Chapter 4

— A quelques lieues au sud de Pékin. Voici le désert de l’Alascha.

Toujours à 1.500 mètres du sol ?

— Non, voyons : à 1.500 mètresdu niveau de la mer. L’altitude moyenne du désert nous approche à 500 mètres des terres.

Puis le silence retomba. En vérité, je puis nommer silence le vacarme perpétuellement égal de l’air et du moteur. Je ne l’entendais pas plus, maintenant, que les mille tintamarres dont se compose la tranquillité de nos pires solitudes.

Pendant longtemps, je luttai contre le sommeil. Afin d’y réussir, je tâchai de m’intéresser à toutes choses : aux attitudes de mes compagnons ; au lest, d’heure en heure lâché ; aux physionomies incertaines de la chevelure d’Ethel ; à toutes ces contrées léthargiques, où des hommes singuliers reposaient sur des lits étranges et sous des toits biscornus… Mais l’imagination ne supplée nullement au savoir, et j’ignorais tout de ces pays perdus, et je n’en distinguais pas un arbre ! J’en étais réduit à inventer le monde, à la manière des enfants qui chevauchent un coursier de bois inerte et demeurent, de longues minutes pensives, à se figurer le chemin parcouru.

Deux alertes, cependant, me secouèrent.

La première fut causée par un choc — très faible — à l’éperon de l’aviateur. Quelque chose de mou s’était trouvé sur sa route. Ma sœur calma d’une phrase la terreur dont je sursautai. « Elle avait aperçu, dans le périscope, deux grandes ailes aussitôt éclipsées ».

La seconde alerte, je la dus au nègre. Il se leva tout à coup d’un air égaré, en demandant « si l’on était toujours en direction », assurant que « si l’on avait dévié, ce serait terrible, à cause des montagnes de Cachemire, hautes de 3.800 mètres », et « qu’il était trop énervé pour s’en rendre compte lui-même ».

Un verre de brandy le remonta. Ayant recouvré le sang-froid et la lucidité, il reprit sa place devant l’horloge.

Enfin ma sœur annonça gaiement, avec le ton desstewardsdedining-car:

— A table ! A table pour le premier service ! Il est midi !

— Midi ! — répétai-je, en vérifiant les ténèbres. — Midi à minuit !…

Le firmament chinois constellait l’abat-jour de son dôme cosmographique, telles ces cartes des cieux, voûtées à leur imitation et qu’on appelle des uranoramas. Le noir de cette nuit me sembla tirer sur le vert. Des nuées, pareilles à nos cumulus, masquaient et démasquaient les mêmes astronomies. Changement unique : la lune dans sa croissance avait élargi sa tranche de melon d’eau et, de sa propre initiative, s’était portée vers le sud-est.

Le déjeuner eut l’apparence d’un souper. Et le dîner lui ressembla. On ne fit pas grand honneur à celui-ci. L’après-midi nocturne avait passé, indéfiniment. La Caspienne, la Turquie, la Grèce, la Calabre, l’Espagne et le Portugal s’étaient succédé, invisibles et sans intérêt. Un agacement insurmontable me fit piétiner le plancher transparent où rien ne se montrait. Je m’agitais, je me démenais dans l’étroite cellule ; et ce fut avec un bonheur enfantin que, vers 11 heures trois quarts, je reçus l’ordre de me tenir à mon poste. Ma sœur ajouta qu’on allait arrêter le moteur et freiner sur les gyroscopes, afin de reprendre peu à peu l’entraînement terrestre et pouvoir descendre à Philadelphie.

La lampe fulgura son éclair opiniâtre. Jim tourna le gros commutateur et fit basculer plusieurs leviers à crémaillère. Dans la chambre de poupe, on entendit les patins grincer sur les volants. Le ronflement devint plus grave, l’air siffla de moins en moins fort, et l’indice du tachymètre se mit à reculer.

Je serrai dans mes mains fébriles les poignées du gouvernail. — Ma sœur m’avait recommandé de n’en pas faire usage avant un signal. — Parfois, entre mes pieds, quelque navire de l’Atlantique, muni de ses feux, rayait d’une double traînée, blanche et rouge, l’étendue miroitante.

Cette situation dura un laps de temps qui me parut excessif. M’étant penché par-dessus l’épaule de ma sœur, je démêlai à son visage une forte contrariété.

— C’est, — répondit-elle à mes questions, — c’est que nous ne ralentissons pas assez franchement. Je crains de dépasser Philadelphie…

L’horloge indiquait minuit 30, et l’air sifflait encore furieusement. — Je m’essuyai le front d’un geste nerveux.

— Croyez-vous, — dis-je, — que nous puissions atterrir dans la banlieue ?… Quand ce serait à plus de cent kilomètres de la ville…

Le nègre secoua la tête.

— Non, Jim ? non, n’est-ce pas ? — fit ma sœur. — Ce n’est pas la peine d’insister… Je m’y suis prise trop tard…

— Eh bien ! la belle difficulté ! — m’écriai-je soudain. — Une fois arrêtée, vous ferez machine en arrière !

— Archibald, vous êtes un âne. Le ballon — vous l’avez dit vous-même fort judicieusement — n’est pas un automobile, mais un auto-immobile. Pour revenir sur notre vol, il faudrait que la terre se mît à tourner en sens inverse ; et la fin du monde suivrait immédiatement cette petite fantaisie, à cause du contre-coup. Non, non ; nous sommes bien fournis de gaz, de lest, d’électricité, de vivres ; le seul parti raisonnable consiste à effectuer un second tour de planète, et à ralentir plus tôt. Remettez le moteur en marche, Jim ! et débloquez vos freins !

Comme elle formulait cette décision exaspérante — aussitôt exécutée — , une tache vaporeuse et semblant pointillée de lucioles se déroula au fond de l’abîme : — Philadelphie passait…

— Pauvre Randolph ! — soupira Ethel. — Va-t-il être inquiet !

Et, sans reprendre haleine, elle débita un petit discours loquace et dru, à la façon des gens qui redoutent un blâme de leur interlocuteur et ne veulent pas le laisser parler. Elle crut ainsi devoir me renseigner sur le mode le meilleur de réintégrer Belmont, après la descente du lendemain. Suivant ses prévisions, l’appareil ne devait pas toucher terre à plus de vingt kilomètres de la ville ; et de là, un cheval quelconque le traînerait jusqu’au hangar, où l’on serait de retour avant l’aurore.

En dépit de son verbiage, ce mot déchaîna mes lamentations.

— Hélas ! l’aurore ! Que dites-vous, Ethel ! J’en ai la nostalgie, de l’aurore ! Il me paraît que le soleil s’est éteint pour jamais… Enfin ! Je suis venu dans la volonté d’être utile… Je me résigne. Mais vous me promettez que nous serons à Philadelphie demain sans faute !

— Je vous le jure : demain, à une heure et quelques secondes. En bonnes comme en fausses manœuvres, nous avons perdu soixante minutes.

Jim retarda de 1.250 kilomètres la mappemonde de l’horloge.

Cette fois, Ethel se préoccupa de ménager à son équipage et à soi-même un repos nécessaire. Elle et Jim devaient prendre le quart tour à tour. Quant à moi, profane fourvoyé dans cette expédition, j’obtins la liberté imprévue d’en agir à mon caprice. Je crois que notre capitaine redoutait maintenant la nervosité dont j’avais témoigné par mon agitation et par mes invectives à Jim.

Excédé de fatigue, je m’étendis sur le plancher de verre, le pied de mon fauteuil entre les jambes. Et, sous couleur de sieste, je me livrai, pendant de longues heures, à d’horribles cauchemars.

Mais aucun songe n’eût égalé dans son extravagance la fabuleuse réalité. Aussi le réveil me parut-il le début d’un cauchemar plus horrible que les autres ; et lorsque je m’aperçus qu’il fallait, pour de bon, revivre ce délire, tout le désagrément de la situation se fit sentir à moi d’un seul coup. Le périscope jetait dans la cabine sa lueur de soupirail ; Ethel, la face blanchie par cette lividité, dormait, ainsi que dorment les cadavres ; Jimmy, grave et bronzé, sculptural, montait la garde, à son poste. Et la nuit implacable régnait autour de nous.

Je connus la peur, et fis un geste désespéré.

Or, ma main se heurta, dans cette pantomime, contre un objet lisse et froid… qui était une bouteille de brandy… Trois secondes, — le temps d’une sérieuse rasade, — et voici la peur en déroute ! Que dis-je ? De mémoire d’homme, elle n’avait occupé mon âme valeureuse !

Cependant, la sinistre visiteuse revint à la charge ; et pour l’exorciser, il me fallut recourir à de fréquentes lampées de courage. Ce courage, d’ailleurs, avait bon goût, et je l’ingurgitais vaillamment, sans réfléchir à toutes les conséquences d’une bravoure assimilée de la sorte et incorporée sous la forme liquide, en ce cabinet minuscule, non loti du confortable moderne, où je partageais le triste sort d’un nègre goguenard et d’une dame bien élevée. — Ah ! messieurs, pardonnez-moi cette considération. Elle vous atteste la véracité de mon histoire, et met en lumière combien les contes de Jules Verne et autres touristes en chambre, diffèrent, au premier regard, d’un voyage authentique.

Aussi bien, mon intempérance était grosse de résultats plus considérables, dont je vous entretiendrai seulement.

Il était 7 heures, quand, au-dessus des îles Baléares, Ethel commanda le branle-bas de stoppage.

— Allons, Archie, relevez-vous ! Assez dormi ! Prenez vos tiges de gouvernail.

— Bien, madame Corbett ! — fis-je avec un gracieux sourire. — A votre disposition, madame Corbett !

Ayant vivement rallumé la lampe, ma sœur me toisa. Depuis un jour entier qu’elle me présentait l’occiput, elle n’avait pas même vu si je dormais ou non. — L’air jovial de ma figure ne lui révéla qu’une satisfaction intense et fort légitime d’aborder enfin à Belmont.

Les freins gémissaient. Le vent mollit. Mes compagnons, affairés, ne cessaient de manipuler, l’une après l’autre, l’infinité des pièces régulatrices. J’avais honte de mon inaction. Mais un noble orgueil me gonfla le cœur, à la pensée des services que je rendrais avec mon gouvernail. On verrait mes talents de pilote ! Ah, oui ! pour sûr ! J’allais bigrement ébahir ce brave homme d’Ethel et ce crétin de ramoneur !… Une ! Deux ! la barre à babord !… Une ! Deux ! la barre à tribord !…

Et, « pour voir », je hâlais alternativement sur les drosses. — Il va de soi que le gouvernail ne bronchait pas. Serré dans l’étau du courant d’air, à qui la vitesse prêtait une résistance de solide, il était fort empêché de pivoter sur ses charnières. J’avais beau m’essouffler : mes tringles semblaient vissées à quelque chose d’inébranlable… Et cela me faisait bouillir ! « Tu viendras, mon vieux, disais-je en moi-même au gouvernail récalcitrant. Tu viendras ! quand je devrais y laisser ma peau !… »

Là-dessus, je hâlai de plus belle, et si rageusement, qu’une tringle se détacha du maudit appareil. Emporté par l’effort, j’en tirai de la cloison une grande longueur.

« Aïe ! — me dis-je, subitement refroidi, — pourvu qu’on ne s’aperçoive de rien ! »

Cela n’était guère à redouter. Les deux autres ne songeaient qu’à leurs manœuvres. L’accident pouvait peut-être se réparer. — Je fourrageai donc avec ma tringle, en vue de la raccrocher. Mais cette tige, qui traversait toute la chambre du moteur, avait quitté l’orifice par où elle sortait du ballon, à la poupe ; et c’était folie que tenter de l’y remettre sans pénétrer dans cette chambre, et vouloir la rajuster de loin à ce gouvernail dont l’agencement ne m’était pas connu.

C’est pourtant à quoi je travaillai, en fronçant les sourcils.

Tout à coup, la colère m’aveugla. De toute ma force, je plongeai la tringle en arrière et vers le haut… Une chose, qu’elle avait rencontrée, céda, un peu moins facilement qu’une paroi de carton. Elle la transperça. Je sentis l’extrémité de la tringle prise dans le trou qu’elle avait pratiqué, et je la dégageai d’un mouvement brusque. Alors, un sifflement très distinct se fit entendre par-dessus celui de l’atmosphère. — Ethel prêta l’oreille. — Affolé, m’apercevant que la tringle tenait encore à je ne sais quoi de souple et d’enveloppant, je voulus arracher cette liane sournoise…

Ma sœur et Jim, retournés vers le sifflement suspect, me virent debout, secouant la drosse à deux mains. Ils se jetèrent en avant…

Trop tard.

Le nœud souple s’était rompu dans l’ombre, et là-bas il y avait une espèce de friture qui grésillait… qui crépitait…

— Grand Dieu ! Jim, — s’écria ma sœur. — Le gaz s’échappe ! et j’entends comme une étincelle ! Vite ! vite ! courez !…

Jim se précipita du côté des gyroscopes. Et moi, perdant la tramontane, j’ouvris une porte sur le vide…

Mais je n’eus pas le temps de m’y jeter…

Une fournaise instantanée… Un tonnerre assourdissant… L’impression de la lumière au paroxysme et du fracas au maximum…

Je me cramponnai au vantail et perdis le sentiment.

....................

La fin de l’aventure, messieurs, vous la connaissez mieux que moi. »

M. Archibald Clarke avait cessé de parler. Bouche bée, nous le regardions finir son dernierclaroet son dernier gobelet de liqueur. Grâce à lui, le niveau des cigares avait baissé dans la boîte ; et dans la bouteille, le cylindre de whisky, peu à peu raplati, était devenu un disque très mince, comme une rondelle fluide. Nous avions fréquemment interrompu M. Clarke de « Ha ! » et de « Ho ! » admiratifs ; j’avais dû, à plusieurs reprises, l’aider à découvrir les termes qui lui échappaient ; et l’honorable victime avait profité de ces nombreux répits pour abuser de tabac et d’alcool avec une sorte d’ostentation bizarre.

Gaétan ouvrait de grands yeux et il inspectait sans se gêner l’unique survivant d’une équipée aussi incroyable. M. Clarke se leva de sa chaise et fut s’accouder à l’un des hublots. Leurs petites lucarnes rondes s’alignaient aux lambris de la salle à manger, comme autant de marines peintes en médaillons ; mais c’étaient là de piteuses toiles, c’étaient des circonférences qui découpaient la mer unie et le ciel vide, pour les ramener à des cercles géométriques et plats, que l’horizon tranchait en deux segments, l’un vert et l’autre bleu. L’Américain déclara que « ça n’était pas joli ».

— Eh ben, mon vieux !… Eh ben !… — murmura Gaétan, qui ruminait les exploits des Corbett.

— En sorte, monsieur, — dis-je au bout d’un instant à M. Clarke, — en sorte que votre sœur et le nègre sont morts ?…

— C’est à peu près certain, — répondit-il.

Et M. Clarke jeta dans l’Océan le bout de son cigare éteint, comme si la fortune d’Ethel Corbett, le sort de Jim et la destinée du mégot eussent pesé du même poids sur son âme flegmatique.

— Oh ! vous savez ! — fit-il, — les noirs… Pouah ! quelle sale race !… Quant à ma sœur, hum !… La pauvre fille avait parfois de ces mesquineries !… Cette histoire d’héritage ! on ne peut pas se faire une idée… Mais à quoi bon radoter là-dessus ?… Bah !…

Ceci nous replongea dans la silencieuse contemplation de l’individu.

— Monsieur, — lui demandai-je enfin, — pourriez-vous m’expliquer ceci :

« Quand l’Aérofixea traversé l’atmosphère, au-dessus de l’Océanide, j’ai remarqué certaine étrangeté à propos du sifflement.

« Le premier jour, il a commencé de se faire entendre (je me garde de dire : après l’apparition de l’engin — dont la lueur ne s’apercevait pas à longue distance) mais bien après l’instant probable où, invisible encore, il était sorti de l’horizon. Et l’Aérofixe, au contraire, avait déjà plongé derrière l’ouest, que le bruit de son passage sifflait toujours.

« La seconde fois, il y avait coïncidence approximative de durée entre l’audition de votre appareil et l’arc-en-ciel qu’il aurait décrit tout entier sans la catastrophe… »

Clarke, ayant réfléchi, démontra :

— C’est fort simple, monsieur Sinclair. Le premier jour, arrivés à la hauteur de l’Océanide, nous ralentissions à peine, et notre vitesse était supérieure à celle du son, de 46 mètres 66 par seconde… Vous y êtes ?… Le second jour, notre ralentissement, plus accentué, devait égaliser les deux rapidités… Désirez-vous le détail des opérations ?

— Inutile.

— C’est, du reste, un problème d’école primaire : Étant donné un train, etc…

— Mais, saperlotte ! — s’écria Gaétan, — avec vot’facilité d’compréhension, qui n’me paraît pas ordinaire, il n’est pas possible que vous n’puissiez pas nous donner quelques tuyaux sur l’Aérofixe… Les accumulateurs légers, par exemple ?…

— J’ai dit tout ce que je sais, — répondit Clarke, — et si je vous l’ai confié (sous le sceau du secret) c’est que vous m’avez tiré de l’eau, et que votre insistance à connaître mon histoire demandait satisfaction. Encore une fois, les parties vives du moteur, ses organes intéressants, m’étaient cachés. Nulle circonstance ne m’a permis de les entrevoir ni de les supposer. Peut-être, de certaines remarques faites dans la cabine, un savant, un ingénieur eût-il déduit le contenu des chambres closes et la combinaison particulière des gyroscopes… J’en suis, pour ma part, incapable ; et la leçon, volontairement succincte, de ma pauvre sœur, je ne l’ai bien saisie qu’en raison même de sa simplicité et parce que je possède, — comme tout le monde en notre siècle de sports, — les éléments de la mécanique. Si j’ai retenu quelques chiffres avec assez d’aisance et de certitude, n’allez pas en charger ma science, qui est nulle, et veuillez l’attribuer à mon état de comptable, dont j’ai hâte de retrouver l’exercice avec ses joies casanières, mais ponctuelles.

Ayant dit ces sages paroles, M. Clarke se tut derechef. Et malgré nos instances, il ne voulut jamais revenir sur l’étonnante sortie de l’Aérofixe, prétendant qu’elle lui rappelait de fâcheuses situations.

Jusqu’à notre arrivée au Havre, où M. Clarke prit congé de nous, il faut bien reconnaître qu’il garda le silence le plus farouche, non seulement à propos du voyage immobile, mais encore sur tous les autres sujets. Nous eûmes beaucoup de peine à lui arracher quelques détails concernant Trenton, l’industrie des câbles et sa chère maison RoeblingBrothers. Encore ne s’adressait-il qu’à moi. Gaétan lui déplaisait, la chose était visible ; et, tant que la fatalité l’obligea de fréquenter son hôte, M. Clarke fit montre envers lui d’une gratitude polie, mais remarquablement laconique.

Dès que l’Océanideeut rangé le quai de débarquement, M. Clarke, ayant refusé les subsides que Gaétan s’offrait à lui prêter pour rejoindre sa patrie, nous salua d’une courbette et franchit la passerelle en courant.

Le résultat de son départ fut — naturellement — de mettre M. Clarke au rang des souvenirs, des idées. Un absent n’est plus qu’une pensée ; et, comme tel, son être, simplifié, schématisé, essentiel, nous apparaît avec ses caractéristiques violemment ressorties, à la façon d’un personnage de théâtre. Les morts et les voyageurs, il semble qu’on les regarde de très loin ; de leurs nuances et de leurs formes, on ne voit qu’une seule couleur, dominante et qu’une silhouette, souvent caricaturale. M. Clarke revêtit dans notre mémoire l’aspect d’un fantoche extraordinaire. L’excentricité du bonhomme nous creva les yeux, comme on dit. Maintenant, qu’il n’était plus là, témoin palpable de la merveilleuse aventure, son récit nous semblait un rêve, et lui-même une hallucination.

Je proposai — un peu tard — une enquête à bord. On y procéda. Elle fut menée sans beaucoup de méthode, et n’aboutit qu’à exaspérer notre curiosité. L’unique enseignement qu’elle nous procura était relatif aux pourboires. Avant de partir, M. Clarke en avait distribué à l’équipage et à la domesticité : — ils étaient magnifiques… Ce caissier gaspillant tout le contenu de son porte-monnaie en largesses de nabab, cela constituait déjà nous ne savions quelle charge contre lui. Mais ce n’est pas tout ! ces gratifications, il les avait payées, — lui, Américain venu tout droit de Pensylvanie, — il les avait payées en billets de banque et en louis de France !…

Le train de Paris m’emporta, l’imagination pleine de cette affaire, tandis que Gaétan roulait en automobile vers son château de Vineuse-sur-Loire. — Sans y employer plus d’encre que n’en mérite l’incident, je dois enregistrer la sotte altercation qui précéda nos adieux, et qui, faisant de notre séparation momentanée une brouille irrévocable, m’autorise à peindre tel qu’il est Monsieur le baron Gaétan de Vineuse-Paradol. S’il le trouve mauvais, qu’il le dise : je suis à ses ordres.

Mais laissons là ce triste sire. Et revenons à notre sujet.

Quelques semaines après mon retour, je possédais un petit dossier touchant M. Clarke et les événements préliminaires à sa chute dans l’Atlantique.

On y feuilletait, d’abord, des coupures de journaux et des bulletins d’observatoires, notant les pluies d’étoiles filantes des 19, 20 et 21 août et le passage d’un bolide à travers le ciel d’Europe pendant la nuit du 19 au 20.

Ensuite, on pouvait lire, traduites à mon usage, plusieurs attestations de correspondants italiens, espagnols et portugais, demeurant sur le 40eparallèle et qui certifiaient avoir passé au dehors la nuit du 20 au 21 août, sans remarquer de lueur anormale, sans entendre de sifflement insolite.

Qu’ils n’aient rien vu, c’est assez naturel : MmeCorbett supprimait la lumière électrique au-dessus des continents. Mais qu’ils n’aient rien entendu… qu’en pensez-vous ? — Or, sur le chapitre de ces dépositions, il importe de garantir l’absolue bonne foi de leurs signataires. Voici, en effet, la source de mes documents :

L’un de mes neveux reçoit une petite revue mondiale, imprimée en diverses langues. C’est l’organe d’un club international des plus recommandables. Ses abonnés, polyglottes, se plaisent à échanger toute sorte de choses, depuis les cartes postales illustrées jusqu’à de certains poèmes que jamais rien n’illustrera. Je devais à l’obligeance de mon neveu les rapports d’Italie, d’Espagne et de Portugal, comme d’ailleurs toute la fin du dossier.

C’était encore des traductions de lettres, mais de lettres envoyées de Philadelphie et de Trenton. Elles formaient contre M. Clarke un faisceau de témoignages accablants.

Certes, il y avait à Philadelphie unFairmount Park, et dansFairmount Park, à l’ouest de la SchuylkillRiver, un Belmont, avec une plaine entourée de collines « fort bien disposée pour le lancement d’un aéroplane », observait l’aimable informateur. — Mais les Corbett n’existaient pas.

A Trenton, parmi les manufactures de pots et les fabriques — moins honnêtes — de scarabées égyptiens, on connaissait l’usine de câbles RoeblingBrothers; et même chacun la tenait en grande considération. — Mais nul caissier de l’établissement ne répondait au prénom superbe, au nom lumineux et sec d’Archibald Clarke.

Notre homme était redevenu « le sinistré », « l’inconnu », « le naufragé »… Sa longue narration ne m’avait fourni à son sujet qu’une épithète nouvelle, de taille à le désigner avec justesse mais sans précision : « le menteur ».

Des mois s’écoulèrent sans que j’apprisse rien du pseudo Clarke. Et je me perdais en conjectures à son égard, lorsqu’avant-hier le facteur m’apporta le billet suivant. Il était cacheté sous deux enveloppes. L’enveloppe extérieure, en plus de l’adresse et de l’affranchissement, portait le timbre humide du bureau de poste no106, place du Trocadéro. L’enveloppe intérieure montrait une deuxième suscription tracée d’une autre main, qui avait écrit la totalité du billet.

A MONSIEUR GÉRALD SINCLAIRHomme de lettres.212, avenue Armand-Fallières.Paris(XVe)Cher Monsieur,Je viens très humblement vous prier d’excuser ma conduite à bord de l’Océanide. Vous devez savoir depuis longtemps que j’y donnai la comédie, et vous me traitez avec raison de malotru. Cependant, Monsieur, que j’eusse préféré garder le silence ! et pourquoi m’avez-vous obligé de parler, vous et surtout M. de Vineuse-Paradol, vous mes sauveurs, dont c’était le droit de tout connaître et le devoir de ne rien demander ?Non, Monsieur, je ne suis pas le caissier américain Archibald Clarke. Je suis ingénieur, Français, et l’appareil que j’expérimentais, l’heureuse nuit de notre rencontre, n’était pasprécisémentun aérofixe. Oh ! j’aurais pu vous dénombrer tous ses organes, pièce à pièce, jusqu’à la moindre goupille… Ma découverte est si capitale et si simple à la fois, que j’ai mieux aimé vous bernerpartiellementque d’en risquer la gloire dans une confidence irréfléchie. Quels hommes étiez-vous ? Je l’ignorais. Certes, vous m’aviez conservé l’existence ! Mais, Monsieur, si l’acte de repêcher son pareil trahit des sentiments fort méritoires, il ne prouve, en tout cas, ni la discrétion du sauveteur, ni même sa probité… Ajoutez-y que les manières et le ton de M. de Vineuse sentent leur malandrin d’une lieue ; que vous pouviez parfaitement m’avoir dupé sur vos états-civils ; et que, dans le cas opposé, nul n’est plus potinier qu’un milliardaire désœuvré, ni plus bavard qu’un romancier en quête de copie. Est-ce vrai ?… — Ne m’en veuillez pas de ma franchise actuelle, Monsieur, plus que de mon ancienne dissimulation. Celle-ci s’imposait, comme celle-là est nécessaire ; et toutes deux se justifient l’une l’autre.S’il vous paraît surprenant que j’aie si vite combiné ma petite fable, vu le peu de temps dont je disposais avant de la débiter, je vous dirai combien je fus secouru, dans cette occurrence, par le grand fond de vérité qu’elle renferme. Quant au reste — la part légendaire — il me serait difficile de débrouiller, dans leur ensemble, quelles suites ténues de raisonnements, quelles infimes associations d’idées me l’ont fait machiner. C’est d’abord, je crois, ce hasard béni d’un météore ayant passé la veille au-dessus de votre bateau et dans certaines circonstances que le besoin de généraliser — si humain, cher Monsieur ! — vous a fait assimiler aux conjonctures de mon arrivée. Le gouvernail réparé de l’Océanideengendra le gouvernail brisé de l’Aérofixe. Votre séjour en un point du 40eparallèle n’a pas laissé non plus que d’influer sur la direction de ma fantaisie. Mais, chose curieuse ! ce fut la plus insignifiante, la plus incidente de vos phrases, qui l’orienta surtout vers l’idée mirifique d’un voyage sur l’aile de la nuit. Je veux parler de cette mention que vous fîtes de vos repas nocturnes, lesquels ressemblaient chacun à des soupers…Laissez-moi vous confier, aussi, l’assurance où je me sentis de n’être point réfuté, à bord de l’Océanide, par les plus savants du bord : un écrivain de contes délicieux mais frivoles, un gommeux quelconque et cet excellent capitaine, M. Duval, qui traita de ferraille sans valeur la substance de mon véhicule.Pour localiser l’unique scène exigeant un décor et sa description, j’ai choisi Philadelphie, où mes affaires me conduisent souvent ; et je me suis prétendu natif de là-bas, afin de profiter des longueurs et des temps que laisse à l’orateur l’emploi d’une langue inusitée.Ici, vous vous demandez comment j’ai flairé votre ignorance de l’anglais ?… Voyons, cher Monsieur, en présence d’un inconnu qui ne répond rien aux questions formulées en français, et qui semble ne pas les comprendre, — n’use-t-on pas de tous les dialectes qu’on bredouille plus ou moins ? Or, vous ne m’avez interrogé qu’en français…Vous le voyez, Monsieur, j’étais armé de pied en cap. Et j’ai poussé le scrupule de la mise en scène jusqu’à boire trop de whisky, pour mieux confirmer l’épisode du brandy, et jusqu’à fumer trop de cigares, à l’effet de me donner soif… Aussi mon subterfuge a-t-il réussi. Vous m’avez cru.Mais n’allez pas vous traiter vous-même de gobe-mouches. De plus avertis m’auraient écouté sans défiance et jusqu’au bout ; car il arrive chaque jour des événements impossibles au point de vue scientifique. Toutes les fois qu’un chat, tombé d’une gouttière, se reçoit sur ses quatre pattes, — ce chat, Monsieur, brave impertinemment le théorème des aires. Ce qu’il a fait ne peut pas être fait ; la Science le lui défend ; de même que, par la formule de Newton sur la résistance du vent, elle interdit aux oiseaux de voler.Ne vous tenez donc pas rigueur de votre crédulité. Et ne m’en veuillez pas non plus, malgré mes torts ! Considérez que, pour les reconnaître, je n’ai pas attendu de les pouvoir entièrement réparer au moyen d’une confidence totale. Cela viendra. La raison qui me permet de vous écrire aujourd’hui n’est autre que l’achèvement d’un nouvel aviateur construit sur les plans du No1, perdu en mer. Les indiscrétions ne pourraient me nuire, à présent. La machine est prête à s’envoler. Dans quelques jours, vous apprendrez, avec mon triomphe, qui je suis et ce qu’il est, lui, mon ballon ! Et quand vous lirez, dans les journaux enthousiastes, le compte-rendu de ma véritable expérience… alors, Monsieur !alors, vous serez incrédule;CAR ELLE SERA PLUS MERVEILLEUSE ENCORE QUE TOUT LE VOYAGE IMMOBILE.Je vous réserve l’étrenne de mes vraies impressions. Vous pourrez en confectionner quelque récit des plus attachants. Mais d’ici que vous me fassiez l’honneur de les rédiger, cher Monsieur, je vous autorise bien volontiers à publier le petit roman que j’ai eu l’audace de vous narrer, — si toutefois vous le jugez propre à divertir vos lecteurs.

A MONSIEUR GÉRALD SINCLAIRHomme de lettres.212, avenue Armand-Fallières.

Paris(XVe)

Cher Monsieur,

Je viens très humblement vous prier d’excuser ma conduite à bord de l’Océanide. Vous devez savoir depuis longtemps que j’y donnai la comédie, et vous me traitez avec raison de malotru. Cependant, Monsieur, que j’eusse préféré garder le silence ! et pourquoi m’avez-vous obligé de parler, vous et surtout M. de Vineuse-Paradol, vous mes sauveurs, dont c’était le droit de tout connaître et le devoir de ne rien demander ?

Non, Monsieur, je ne suis pas le caissier américain Archibald Clarke. Je suis ingénieur, Français, et l’appareil que j’expérimentais, l’heureuse nuit de notre rencontre, n’était pasprécisémentun aérofixe. Oh ! j’aurais pu vous dénombrer tous ses organes, pièce à pièce, jusqu’à la moindre goupille… Ma découverte est si capitale et si simple à la fois, que j’ai mieux aimé vous bernerpartiellementque d’en risquer la gloire dans une confidence irréfléchie. Quels hommes étiez-vous ? Je l’ignorais. Certes, vous m’aviez conservé l’existence ! Mais, Monsieur, si l’acte de repêcher son pareil trahit des sentiments fort méritoires, il ne prouve, en tout cas, ni la discrétion du sauveteur, ni même sa probité… Ajoutez-y que les manières et le ton de M. de Vineuse sentent leur malandrin d’une lieue ; que vous pouviez parfaitement m’avoir dupé sur vos états-civils ; et que, dans le cas opposé, nul n’est plus potinier qu’un milliardaire désœuvré, ni plus bavard qu’un romancier en quête de copie. Est-ce vrai ?… — Ne m’en veuillez pas de ma franchise actuelle, Monsieur, plus que de mon ancienne dissimulation. Celle-ci s’imposait, comme celle-là est nécessaire ; et toutes deux se justifient l’une l’autre.

S’il vous paraît surprenant que j’aie si vite combiné ma petite fable, vu le peu de temps dont je disposais avant de la débiter, je vous dirai combien je fus secouru, dans cette occurrence, par le grand fond de vérité qu’elle renferme. Quant au reste — la part légendaire — il me serait difficile de débrouiller, dans leur ensemble, quelles suites ténues de raisonnements, quelles infimes associations d’idées me l’ont fait machiner. C’est d’abord, je crois, ce hasard béni d’un météore ayant passé la veille au-dessus de votre bateau et dans certaines circonstances que le besoin de généraliser — si humain, cher Monsieur ! — vous a fait assimiler aux conjonctures de mon arrivée. Le gouvernail réparé de l’Océanideengendra le gouvernail brisé de l’Aérofixe. Votre séjour en un point du 40eparallèle n’a pas laissé non plus que d’influer sur la direction de ma fantaisie. Mais, chose curieuse ! ce fut la plus insignifiante, la plus incidente de vos phrases, qui l’orienta surtout vers l’idée mirifique d’un voyage sur l’aile de la nuit. Je veux parler de cette mention que vous fîtes de vos repas nocturnes, lesquels ressemblaient chacun à des soupers…

Laissez-moi vous confier, aussi, l’assurance où je me sentis de n’être point réfuté, à bord de l’Océanide, par les plus savants du bord : un écrivain de contes délicieux mais frivoles, un gommeux quelconque et cet excellent capitaine, M. Duval, qui traita de ferraille sans valeur la substance de mon véhicule.

Pour localiser l’unique scène exigeant un décor et sa description, j’ai choisi Philadelphie, où mes affaires me conduisent souvent ; et je me suis prétendu natif de là-bas, afin de profiter des longueurs et des temps que laisse à l’orateur l’emploi d’une langue inusitée.

Ici, vous vous demandez comment j’ai flairé votre ignorance de l’anglais ?… Voyons, cher Monsieur, en présence d’un inconnu qui ne répond rien aux questions formulées en français, et qui semble ne pas les comprendre, — n’use-t-on pas de tous les dialectes qu’on bredouille plus ou moins ? Or, vous ne m’avez interrogé qu’en français…

Vous le voyez, Monsieur, j’étais armé de pied en cap. Et j’ai poussé le scrupule de la mise en scène jusqu’à boire trop de whisky, pour mieux confirmer l’épisode du brandy, et jusqu’à fumer trop de cigares, à l’effet de me donner soif… Aussi mon subterfuge a-t-il réussi. Vous m’avez cru.

Mais n’allez pas vous traiter vous-même de gobe-mouches. De plus avertis m’auraient écouté sans défiance et jusqu’au bout ; car il arrive chaque jour des événements impossibles au point de vue scientifique. Toutes les fois qu’un chat, tombé d’une gouttière, se reçoit sur ses quatre pattes, — ce chat, Monsieur, brave impertinemment le théorème des aires. Ce qu’il a fait ne peut pas être fait ; la Science le lui défend ; de même que, par la formule de Newton sur la résistance du vent, elle interdit aux oiseaux de voler.

Ne vous tenez donc pas rigueur de votre crédulité. Et ne m’en veuillez pas non plus, malgré mes torts ! Considérez que, pour les reconnaître, je n’ai pas attendu de les pouvoir entièrement réparer au moyen d’une confidence totale. Cela viendra. La raison qui me permet de vous écrire aujourd’hui n’est autre que l’achèvement d’un nouvel aviateur construit sur les plans du No1, perdu en mer. Les indiscrétions ne pourraient me nuire, à présent. La machine est prête à s’envoler. Dans quelques jours, vous apprendrez, avec mon triomphe, qui je suis et ce qu’il est, lui, mon ballon ! Et quand vous lirez, dans les journaux enthousiastes, le compte-rendu de ma véritable expérience… alors, Monsieur !alors, vous serez incrédule;CAR ELLE SERA PLUS MERVEILLEUSE ENCORE QUE TOUT LE VOYAGE IMMOBILE.

Je vous réserve l’étrenne de mes vraies impressions. Vous pourrez en confectionner quelque récit des plus attachants. Mais d’ici que vous me fassiez l’honneur de les rédiger, cher Monsieur, je vous autorise bien volontiers à publier le petit roman que j’ai eu l’audace de vous narrer, — si toutefois vous le jugez propre à divertir vos lecteurs.

C’est fait.


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