—Michal avait-il encore sa connaissance? S’est-il vu mourir?
Ce sont maintenant nos quatre compagnies qui défilent, éclairées de face par l’aube, et, après le bataillon obscur, le général envoie à la bataille le bataillon clair. Chaque homme sous cette aube se précise, chaque visage, chaque main; ce n’est pas pour une mêlée, mais pour un corps à corps qu’avec cette lumière crue on nous prépare. Des soldats que depuis un mois l’on n’avait qu’aperçus, s’approchent, vous parlent de leur famille, de leurs enfants, vous font soupeser le poids de leur vie, vous tendent aussi la main pour que vous les touchiez, et repartent plus confiants, de voir que vous croyiez à eux. Dans le petit chemin le long du verger, chaque section s’amincit pour dépasser le corps du capitaine Flamond étendu sous son capuchon, et celle qui est près de lui, aux haltes, dessine sa forme, reste bosselée, comme la terre même où on l’ensevelit.
Le général prend chaque capitaine à part et lui montre un ordre. Tous lisent vite et s’inclinent, un peu plus souriants et pâles, excepté Viard, qui ne comprend la manœuvre que d’après le terrain, et auquel le général explique le mouvement en lui faisant compter les peupliers, comme par des tables de chiffre. Perret, toujoursméthodique et paternel, rassemble en groupe ses soldats et leur répète tous les ordres, selon son habitude.
—Tant pis pour vous, dit-il à deux retardataires. Vous ne saurez rien.
Puis il oblige chaque homme à remettre à Dollero les objets allemands qui les feraient fusiller, si l’ennemi les trouvait sur eux et Dollero est bientôt recouvert de casques, d’éperons et de dragonnes.
—Ce que je prendrais, si j’étais fait prisonnier maintenant! dit-il.
Le capitaine Jean met au courant ceux qu’il préfère. Viard ses sergents, Perrin, les plus intelligents; et nous partons, vers les peupliers, guidés, selon la compagnie, par l’amitié, le grade, ou la ruse. Mais à mi-chemin de Nogeon, un lieutenant de dragons réclame deux gradés pour faire cesser entre les peupliers et Fosse-Martin l’allée et venue de soldats isolés, et il m’emmène avec Mourlin.
Nous suivons les fossés de la route, arrêtant les hommes qui reviennent, les questionnant:
—Où vas-tu?
—Au village.
—Quoi faire?
Ils répondent sans méfiance qu’ils vont se reposer, et, quand nous leur disons de repartir, nous regardent comme si nous avions trahi leur confiance. Un peu honteux, nous leur offrons de l’eau fraîche. Ils boivent, croient nous avoir gagnés en buvant, repartent vers Fosse-Martin. Mais nous les prenons par le bras, nous les retournons face à Nogeon qui brûle. Nous les poussons à peine et ils repartent. Ceux qui ont mauvais caractère d’ailleurs haussent les épaules. Nous avançons en utilisant les meules et en tournant autour d’elles, selon que les obus viennent de Puisieux, de Vincy, ou de Bouillancy. Au pied de chaque meule, déjeuner du matin, nous trouvons à manger. Meule avec un morceau de pain, meule avec un reste de conserve; ne pouvant offrir leur blé, elles offrent ce qu’elles ont. Meule avec une lettre. Meule avec un obus allemand non éclaté, et du côté français, malice, une bouteille qui, elle, est vide. Meule d’où sortent deux souliers inertes. Mourlin tire sur l’un, moi sur l’autre, avec précaution d’abord, mais nous sentons que le soldat résiste et n’est pas blessé. Il se cramponne. Il se demande ce qu’il va prendre si c’est un colonel, deux colonels qui lui tiennent ainsi les jambes. Il apparaît. Il dormait depuis hier:
—Vendus! nous dit-il, sergents de ville!
Nous lui allongeons une calotte, un coup de pied; il se défend comme il peut, mais reçoit une paire de claques, et s’en va vers les peupliers, brouillé avec nous pour toujours.
Sur la route, les blessés d’hier que l’aurore et les shrapnels surprennent dans leur retour. Des isolés qui s’appuient sur leurs fusils, la crosse sous l’épaule, le canon à terre. Des groupes de trois, enlacés, celui qui souffre le plus au centre, se retournant lentement tous trois quand on les appelle, liés et endoloris, souffrance antique, par un serpent invisible. Un caporal enfant, qui ignore ce que l’on fait des blessés, puisqu’il veut donner des lettres pour sa famille à ceux qui vont au combat. Là, une trace de sang qui au lieu de venir de la bataille va vers elle. Deux soldats de mon régiment qui rient, expliquant que la même balle les a blessés, l’un à la tête, l’autre au pied, et que Mourlin achève de mettre en gaieté en leur demandant ce que diable ils faisaient ensemble. Un petit qui souffre, qui se met à genoux, comme un pauvre animal, quand il ne peut plus avancer... qui s’étend. Un grand qui marche posément, lentement, au milieu des boiteux, avec mille précautions, car il a une balle dans les poumons et qui, malgré tout, sejette à terre dès qu’arrive un obus. Puis, le danger passé, il se redresse peu à peu, verticalement, et se lève comme on grandit. Un lieutenant qui, d’une main tâtonnante, cherche son lorgnon vers son cerveau ouvert et se plaint de sa myopie. Derrière des meules déjà repérées par les canons ennemis, des dizaines de blessés graves entassés qui, par peur de devenir encore plus visibles, repoussent les petits blessés comme d’un radeau surchargé. Certains ont enlevé leur capote et marchent en chemise, pour que les Allemands ne tirent pas sur eux; et parfois au milieu des gémissements un appel: c’est un blessé qui vient d’être atteint à nouveau, c’est un jet de sang nouveau, tout frais, et c’est, au milieu de cette plainte monotone, un cri tout vif.
Puis, soudain, déblayant pour une minute la route et les champs comme s’il guérissait et entraînait avec lui tous les blessés, un régiment de renfort qui charge en compagnies déployées sur Nogeon. Rien que des inconnus, et de chaque inconnu, à la guerre, on a l’impression qu’il n’avait rien à voir là-dedans et qu’il s’est battu pour vous. Le soleil rabat toutes leurs ombres sur la gauche et Nogeon ne reçoit que des images, des corps illuminés. Ils vont dans l’axe de la route, chacun d’eux qui tombe, tombe dans laligne même des sillons. Ils entrent dans Nogeon, et la distillerie, presque aussitôt, s’allume, flambe. En dix minutes, elle est en feu, d’un feu lourd dont ses grandes cheminées essayent par habitude de donner la meilleure fumée. Ils reviennent, se reportent en arrière,—puis sortent encore des soldats isolés, les plus braves, et ceux enfin qui supportent le mieux la chaleur; une arrière-garde roussie, qui cède au feu sans hâte. En voici un dernier qui sort de la flamme même... En voici un autre... Plus personne... Des papiers rougis, des flammèches voltigent, que les soldats se donnent la peine d’attraper et d’éteindre d’une claque, quand ils sont près d’un officier, comme les enfants qui tuent les mites pour plaire à la maîtresse de maison.
Notre lieutenant de dragons est revenu au galop. Il n’a plus le même cheval, et Danglade non plus, qui passe avec des ordres. Chaque cavalier reparaît dans la bataille avec une monture qu’il connaît et qu’il aime de moins en moins, et vers le soir la mort de son cheval ne le touche même plus. A nouveau un flottement à la droite de Nogeon et nous arrêtons ceux qui ont trouvé un prétexte pour chercher un peu de repos. Nous retenons pour nous aider un petit caporal du 60ᵉ, qui a vingt-deux ans; timide, ilne s’attaque qu’aux visages imberbes et il ne sait arrêter, au lieu de crier, qu’en courant se mettre devant l’homme qu’il poursuit, comme ferait un chien. Des fuyards habiles qui se sont organisés en corvée d’eau, et marchent leurs sacs de coutils dépliés. D’autres, plus modestes, qui voudraient seulement de l’ombre. Un zouave qui, pour détourner mon attention, me montre un revolver prussien et veut m’entraîner dans un trou, à cent mètres, où tous les boches morts ont encore leurs lorgnettes. C’est à mon tour de résister. Des vieux à visages durs, qui se sentent plus braves que nous, et sont vexés de reprendre leur élan sur deux sergents parvenus. Un autre qui se venge en ne quittant pas des yeux le nez de Mourlin, qui y a attrapé un coup de soleil. Toutes les cinq minutes désormais, Mourlin demandera ma glace, ou la glace de ceux qu’il arrête. Des camarades, dont la tête apparaît dans ce reflux, et qui me disent: Un tel est tué, car cela coûte un mort au moins, aujourd’hui, de revoir une figure connue. Un soldat tout pâle, auquel je montre un aéroplane en lui glissant un fusil dans la main, comme à un enfant pour qu’il mange sa soupe. Parfois le renfort d’un agent de liaison, qui revient de la brigade et nous dégoûte du village, où il n’a trouvé ni eau, ni pain: rienque des marmites, et surtout le général, qui le prenait pour un fuyard et le menaçait à distance de son revolver. Il a chargé sur lui en agitant son pli et est parti sans attendre de réponse.
—Alors, allons-nous en! disent les autres.
Nous les retenons maintenant. Le lieutenant veut en rassembler une cinquantaine que nous ramènerons en sections. Ceux qui arrivent sont tout étonnés d’être reçus comme s’ils étaient attendus et prennent sans mot dire la place qu’on leur indique.
—En route!
Pour se débarrasser du cheval, on le lâche simplement vers l’arrière, et nous avançons. Les balles sont de plus en plus basses et l’on rampe. Un homme parfois s’encastre entre deux grosses betteraves et se dégage avec peine.
Voici les peupliers. Nous sommes tombés dans une compagnie déployée dont nous troublons une minute les habitudes et qui nous accepte sans enthousiasme dans son fossé. Les Allemands sont là, à trente mètres. Il y a parmi eux un grand diable qui se lève à demi toutes les cinq minutes et qu’on n’arrive jamais à tuer. Cela intéresse les nouveaux venus. Le voilà; un dos gris vert surnage tout à coup au-dessus des betteraves.Deux coups de feu sur lui. Bien des Français n’auront vu de l’ennemi que ce pauvre pantin. Le soir on a fini par l’atteindre.
Tout est calme. C’est encore l’heure où les premières lignes lassées forment la seule zone neutre des deux pays et montent seulement la garde devant la bataille. Que les secondes lignes tiraillent sur les secondes lignes allemandes, que nos canons canonnent leurs obusiers, que nos civils haïssent leurs civils! Nous ne tirons pas, nous réservons notre colère pour une compagnie de renfort, étendue cinquante mètres derrière nous, qui nous prend pour des blessés, et dont le capitaine nous crie sans relâche qu’il va nous délivrer. Capitaine agité qui hurle aussi: «Vorwärts, Vorwärts», pour provoquer les Allemands, et Mourlin aussitôt, pour les calmer, crie plus fort encore un mot allemand qu’il croit, à tort, signifier: Repos. Tous deux luttent de la voix une minute, et devant nous les Saxons se taisent, craignant un piège, se demandant ce que peuvent bien préparer les Français pour hurler ainsi alternativement, dans la langue impériale: En avant! et, Tranquillité!
La journée commence: Mourlin, qui est de l’active et de la classe, a tiré son mètre et coupe le jour d’hier.
Mardi 8.
Le soleil se couche. Mais un moment encore nous tirons, sur lui, par les sillons, comme on tire par un tunnel dans les boutiques de foire, et un avion allemand profite des dernières lueurs pour venir espionner ma compagnie. Cinq minutes entières il reste au-dessus de nous à virer. Il ne perd pas un de nos gestes. Il pourra dire à von Kluck: Mourlin a toujours son coup de soleil, Dollero lit une lettre dénonciatrice qui commence par «Mon Dollero», Bernard mâche ses betteraves: attendant la nuit avec ses propres armes, nous fermons les yeux, rejetant la tête en arrière quand notre somnolence heurte soudain en nous le sommeil même. Pas de tranchées, nous ne laissons sur le sol que la trace de nos corps et à fleur de terre nous trouvons la confiance qu’il faudra puiser bientôt de plus en plus profond. Visite d’un brave soldat qui rampe jusqu’à nous, les bras repliés sous lui, comme les chiens sans malice replient leurs pattes de devant, et quirisque sa vie pour attraper un mille pattes et le jeter sur nous, avec ses trente pattes frétillantes. De temps en temps, Jalicot crie: Rendez-vous! pour faire une farce aux Allemands, qui continuent à tout prendre au sérieux et répondent en français pour qu’il n’y ait pas d’erreur: Non! Non! Puis, à leur tour ils crient de nous rendre et nous leur répondons d’une voix un seul et même mot. Ils sont vexés: eux nous répondaient poliment! Sur la droite, à tout propos, les bugles des alpins, qu’on aperçoit sombres à flanc de pente, comme leurs sapins dans la montagne. Ce sont des alpins réservistes plus fidèles à la musique que les jeunes. Une alerte, qui tend le front français, et nous nous couchons sur le côté pour mettre nos baïonnettes, les uns se faisant face, les autres se tournant le dos. Parfois, sous ces étoiles, sous ces balles qui ne rencontrent plus la terre nivelée par la nuit, une gloire sous laquelle nous rampons minuscules et nous remuons sans hâte, comme ceux, sous des toiles, dans les théâtres, qui font la mer tranquille.
Minuit. Nous nous sommes ensevelis dans un trou, et ceux qui ne veillent pas nous rejoignent. Voici celui que nous désirions le moins, car il ronfle, le capitaine. Entassés, nous avons les jambes prises dans de lourdes jambes; desinconnus, nous aimons mieux ne pas savoir qui, nous étreignent. Parfois on défend durement sa tête contre un genou, un soulier, une tête. Parfois un arrivant ne sait pas qu’on dépose son arme, et s’étend sur nous avec son fusil qu’on expulse peu à peu, comme une arête. Parfois des coups de pieds violents et anonymes contre une jambe importune qui doit être celle du capitaine. Un soldat du fond qui grelotte donne au tas un mouvement fébrile; deux derniers invités, magnanimes, jettent sur le trou comble leurs pèlerines. Un officier en ronde nous commande de nous lever; nous nous taisons; il nous menace; il faut que le capitaine dégage sa tête, et du milieu de nous, nous commande, comme notre conscience, et surtout à ceux du fond, de ne pas bouger. Un soldat qui vient d’être blessé s’arrête près de nous, demande où est le poste de secours, et, pris de générosité, dépose sur le rebord de notre trou des objets qu’il nous nomme.
—Des courroies de sac neuves, du saucisson, un couteau.
Au bout d’une minute il revient. Il n’a pas trouvé le poste et d’ailleurs éprouve un remords au sujet du couteau qu’il reprend. Mais il n’a pas le temps de repartir. Aux quatre coins du plateau les mitrailleuses font leur bruit de squelette. Unde nos canons tire au hasard dans la direction de l’Allemagne. La fanfare des chasseurs sonne, s’arrêtant soudain, comme si tous les musiciens se précipitaient en mesure pour ramasser un même blessé. Le soldat mange son saucisson. Un des dormeurs du fond essaye de se dégager; les autres se font plus lourds pour qu’il reste immobile. Il remue encore par saccades, puis, écrasé, se plaint, se tait.
Une heure. Nous revenons à Fosse-Martin par la route, muets, entêtés. L’amitié nous colle l’un à l’autre et chacun s’appuie sur un camarade, mais nous ne savons plus parler doucement, discuter, et personne ne cède plus à personne. Dollero veut me forcer à prendre le pain qui lui reste.
—Mange ce pain.
—Garde-le.
—Tu n’en veux pas, eh bien, regarde.
Il n’insiste pas. Il le jette, et Dieu sait pourtant ce qu’était pour nous le pain, cette nuit-là.
—Jette.
Ségaux voit que mon rhumatisme à l’épaule ne va pas mieux, et il veut porter mon fusil. Nous nous battons. Je le lui arrache. Il me fait mal. Je lui fais encore plus mal, et il a les larmes aux yeux.
Enfin Fosse-Martin!... Sur la petite place, les blessés qui claquent des dents ne savent si c’est la mort ou le froid, demandent le major aux uns, aux autres une couverture. Un séminariste qui n’ose dire «je meurs» dit «je n’existe plus, je n’existe pas!» Dans l’ambulance comble, un soldat délire, compte des chiffres en chantant, et meurt quand il a prononcé le chiffre de son âge. Sur la route, un officier montre du doigt, derrière l’abreuvoir où elle se reflète, la fenêtre éclairée du général, et, stupide, avec un accès d’enthousiasme, confie à son voisin:—C’est Bruges, vraiment! Regardez donc! c’est tout à fait Bruges!
⁂
Le ciel est muet, les arbres muets. On a retiré le langage aux armées étendues. Jamais un mot n’a tant coûté, et ceux parfois qui se relèvent, étendant les bras, ne parlent à la nuit que par gestes. On se réveille, coupé soudain par le froid à la partie nue du poignet, du mollet, du cou, et on l’entoure d’un mouchoir comme une vraie blessure. Le camarade du capitaine qui ronfle, siffle timidement au-dessus de lui depuis un quart d’heure sans oser le toucher. Un télégraphiste a pris un dormeur dans son fil et, unedemi-heure entière, essaye de tout dégager sans que l’autre se réveille. Partout, pour le sommeil, le respect qu’on a, dans la paix, pour la vie. Comme pour la renforcer, dès qu’ils ont soigné leurs chevaux, les dragons viennent s’étendre derrière nous et doubler en ronflant notre ligne de dormeurs. Quatre heures. On voit celui qui perdit hier son meilleur ami ouvrir des yeux à nouveau ignorants, tout apprendre, et les refermer. Des sabots qui tapent sur la route, un air acide, une lumière verdâtre, tout ce qui vous a fait désespérer, jadis, au printemps, à l’aube du jour où vous aviez entassé d’avance les heures les plus douces..., puis l’on se rappelle où l’on est.
On se dresse soudain comme si l’on avait dormi sur le rebord d’un pont, en veillant à ne pas chanceler du côté de la bataille. On voit la frontière même marquée par cette chaîne de soldats anéantis. On a une seconde d’ingratitude pour tous ceux qui là-bas derrière pensent à vous. Pourquoi vivent-ils? La guerre serait si belle s’ils n’existaient pas. Puis, repentant, par amitié pour eux, on pense à soi-même avec leur tendresse.—Pauvre vieux, se dit-on. On s’appelle par son prénom et par les surnoms qu’ils nous donnent. Le courage revient et l’on vole lemeilleur fusil et la meilleure baïonnette de ceux qui dorment encore. Un brave adjudant réveille ses hommes en les chatouillant avec des herbes:—Eh l’olibrius! dit-il à chacun, regarde ta montre! et les olibrius ouvrent des yeux jaunes, des bouches lourdes où s’engouffre le matin. Puis, dans l’aurore même, cadran solaire sans soleil, notre petit canon matinal éclate et, parti de l’Allemagne à la même seconde, un gros obus arrive, nous couvre de pierres, de terre, de débris de tôle. C’est trop de bruit! Les olibrius se lèvent en jurant... et aujourd’hui commence.
Belle journée. Une fois admise, il faut la juger sans parti pris. Le soleil s’élance de nuage en nuage et celui qui le contient est doré. Le ciel est bleu clair, avec quelques abîmes. De ces ormeaux dont les obus détachent toutes les minutes la verdure par branches entières, l’automne fait tomber aussi, mais une par une, des feuilles jaunes. Pas d’ordres encore, et nous avons une heure de flânerie. La route est aux blessés légers, qui n’ont pas voulu s’égarer la nuit, et qui marchent gaillardement, chacun portant à fleur de peau, on peut toucher, son éclat de grenade ou sa balle. Voici Trinqualard, atteint au bras gauche, à ce pauvre bras gauche que toute l’armée française a si volontiers sacrifiédepuis le jour de la mobilisation et qui n’a pas essayé de se racheter en devenant moins maladroit, moins rétif. En échange de la nouvelle qu’hier nous en avons fait cent, Trinqualard me donne un vrai prisonnier qu’il a ramené de Puisieux, avec lequel nous jouons une minute, qui s’apprivoise et ne veut plus nous quitter. Mais quand un obus arrive, il gémit, déplore son aventure et nous lui crions de se taire:
—Comment se taire, avec une guerre pareille! répond-il.
Jusqu’à nous parviennent maintenant de nouveaux convoyeurs, de nouveaux conducteurs qui se trouvent pour la première fois sous le feu. Ils courent, ils ont les yeux pleins de curiosité et d’angoisse; ils demandent où sont les Allemands, si c’est la garde prussienne, quelles sont les blessures les plus fréquentes, si nous gagnons. Ils ont de petites jambières comme on les porte dans les pays de serpents, et, au milieu de notre vie lente, continuent toute la journée une existence saccadée, leur plaque d’identité en évidence sur l’uniforme, empressés à relever le moindre sac, le moindre fusil, domestiques nouveaux de la bataille, ayant sur les lèvres le nom de tout ce qu’ils ont à perdre, enfants, femmes, parents, distribuant soudain sans raison des boîtes d’ananas ou de homard, abattus par le vent du moindre obus comme s’ils étaient moins lourds que nous.
Le vent vient de l’Est; pas une de nos paroles qui soit entraînée vers l’ennemi, nous parlons, nous rions sans avoir à nous méfier de nos rires et les cavaliers eux aussi, une fois à terre, relâchent leurs chevaux sans plus s’en occuper, assurés qu’ils ne peuvent aller que vers des amis, et qu’à Meaux, à Tours, à Bordeaux, un jour on les rattrapera. L’air est léger. Nous y vivons en liberté, avançant en tirailleurs dans les champs pour préparer l’assaut. Nous visitons les meules, les talus; et de chacun, comme nous appuyons sur la peau pour faire sortir une balle en surface, nous ramenons un Allemand endolori, blessé d’hier ou d’avant-hier. Sur ceux-là, il ne peut y avoir de doute, c’est nous qui les avons touchés. Nous les avons touchés aux poumons, à la tête, à la hanche, nous leur avons simplement, petite leçon chrétienne, traversé les deux mains, et chacun d’eux suit son Français, un peu moins agile, un peu moins fort, à peine moins calme, tous les deux avec des lèvres un peu gourmandes, un peu méfiantes, car ils ont échangé leur tabac et ils l’essayent.
Voici les ordres. La division réclame d’urgence un état de ceux qui savent le turc. Il suffirait desavoir le turc pour n’être pas tué aujourd’hui. Unique remède d’ailleurs, car on cherche en vain au fond de soi un mot, un seul mot, à défaut d’un langage entier, qui soit un talisman et vous assure votre vie. Personne d’ailleurs dans la compagnie ne sait le turc, ou, dans un effort pour vivre, ne le devine subitement. Horn sait le danois, se propose au sergent-major, mais sans espoir. On l’inscrit quand même; toute la journée il se retournera vers les agents de liaison, pauvre Hamlet dédaigné.
—Bergeot sait l’auvergnat, crie Forest.
Et chacun crie ce que sait l’autre: Jalicot la langue des Pions: les habitants de Lapalisse, Charles le tunisien, Pupion le patois de Charlieu; Masseret fait la perdrix, Dollero l’autobus... Mais le capitaine siffle.
Nous repartons dans cinq minutes vers les peupliers. Nous nous calmons, nous équipons, et tous,—pourquoi tiennent-ils à être si vulnérables!—après avoir dit au revoir au capitaine dans leur meilleur français, écrivent une dernière carte postale, sans se hâter, en la relisant même pour l’orthographe.
Mercredi, 9.
La journée a bien marché. Nous étions tous heureux, lucides. Nous avons fait une bonne bataille, car, dans le civil, nous aurions fait aussi, selon notre métier, une bonne affaire, une bonne table. Pour la quatrième fois, nous revenons à Fosse-Martin, déchirés cette fois, en loques et portant tous la trace d’un corps à corps avec les Allemands ou avec la terre. Étendus près des cadavres de ceux qui nous résistaient la veille, des soldats de Nassau, nous avons préparé pour demain un tapis avec des Saxons. Qu’il fait beau! Le silence suffit pour nous redresser. Pour la première fois de la journée, nous allons debout, malhabiles, trop grands, cherchant un nouvel équilibre et nous appuyant tous sur le brancard du capitaine André. Assuré déjà de mourir, il nous questionne sur tout ce qui tourmente sa pensée; mais, n’osant parler de lui, il parle comme s’il s’agissait du capitaine Flamond tué lundi. Où a-t-on mis l’épée de Flamond? sonportefeuille? Où l’a-t-on enterré? et nous lui répondons comme si Flamond, qui se moquait bien de tout cela, était devenu à la dernière heure de sa vie un père de famille scrupuleux et doux: l’épée, la croix, les papiers sont déjà partis pour Roanne, scellés, et, nous le jurons, on l’enterrera, Flamond, dans un cercueil.
Voilà de nouveau l’ambulance, et nous sommes arrêtés dès le premier brancard par Courtois, notre fourrier de réserve, auquel Chalton, notre fourrier d’active, parle d’en haut sans se courber car il a une balle dans l’œil. «C’est la mort des fourriers!», disent-ils en essayant de rire, et Courtois, qui a le poumon traversé, s’inquiète, pose sur son mal des questions précises auxquelles nous répondons des phrases vagues, car elles doivent servir aussi aux voisins qui écoutent, aux jambes brisées, au foie troué. Cent hommes étendus, qui ont été retirés plutôt de l’air que de la bataille et auxquels on souffle de l’oxygène. Visages dégonflés dans lesquels on sent desséchés et fades tous les secrets qui faisaient leur vie, cantonniers qui ne pensent plus aux routes, charrons qui se fichent des voitures, yeux francs qui soudain louchent. Nous questionnons ceux de notre compagnie.
—Et Jalicot?
—Il va bien, mais Vergniaud est tué.
—Et Pupion?
—Bien, mais Béreire est tué.
Tristes rançons. Par quel mort équilibrent-ils mon nom, à ceux qui les interrogent sur moi?
Mais Charles nous appelle au seuil d’une petite maison, et nous offre à boire. Impression bizarre d’être dans une chambre. La porte une fois fermée, malgré nous, notre cœur s’élargit jusqu’au plafond. Nous buvons, nous nous disons nos plus grands secrets. Drigeard parle de sa femme, Charles de ses petites filles. Les photographies sortent de nos poches, comme si les noms eux aussi se dilataient. Dans cet espace clos se dissémine tout ce que la bataille depuis quatre jours comprimait. Cela sera le diable de faire rentrer tout en nous, quand nous allons sortir, et une ou deux de ces formes vont nous accompagner tout le soir. Charles croit que la bataille va finir, qu’il y en aura une ou deux encore, sur la Meuse, sur la Somme... la dernière sur le Rhin, car déjà, bien que nous combattions dans un pays sans ruisseau, sans sources, les rivières se glissent dans nos dialogues et entendent donner leur nom au combat.
Nous avons rejoint le capitaine au carrefour. Il est monté sur les marches de la petite croix de fer à laquelle il se cramponne et surveille leschamps comme un pilote. Une compagnie creuse des tranchées devant notre fossé, et de temps en temps, en face de moi une tête émerge, toujours la même, celle d’un soldat à grandes moustaches qui me prend en amitié. Quand il me devine engourdi, il m’arrose de terre sèche et rit. Il me passe à la main tout ce qui se trouve dans son trou, un grillon, un reste de cartouche de chasse. Pour me parler il prend le prétexte que l’on prend quand on commence à parler. Il me demande le nom de chaque chose. Quelle est cette plante? Il a toujours ignoré son nom. Dans son pays on appelle cela du santeuil. Il veut jouer. Comme un chien qui rapporte son caillou, il me lance une boîte vide, qu’il reçoit sur la tête en éclatant de rire; l’affection le pousse à creuser de mon côté et à me téléphoner par une racine. Après chaque shrapnell, il disparaît et revient avec les noms des blessés, car tout ce qui porte un nom l’intéresse et il me demande le mien. Comme Drigeard nous donne le café, je lui passe mon quart; pour me le rendre, il sort tout entier de sa tranchée, et nous nous trouvons face à face, intimidés comme les correspondants des Annales qui ne se sont jamais vus et ont pris rendez-vous entre deux trains, dans une gare; il est mal à l’aise, mais heureux. Il examine l’autre boutde sa racine; il prétend que c’est de l’acacia noir et non point du cardénate; et soudain, comme si le train partait, il regagne d’un bond son trou. J’ai revu deux fois sa tête, lui jamais plus.
La nuit tombe; les bouchers du régiment cherchent un bœuf échappé en suivant la ligne des tranchées qu’il n’a pu franchir. Les obusiers allemands se sont tus un par un, et, tout seul, un petit canon français use ce qui restait de munitions à ses confrères plus nonchalants. Des travailleurs et des blessés passent, interpellés par le général qui, malgré lui, manifeste plus de sympathie pour les soldats touchés aux bras qu’aux jambes. Accoudé au-dessus du talus, nous profitons du spectacle, des cavaliers dans leurs manteaux, des volontaires qui s’inscrivent près du feu pour les patrouilles, têtes de pourpre, et chacun souhaite avoir là celui d’entre les siens qui jouirait le plus d’une pareille nuit, le capitaine son père, Drigeard son directeur d’école, et Dollero, Vigny. Les sapeurs ont reçu du bois et construisent un abri au-dessus de nous-mêmes... A mesure que je m’assoupis, ils me cachent peu à peu le ciel avec des planchettes.... De temps en temps, une alerte venue de l’Oise nous effleure pour gagner la Meuse et la fusillade crépite.
⁂
Dollero s’agite dès trois heures. Il a faim et m’éveille en retirant la musette avec laquelle il m’a calé. Drigeard réveille le capitaine, étendu sur son sac à café. Chacun a dormi cette nuit sur le bien le plus précieux de l’autre, et nous nous saluons par des excuses au lieu de nous secouer brutalement. J’erre au milieu de mes agents de liaison, hésitant, choisissant enfin, pour l’éveiller le premier, comme si j’avais à ressusciter des morts, le dormeur qui remue encore un peu, et le visage le plus doux aussi, pour qu’il me maudisse moins. Je me penche, j’ouvre avec mes doigts ses paupières mêmes... Je les maintiens une minute. Il voit... Puis je le charge d’éveiller les autres.
Le silence dure. Les chevaux vont boire sans que les obus éclatent près de l’abreuvoir. Nous voyons là-bas les artilleurs graisser leurs pièces, s’étendre au-dessous d’elles, accrocher aux affûts de petits pots d’essence ou de ripolin, et des canons, ce matin, semble couler une résine bienfaisante. Repos tel que le cordonnier de la compagnie accepte un soulier et le répare. Le soldat qui a le pied déchaussé ne vit plus: la bataille pourrait recommencer juste maintenant! Mais un second se délace, un troisième enlève d’avance ses deux souliers. Jamais, depuis un mois, nous nesommes entrés dans la journée comme dans une mer calme, les pieds nus. Des médecins se promènent jusqu’à notre ligne, le cœur du village n’est plus notre sang, n’est plus l’ambulance. Déjà les soldats entreprennent tout ce qu’ils avaient remis à la conclusion de la paix, sculptent les crosses allemandes, forgent les bagues, accouplent en paniers les douilles d’obus. Toujours pas de canon. L’heure que nous nous étions fixée pour croire à la fin de la guerre est passée d’une minute; nous nous donnons un quart d’heure encore pour être tout à fait tranquilles, puis une demi-heure, puis une heure, regagnant la paix, comme on regagnera plus tard l’arrière des tranchées, par des boyaux de plus en plus larges. Nous n’osons penser à ce que signifie ce repos, à part ceux qui prétendent que tous les Allemands sont tués par des obus à gaz. Nous n’osons pas plus y regarder de près que l’alchimiste, le feu éteint, dans sa cornue. Nous attendons que l’aube se dépose toute sur la plaine et qu’on trouve des noms de cuivre, d’or, au pied des peupliers. Nous n’osons que plaisanter et demander à Bergeot—il le ferait peut-être mais toute sa vie il aurait du remords—s’il épouserait la sœur de sa veuve.
Le capitaine refait son régiment à six compagnies. Nous rassemblons tous les papiers d’appelqu’au cours de la nuit un soldat inconnu a glissés dans nos mains ou posés sur nous-mêmes, nous secouons, pour ne perdre aucun nom, nos fagots, nos gerbes de paille et il nous reste sept cents hommes, trois capitaines, six lieutenants. Nous pouvons désormais compter sur eux, car les civières rentrent vides de leur sortie matinale, à part une seule, de laquelle un soldat nous crie qu’il est le dernier blessé. Il est blessé au bras; le général lui serrera la main. Barbarin qui mettait au courant son carnet d’Alsace, quand la bataille éclata, le reprend et, pour me redonner la mémoire, me fait épeler les mots.
—Le bourg avant Thann?
—Aspach.
—Le bourg de la poule?
—Bellemagny.
Voici le ravitaillement. Voici un pain aigrelet, d’un blé qui n’a pas vu le soleil. Nous comptions qu’on nous porterait les trois mille rations habituelles, mais le lieutenant du convoi, homme sans cœur, n’a pas voulu supposer qu’aucun de nous n’était tué, et a supprimé sans remords deux mille rations. Voici Guillemard, qui arrive en auto des Invalides, où il a porté notre drapeau allemand. Le général Gallieni lui a donné la médaille et cinquante francs. C’était la premièrefois qu’il allait à Paris: il a pu voir la Tour Eiffel au moins dix kilomètres, pendant le retour, car il était assis dos au chauffeur. Il n’a aucune nouvelle; il a oublié de demander comment cela allait, le général ne lui parlait que de sa famille; la prochaine fois que nous prendrons un drapeau, il faudra convenir de rapporter le journal.
Sept heures. Le vaguemestre et moi n’y tenons plus. Nous partons à bicyclette vers les peupliers par la route de Nogeon. A toute allure. C’est un barrage qui vient de s’ouvrir devant nous. Galopant sur des chevaux sans selle qu’ils ont trouvés, des fantassins au torse nu s’amusent une minute à nous escorter et, malgré nous, au lieu de leur parler, nous faisons la course. Dans les champs, les hommes enterrent les morts dans de larges tranchées, les collant l’un à l’autre ou les espaçant selon ce qu’ils croient de la mort, et si l’un des tués est trop grand, plutôt que de le plier, l’étendant de biais sur les autres. Des patrouilles s’égarent à la recherche de petits arbres ou de poutres, selon ce qu’elles croient de Dieu, pour marquer les tombes, et chacun revient portant sur ses épaules le bois brut d’une croix lourde ou légère. De petits feux, où l’on fait rougir des pointes de baïonnette pour graver les noms; des chevaux enduits de pétrolequi flambent; des adjudants qui distribuent avec parcimonie de la chaux vive et nous suivent d’yeux menaçants, curieux de savoir ce que peut bien aller faire un vaguemestre en avant des lignes. Des ombres de nuages immobiles marquent les champs comme des meurtrissures. Tous les hommes amaigris, hâves, et presque semblables à force de ne plus recevoir qu’une maigre pâture biblique, les deux aliments secs et seuls, viande et pain, pain et viande. Le silence des premiers temps où n’existaient point encore les petits animaux, les coqs, les oiseaux, les chats. Echouée sur un monticule, comme après un déluge, une arche recouverte d’une bâche, les roues brisées et d’où l’on retire un homme dont le bras pend, pauvre être unique. Le bruit métallique des plaques d’identité qu’un soldat du génie enfile dans un lacet, triste monnaie chinoise pour vendre nos tués. Le groupe des morts inconnus, alignés, chacun avec un genou plié, ou un bras levé, ou le sourcil droit qui se fronce, ou la tête obstinément raidie vers la gauche, comme un geste convenu auquel devra le reconnaître son meilleur ami. Un mort tout menu, tout léger, et les fossoyeurs sont plus tristes d’enterrer un esprit. Voici Nogeon, où l’on retrouve le commandant Gérard, étendu face contre terre depuis mardi matin, et quimeurt pendant qu’on le retourne. Nous prenons la route de Vincy, déserte, malgré nous appuyant vers le côté droit, vers les Français encore épars. Sur eux le violet, le rouge boueux sont devenus un violet vif, un rouge vif. Leur barbe a déjà poussé, et tous sont arrivés vétérans à l’enfer le plus proche, mais nous voyons rarement les visages, les couleurs de l’uniforme semblent surnager bien au-dessus d’eux et flotter sur les betteraves. De ci de là surgit une baïonnette; des fusils lâchés pendant l’assaut sont piqués en terre la crosse droite; un mort debout, mais qui déjà s’alourdit, qui tombera si le secours n’arrive; un autre plaqué contre un support de mitrailleuse, et semblent avoir été pris par une tempête. Mais du côté allemand, c’est bien le massacre, cadavres gris, sans armes, aux visages si morts qu’ils paraissent avoir été tués après s’être allongés pour mourir, amas où le mort du dessous semble parfois moins mort que celui du dessus, et être venu avec cette charge au combat. Au pied de chaque peuplier, des hommes brisés comme tombés du faîte. Mais à Fosse-Martin des clairons sonnent. Il faut revenir.
L’ordre est arrivé de nous tenir prêts. Est-ce pour partir en avant, est-ce pour reculer? Est-ce pour regagner le pauvre chapelet des gares de Ceinture, le Bourget, Rosny, ou pour ouvrir enfinnotre éventail de villes, Soissons, Laon, Coblentz? Angoisse des plus grands examens, après l’oral. Dernière promenade à l’ambulance où ne reste plus qu’un mourant dont s’approchent à tour de rôle, car il y a eu visite ce matin, tous ceux qui ont un furoncle, un panaris, mais on sonne le départ et de la porte j’aperçois au loin Drigeard qui met son sac, m’invite à courir, me montre le fond du village, d’un geste qui semble indiquer la route et—j’en frémis encore—me laisse croire que nous reculons.
Il me montre le général, à cheval, qui tend le bras vers nous, vers l’avant.
⁂
On ouvre l’arbre qui barrait la route; chaque peuplier décharné se lève aussi sur l’accotement comme le poteau d’un passage à niveau. On siffle les hommes les plus pressés, qui ont franchi le remblai et avancent à petits pas, essayant comme un gué cette campagne libre. Nous partons, mais l’état-major a calculé les heures de départ et les distances comme s’il s’agissait d’un régiment neuf; les deux bataillons flottent dans cette route trop large. Renonçant aux pierres des kilomètres, nous nous reformons et nous resserrons entre des bornes plus modestes.
C’est le départ pour une seconde guerre. Nous ne nous connaissons plus. Les hommes qui restaient des compagnies supprimées sont distribués dans les autres, veulent rester groupés et les coupent en tronçons. Grands et petits sont mélangés, l’immense Berquin qui nous servait de pylône n’est plus qu’à dix mètres de nous et il semble que notre vue soit faussée. Une presbytie cruelle nous montre distinct le guide même du régiment, et chacun des soldats dont on ne pouvait autrefois, de si loin, deviner les traits. Chaque silhouette jadis incertaine a maintenant un petit visage et vous regarde. Les barbes ont poussé, les cheveux. Souliers et jambières, desséchés et privés de graisse, ont l’air d’envelopper des jambes mortes. Dans cette section, tous se taisent, les bavards en ont été tués, et dans celle-là, sans doute, les bonnes âmes, car tous y ont le regard dur. Chacun occupé de son sort, les cuisiniers en surnombre rongés par la pensée qu’on va supprimer leur emploi, les ordonnances dont les officiers sont morts cherchant tenacement à savoir quels officiers survivants ont perdu leurs ordonnances. Des sous-lieutenants veulent monter le cheval de la compagnie, et, peu cavaliers, imitent instinctivement les gestes et les manies du capitaine mort. Aux haltes, poussé par l’habitude vers des camarades ou des officiers absents, on se retrouve seul, abandonné, et l’on se tourne avec reconnaissance vers l’arrière du régiment, qui n’a pas trop changé, vers le docteur Mallet, vers Laurent, vers tous ceux qui ont réussi à garder étroitement unis leur corps et leur nom, vers le cheval de Ramonchamp que nous ne pouvons atteler et qui suivra haut le pied toute la guerre, vers tout ce qu’il y avait de stable dans notre passé! Nous avons laissé les peupliers sur notre droite et nous suivons, jusqu’au delà de Bouillancy, la ligne de bataille du 7ᵉ corps. Retirés et adossés au gazon du talus par des mains pieuses, tous les morts qui étaient tombés si durement sur la route et les cailloux. Pendant les pauses, nous nous confondons avec eux, assis ou étendus, puis le sifflet résonne, et, injuste jugement dernier, nous seuls nous relevons. Des livrets militaires, où l’on cherche par habitude quelles punitions ont eu à la caserne les tués auxquels ils appartenaient, bien peu savaient nager. Aux carrefours, des cavaliers, puisque c’est le destin de la cavalerie de tomber là où les routes forment un soleil. Bouillancy en ruines; des maisons branlantes les soldats ont retiré ce qui restait de meubles pour les installer dans la cour d’arrière ou d’avant, les tables et les chaises, les armoires, quelques glaces et quelquestableaux à ras de terre, nouveau plan de la maison sur lequel il suffira de reconstruire une toiture. Puis les morts s’alignent sur nous, s’orientent soudain selon la route, vers le Nord, et nous sortons de la bataille suivant son méridien lui même.
Tous nos morts nous précèdent, légers, sans sacs, et nous, nous sommes sans désirs, sans souvenirs. Puis chacun, peu à peu, essaye de savoir ce que l’autre a vu de plus triste. Chacun regarde l’autre avec étonnement. Ce qui lui est arrivé lui semble irréel, mais ce que l’autre raconte est si vrai, et nous frémissons du récit des tristesses moitié moins cruelles que celles que nous avons subies sans frémir. Quel langage atroce nous avons maintenant! A toute question désormais une réponse horrible, comme si s’amincissait dans le cerveau, à mesure que se rapprochent les Français et les Allemands, ce qui sépare la logique de la folie. Cette lueur? c’était nos blessés qui brûlaient dans la ferme Nogeon. Ces points noirs? c’était une classe qui fuyait sous les obus; et tout juste si les vieilles lois se rétablissent, si les récits ressemblent aux vieux récits de guerre, à mesure que les grades augmentent et qu’on arrive aux généraux. Au fond de nous, une vie de civil sèche et sans attrait. Dollero n’aime plus et n’épouse plus son amie; Mourlinest las de son école, et que peut bien penser aujourd’hui le secrétaire du commandant, le professeur d’histoire de l’art, de Bourges ou de Sainte-Trophime. Il a un regard vague, sans lumière; malice, candeur ont été secouées de ses yeux comme d’un vitrail. Son lorgnon aussi est cassé. Il va sur la pointe de ses gros souliers qui le blessent, avec toutes les précautions d’un marcheur qui sait depuis quelques jours la terre bien mince. Dans quelle soirée divine, comme les fleurs japonaises dans leur assiette d’eau, l’été, pourront à nouveau pour lui éclore Saint-Rémi de Reims, Vezelay, Issoire, le granit et le marbre? Après quel dîner de paix reprendra-t-il son offensive interrompue contre le gothique, l’arc roman inscrivant son sourcil heureux? Il songe seulement qu’il avait l’habitude de marcher sur le côté gauche de la route, qu’il doit marcher maintenant du côté droit, et qu’au fond tout est bien, et que ses semelles seront également usées.
Voici un trou avec des pierres de taille, un écriteau nous rappelle que cela se nomme la carrière. Voici des arbres qui ne s’écartent pas les uns des autres à notre approche, chaque chêne surveillant son bouleau, chaque bouleau son frêne, les aulnes et les ormes les bordant, cela s’appelle la forêt. Le ciel est tout bleu, les vents s’apaisentla saison effarée se rassure peu à peu; nous sommes inondés de soleil; l’automne, au lieu de s’appuyer à des frondaisons sans âmes, se confie au régiment même, tout doré, et sur les pentes qui nous déversent loin de notre arène, il nous sèche et nous réchauffe dans nos capotes traînantes et blanches de boue comme des mouches échappées à un bol. A chaque tournant, dans chaque bosquet, il nous redonne une des choses que nous avions oubliées, laissé tomber de nous, le château, le ruisseau, la chapelle, et nous les reprenons en nous comme des choses perdues. Ceux qui, modestes, marchaient dans la paix les yeux baissés, souvent récompensés par une pièce de nickel, retrouvent aujourd’hui une voie ferrée, un étang, et nous retrouvons aussi, un par un, tous abandonnés, affamés, passionnés à nous suivre, les animaux, la brebis, la chèvre, le bœuf et tous leurs cris. Entre des maisons désertes, celui qui savait retrouver entre deux pages des fleurs sèches, retrouve de vieux géraniums-lierre, des zinias, des balsamines brûlées, et soudain les roses elles-mêmes, épanouies; et voici enfin les trois armoires à glace d’un village rangées par les Allemands en fuite face à la route, de sorte, ô le plus hâve et le plus amaigri d’entre nous, que tu as trois fois pour te reconnaître!
Jeudi.
Le soleil a maintenant mille rayons visibles, comme quand on va, le soir, de Marly à Versailles. La bataille est finie, car la brigade nous reprend tous les droits qu’on laisse à l’infanterie les jours de combat: on nous défend de tirer sur les avions allemands, de partir en patrouilles quand nous sommes curieux, de monter à cheval sur les chevaux trouvés... On nous reprend une victoria... On n’a plus besoin de nous.
Un peu avant Lévignen, des dragons nous passent cependant une ambulance allemande. Son pharmacien, Magnus, habitait Paris et c’est lui qui nous répond. Dans les sacs des majors quelques trouvailles.
—Pourquoi ce buste de Carnot?
—C’est Carnot?
—Pourquoi ces souliers d’enfant?
—Mais pour nos petits enfants. Ce sont de jolis souliers.
—Bergeot! Viens regarder les majors!
Quand nous ne sommes pas contents d’un prisonnier, nous le faisons regarder par Bergeot, qui a les yeux rouges et fixes. Il s’approche et une minute entière inflige à Magnus le supplice du regard. Dans Lévignen, que les Allemands ont miné, deux explosions. Bergeot revient sur Magnus. Troisième explosion. Bergeot le prend par les épaules.
—Ce n’est pas de la traîtrise, explique Magnus, c’est le sort de la guerre.
—Taisez-vous!
—C’est le destin des armes.
—Taisez-vous!
—Je me tais. J’y suis obligé...
Bergeot satisfait explique aux autres prisonniers que nous avons pris un drapeau et montre la compagnie qui défile. Les hommes sont trapus, ils se taisent, et l’ambulance serait impressionnée sans le lieutenant Tancliat, qui, à cheval pour la première fois de sa vie, est vraiment de côté sur sa selle. D’un mot je le redresse dans la pensée de mes captifs:
—Voici le lieutenant qui a tué le général von Sastrow.
Il n’a point tué de général, et moins que tout autre le général de Sastrow, qui avait quatre-vingt-cinq ans quand je visitai, à Munich, sa collection d’empreintes de pied dans le marbre. Mais Magnus pâlit quand Tancliat, poussant noblement son cheval en le fouettant de ses rênes sur l’oreille et d’une baguette sur la croupe, le pied gauche impuissant à trouver l’étrier, s’approche de notre groupe et me tend—je ne la prends qu’au bout de quelques secondes, pour qu’on la voie blanche et soignée—sa main meurtrière.
La nuit fantasque n’a point ce soir voulu tomber seule et il pleut. Les bouteilles abandonnées debout par les Allemands seront demain matin à moitié pleines. Pluie qui nous rend le passé, car il n’a plu qu’une ou deux fois depuis la guerre, et nos souvenirs de la dernière averse de paix sont précis comme ceux du phénomène le plus rare, comme celui de la dernière éclipse. La dernière fois qu’il pleuvait, je prenais un vin blanc gommé au Café Helvétique, et il y avait dans le journal un triolet contre le maire. L’avant-dernière fois qu’il pleuvait, je mariais mon ami Jusse. Une fois aussi, sous la pluie, j’ai vu Québec, j’ai vu Naples, et je me souviens même de la première fois,—où, surpris, je pleurai. Lévignen est à peu près désert. Nous sommes logés dans une grande et riche ferme, où nous mettons del’ordre, car les Allemands viennent de la quitter. Au premier étage, ils ont pillé dans les tiroirs toutes les photographies de jeunes filles et les ont mises en cercle dans le cadre de chaque miroir. Leur visage était le centre de ces visages innocents. Nous replions les chemises de femmes, nous rebouchons les flacons, nous pendons les robes. Nous sommes calmes et ordonnés, comme si nous venions, au lieu de battre les Prussiens, remporter sur nous-mêmes je ne sais quelle victoire.
⁂
Les Allemands ont envoyé le brouillard, le froid, la pluie, pour que chaque élément retarde de quelques minutes la poursuite. Poursuivons-nous, oui ou non? C’est l’aube et l’on s’impatiente. Heureusement, nous sommes devant une maison bourgeoise et elle nous distrait une heure; on s’appuie d’abord contre elle, puis on la visite comme nos descendants, au trentième siècle, aimeront la visiter, en se promenant par groupes dans les salles. Voici une pièce avec des dressoirs, c’est là qu’on dîne. Une autre pièce avec deux lits, c’est là qu’on couche. Une autre avec la lampe à colonne et des housses, c’est là qu’aux jours fériés on se réunit entre intimes pour tirerau clair quel est le temps. Nous glissons sur le parquet comme dans un vrai musée; nous allons refaire nos souvenirs d’enfance dans l’office tout noir, dans le cachot de l’escalier, là où les photographes révéleraient leurs plaques. Devant nous, les terres brunes où un territorial, pressé dans son labour par l’ordre de route, a cassé deux charrues qu’il a laissées là, enfoncées. Une aurore née à cent mètres de nous, toute froide. Notre seule distraction est un soldat de Peaupié, qui a perdu la mémoire et auquel les camarades s’amusent à donner de faux souvenirs.
—Tu te rappelles les deux uhlans de Mulhouse, que tu as tués?
—J’ai tué deux uhlans?
Il fait mettre par écrit ce qui lui est arrivé, mais en protestant contre l’assurance qu’on lui a vu manger une demi-livre de Bavarois.
Le 60ᵉ nous dépasse; il se dirige sur Crépy-en-Valois, précédé de sa musique à laquelle l’arrière crie de marcher moins vite, car les musiciens qui ont porté des blessés toute la semaine se trouvent légers sous leurs seuls instruments. Le colonel Mac Mahon est en tête. Nous affectons d’en être surpris.
—Tiens, vous avez encore votre colonel?
Ils s’excusent, il est légèrement blessé.
Départ. Nous traversons les labours pour dépasser sur la route de Gondreville le reste de la brigade. Nouvel arrêt. Le général fait appeler les colonels, les commandants, et l’on voit se diriger vers lui des capitaines, des lieutenants. Ils reviennent, demandent eux-mêmes les commandants de compagnie, les chefs de section, et l’on voit venir vers eux des sergents, des caporaux, un simple soldat. Distribution de cartes aux officiers. Dans la carte nº 32, on ne voit déjà plus la place où nous nous sommes battus. On voit la forêt de Villers-Cotterêts en forme de V, première lettre du mot Victoire, dit le général, qui cherche sur les forêts des cartes suivantes, mais en vain, le reste du mot. On trouve tout juste un Y avec les bois de Saint-Gobain. Nous avançons. Sur l’accotement, de gros champignons arrachés, et d’autres plus petits mais debout, ceux qui ont poussé depuis le passage des Allemands.
Gondreville. A cheval sur le mur, qu’ils excitent d’une badine quand passe un cavalier, deux gamins qui agitent leurs bérets et qu’on sent surveillés, derrière leur perchoir, par une grande personne qui les tire par les pieds et les remet d’aplomb. Au perron de la maison forestière, deux fillettes. On veut nous habituer peu à peu, par la vue de leurs enfants, à revoir des civils.Elles crient, elles nous lancent du lard, du pain. Le canon résonne devant nous:—Ce n’est rien! C’est la bataille qui finit! crient-elles. Elles sautent, elles dansent. Pour toucher nos mains, elles passent la main à travers la rampe du chalet, puis le bras, puis l’épaule. Nous pouvons au passage tirer leurs cheveux, feindre de nous accrocher à eux pour nous arrêter, appuyer sur leur petit nez, pincer leurs joues.
Toujours le canon. Nous buttons contre la cavalerie qui s’arrête. Ce n’est rien, penseraient les fillettes, c’est la bataille qui recommence. Assis dans la mousse, engourdis, nous avons recours au feu pour nous secouer un peu. Nous versons du pétrole sur un nid de guêpes, et les flambons. Nous répandons la poudre de cartouches allemandes et la faisons partir. Nous enflammons un coin de journal vieux de trois mois que lit Jalicot. Le feu est la seule gaieté ou la seule plaisanterie que nous ayons encore prête et, les allumettes étant rares, nous nous le passons comme aux premiers âges, nous devons jouer sans arrêt. Soudain, débouchant de la forêt, à bicyclette, un enfant de quatorze ans nous apporte du vin, du jambon. Il vient de Vaumoise, où les Prussiens ont séjourné dix jours; cette bicyclette était à son frère qui avait seize ans et qu’ils ont tué, car ilstiraient sur tous les enfants à bicyclette. Il repart au galop nous chercher à boire, Vaumoise n’est qu’à six kilomètres, il se retourne sur sa machine pour nous dire au revoir, il tombe. Son pauvre genou est en sang, il repart. Un autre bientôt, puis deux, puis trois, puis d’allées diverses, tous ceux sur lesquels auraient tiré les Prussiens, de plus en plus âgés, de sorte que nous ne sommes pas trop surpris de trouver, à la sortie de la forêt, deux vieux mendiants, auxquels nous demandons des allumettes et qui, rouges de confusion et de joie, font pour la première fois, avec maladresse, le geste de donner.
Vauciennes. Le soleil est éclatant. La route tourne et tourne, nous donnant ce cœur à hélice qu’on a dans les excursions. Voici le bourg, nous rasons les maisons à un centimètre comme les troupeaux qui ne veulent point se tromper. Un uhlan étendu sur une botte de paille, devant une grille, nous oblige cependant à un détour. Il a reçu une balle dans la poitrine et agonise. Il a les yeux ouverts, et depuis dix minutes voit se pencher sur lui nos têtes. Il verra toutes celles de la division, s’il vit encore une heure. Il nous regarde, lucide, étonné qu’il n’y ait pas eu encore une brute sur mille soldats pour l’insulter et il a presque envie, confiant, de refermer les yeux. Unpeu plus loin sur la gauche, un cuirassier prussien aussi est étendu, mais il faut avoir bien vif le désir de voir agoniser un ennemi pour prendre la peine de traverser la route, et celui-là meurt tout seul, en criant.
Huit heures. Nous sommes aux portes de Villers-Cotterets. Les premières maisons semblent vides. Nos dragons les contournent pendant que notre patrouille—polie, mais on est en France,—frappe aux portes avec les heurtoirs ou tire les sonnettes. A un premier étage enfin des volets s’entr’ouvrent, lentement, et les fusils se dressent, mais c’est une bonne sœur en cornette qui apparaît, nous voit, lève les bras au ciel, et crie:
—Ils sont partis, les cochons! Ils sont partis.
Nous l’entendons qui descend l’escalier. Elle heurte des bouteilles vides dans le couloir.
—Quels soiffards que ces brutes! Voulez-vous boire, mes petits?
Elle nous embrasse, fait tomber nos képis avec sa cornette, aperçoit l’inscription marquée en allemand sur sa fenêtre:
—Ah! mes petits enfants, effacez-la! Non je l’efface moi-même. Laissez! Laissez! Ne salissez pas vos mouchoirs!
Pauvres mouchoirs, que nous avions tirés, boueux, rouillés. Les larmes lui en viennent auxyeux. Nous, ignorant, depuis si longtemps que nous n’en avons vus, qu’on répond aux gens qui vous parlent, nous nous taisons, compassés et stupides. La compagnie nous rejoint par le fossé, spectacle impressionnant pour une carmélite, car nous avons gardé les lances des hussards, des cuirassiers prisonniers ou tués, et nous portons, à nos ceintures, des collections de dragonnes. Nous avons des capotes lamentables dont les boutons de devant ont sauté et dont les boutons de derrière ont été coupés par nos suivants de file, des cuirs usés par la terre comme à la pierre ponce. La sœur remonte chercher une brosse. Mais nous sommes partis.
La zone des maisons isolées est franchie, la ville est habitée et déjà les habitants accourent. Après tant de villages abandonnés, tant de bourgs creux, la vue de ces gens qui ont vécu à l’intérieur de leur ville, avec des maisons vides autour d’eux, comme un insecte dans l’eau protégé par ses bulles d’air, nous serre le cœur. Ils viennent vers nous en criant, étonnés, après douze jours d’un mortel silence, de l’éclat de leurs voix. Les propriétaires qui regagnaient les maisons abandonnées s’arrêtent la clef sur la porte, et oublient d’entrer pour agiter vers nous leurs mouchoirs, car ils sont nu tête depuis plus d’une semaine etles chapeaux sont à l’intérieur. Voilà des fillettes, des femmes, des vieilles et nous avons l’impression de reconnaître chaque personne alors que nous reconnaissons seulement chaque âge. Les femmes nous retiennent, les hommes nous stimulent:
—Reposez-vous un peu, laissez-les courir!
—Allez-y. Vous les avez!
Les derniers sont partis voilà une heure. Nous nous hâtons; l’artillerie nous a rejoints, donnant à l’armée son véritable bruit, mais nous séparant du trottoir gauche, et nous ne parlerons plus qu’aux gens du côté droit. On pensait à nous acclamer, de vieux domestiques apparaissent aux balcons bourgeois avec des drapeaux cousus en cachette, et l’on sent que pendant huit jours Villers a rassemblé dans ses caves tout ce qui était blanc, et bleu, et rouge, mais on nous voit si hâves et si décharnés que l’on ne pense plus qu’à nous nourrir. Seul, d’une fenêtre, un vieux monsieur continue à nous photographier sans relâche, il usera toutes ses plaques dans cette heure, il en userait une par soldat s’il s’écoutait. Quand l’un de nous se retourne vers lui, il ne peut résister et l’on entend le déclic.
—Ah! si vous pouviez poser, nous crie-t-il!
Des fenêtres on tend avec hâte tout ce qui reste dans la maison, comme si c’était pour lesauver, comme si les Allemands étaient dans la cour. Les enfants courent de nos rangs aux portes, assurant le service, le ralentissant quand ils mettent en travers une des lances que nous leur avons données. Une dame qui ne doit pas être de la rue nous suit en distribuant du chocolat, mais de temps en temps, par tablettes, pour avoir à nous suivre jusqu’au bout.
—Quand sont-ils partis?
Elle croit que nous cherchons un compliment.
—Ah! oui! vous les avez battus! Ah! pauvres enfants!
Nous voyons de loin les habitants effacer ou gratter avant notre passage les inscriptions, enlever les bouteilles vides, relever des chaises de jardin, réparer tout le désordre allemand, comme si nous ne savions pas que les Allemands étaient restés là. Des groupes sont pris de sympathie subite pour l’un de nous.
—Ah! regarde le grand brun! Ah! regarde le gros rouge!
Mais on contient sa passion, et les voisins ne reçoivent pas moins que le favori. De chaque fenêtre, on nous crie:
—Que voulez-vous?
—Des allumettes!
On nous distribue le paquet d’allumettes, chacun en a deux, le dernier même, c’est la chance, en a trois.
—Du savon!
Le savon sort, par carrés de Marseille, puis par savonnettes, puis on nous donne la savonnette entamée. De vieux messieurs nous demandent le numéro des régiments qui nous suivent, car ils auraient préféré peut-être, au fond de leur cœur, être délivrés par leur fils, ou leur petit-fils, ou leur gendre, mais après tout qu’est-ce que cela fait! et ils nous accompagnent une minute, par politesse, nous demandant d’où nous venons.
—D’Alsace.
Ils deviennent un peu plus cérémonieux: que ce devait être beau quand nous sommes entrés à Mulhouse! Quels étaient les numéros des régiments qui étaient avec nous là-bas?
Des vieilles nous suivent, donnant leur sucre morceau par morceau. Sous nos capotes, elles ne reconnaissent personne, et, comme elles marchent à notre pas sans s’en douter, elles donnent toujours au même. Dans leurs tabliers empesés, leur bonnet gauffré, elles regardent avec humilité nos déchirures, nos taches, elles demandent si nous allons loger dans la ville, elles nous blanchiraient, et aussi, pendant une courte halte, elles hasardent enfin la question qui les torture:
—Vous avez eu des blessés?
—Oui.
—Et des tués?
—Oui.
Elles n’osent pas nous demander le nombre exact. Elles sentent en elles augmenter peu à peu le chiffre de ceux qu’elles sacrifient; il y en a peut-être eu dix, quinze, vingt, mon Dieu peut-être trente.
—Cinq cents, dit Bergeot.
Elles sont atterrées. Bergeot dit qu’il exagère peut-être et maintenant leur pensée malhabile, peu à peu, de ces cinq cents morts sauve un par un quelques survivants, dix, quinze, puis vingt. C’est un peu comme si leur revenaient ceux-là justement qu’elles avaient acceptés pour morts. Ah! si seulement il pouvait s’en sauver trente!
Nous repartons. Ici l’on ne donne que des objets pour enfants,—c’était la maternelle,—de petits mouchoirs, de petits pots de confitures, de petits pains. Là des femmes ont sauvé du vin et nous le versent par litres. Au milieu de la route, un ouvrier agite une bouteille et la vide dans nos quarts.
—Buvez, buvez, dit-il, ils ont tué mon fils.
C’est du byrrh.
—Gardez-en pour vous, dit Bergeot ému.
—Buvez, ils ont tué mon fils.
Nous en acceptons une goutte. Il en aura pour dix minutes à tout vider. Nous l’entendons de loin qui répète sa phrase, puis qui appelle sa femme. Nous n’osons nous retourner pour la voir.
Maintenant, des rues bien pavées, sur lesquelles les soldats campagnards marchent avec plus de précaution, comme sur un parquet ciré. A gauche, un haut mur, et sur le faîte, à cheval, un boulanger qui nous passe des pains chauds, essayant d’équilibrer à lui seul toute la bonté de la droite. Le premier civil arrivé dans notre sillage nous devance et embrasse des parents qui pleurent. Des bourgeois, des commerçants, qui se sentirent souillés par l’invasion et en ont gardé pour toujours un regard humble, qui se sont tus deux semaines et parlent avec de grandes phrases comme s’ils ne savaient plus parler, un conseiller municipal:
—Croyez à l’expression de toute, de toute... Ah! croyez-y!
Les gamins, au milieu de nos rangs, nous aidant à tirer l’armée, poussant aux voitures; un pauvre vieux fonctionnaire, dédaigneux pour la première fois de la plaque qui orne sa maison où habitait Alexandre Dumas, confondu d’avoir pris pour une mitrailleuse le drapeau roulé dans sonfourreau de cuir; un curé qui nous tend, du geste dont on distribue les médailles, des plaques rondes de chocolat. Chaque jeune fille avec sa spécialité; celle-ci nous versant du vinaigre de Bully sur les mains, ou, à notre gré, sur la tête; celle-là, de la Rose d’Orsay mais goutte à goutte; celle-là nous regardant, pleurant; cette autre criant à tue-tête à une femme que nous ne voyons pas, qui ne verra aucun de nous, et qui lui passe des confitures et des fromages par un soupirail. Là le bruit court parmi des dames affairées que nous acceptons l’eau de Botot. Parfois une maison vide, maculée de mots étrangers et qui semble comble d’Allemands. Parfois un enfant ou une vieille qui replace sur la fenêtre de la rue une cage à serins ou un pot à géraniums. Un homme en redingote au visage sévère, qui se tait, qui doit avoir le remords d’avoir parlé à quelque officier prussien, de ne pas lui avoir assez menti, qui s’agenouille pour aider à remettre ma jambière raidie et moisie, pauvre écorce. D’autres qui n’ont pensé qu’à notre retour, qui ont la joie de nous avoir attendus sans défaillance, qui nous parlent avec délire, et nous crient à distance des secrets, puisque nous n’avons pas trompé leur confiance.
—J’ai deux fils!
—Je suis fiancée!
Des voisins regardent avec étonnement la jeune fille, qui avoue tout haut à des étrangers ce qu’eux-mêmes ne savaient pas,—qui avoue qu’elle aime. Une institutrice prend à la hâte nos adresses pour écrire à nos mères, plaignant Dollero qui donne celle de son père, sa mère étant morte quand il était enfant, le consolant. Les chiens qu’on avait attachés pendant le séjour des Allemands commencent à aboyer, et délivrés, de leur premier instinct, reconnaissent des soldats et les accompagnent.
Mais il ne reste plus, pour traverser la ville, qu’un grand bâtiment, le premier offert à l’invasion, l’asile des vieillards; on aurait pu vraiment le construire de l’autre côté. Les sœurs n’ont laissé sortir aucun pensionnaire, à cause des chevaux, mais la porte cochère de la cour d’honneur est grande ouverte, et les vieux sont alignés en largeur et en profondeur dans la cour, par ordre d’âge sans doute, car les premiers sont assis, et les derniers, les plus agiles, tout tremblotants, debout sur des escabeaux. Ils ont un pauvre uniforme bleu clair, qui les eût rendus invisibles s’ils avaient fait la guerre. Ils agitent leurs casquettes, pas très vite, pauvre signal, mais les centenaires du fond ne peuvent plusvoir, réclament, et alors, tous découverts,—à part les plus fragiles que les sœurs obligent à se coiffer—ils se contentent de crier Vive la France, ou, s’ils ont eu dans la jeunesse le cœur sensible, de pleurer. C’était bien une invasion pour vieillards, une semaine de plus seulement et quelques-uns d’entre eux seraient peut-être morts en terre envahie. Une sœur passe leurs décorations à ceux qui font l’honneur de l’asile, ils les accrochent d’une main maladroite, qu’ils passent ensuite dans leurs barbes, un peu fiers, semblant nous dire:
—Vous voyez, j’ai sauvé un enfant, j’ai été en Crimée, je suis resté vingt-cinq ans dans le même magasin.
L’un d’eux s’est approché jusqu’à la porte: on le laisse circuler parce qu’il a la cataracte et est habitué à se promener avec un bâton le jour même de la foire.
—Si seulement je pouvais voir, nous dit-il! Où allez-vous?
Nous allons à Laon, puis de là à Charleville, de là à Bonn. Adieu! Voilà le parc, voilà la dernière maison de la ville, la première de la forêt, devant laquelle un enfant méfiant nous regarde, se réfugiant avec passion vers son grand-père qui arrive, l’étreignant:
—N’est-ce pas que c’est toi qui as tué les Prussiens? lui crie-t-il.
Le vieux le prend dans ses bras, le console, lui répète que oui, puis, profitant de ce que le gamin cache son visage,—à la hâte, pour n’être point surpris pendant l’aveu,—du doigt il nous fait signe que ce n’est pas vrai, que c’est nous.