à nous demander si l’inconscient, auquel nous attribuons notre chance, est réellement immuable et imperfectible. Qui de nous n’a observé les bizarres habitudes de la chance ? Elle semble, quand on la regarde s’agiter dans une petite ville ou parmi un certain nombre d’hommes qu’on ne perd pas de vue, une sorte de déesse obstinée et fantasque comme un taon. Selon l’être ou l’événement auquel elle s’attache, elle prend aussitôt une personnalité et un caractère bien tranchés. Elle a des manies très diverses, mais elle est pour ainsi dire invariable en chacune d’elles. Suivant que l’on surprend le premier ou le second de ses gestes, il est impossible ou facile de prévoir ce qu’elle fera par la suite. Divinité protéenne que nulle image ne saurait entièrement envelopper, ici elle surgit inopinément, comme un jet d’eau au milieu d’un désert, et disparaît après avoir donné naissance à une éphémère oasis. Là-bas, elle revient à intervalles réguliers, s’attroupe et s’éparpille, comme ces oiseaux migrateurs qui obéissent au rythme des saisons. A notre droite, elle renverse un homme, et ne s’en occupe plus ; à notre gauche, elle en terrasse un autre, et s’acharne affreusement sur sa victime. Mais presque toujours, qu’il s’agisse de biens ou de maux, elle demeurera étonnamment fidèle au caractère qu’elle assuma, une fois pour toutes, croirait-on, dans chaque cas particulier. Celui-ci, par exemple, qui n’a pas réussi à la guerre, n’y réussira jamais ; celui-là perdra ou gagnera régulièrement au jeu ; un autre sera inévitablement trompé ; un quatrième se verra persécuté par l’eau, le feu ou les accidents de la rue ; un cinquième se trouvera constamment heureux ou malheureux en amour, dans les affaires d’argent, et ainsi de suite. N’est-ce pas encore, sinon une preuve, du moins un indice que ce n’est point hors de nous mais en nous qu’elle règne, et que nous la formons et la revêtons d’une force cachée qui n’émane que de nous ?
Parfois d’étranges revirements qui sont eux-mêmes des manies issues de ses manies, déchirent brusquement ses habitudes et démentent son caractère, pour le confirmer aussitôt après dans une autre atmosphère. On dit alors que « la chance tourne ». — N’est-ce pas plutôt l’inconscient qui évolue ? Son attention ou son habileté s’éveillent-elles enfin ? — S’aperçoit-il, à la longue, que d’importants événements se déroulent dans le monde qui lui est superposé ? — Acquiert-il une certaine expérience ? — Un rayon d’intelligence, un éclair de volonté s’infiltrent-ils en sa retraite et le préviennent-ils du danger ? — Apprend-il, au bout de nombreuses années, à la suite de cruelles épreuves, qu’il a intérêt à sortir de son apathie trop confiante ? Les malheurs du dehors viennent-ils secouer son sommeil périlleux ? — Ou bien, s’il n’a jamais ignoré ce qui se passait au-dessus de sa prison, après de vains et pénibles efforts, parvient-il, au moment de l’urgence, à pratiquer une sorte de fissure dans l’énorme couche de siècles et d’indifférence qui le sépare de ses sœurs inconnues, la volonté et l’intelligence, et réussit-il ainsi à prendre part à la vie éphémère dont dépend une partie de sa vie ?
Aussi bien, reconnaissons-le, cette hypothèse de l’inconscient ne suffit pas à expliquer toutes les injustices de la chance. Les trois plus grandes, qui sont les trois malheurs les plus réels qui puissent atteindre l’homme, le frappent d’habitude dès avant sa naissance : je veux dire la pauvreté absolue, la maladie (notamment sous ces formes odieuses : la misère physiologique et les infirmités incurables, la laideur repoussante et la difformité) et l’infériorité intellectuelle. Voilà les trois grandes prêtresses d’iniquité qui attendent et marquent l’innocence à l’entrée de la vie. Mais si leurs choix paraissent mystérieux, la triple source où elles puisent les trois maux sans remède est peut-être moins mystérieuse qu’on ne croit. Il n’est pas nécessaire de la faire remonter à une volonté préétablie, à des lois fatales et éternelles. La première de ces sources commence et finit son cours dans le domaine de l’homme ; et si l’on ignore pourquoi tel naît pauvre et tel autre riche, on sait parfaitement en vertu de quelles injustices purement humaines il y a en ce monde trop de misère d’un côté et trop d’opulence de l’autre. Les dieux et les astres n’ont aucune part à cette iniquité. Quant aux deux autres, lorsqu’on leur aura enlevé tout ce qu’elles doivent à la pauvreté, mère de la plupart des misères physiques et morales, lorsqu’on en aura détourné tout ce qu’elles empruntent aux fautes antérieures des parents, fautes qui n’avaient rien d’inévitable, il restera quelques injustices acharnées dont on ne pourra rendre compte ; mais ce reste de mystère sera bien près de tenir dans le creux de la main du philosophe qui plus tard l’examinera plus à loisir. Aujourd’hui, il y a sagesse à ne pas entourer notre vie de malédictions ou d’ennemis imaginaires, à ne pas l’assombrir sans certitudes suffisantes.
Et pour la chance quotidienne, admettons, en attendant mieux, que lorsque nous faisons l’histoire de notre fortune (qui n’est pas nécessairement l’histoire de notre bonheur réel, c’est-à-dire intérieur, puisqu’il est possible d’établir celui-ci au-dessus du hasard), nous faisons l’histoire de notre être inconscient. C’est plus vraisemblable que de mêler l’éternité, les étoiles et l’esprit de l’univers à nos petites aventures ; et cela donne à notre courage une meilleure allure. Peut-être est-il aussi difficile de changer le caractère de notre inconscient que de modifier le cours de Mars ou de Vénus ; mais cela semble moins lointain et moins chimérique ; et dès que nous avons à choisir entre deux probabilités, il est de notre devoir le plus strict d’adopter celle qui entrave le moins notre espoir. Au surplus, si le malheur était réellement inéluctable, il y aurait je ne sais quelle consolation fière à se dire qu’il n’émane que de nous, que nous ne sommes pas les victimes d’une volonté méchante ou les jouets d’un hasard inutile ; mais qu’en subissant plus de maux que nos frères, nous ne faisons peut-être que décrire dans le temps et l’espace la forme nécessaire de notre personnalité. Et tant que le malheur n’attaque pas la fierté intime de l’homme, celui-ci conserve la force de continuer la lutte et d’accomplir sa mission essentielle, qui est de vivre avec toute l’ardeur dont il est capable, comme si sa vie était plus importante que toute autre aux destins de l’humanité.
C’est aussi plus conforme à la vaste loi qui ramène en nous, un à un, tous les dieux dont nous avions rempli le monde. La plupart de ces dieux n’étaient que des effets dont les causes se trouvaient en nous-mêmes. A mesure que nous avançons, nous découvrons que beaucoup de forces qui nous dominaient et nous émerveillaient ne sont que des portions mal connues de notre propre puissance, et il est probable que cela se confirmera chaque jour davantage.
Si rapprocher de nous, circonscrire en nous-mêmes une force inconnue n’est pas encore la vaincre, c’est déjà quelque chose que de savoir où la trouver et où l’interroger. Nous sommes environnés de forces très obscures, mais celle avec qui nous avons le plus directement affaire est celle qui se trouve au foyer de notre être. Toutes les autres passent par elle, s’y donnent rendez-vous, y rentrent, y confluent et ne nous intéressent que dans leurs rapports avec elle.
Cette dernière force, nous l’avons, pour la distinguer de la foule des autres, appelée notre force inconsciente. Le jour où nous aurons réussi à étudier de plus près cet inconscient, ses habiletés, ses préférences, ses antipathies, ses maladresses mystérieuses, nous aurons singulièrement émoussé les ongles et les dents du monstre qui nous persécute sous le nom de Chance, de Fortune, de Destin. A cette heure nous le nourrissons encore comme un aveugle nourrirait le lion qui doit le dévorer. Bientôt peut-être, nous verrons le lion dans sa véritable lumière, et apprendrons alors à le dompter.
Parcourons donc, sans nous lasser, tous les chemins qui mènent de notre conscience à notre inconscience. Nous arriverons ainsi à tracer une sorte de sentier dans les grandes routes encore impraticables « qui vont de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas », de l’homme à Dieu et de l’individu à l’univers. Au bout de ces routes se cache le secret général de la vie. En attendant, adoptons l’hypothèse qui encourage notre vie dans cette vie universelle qui a besoin de nous pour percer ses propres énigmes, car nous sommes ceux en qui ses secrets achèvent de se cristalliser le plus rapidement, le plus limpidement.