XXIV

Pourtant, c’est ce que fait volontairement l’interprète de la vie, sitôt qu’il veut élever son œuvre, y mêler une beauté religieuse et profonde, y introduire le sentiment de l’infini. Même quand cette œuvre est aussi sincère que possible et serre d’aussi près qu’elle peut sa vérité personnelle la plus intime, il croit soutenir et agrandir cette vérité en mettant autour d’elle une troupe de fantômes du passé. Je sais qu’il a besoin d’images, d’hypothèses, de symboles, de tout ce qui constitue « les pierres d’attente » de l’inexpliqué ; mais pourquoi les prendre si souvent dans ce qui n’est plus vrai, et si rarement dans ce qui sera peut-être une vérité ? Est-ce rendre la mort plus auguste, que de l’environner d’épouvantes disparues, que de mettre sous elle, comme un trait de lumière, une lueur empruntée à un enfer qui n’est plus ? Est-ce ennoblir notre destinée que de la faire dépendre d’une volonté supérieure mais imaginaire ? Est-ce agrandir la justice, qui est le réseau immense que les actions et les réactions humaines étendent sur la sagesse immuable des forces physiques et morales de la nature, est-ce l’agrandir, cette justice, que de la confier aux mains d’un juge unique que l’esprit même de notre œuvre dépossède et détruit ?

Demandons-nous si l’heure n’est pas venue de faire une revision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments dont nous usons encore pour amplifier en nous le spectacle du monde.

Il est certain que la plupart d’entre eux n’ont plus que des rapports précaires avec les phénomènes, les pensées, les rêves mêmes de notre existence réelle ; et s’ils nous retiennent encore, c’est plutôt à titre de souvenirs innocents et harmonieux d’un passé plus crédule et plus proche de l’enfance de l’homme. Ne serait-il pas souhaitable que ceux qui ont mission de nous rendre attentifs aux beautés et aux harmonies du monde où nous vivons, fissent un pas de plus vers la vérité actuelle de ce monde ? Ne serait-il pas désirable que, sans enlever un seul ornement à leur conception de l’univers, ils allassent moins souvent chercher ces ornements parmi des souvenirs gracieux ou terribles, et plus fréquemment dans le fonds véritable des pensées sur lesquelles ils bâtissent et organisent effectivement leur existence spirituelle et sentimentale ?

Il n’est pas indifférent de vivre au milieu d’images fausses, alors même que nous savons qu’elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu’elles représentent. Et employer d’autres images, avoir recours à des conceptions plus réelles, ce ne serait pas réduire la part de l’infini et du mystère. Le voulût-on, qu’il ne serait guère possible de réduire sérieusement cette part. On la retrouvera toujours au fond des problèmes moraux, au fond du cœur de l’homme et dans tout l’univers. Il n’importe que leur situation et leur substance ne soient plus exactement les mêmes ; leur puissance et leur étendue demeurent à peu près pareilles. Est-ce que, pour prendre l’un de ces mystères, est-ce que ce phénomène, qu’il y a parmi les hommes une sorte de justice suprême et toute spirituelle, sans appareil, sans armes et sans organes, souvent très lente, mais presque toujours sûre, et qui se maintient pour ainsi dire invariable dans un monde où tout semble encourager l’injustice, est-ce que ce phénomène n’a pas des causes et des effets aussi profonds, aussi inépuisables, n’est pas aussi surprenant et aussi admirable que l’existence et la sagesse d’un juge omniprésent et éternel ? Celui-ci doit-il nous séduire davantage parce qu’il est plus inconcevable ? Y a-t-il moins de sources de beauté, et, pour le génie, moins d’occasions d’exercer sa puissance et sa pénétration, dans ce qu’il est, du moins en espérance, possible d’expliquer que dans ce qui est,a priori, inexplicable ? Par exemple dans une guerre heureuse, mais inique, (je pourrais citer les Romains, les conquêtes de l’Espagne en Amérique, Napoléon, l’Angleterre d’aujourd’hui et tant d’autres), qui finit toujours par démoraliser le vainqueur et par le précipiter en des habitudes et des fautes qui lui font payer cher son triomphe, l’œuvre méticuleuse et inexorable de cette justice psychologique n’est-elle pas aussi passionnante et aussi vaste que l’intervention d’une justice surnaturelle ? Ne pourrait-on pas en dire autant de la justice qui règne dans chacun de nous, et qui, à proportion de nos efforts vers le juste ou l’injuste, augmente ou diminue, dans notre esprit et dans notre cœur, l’espace réservé à la paix, à l’amour et au bonheur intérieur ?

« Je vous en prie, dit Thomas Huxley dans une admirable lettre écrite à un ami qui cherchait à le consoler, au moyen d’anciennes images, de la mort d’un fils adoré, je vous en prie, comprenez bien que je ne fais,a priori, aucune objection à tout cela. L’homme qui est journellement en contact avec la nature ne peut être troublé par des difficultésa prioriques. Donnez-moi une preuve qui justifie votre merveilleux, et j’y croirai. Pourquoi pas ? Ce ne serait pas, à beaucoup près, aussi prodigieux que la conservation de la force ou l’indestructibilité de la matière. Celui qui apprécie clairement tout ce qui est impliqué dans la chute d’une pierre ne peut rejeter aucune doctrine pour la seule raison qu’elle est merveilleuse.

« Mais plus je vis, plus il m’est évident que l’acte le plus sacré de la vie d’un homme est de dire et de sentir : « Je crois que ceci ou que cela est vrai ». Toutes les grandes récompenses, toutes les lourdes pénalités d’une existence, s’attachent à cet acte.

« L’univers est un et le même tout entier ; et si je ne parviens à débrouiller mes petites difficultés d’anatomie et de physiologie qu’en refusant de donner ma foi à ce qui ne repose pas sur une suffisante évidence, je ne puis croire que le grand mystère de l’existence me sera révélé sous d’autres conditions. »

Et pour en revenir à ce mystère qui motive la lettre de Huxley, à ce mystère de la mort, le plus effrayant de tous, serait-il facile d’établir que la sensibilité à la justice, à la beauté, à la bonté, les forces intelligentes et sentimentales, la curiosité de tout ce qui est en contact avec l’infini, le tout-puissant, l’éternel, sont amoindris depuis que la mort n’est plus pour nous l’immense et exclusive angoisse de la vie ? On ne saurait nier que le poids de la mort s’allège à chaque génération, à mesure que ses formes violentes et ses terreurs posthumes s’atténuent. Nous y pensons et la redoutons beaucoup moins qu’autrefois. Au fond, ce que nous craignons le plus en elle, c’est la douleur qui l’accompagne ou la maladie qui la précède. Mais elle n’est plus l’heure du juge irrité et inconnaissable, le but unique et effroyable, l’abîme des ténèbres et des châtiments éternels. Elle devient peu à peu et elle est déjà bien souvent le repos désiré d’une existence qui s’achève. Elle ne pèse plus sur nos actions ; et surtout, car c’est là le grand point et le grand changement, elle n’intervient plus dans notre morale. Notre morale est-elle moins haute, moins pure et moins profonde depuis qu’elle est plus désintéressée ? L’humanité a-t-elle perdu un sentiment indispensable ou précieux en perdant une épouvante ? Et l’importance enlevée à la mort, qui en profitera ? Probablement la vie. Il y a en nous une réserve de forces neutres et toujours disponibles, et si on nous ôte une terreur, une tristesse, un découragement, il vient à la place une admiration, une confiance, un espoir.

On dira peut-être, surtout en ce qui concerne la justice et la fatalité, qu’on personnifie, qu’on met hors de nous deux forces qui sont en nous, d’abord, parce qu’il est beaucoup plus difficile de les montrer en nous, et ensuite, parce qu’il paraît assez certain que l’inconnu ou l’infini, en tant qu’inconnu ou infini, c’est-à-dire sans intelligence, sans moralité, sans personnalité, sont impuissants à nous émouvoir. Il est à remarquer, en effet, que le mystère matériel, si obscur et si dangereux qu’il puisse être, que la justice psychologique, si complexes qu’en soient les résultats, ne nous troublent guère. Ce qui nous émeut et nous écrase, ce n’est point ce que nous ne comprenons pas dans l’ordre naturel, mais l’idée qu’une volonté supérieure, consciente, raisonnable, surhumaine, et pourtant semblable à celle de l’homme, plane peut-être sur la nature. C’est, en un mot, la présence d’un Dieu ; et quelque nom que nous lui donnions, justice, fatalité, mystère, c’est toujours Dieu que nous redoutons, c’est-à-dire un être pareil à nous, bien qu’éternel, infini, invisible et tout-puissant, car je ne sais si nous aurions peur d’une force morale qui ne serait pas faite à l’image de la nôtre. Ce n’est pas l’inconnu de la nature qui nous effraie, ce n’est pas le mystère de notre monde. C’est le mystère d’un autre monde. Ce n’est pas l’énigme matérielle, c’est l’énigme morale. Rien, par exemple, n’est plus imparfaitement connu que l’ensemble des causes qui déterminent un tremblement de terre, et rien n’est plus épouvantable. Mais si le tremblement de terre épouvante notre corps, il ne fera frissonner notre esprit qu’à la condition que nous y voyions un acte de justice, un châtiment surnaturel. Il en est de même de la tempête, de la maladie, de la mort, des mille phénomènes, des mille catastrophes d’une existence humaine. Il semble que le véritable frisson, le frisson de l’esprit, que la grande émotion qui remue autre chose que l’instinct physique de la conservation ne se trouve que dans l’idée d’un Dieu plus ou moins déterminé, d’un geôlier incorruptible, d’une justice invisible et permanente, d’une Providence impénétrable et attentive. Mais la question est de savoir ce qui se rapproche le plus de la vérité, et si la mission de l’interprète de la vie est d’attrister et d’émouvoir profondément ou d’apaiser et d’éclairer.

J’en conviens, il est bien difficile de se dégager de l’interprétation traditionnelle, et souvent on y retombe malgré soi dans le moment même où l’on essaie de s’en éloigner. Ainsi Ibsen, en quête d’une forme nouvelle et pour ainsi dire scientifique de la fatalité, a placé au milieu du meilleur de ses drames la figure voilée, grandiose et tyrannique de l’hérédité. Mais au fond, dans son œuvre, ce n’est pas le mystère scientifique de l’hérédité qui remue en nous certaines craintes humaines plus profondes que nos craintes animales. S’il s’y trouvait seul, il ne les remuerait pas plus que ne le ferait le mystère scientifique de telle ou telle maladie redoutable, de tel ou tel phénomène sidéral ou marin. Non ; ce qui y suscite une terreur d’un autre genre que celle d’un danger imminent, mais naturel, c’est l’obscure idée de justice qu’y représente l’hérédité, c’est l’affirmation audacieuse que les fautes du père retombent sur les enfants, c’est l’insinuation qu’un Juge souverain, une sorte de Maître de la race, veille sur nos actions, les inscrit au livre de bronze et pèse en ses mains éternelles des récompenses longtemps différées et des châtiments infinis. C’est, en un mot, et pendant qu’on le nie, le visage de Dieu qui reparaît, et une très vieille flamme de l’enfer qui gronde encore sous la dalle qu’on venait de sceller.

Or, cette forme nouvelle de la fatalité ou de la justice fatale est encore moins défendable, moins acceptable que la fatalité antique pure et simple, qui demeurait générale et indéfinie, ne prétendait à rien expliquer trop strictement et se prêtait par conséquent à un plus grand nombre de situations. Il se peut que, dans le cas spécial mis en scène par Ibsen, il y ait une sorte de justice accidentelle, comme il se peut qu’une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard un parricide. Mais faire une loi générale de cette justice accidentelle, c’est une fois de plus abuser du mystère, c’est introduire dans la morale humaine des éléments qui ne devraient pas s’y trouver, des éléments peut-être désirables et qui seraient salutaires s’ils représentaient certaines vérités, mais qu’il faut éliminer parce qu’ils n’en représentent aucune et qu’ils sont étrangers à notre vie réelle. Nous savons en effet que, dans l’état actuel de notre expérience, il est impossible de découvrir, dans les phénomènes de l’hérédité, la plus petite trace de justice, c’est-à-dire le plus fragile lien moral entre la cause, qui est l’acte du père, et l’effet, qui est la récompense ou le châtiment de l’enfant.

Il est permis aux poètes de faire des hypothèses et de devancer en quelque sorte la réalité. Mais souvent il arrive que, croyant la devancer, ils ne font que la tourner, que, croyant précéder une vérité nouvelle, ils retrouvent simplement la piste d’une illusion ancienne. Ici, pour devancer l’expérience, il faudrait peut-être aller encore plus loin dans la négation de la justice. Mais quelle que soit, sur ce point, notre pensée, pour qu’une hypothèse poétique demeure légitime et valable, il convient qu’elle ne soit pas ouvertement contredite par l’expérience de tous les jours, sinon elle est bien inutile, bien dangereuse, et pour peu que l’erreur ne soit pas tout à fait involontaire, elle n’est guère honnête.

Que conclure de tout ce qui précède ? Bien des choses, si l’on veut, mais tout d’abord ceci : qu’il importe que l’interprète de la vie aussi bien que ceux qui la vivent, soient extrêmement circonspects dans le maniement ou dans l’admission du mystère, et ne s’imaginent point que la part faite à l’inexplicable est nécessairement ce qu’il y a de meilleur et de plus grand dans une œuvre ou dans une existence. Il est des œuvres très belles, très humaines et très vraies dont « l’inquiétude du mystère universel » est presque entièrement absente. On n’est ni grand ni sublime parce qu’on pense sans cesse à l’inconnaissable et à l’infini. La pensée de l’inconnaissable et de l’infini ne devient vraiment salutaire que lorsqu’elle est la récompense inattendue de l’esprit qui s’est donné loyalement et sans réserve à l’étude du connaissable et du fini ; et l’on s’aperçoit bientôt que la différence est notable, du mystère qui précède ce que nous ignorons, au mystère qui suit ce que nous avons appris. Il semble qu’il y ait beaucoup de tristesses dans le premier ; c’est qu’elles s’y trouvent à l’étroit et s’accumulent toutes sur deux ou trois éminences trop proches. Il semble qu’il y en ait bien moins dans le second ; c’est que sa surface est plus vaste, et qu’aux grands horizons les tristesses les plus grandes prennent la forme d’espoirs.

Oui, la vie humaine, dans son ensemble, est chose assez triste ; et il est plus facile, je dirai presque plus agréable de parler de ses tristesses et de les mettre en lumière, que de rechercher ses consolations et de les faire valoir. Les tristesses sont nombreuses, apparentes, infaillibles ; les consolations, ou plutôt les raisons qui nous font accepter avec une certaine allégresse le devoir de la vie, semblent rares, peu visibles, précaires. Les tristesses semblent nobles et grandes et pleines d’un mystère irrécusable, en quelque sorte personnel et sensible. Les consolations paraissent mesquines, égoïstes, presque basses. Pourtant, à y regarder de plus près, et quelle que soit l’apparence éphémère qu’elles revêtent, elles touchent aussi à un mystère qui n’est moins visible et moins saisissable que parce qu’il est plus profond et plus mystérieux. Le désir de vivre ou l’assentiment à la vie telle qu’elle est, usent peut-être d’expressions bien vulgaires, mais ils obéissent en somme, à leur insu ou malgré eux, à des lois plus vastes, plus conformes au génie de l’univers, par conséquent plus vénérables que le désir de fuir les tristesses de la vie ou que la noble sagesse désenchantée qui les constate.

Nous sommes trop portés à peindre la vie plus triste qu’elle n’est ; et c’est une grande faute, mais excusable dans le moment d’incertitude où nous nous trouvons. Il n’y a pas encore d’explication plausible. La destinée de l’homme est soumise comme autrefois à des forces inconnues, dont quelques-unes ont peut-être disparu, mais pour faire place à d’autres. En tout cas, le nombre de celles qui sont réellement souveraines n’est guère diminué. On a essayé d’expliquer de diverses façons l’action et l’intervention de ces forces, et l’on dirait qu’après avoir reconnu que la plupart de ces explications ne tenaient pas devant la réalité, qui, malgré tout, se découvre peu à peu, on revient, pour totaliser en quelque sorte l’inexplicable ou du moins les tristesses de l’inexplicable, à la Fatalité. Au fond vous ne trouverez pas autre chose dans Ibsen, dans le roman russe, dans la haute histoire contemporaine, dans Flaubert, etc. (voyez entre autresLa Guerre et la Paix,L’Éducation sentimentaleet le reste).

Ce n’est plus exactement la Fatalité antique, il est vrai, la déesse ou plutôt le dieu bien déterminé (du moins dans l’esprit de la foule), volontaire, inflexible, implacable, aveugle mais attentif, c’est une fatalité plus vague, plus informe, distraite, indifférente, inhumaine, impersonnelle, universelle. En somme, ce n’est qu’une appellation provisoire accordée, en attendant mieux, à la misère générale et inexplicable de l’homme. On peut l’accepter dans ce sens, bien qu’elle n’éclaire rien et qu’elle ne soit que le nom nouveau de l’énigme invariable. Mais il faut se garder d’exagérer son rôle et sa valeur, et ne pas s’imaginer qu’on contemple les hommes et les événements de très haut et dans une lumière définitive et qu’il n’y a plus rien à chercher par delà, parce qu’à un moment donné, on sent profondément, au bout de toutes les existences, la force invincible et obscure du destin. Il est évident que d’un point de vue, les hommes paraîtront toujours malheureux, et sembleront toujours entraînés vers un gouffre fatal, puisqu’ils seront toujours voués à la maladie, à l’inconstance de la matière, à la vieillesse et à la mort. Si l’on ne regarde que le terme de toutes les existences, il y a nécessairement quelque chose de fatal et de misérable dans la vie la plus heureuse et la plus triomphante. Mais n’abusons pas de ces mots, et surtout ne nous en servons pas par nonchalance ou par amour de la tristesse mystique, pour réduire la part de ce qui pourrait s’expliquer si nous nous attachions davantage à l’étude de l’homme et de la nature des choses. Il ne faudrait invoquer le mystère et se renfermer dans le silence résigné qui l’accompagne qu’aux moments où son intervention est réellement sensible, frappante, personnelle, intelligente, morale et indubitable ; et cette intervention, ainsi circonscrite, est plus rare qu’on ne pense. Tant que ce mystère-là ne se manifeste point, il n’y a pas lieu de s’arrêter, de baisser les yeux, de se soumettre, de se taire.


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