Pour Jacques Pillois.
…, et leur forme est d’une malice si mystérieuse qu’on s’attend y entendre…HENRI DE RÉGNIER.Contes à soi-même.
…, et leur forme est d’une malice si mystérieuse qu’on s’attend y entendre…
HENRI DE RÉGNIER.Contes à soi-même.
Remettez cette coquille à sa place, docteur, et ne l’approchez pas ainsi de l’oreille afin d’y confondre à plaisir, avec un murmure de mer, la rumeur de votre sang. Remettez-la. Celui-même que nous venons d’enterrer, notre cher grand musicien, vivrait encore, s’il n’avait accompli cet acte puéril d’écouter ce que dit la bouche d’une conque… Oui : votre client ; oui : Nerval… Vous parlez de congestion ? C’est possible. Moi, je suis incrédule. En voici les motifs. Ne les répétez à personne.
Mercredi soir, la veille du malheur, j’ai dîné chez Nerval. Depuis vingt ans, ses amis intimes se retrouvaient là, tous les mercredis. Cinq au début. Pour la première fois, nous n’étions plus que deux, l’autre jour ; l’apoplexie, une grippe infectieuse et le suicide laissaient Nerval et moi face à face. Quand on est soi-même sexagénaire, une telle situation n’a rien de folâtre. On se demande : « A qui le tour ? » — Le repas fut sinistre et mortuaire. Mon grand homme se taisait. Je fis l’impossible en vue de le regaillardir. Peut-être pleurait-il d’autres deuils, plus amers d’être tenus secrets…
Il en pleurait d’autres, en effet.
Nous passâmes dans le cabinet de travail. Sur le piano à queue resté ouvert, le manuscrit d’une œuvre musicale renversait au pupitre sa page commencée.
— A quoi travailles-tu, Nerval ?
Ayant levé le doigt, il dit, comme un prophète triste annoncerait son Dieu :
—Amphitrite.
—Amphitrite! Enfin ! Voilà combien d’années qu’elle est en réserve ?
— Depuis mon prix de Rome. J’attendais toujours. Plus on mûrit l’ouvrage, meilleur il est ; et je voulais mettre en celui-ci l’expérience et le rêve de toute une vie… Je crois qu’il est temps…
— Poème symphonique, n’est-ce pas ?… Tu es satisfait ?
Nerval hocha la tête :
— Non. Ceci, pourtant, ceci, à la rigueur, peut aller… Mon idée ne s’y déforme pas outre mesure…
Et, virtuose, il interpréta le prélude : un Cortège de Neptune. Vous le savourerez, docteur, c’est une merveille !
— Vois-tu, — me dit Nerval, en plaquant d’étranges accords, inouïs et brutaux, — jusqu’à cette fanfare des Tritons, ça va…
— Magnifiquement, — ripostai-je, — il y a…
— Mais, — poursuivit Nerval, — c’est tout. Le chœur suivant… raté. Or, je sens mon impuissance à l’écrire… Il est trop beau. Nous ne savons plus… Il faudrait le composer à la manière dont sculptait Phidias, en faire un Parthénon, simple, simple… Nous ne savons plus… Ho ! — s’écria-t-il tout à coup, — en être là, moi !
— Voyons, — lui dis-je, — tu es parmi les plus célèbres, donc…
— Donc, si j’en suis là, les autres, que savent-ils ? Mais, du moins, leur médiocrité est-elle heureuse, par cela même qu’elle est médiocre et se contente de peu. Célèbre ! La belle gloire avec tous ces chagrins !…
— C’est toujours aux sommets que les nuages s’amoncellent…
— Allons ! — reprit Nerval, — trêve de flatteries ! Et puisque l’heure est décidément lamentable, consacrons-la, si tu veux, à de plus réelles douleurs. Nous la devons aux disparus.
Sur ces paroles assez énigmatiques, il découvrit de sa housse un phonographe. J’avais compris.
Vous le pensez bien, docteur, ce phonographe ne jouait pas le « pot pourri deLa Poupée, exécuté par la musique de la garde républicaine, direction Parès ». L’appareil, très perfectionné, sonore et pur, n’avait qu’un petit nombre de rouleaux. Il parlait, simplement…
Oui, vous avez deviné : mercredi, les défunts nous ont parlé…
Terrifiant, ce gosier de cuivre et ses accents d’outre-tombe ! car, en la matière, il n’est pas question d’un à-peu-près photographique, ou, mieux, cinématographique ; c’est la voix elle-même, la voix toute vive, survivant à la charogne, au squelette, au néant…
Le compositeur s’était assis dans un fauteuil, près de la cheminée. Il écoutait, les sourcils douloureux, nos camarades trépassés dire, du fond de l’âge comme du fond de leur sépulcre, des choses très douces.
— Eh ! la science a du bon, Nerval ! Source de prodiges et d’émotions, voilà qu’elle se rapproche de l’art.
— Certes. Plus perçants seront les télescopes, plus grand sera le nombre des étoiles. Certes, la science a du bon. Mais elle est trop jeune pour nous. Ceux qui doivent en profiter, ce sont nos héritiers surtout. Car, au moyen de ces découvertes récentes, il leur sera donné de contempler l’aspect de notre siècle, et d’entendre le bruit que fait notre génération. Qui saurait, en notre faveur, projeter sur l’écran l’Athènes d’Euripide, ou déclencher la voix de Sapho ?
Il s’animait, jonglant avec un gros coquillage qu’il avait saisi sur la cheminée, sans y penser.
Ravi de l’aubaine qui le rassérénait, je pressentis qu’un développement du thème scientifique l’amuserait, — voire paradoxal, — et je repris :
— Garde-toi de te désespérer. La nature se joue parfois à devancer la science, et bien souvent celle-ci ne fait que la pasticher. Tiens ! s’agit-il de photographie ? tout le monde peut voir, au Muséum, les traces d’un antédiluvien — le brontosaure, je crois — et l’on distingue, dans le sol, l’empreinte de l’averse qui tombait quand l’animal est passé par là. Quel instantané préhistorique !
Nerval avait porté la coquille à son oreille.
— C’est joli, le bruissement de ce cornet, — dit-il. — Cela remémore la plage où je l’ai ramassé : une île, près de Salerne… Il est vieux et s’effrite.
Je m’emparai de l’occasion :
— Qui sait ? mon cher. On dit que les prunelles des mourants conservent l’image des visions suprêmes… Si ce colimaçon, de forme auriculaire, avait enregistré les sons qu’il a perçus lors d’un instant critique — l’agonie du mollusque, par exemple ? — Et s’il nous les redisait, à la façon d’un graphophone, avec les lèvres roses de sa valve ? Après tout, peut-être distingues-tu le crépitement de flots séculaires…
Mais Nerval s’était dressé. D’un geste impérieux, il m’ordonna le silence. Ses yeux de vertige s’ouvraient comme sur un abîme. Il maintenait contre sa tempe la petite grotte biscornue, et semblait aux écoutes à l’entrée du mystère. Une extase d’hypnose le raidissait.
Sur mes instances réitérées, il me passa l’objet, à contre-cœur.
D’abord, je n’ai discerné qu’un pétillement de mousse et, plus loin, l’immense tumulte du large, à peine perceptible. Je sentis — à je ne sais quoi — que la mer était très bleue et très antique. Et puis, soudain, chantèrent des femmes qui passaient… des femmes surhumaines, dont l’hymne était sauvage et voluptueux à l’égal d’un cri de Déesse en folie… Oui, c’est ainsi, docteur : un cri, mais un hymne tout de même. — Ces chants — ces chants insidieux — Circé conseillait de ne pas les surprendre, à moins d’être lié au mât de la galère, et les rameurs s’étant bouché de cire les oreilles… Cela suffisait-il vraiment à se préserver du péril ?…
J’écoutais toujours.
Les goules marines s’éloignèrent au tréfond du coquillage. Toutefois, de minute en minute, la même scène, renouvelée, se déroula, périodique ainsi qu’aux phonographes, mais sans cesse troublante et jamais amoindrie.
Nerval m’arracha la conque miraculeuse, et courut au piano. Longtemps il essaya de noter la divine clameur sexuelle.
A deux heures du matin, il y renonça.
La chambre était jonchée de feuillets noircis et déchirés.
— Tu vois, tu vois, — me dit-il, — je ne peux même pas transcrire le chœur sous la dictée !…
Il regagna son fauteuil, écoutant, malgré tous mes efforts, le pæan venimeux.
Vers quatre heures, il se mit à trembler. Je le suppliai de se reposer. Il secoua la tête, et parut se pencher au-dessus du gouffre invisible.
A cinq heures et demie, Nerval tomba, le front sur le marbre du foyer, — mort.
Le coquillage se brisa en mille parcelles.
Croyez-vous qu’il y ait des poisons de l’ouïe, à l’instar des parfums délétères et des breuvages toxiques ? Depuis l’audition de mercredi, je suis mal à mon aise. C’est à moi de partir, à présent… Pauvre Nerval !… Vous dites qu’il est mort d’une congestion, docteur… Ne serait-ce pas, plutôt,d’avoir entendu chanter les Sirènes?
Pourquoi riez-vous ?…