XX

En somme, nous retrouvons ici, sous une autre forme, la question peut-être scientifiquement insoluble qui est à la base de la morale évolutionniste. La morale évolutionniste se fonde, sans oser prononcer le mot, sur la justice de la nature, qui impose à chaque individu les conséquences bonnes ou mauvaises de sa propre nature et de ses propres actions. Et d’un autre côté, il lui faut invoquer, ce qu’elle appelle à contre-cœur, l’indifférence ou l’injustice de la nature quand elle veut justifier certains actes, injustes en eux-mêmes, mais nécessaires à la prospérité de l’espèce. Il y a là deux buts inconnus — celui de l’humanité et celui de la nature — et qui ne paraissent pas conciliables en notre esprit, dans le mystère peut-être provisoire où ils se trouvent. Au fond, toutes ces questions n’en forment qu’une ; et c’est pour nous la plus grave de la morale contemporaine. Il semble qu’en ce moment l’espèce prenne une conscience peut-être prématurée et funeste, je ne dirai pas de ses droits, car le problème est encore en suspens, mais de certaines habitudes amorales de l’histoire.

On dirait que cette conscience inquiétante envahit peu à peu notre vie individuelle. Trois fois, au cours d’une même année ou peu s’en faut, nous avons vu surgir et grandir la question : A propos de l’écrasement de l’Espagne par l’Amérique (mais ici elle n’était pas bien nette, car depuis trop longtemps l’Espagne accumulait les fautes et les crimes et le problème changeait de nature) ; à propos d’un innocent sacrifié aux intérêts prépondérants de la patrie ; à propos de la guerre inique du Transvaal. Il est vrai que le phénomène n’est pas absolument nouveau. L’homme a toujours essayé de justifier son injustice ; et quand il ne trouvait ni prétexte ni excuse dans la justice humaine, il invoquait dans la volonté des dieux une loi supérieure à sa propre justice. Mais aujourd’hui l’excuse ou le prétexte menacent plus dangereusement notre morale, attendu qu’ils invoquent une loi ou du moins une coutume de la nature plus réelle, plus incontestable et plus universelle que la volonté d’un dieu éphémère et local.

Est-ce la force ou la justice qui doit l’emporter, ou bien la force contient-elle une justice inconnue dans laquelle vient se perdre notre justice humaine, ou bien notre sentiment de justice qui semble résister à la force aveugle n’est-il, en dernière analyse, qu’une émanation détournée de cette force, va-t-il au même but, et n’est-ce que le détour qui nous échappe ? Il faudrait pour pouvoir répondre n’être pas soi-même une partie du mystère qu’il s’agit d’éclaircir ; il faudrait le contempler du haut d’un autre monde, connaître le but de l’univers et les destinées de l’humanité. En attendant, si nous donnons raison à la nature, nous donnons tort à cet instinct de justice qu’elle a mis en nous, et qui par conséquent est la nature aussi ; et si nous approuvons cet instinct, nous ne pouvons guère le faire qu’en tirant cette approbation de l’objet même qui se trouve en question.

Cela est vrai ; mais il est vrai aussi que c’est une des plus vieilles et des plus vaines habitudes de l’homme que de vouloir enfermer le monde dans un syllogisme. Il est bien périlleux de faire de la logique dans l’inconnu et dans l’inconnaissable ; et il semble qu’ici, presque tous nos doutes proviennent d’un autre syllogisme hasardeux. Nous sommes, nous disons-nous, — à haute voix par moments, plus souvent à voix basse, — nous sommes les enfants de la nature, nous devons donc nous conformer à ses lois et imiter son exemple en toute chose. Or, la nature n’a nul souci de justice ; elle a un autre but, qui est le maintien, le renouvellement incessant et l’accroissement de la vie, par conséquent… Nous ne formulons pas encore la conséquence, ou du moins, elle n’ose pas encore se montrer ouvertement dans notre morale ; mais si, jusqu’à ce jour, elle n’a exercé que de discrets ravages dans la sphère familière qui va de nos parents à nos amis et à notre prochain immédiat, elle pénètre peu à peu dans l’immense région désolée où nous reléguons notre prochain inconnu, invisible, anonyme. Elle est déjà au fond de bien des actes ; elle envahit notre politique, notre industrie, notre commerce, presque tout ce que nous faisons dès que nous franchissons le cercle étroit du foyer domestique, le seul endroit pour la plupart des hommes où règne encore un peu de justice véritable, un peu de bienveillance, un peu d’amour. Loi sociale, lois économiques, évolution, sélection, lutte pour la vie, concurrence, elle prend mille noms pour faire le même mal. Pourtant rien n’est moins légitime que cette conséquence ; car sans avoir besoin de retourner le syllogisme, ce qui serait très raisonnable aussi, et de lui faire dire qu’il doit y avoir une certaine justice dans la nature, parce que nous qui sommes ses enfants nous sommes justes, il suffit de le prendre tel quel, et de faire observer que rien n’est plus mystérieux ni plus contestable que l’une au moins des deux prémisses. Nous avons vu dans les chapitres précédents que la nature ne semble pas juste par rapport à nous, mais nous ignorons complètement si elle n’est pas juste par rapport à elle-même. De ce qu’elle ne s’occupe pas de la moralité de nos actions, il ne suit pas qu’elle n’ait aucune morale, ni que notre morale soit la seule possible. Affirmons que la nature ne tient pas compte de nos intentions bonnes ou mauvaises, mais n’en concluons pas qu’elle est dénuée de toute moralité et de toute équité ; ce serait implicitement affirmer qu’il n’y a plus de secrets, plus de mystères, et que nous connaissons les lois, l’origine et la fin de l’univers. Elle n’agit pas comme nous, mais, je le répète, nous ignorons absolument pourquoi elle agit d’autre façon ; et nous n’avons pas le droit d’imiter quelqu’un qui nous paraît faire une chose inique ou cruelle, tant que nous ne connaissons pas exactement les raisons peut-être profondes et salutaires pourquoi il la fait. Où veut en venir la Nature ? Où tendent les mondes à travers l’éternité ? Où commence la conscience ? Ne peut-elle avoir d’autre forme que celle qu’elle a en nous ? A partir de quel point les lois physiques sont-elles des lois morales ? La vie est-elle intelligente ? Avons-nous pénétré toutes les propriétés de la matière, et est-ce uniquement dans notre système cérébro-spinal qu’elle devient esprit ? Enfin, qu’est-ce que la justice vue d’une autre hauteur ? Le centre de son domaine est-il nécessairement l’intention, et n’existe-t-il point de régions où l’intention ne compte plus ? Il nous faudrait répondre à toutes ces questions et à une foule d’autres, avant de décider si la nature est juste ou injuste par rapport à des masses qui répondent à sa taille. Elle dispose d’un avenir et d’un espace dont nous n’avons aucune idée, dans lesquels il y a peut-être une justice proportionnée à sa durée, à son étendue et à son but, tout comme notre instinct de justice est proportionné à la durée et au cercle étroit de notre vie. Elle peut faire pendant des siècles un mal qu’elle a des siècles pour réparer ; mais nous qui ne vivons que quelques jours, nous n’avons pas qualité pour imiter ce que nous ne pouvons embrasser du regard, ni suivre, ni comprendre. Tous les éléments nous manquent, qui nous permettraient de la juger, dès que nous regardons par delà l’heure actuelle. Par exemple, sans chercher dans l’immensité étrangère, et en nous en tenant au point imperceptible que nous sommes dans les mondes, nous ignorons tout ce qui concerne notre vie possible d’outre-tombe, et nous oublions que dans l’état présent de nos connaissances rien ne nous autorise à affirmer qu’il n’y ait pas une sorte de survie plus ou moins consciente, plus ou moins responsable ; sans qu’il faille pour cela que cette survie soit soumise aux décisions d’une volonté extérieure. Très téméraire serait celui qui soutiendrait que rien ne subsiste, soit en nous, soit en d’autres, des acquisitions de notre cerveau, des efforts de notre bonne volonté. Il se peut, et des expériences sérieuses semblent sinon prouver le phénomène, du moins permettre qu’on le classe parmi les possibilités scientifiques, il se peut qu’une partie de notre personnalité ou de notre force nerveuse ne se dissolve pas. N’est-ce pas là un avenir très vaste ouvert aux lois qui unissent la cause à l’effet, et qui toujours finissent par créer de la justice quand elles rencontrent l’âme humaine et qu’elles ont des siècles devant elles ? Ne perdons pas de vue que la nature, si nous disons qu’elle n’est pas juste, est néanmoins logique, et, lors même que nous aurions résolu de devenir injuste, il nous serait fort difficile de l’être, car nous devrions demeurer logique ; et la logique, dès qu’elle entre en contact avec nos pensées, nos sentiments, nos passions, nos intentions, qu’est-ce qui la distingue de la justice ?

Ne nous hâtons pas de conclure ; trop de points sont encore incertains. En voulant imiter ce que nous appelons l’injustice de la nature, nous risquons de n’imiter et de ne favoriser que notre propre injustice. Quand nous disons que la nature n’est pas juste, cela revient en somme à déplorer qu’elle ne s’occupe pas davantage de nos petites vertus, de nos petites intentions et de nos petits héroïsmes, et c’est moins notre désir d’équité que notre vanité qui est blessée. Mais de ce que notre morale n’est pas proportionnée à l’énormité de l’univers et à ses destinées infinies, il ne suit pas que nous devions l’abandonner, car elle est proportionnée à notre stature et à nos destinées restreintes.

Au surplus, l’injustice de la nature fût-elle incontestable, il faudrait examiner l’autre question qui reste entière, à savoir, s’il est ordonné à l’homme de suivre la nature dans son injustice. Ici, écoutons-nous nous-mêmes, plutôt que d’écouter une voix si formidable que nous ne saisissons aucune des paroles qu’elle profère. Notre raison et notre instinct nous disent qu’il est légitime de suivre le conseil de la nature, mais ils disent aussi qu’il ne faut point le suivre lorsqu’il heurte en nous un autre instinct également profond qui est l’instinct du juste et de l’injuste. Et si les instincts se rapprochent de la vérité et doivent être respectés à proportion de leur force, celui-ci est peut-être le plus puissant, puisqu’il a lutté seul jusqu’à ce jour contre tous les autres et n’est pas encore ébranlé. L’heure n’est pas venue de le renier. Hommes, il nous faut, en attendant d’autres certitudes, demeurer justes dans la sphère humaine. Nous ne voyons ni assez loin ni assez clair pour être justes dans une autre. Ne nous hasardons pas dans une sorte d’abîme, dont les races et les peuples trouvent sans doute l’issue, mais où l’homme en tant qu’homme ne doit pas pénétrer. L’injustice de la nature finit par devenir de la justice pour l’espèce, elle a le temps d’attendre et cette injustice est à sa taille. Mais nous, tout cela nous écrase, et nous comptons trop peu de jours. Laissons la force régner dans l’univers et l’équité dans notre cœur. Si la race est irrésistiblement et, je pense, justement injuste, si la foule même paraît avoir des droits que n’a pas l’homme isolé, et commet parfois de grands crimes inévitables et salutaires, le devoir de chaque individu dans la race, le devoir de tout homme dans la foule, est de demeurer juste au centre de toute la conscience qu’il parvient à réunir et à maintenir en lui-même. Nous n’aurons qualité pour abandonner ce devoir que lorsque nous saurons toutes les raisons de la grande injustice apparente ; et celles qu’on nous donne : la conservation de l’espèce, la reproduction et la sélection des plus forts, des plus habiles et des « mieux adaptés », ne sont pas suffisantes à déterminer un changement si effroyable. Certes, chacun de nous doit tâcher d’être le plus fort, le plus habile, et de s’adapter le mieux possible aux nécessités de la vie qu’il ne peut transformer ; mais à considérer les qualités qui le font vaincre, manifestent sa puissance morale et son intelligence, et le rendent réellement heureux, le plus habile, le plus fort, et le « mieux adapté », c’est jusqu’ici le plus humain, le plus honnête et le plus juste.

« Plus est en moi », dit une belle devise inscrite sur les poutres et au fronton des cheminées d’une vieille demeure patricienne que visitent à Bruges les voyageurs, et qui est située à l’angle de l’un de ces quais mélancoliques et tendres, abandonnés, inanimés, et cependant riants, comme dans une peinture. Plus est en moi, toutes les lois morales, tous les mystères intelligents s’y trouvent, peut dire l’humanité. Il est possible qu’il y en ait bien d’autres au-dessus et au-dessous de nous ; mais si nous devons les ignorer toujours, ils sont pour nous comme s’ils n’étaient point, et si un jour nous apprenions qu’ils existent, nous ne l’apprendrions que parce que, à notre insu, ils étaient en nous-mêmes et nous appartenaient déjà. « Plus est en moi », et peut-être avons-nous le droit d’ajouter : « Et je n’ai rien à craindre de ce qui est en moi ».

En tout cas, c’est en nous que se trouve toute la région active et habitée du grand mystère de la justice.

Quant aux autres régions, elles sont inconsistantes, probablement imaginaires et bien certainement désertes et stériles. Sans doute l’humanité y a trouvé des illusions utiles, encore qu’elles ne fussent pas toujours inoffensives, et, s’il est hasardeux de soutenir que toutes les illusions doivent être détruites, il faut néanmoins qu’il n’y ait pas un désaccord trop manifeste entre elles et notre conception de l’univers. Aujourd’hui, nous voulons, en toutes choses, l’illusion de la vérité. Elle n’est peut-être ni la dernière, ni la meilleure, ni la seule possible, mais c’est celle qui pour le moment nous paraît la plus honnête, et la plus nécessaire. Bornons-nous donc à constater l’admirable amour de justice et de vérité qui est au cœur de l’homme. En restreignant ainsi notre admiration à la région incontestée, peut-être arriverons-nous à savoir ce qu’est cette passion qui est le signe humain par excellence, mais nous apprendrons sans nul doute, — et c’est le plus important, — de quelle manière il est possible de l’agrandir et de la purifier. En voyant la justice fonctionner sans relâche dans le seul temple où elle fonctionne réellement, c’est-à-dire en nous-mêmes, en la voyant se mêler à toutes nos pensées, à toutes nos actions, nous n’aurons pas de peine à découvrir ce qui l’éclaire et ce qui l’obscurcit, ce qui la guide et ce qui la trompe, ce qui la nourrit et ce qui l’affaiblit, ce qui l’attaque et ce qui la défend.

Est-elle l’instinct de défense et de conservation de l’humanité ? Est-elle le produit le plus pur de notre raison, ou bien y retrouve-t-on un grand nombre de ces forces sentimentales qui ont si fréquemment raison contre la raison même, et qui ne sont au fond qu’une sorte de raison inconsciente et plus vaste, à laquelle la raison consciente apporte presque toujours une approbation étonnée quand elle arrive aux lieux d’où ces bons sentiments voyaient depuis longtemps ce qu’elle ne voyait pas encore ? De quoi dépend-elle davantage, de notre caractère ou de notre intelligence ? Questions qui ne sont peut-être pas oiseuses si l’on se demande ce qu’il convient de faire pour donner toute sa force et tout son éclat à cet amour de la justice qui est le joyau central de l’âme humaine. Tous les hommes aiment la justice, mais tous ne l’aiment pas du même amour, farouche et exclusif. Tous n’ont pas les mêmes scrupules, la même sensibilité, ni la même certitude. Nous rencontrons des êtres d’une intelligence très développée, dont le sentiment du juste et de l’injuste est infiniment moins délicat et moins sûr que chez d’autres d’une intelligence apparemment très médiocre ; et cette portion de nous-mêmes, mal connue et mal définie, qu’on nomme le caractère a ici une grande influence. Mais il est difficile d’évaluer ce qu’un caractère simplement honnête suppose d’intelligence plus ou moins inconsciente. Au surplus, il importe avant tout d’apprendre de quelle manière il est possible d’éclairer et d’augmenter en nous l’amour de la justice ; et à ce point de vue une chose est certaine, à savoir que notre caractère commence par échapper à l’action directe de notre bonne volonté, au lieu que le développement de notre intelligence y est en grande partie soumis ; on devient meilleur en devenant plus intelligent ; et il est loisible à tout homme de cultiver et d’étendre son intelligence. C’est donc en passant par notre intelligence que nous améliorerons cette portion de l’amour de la justice qui ressortit à notre caractère, car, à mesure que l’intelligence s’élève et s’éclaire, elle parvient à dominer, à éclairer, à transformer nos sentiments et nos instincts.

Mais n’allons plus placer ni interroger cet amour dans une sorte d’infini surhumain et souvent inhumain. Il ne participerait ni de la grandeur ni de la beauté que cet infini peut avoir, il serait incohérent et inactif comme lui. Tandis qu’en apprenant à le trouver et à l’écouter en nous-mêmes, où il est réellement, en voyant de quelle manière il profite de toutes les acquisitions de notre esprit, de toutes les joies et de toutes les souffrances de notre cœur, nous saurons bientôt ce qu’il faut faire pour l’augmenter et l’épurer.

Notre tâche ainsi réduite, sera suffisamment longue et laborieuse. Augmenter, épurer en nous l’idée de justice, savons-nous comment l’entreprendre ? Nous voyons à peu près de quel idéal il faut nous rapprocher, mais que cet idéal est encore altérable et trompeur ! Il est diminué de tout ce que nous n’apercevons pas, de tout ce que nous regardons incomplètement, de tout ce que nous n’interrogeons pas assez profondément. Il n’en est guère qui soit menacé de dangers plus sournois, victime d’oublis plus extraordinaires ou d’erreurs aussi peu vraisemblables. Il n’en est point que nous devions entourer de plus de craintes, de plus de curiosité pieuse et passionnée, de plus de sollicitude. Ce qui nous paraît irréprochablement juste à cette heure n’est probablement qu’une très petite portion de ce qui nous paraîtrait juste si nous changions de place. Il suffit de comparer ce que nous faisions hier à ce que nous faisons aujourd’hui, et ce que nous faisons aujourd’hui paraîtra plein de fautes contre l’équité, s’il nous est donné de nous élever davantage et de le comparer à ce que nous ferons demain. Un événement a lieu ; une pensée s’éclaire, un devoir envers nous même se précise, une relation inattendue se manifeste, et toute l’organisation de notre justice intérieure chancelle et se transforme. Si peu que nous avancions, il nous serait impossible de recommencer à vivre au milieu de bien des tristesses dont nous avons été la cause involontaire, parmi certains découragements que nous avons semés sans le savoir, et pourtant, lorsqu’ils naissaient autour de nous, il nous semblait que nous avions raison, et nous ne croyions pas être injustes. Et de même aujourd’hui, nous sommes satisfaits de notre bonne volonté ; nous nous disons que personne ne souffre par notre faute ; nous sommes persuadés que nous n’arrêtons pas un sourire, que nous n’interrompons pas un murmure de bonheur, que nous n’abrégeons pas une minute de paix et d’amour ; et peut-être n’apercevons-nous point, à notre droite ou à notre gauche, une injustice sans limite qui couvre les trois quarts de notre vie.

Je lisais ce matin le troisième volume de la merveilleuse traduction que le DrJ. C. Mardrus vient de nous donner desMille et une Nuits. J’aurais relu l’Odyssée, laBible, Xénophon ou Plutarque, que l’enseignement des grandes civilisations disparues eût été pareil. Je voyais donc, au cours d’un des plus beaux récits de la sultane Schahrazade, se dérouler la vie la plus admirable, la plus claire, la plus spontanée, la plus indépendante, la plus abondante, la plus raffinée, la plus fleurie, la plus intelligente, la plus pleine de beauté, de bonheur et d’amour, et, à certains égards, la plus proche de la vérité la plus probable, que l’humanité ait peut-être connue. La civilisation morale y est, à bien des points de vue, aussi parfaite que la civilisation matérielle. Des idées de justice si délicates, des préceptes de sagesse si pénétrants, que notre société plus grossière, moins heureuse et moins attentive ne trouve plus guère l’occasion de les formuler ou de les découvrir, soutiennent çà et là cet incomparable édifice de félicité, comme des colonnes de lumière qui soutiendraient de la lumière. Pourtant, ce palais de béatitude où la vie morale est si saine, si gracieusement grave, si noble et si active, où la sagesse la plus pure et la plus religieuse préside à tous les délassements d’une humanité bienheureuse, est bâti tout entier sur une injustice telle, est environné d’une iniquité si vaste, si profonde et si effroyable, que le plus malheureux des hommes d’aujourd’hui hésiterait à la franchir pour atteindre le seuil étincelant de pierreries qui en émerge. Mais pas un des habitants de la demeure miraculeuse ne la soupçonne. On dirait qu’ils ne s’approchent jamais des fenêtres, ou, s’ils les ouvrent par hasard, et s’ils voient et déplorent, entre deux festins, la misère qui les entoure, ils n’aperçoivent point une iniquité incomparablement plus monstrueuse et plus révoltante que la misère, je veux dire l’esclavage, et surtout l’asservissement de la femme qui, si haute qu’elle soit, et dans le moment même où elle parle aux hommes de bonté et de justice, et leur ouvre les yeux sur leurs devoirs les plus touchants et les plus généreux, ne voit pas l’abîme où elle se trouve et ne se dit pas qu’elle n’est qu’un simple instrument de plaisir, qu’on achète, qu’on revend, ou qu’on donne à n’importe quel maître répugnant et barbare, dans un moment d’ivresse, d’ostentation ou de reconnaissance.

« On raconte, dit Nozhatou, la belle esclave, qui, cachée derrière un rideau de soie et de perles, parle au prince Scharkan et aux sages du royaume, on raconte aussi que le Khalifat Omar sortit une fois se promener la nuit accompagné du vénérable Aslam Abou-Zeid. Et il vit au loin un feu qui flambait, et il s’en approcha, croyant sa présence utile, et il vit une pauvre femme qui allumait un feu de bois sous une marmite ; et elle avait à ses côtés deux petits enfants chétifs qui gémissaient lamentablement. Et Omar dit : « La paix sur toi, ô femme ! Que fais-tu donc là, seule dans la nuit et le froid ? » Elle répondit : « Seigneur, je fais chauffer un peu d’eau pour la donner à boire à mes enfants qui meurent de faim et de froid ; mais un jour Allah demandera compte au Khalifat Omar de la misère où nous sommes réduits ». Et le Khalifat qui était déguisé fut ému extrêmement et lui dit : « Mais crois-tu, ô femme, qu’Omar connaisse ta misère, s’il ne la soulage pas ? » Elle répondit : « Pourquoi donc Omar est-il le Khalifat s’il ignore ainsi la misère de son peuple et de chacun de ses sujets ? » Alors le Khalifat se tut et dit à Aslam Abou-Zeid : « Vite, allons-nous-en. » Et il marcha très vite, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à l’Intendance de sa maison, et il entra dans le magasin de l’Intendance et il tira un sac de farine d’entre les sacs de farine et aussi une jarre remplie de graisse de mouton, et il dit à Abou-Zeid : « Aide-moi à les charger sur mon dos, ô Abou-Zeid. » Mais Abou-Zeid se récria et dit : « Laisse-moi les porter moi-même sur mon dos, ô émir des Croyants. » Il répondit avec calme : « Mais serait-ce donc toi aussi, Abou-Zeid, qui porterait le fardeau de mes péchés au jour de la Résurrection ? » Et il obligea Abou-Zeid à lui mettre sur le dos le sac de farine et le vase de graisse de mouton. Et le Khalifat marcha vite, ainsi chargé, jusqu’à ce qu’il fût parvenu auprès de la pauvre femme, et il prit de la farine, et il prit de la graisse et les mit dans la marmite sur le feu, et de ses propres mains il prépara cette nourriture, et il se pencha lui-même sur le feu pour souffler dessus, et, comme il avait une très grande barbe, la fumée du bois se frayait chemin par les interstices de la barbe. Et lorsque cette nourriture fut prête, Omar l’offrit à la femme et aux petits enfants, qui en mangèrent jusqu’à satiété au fur et à mesure qu’Omar la leur refroidissait de son souffle. Alors Omar leur laissa le sac de farine et la jarre de graisse, et s’en alla en disant à Abou-Zeid : « O Abou-Zeid, maintenant que j’ai vu ce feu, sa lumière m’a éclairé. »

« Mais, ô Roi, dit un peu plus loin, à un roi très sage, une des cinq adolescentes pensives qu’on désire lui vendre ; mais, ô Roi, sache aussi que l’action la plus belle est celle qui est désintéressée. On raconte, en effet, que dans Israël il y avait deux frères, et l’un de ces frères dit un jour à l’autre : « Quelle est l’action la plus effroyable que tu aies jamais faite ? » Il répondit : « C’est celle-ci : comme je passais un jour près d’un poulailler, je tendis le bras et saisis une poule, et l’ayant étranglée je la rejetai dans le poulailler. C’est là la plus effroyable chose de ma vie. Mais toi, ô mon frère, qu’as-tu fait de plus effroyable ? » Il répondit : « C’est d’avoir fait ma prière à Allah pour lui demander une faveur. Car la prière n’est belle que lorsqu’elle est la simple élévation de l’âme vers les hauteurs. »

« Apprends à te connaître ! reprend une de ses compagnes, captive et esclave comme elle. Apprends à te connaître ! Et alors seulement agis ! agis selon tous tes désirs, mais en prenant garde de ne pas léser ton voisin. »

Notre morale d’aujourd’hui ne saurait rien ajouter à cette dernière formule, et n’a pas de précepte plus complet. Tout au plus pourrait-elle étendre le sens du mot : « voisin », élever, alléger, et rendre plus subtil et plus impressionnable celui du mot : « léser ». Or, le livre où se trouvent ces paroles, est, sous toutes ces fleurs et sous toute cette sagesse, un monument d’horreur, de sang, de larmes, de despotisme et de servitude. Et celles qui les prononcent sont des esclaves. Un marchand les achète, je ne sais où, et les revend à une vieille femme qui leur enseigne ou leur fait enseigner la poésie, la philosophie, toutes les sciences de l’Orient, afin qu’elles soient un jour des présents dignes d’un roi. Et quand l’éducation est achevée, et que la beauté et la sagesse des victimes excitent l’admiration de tous ceux qui les approchent, l’industrieuse et prévoyante vieille les offre, en effet, à un roi très juste et très sage. Et quand le roi très juste et très sage leur aura pris leur virginité et voudra d’autres amours, il les donnera probablement (car je ne me rappelle plus exactement la suite de l’histoire, mais c’est la destinée invariable de toutes les femmes de ces merveilleuses légendes) à ses vizirs. Et les vizirs les échangeront contre un vase de parfum ou une ceinture de pierreries, à moins qu’ils ne les envoient au loin faire les délices d’un protecteur puissant ou d’un rival hideux, mais redouté. Et elles qui interrogent leur conscience et lisent dans celle des autres, elles qui méditent les plus beaux et les plus grands problèmes de la justice et de la morale des peuples et des hommes, elles ne jettent pas un regard sur leur sort et ne se doutent pas un instant de l’abominable injustice qu’elles subissent. Et tous ceux qui les écoutent, les aiment, les admirent et les comprennent, ne s’en doutent pas davantage. Et nous qui nous étonnons et qui réfléchissons aussi sur la justice, la bonté, la pitié et l’amour, rien ne nous prouve que notre état social n’offrira pas quelque jour, à ceux qui viendront après nous, un spectacle aussi déconcertant.

Il nous est difficile d’imaginer ce que sera la justice idéale, puisque toutes nos pensées qui s’élèvent vers elle sont contrariées par l’injustice dans laquelle nous vivons encore. Nous ignorons les lois, les relations nouvelles qui se révéleront quand il n’y aura plus d’inégalités ni de malheurs imputables aux hommes, et que chacun, selon le principe de la morale évolutionniste, « recueillera les résultats bons ou mauvais de sa propre nature et des conséquences qui découlent de celle-ci ». A l’heure actuelle, il n’en est pas ainsi, et l’on peut dire que pour la totalité des hommes, dans le domaine matériel, « la connexité entre la conduite et ses conséquences », selon la formule de Spencer, n’existe que d’une manière dérisoire, arbitraire et inique. N’est-il pas téméraire d’espérer que nos pensées soient justes quand le corps de chacun de nous trempe complètement dans l’injustice ? Et il n’est personne qui n’y trempe pour en souffrir ou pour en profiter, personne dont les efforts n’obtiennent trop ou trop peu, personne qui ne soit privilégié ou frustré. Nous pouvons essayer de dégager notre pensée de cette injustice invétérée, vestige trop durable de la « morale sous-humaine » nécessaire à l’espèce primitive. Mais il est vain de croire qu’elle aura la même force, la même indépendance, la même clairvoyance, et qu’elle arrivera aux mêmes résultats que si cette injustice n’était pas. Ce n’est jamais qu’une très timide et très incertaine partie de la pensée humaine, qui parvient à se dresser au-dessus de la réalité. La pensée humaine peut beaucoup de choses ; et elle a amené, à la longue, des améliorations étonnantes dans ce qui paraissait immuable dans l’espèce ou la race. Mais au moment où elle médite sur une transformation qu’elle entrevoit ou qu’elle espère, elle n’en subit pas moins le joug, la manière de voir, de sentir et d’imaginer de ce qu’elle voudrait changer. Elle n’en est pas moins et presque tout entière, cela même qu’elle prétend transformer. Elle est plutôt faite pour expliquer, juger, coordonner ce qui était, pour aider, nourrir et faire connaître ce qui est déjà né mais encore invisible ; et il est rare qu’elle prévoie l’avenir ou qu’elle produise rien de bien salutaire et de durable, quand elle se risque dans ce qui n’est pas encore. Aussi porte-t-elle la peine de l’état social dans lequel nous vivons. Il y a trop d’injustice autour de nous pour que nous puissions nous faire une idée satisfaisante de la justice, pour que nous puissions y penser avec la bonne foi et la paix nécessaires. Il faudrait pour l’étudier et en parler avec fruit qu’elle fût ce qu’elle pourrait être : une puissance sociale, irréprochable et réelle. Mais nous devons nous borner à invoquer ses effets inconscients, secrets, et pour ainsi dire insensibles. C’est vraiment du rivage de l’injustice humaine que nous contemplons la justice, et nous ignorons encore le spectacle de la haute mer sous la voûte illimitée et inviolable d’une conscience sans reproche. Il faudrait, tout au moins, que les hommes eussent fait leur possible, dans leur propre domaine ; ils auraient alors le droit d’aller plus loin et d’interroger autre chose, et leurs pensées seraient probablement plus claires si leur conscience était plus tranquille.

Un grand reproche paralyse notre ardeur quand nous entreprenons de devenir meilleurs, de pardonner, d’aimer et de comprendre davantage. Nous avons beau purifier notre conscience, ennoblir nos pensées et nous efforcer de rendre la vie plus douce et plus légère à ceux qui nous entourent ; tout cela ne produit presque rien au dehors, tout cela ne passe point notre porte ; et dès que nous sortons de la demeure de notre intimité, nous sentons que nous n’avons rien fait, qu’il n’y a rien à faire et que nous prenons part malgré nous à la grande injustice anonyme. N’est-il pas dérisoire de résoudre chez soi les problèmes de conscience les plus touchants et les plus délicats, de chasser avec crainte l’ombre d’une pensée amère, de se vouloir, à toute heure du jour, noble, simple, fidèle, loyal, compatissant, moralement intact, entre les quatre murs de son appartement, pour oublier à l’instant même, et sans qu’il soit possible de ne pas le faire, toute pitié, toute équité et tout amour sitôt que nous descendons dans la rue, ou que nous rencontrons d’autres êtres que ceux dont le visage nous est devenu familier ? Quelle est la dignité, la loyauté, de cette double vie, sage, humaine, élevée, réfléchie de ce côté de notre seuil, et de l’autre, indifférente, instinctive, impitoyable ? Il suffit que nous ayons moins froid, que nous soyons mieux vêtus et mieux nourris que l’ouvrier qui passe, que nous achetions n’importe quel objet qui n’est pas strictement indispensable ; et c’est, en dernière analyse, après mille circuits, un retour inconscient à l’acte primitif du plus fort dépouillant sans scrupule le plus faible. Nous ne jouissons pas d’un avantage qui ne soit, à le regarder d’assez près, le résultat d’un abus de pouvoir peut-être très ancien, d’une violence inconnue, d’une ruse antérieure, que nous remettons en mouvement en nous asseyant à notre table, en nous promenant oisivement par la ville, en nous couchant le soir dans un lit que nos mains n’ont point fait. Et le loisir même d’être meilleur, plus compatissant, et plus doux, et de penser plus fraternellement à l’injustice que subissent les autres, qu’est-ce, en somme, que le fruit le plus mûr de la grande injustice ?

Je sais bien, il ne faut pas pousser trop loin ces scrupules, on irait à des révoltes fort inutiles et peut-être funestes à l’espèce dont il convient de respecter la puissante et clémente lenteur. Ou bien l’on retournerait aux renoncements inactifs et mystiques, hostiles aux volontés les plus évidentes et les plus invariables de la vie. Il y a là des lois qu’on dit inévitables ; mais déjà on le dit avec moins d’assurance. C’est en quoi la situation du juste et du sage est changée. Marc-Aurèle, l’âme la plus noblement sensible, la plus sagement impressionnable, la plus purement anxieuse, la plus inquiète de justice qui fût jamais peut-être, ne se demande pas ce qui se passe hors de l’admirable petit cercle de lumière où sa vertu, sa conscience, sa pitié, sa mansuétude divine enveloppe ses proches, ses amis et ses serviteurs. Tout autour, il ne l’ignore point, c’est l’iniquité infinie. Mais cette iniquité ne le regarde pas. Elle est l’océan nécessaire, mystérieux et sacré ; l’immense part des dieux, de la fatalité et des lois supérieures, inconnues, irresponsables, irrésistibles, immuables. Elle n’accable point son courage ; au contraire, elle le rassure, le concentre et l’élève, comme une flamme est plus haute qui ne se répand pas sur une grande surface, qui jaillit toute seule dans la nuit, et que les ténèbres activent. Il ne lui appartient pas de toucher au régime du destin qui veut la servitude du plus grand nombre. Il se soumet avec tristesse, mais avec confiance, aux décrets irrévocables, et c’est encore un acte de piété et de vertu. Il s’enferme en lui-même et devient plus humain et plus juste, dans une sorte de vide immobile et sans rayonnement. Et de siècle en siècle les sages et les bons auront la même ardeur concentrée et recluse. Plus d’une loi immuable aura changé de nom ; mais la part de l’iniquité demeurera pareille ; et ils la regarderont avec la même mélancolie résignée et rassurée. Mais nous, qu’allons-nous faire ? Nous savons qu’il n’y a plus d’iniquité nécessaire. Nous avons envahi le domaine des dieux, du destin et des lois inconnues. Peut-être leur reste-t-il la maladie, l’accident, la tempête, la foudre et la plupart des mystères de la mort ; nous n’avons pas pénétré jusque-là ; mais il est certain qu’ils n’ont plus la pauvreté, le travail sans espoir, la misère, la famine et la servitude. C’est nous qui les organisons, les maintenons et les distribuons. Ce sont nos fléaux personnels, affreux mais familiers, et ils sont de plus en plus rares ceux qui croient de bonne foi qu’une puissance surhumaine y préside. Il n’existe plus que dans nos souvenirs, l’océan religieux et infranchissable qui protégeait et excusait la retraite du penseur et du juste replié sur lui-même. Aujourd’hui, Marc-Aurèle ne dirait plus avec la même sérénité : « Ils se cherchent des refuges, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes : toi aussi, tu te livres d’habitude à un vif désir de pareils biens. Or, c’est là le fait d’un homme ignorant et inhabile, puisqu’il t’est permis à l’heure que tu veux de te retirer en toi-même. Nulle part l’homme n’a de retraite plus tranquille, moins troublée par les affaires, que celle qu’il trouve en son âme, particulièrement si l’on a en soi-même de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant du calme parfait, lequel n’est pas autre, à mon sens, qu’une parfaite ordonnance de notre âme ».

Il y a autre chose à cette heure que l’ordonnance de l’âme ; ou plutôt il s’agit d’y ordonner toutes les choses qui ne s’y trouvaient point du temps de Marc-Aurèle, — c’est-à-dire les trois quarts des malheurs des hommes, — et qui, d’intangibles, d’inintelligibles, d’immobiles, de fatales qu’elles étaient, sont devenues réelles, explicables, pressantes et humaines.

Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner ce désir « d’ordonnance » des vieux sages. Nous n’avons plus à attendre « l’ordonnance » absolue qu’ils trouvaient dans leur égoïsme excusable ; mais nous pouvons espérer une sorte d’ordonnance conditionnelle et provisoire. Cette « ordonnance » n’est plus le dernier mot de la morale, mais il n’en est pas moins indispensable de commencer par être aussi juste que possible en soi-même et envers ses proches, ses amis, ses voisins et ses serviteurs. C’est à l’heure où nous sommes tout à fait juste envers ceux-ci et dans notre conscience, que nous nous apercevons que nous sommes très injuste envers tous les autres. Quant au moyen d’être pratiquement plus juste envers ces derniers, nous l’ignorons encore, à moins de recourir aux grands renoncements héroïques qui, ne pouvant être unanimes, produiraient peu de chose, et iraient probablement contre les lois les plus profondes de la nature, laquelle rejette le renoncement sous toutes ses formes, hormis celle de l’amour maternel.

Cette justice pratique est donc le secret de l’espèce. L’espèce a ainsi maints secrets qu’elle révèle un à un, aux moments véritablement dangereux de l’histoire ; et les solutions qu’elle impose aux difficultés trop mortelles, sont presque toujours inattendues, et d’une simplicité assez étrange. Il est possible que l’heure approche où elle parlera de nouveau. Espérons, sans outrer notre espoir, car nous ne devons pas perdre de vue que l’humanité est loin d’être sortie de la période des « générations sacrifiées ». L’histoire n’en a point connu d’autres, et il est possible que jusqu’à la fin des temps toutes les générations se disent sacrifiées. Néanmoins, on ne saurait nier que les sacrifices, pour injustes et inutiles qu’ils soient encore, deviennent de moins en moins inhumains et inéluctables, qu’ils ont lieu en vertu de lois de mieux en mieux connues, et qui paraissent de plus en plus se rapprocher de celles qu’une raison élevée peut accepter sans être impitoyable.

Mais, il faut l’avouer, les « idées » de l’espèce sont d’une lenteur majestueuse et redoutable. Il a fallu des siècles pour que les hommes primitifs renonçassent à se fuir ou à s’attaquer, quand ils se rencontraient à l’entrée des cavernes, et reconnussent qu’ils avaient intérêt à se rapprocher, et à se défendre en commun contre les énormes ennemis du dehors. En outre, les « idées » de l’espèce sont souvent très différentes de celles que pourrait avoir l’homme le plus sage. Elles paraissent indépendantes, spontanées, s’appuient fréquemment sur des données dont on ne trouve pas trace dans la raison humaine de l’époque où elles naissent ; et c’est une des questions les plus graves et les plus inquiétantes qu’ait à se poser le moraliste ou le sociologue, que de savoir si tous ses efforts peuvent hâter d’une heure ou faire dévier d’une ligne les décisions de la grande masse anonyme qui poursuit pas à pas son but indiscernable.

Il y a longtemps, si longtemps que c’est une des premières affirmations de la science, au moment où elle sort des entrailles de la terre, des glaciers et des grottes, et cesse de s’appeler géologie ou paléontologie pour devenir l’histoire de l’homme, il y a donc bien longtemps, l’humanité passa par une crise qui n’est pas sans analogie avec celle dont elle approche, ou dans laquelle elle se débat actuellement ; à cette différence près qu’elle paraissait tout autrement tragique et insoluble. On peut même affirmer que l’espèce humaine n’a pas connu jusqu’ici une heure plus critique ni plus décisive, une période où elle fut plus près de sa ruine ; et si nous vivons aujourd’hui, nous le devons apparemment à l’expédient inespéré qui sauva la race dans l’instant que le fléau, nourri par la raison même de l’homme et par tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus irrésistible en son instinct du juste et de l’injuste, allait enfin détruire l’équilibre héroïque entre le désir et la possibilité de vivre.

Je veux parler des violences, des rapts et des meurtres qui surgirent naturellement parmi les premiers groupes humains. Ils furent probablement effroyables et durent très sérieusement menacer l’existence de la race, car la vengeance est la forme terrible, et pour ainsi dire épidémique, que prend d’abord le besoin de justice. Il est évident que, livrée à elle-même, et se multipliant à chaque pas, la vengeance, suivie de la vengeance de la vengeance, n’eût pas tardé à dévorer, sinon l’humanité entière, du moins tout ce qui était énergique et fier parmi les premiers hommes. Or, chez presque tous les peuples barbares, aussi bien que dans la plupart des tribus sauvages qu’on peut encore observer aujourd’hui, on voit, à un moment donné, — et c’est généralement le moment où les armes de la tribu deviennent réellement meurtrières, — on voit la vengeance s’arrêter brusquement devant une coutume singulière qu’on a appelée « le prix du sang » ou « la composition pour l’homicide » et qui permet au coupable d’échapper aux représailles des amis ou des parents de la victime, en payant à ceux-ci une indemnité, arbitraire au début, mais bientôt strictement graduée.

A la bien examiner, dans l’histoire toute héroïque, toute de premier mouvement des peuples enfants, rien n’est plus étrange, plus inattendu que l’ingéniosité un peu mercantile, un peu trop patiente, de cet usage presque général. Faut-il l’attribuer à la prévoyance des chefs ? Mais on la retrouve là où il n’y a, pour ainsi dire, aucune autorité. En est-on redevable aux vieillards, aux penseurs, aux sages des groupes primitifs ? Cela n’est guère plus probable. Il y a là une pensée qui est en même temps plus basse et plus haute que ne pourrait l’être la pensée d’un génie isolé, d’un prophète des périodes barbares. Le sage, le prophète, le génie, surtout le génie inculte, est plutôt porté à outrer les penchants généreux et héroïques du clan et de l’époque auxquels il appartient. Cette hésitation craintive et presque sournoise d’une vengeance naturelle et sacrée, ce marché assez odieux de l’amitié, de la fidélité et de l’amour devaient lui répugner. Et, d’un autre côté, est-il vraisemblable qu’il ait pu s’élever assez haut pour entrevoir par delà les devoirs immédiats les plus nobles et les plus incontestés, cet intérêt supérieur de la tribu et de la race, cette volonté mystérieuse de la vie, que les plus sages d’entre les sages d’aujourd’hui n’aperçoivent d’ordinaire et ne justifient qu’après une grave et douloureuse victoire sur leur raison solitaire et sur leur cœur ?

Non, ce ne fut pas la pensée de l’homme qui trouva cette solution. Ce fut l’inconscience de la masse obligée de se défendre contre des pensées trop individuellement, trop purement humaines pour qu’elles pussent s’adapter aux irréductibles exigences de la vie sur cette terre. L’espèce est extrêmement docile, extrêmement endurante. Elle porte le plus longtemps et le plus loin possible le fardeau que la raison, le désir du mieux, l’imagination, les passions, les vices, les vertus et les sentiments qui sont propres à l’homme, lui imposent. Mais au moment où le fardeau devient réellement écrasant et funeste, elle s’en débarrasse avec indifférence. Elle n’a nul souci du moyen ; elle prend le plus proche, et le plus simple, étant sûre, dirait-on, que son idée est la plus juste et la meilleure. Or, elle n’a qu’une idée : c’est de vivre ; et cette idée surpasse en somme tous les héroïsmes et les rêves les plus admirables que renfermait peut-être le fardeau qu’elle rejette.

Reconnaissons-le, dans l’histoire de la raison humaine, ce ne sont pas toujours les pensées qui s’élèvent le plus haut qui sont les plus justes et les plus grandes. Il en est un peu des pensées de l’homme comme des jets d’eau qui ne montent si haut que parce qu’ils ont été emprisonnés et qu’ils s’échappent par un orifice très étroit. A sa sortie de l’orifice on peut imaginer que l’eau qui s’élance vers le ciel méprise le grand lac immobile et sans bornes qui s’étend sous elle. Pourtant, on a beau dire, c’est le grand lac qui a raison. Il accomplit tranquillement, dans son immobilité apparente et dans son silence passif, l’œuvre immense et normale du plus important élément de notre globe, et le jet d’eau n’est qu’un incident curieux qui retombe bientôt dans l’œuvre universelle. Pour nous, l’espèce est le grand lac qui a toujours raison, même au point de vue de la raison de l’homme supérieur qu’elle semble parfois outrager. Elle a l’idée la plus vaste, celle qui contient toutes les autres et qui embrasse le temps et l’espace le plus illimités. Et ne voyons-nous pas mieux, de jour en jour, que l’idée la plus vaste, dans quelque domaine que ce soit, est, en fin de compte, la plus raisonnable, la plus sage, la plus juste et la plus belle aussi ?


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