Chapter 3

III

III

C'est surtout dans les branches collatérales de la maison de Bourbon, et aussi parmi les princes légitimés, que nous allons trouver maintenant des collections dede livres nombreux, bien choisis, richement reliés.

A la tête de ces princes bibliophiles se distinguent les membres de la maison de Condé. Le premier qui a droit à ce titre fut Henri II, prince de Condé, époux de cette belle et vertueuse Charlotte de Montmorency qui inspira une si vive passion à Henri IV, et père du vainqueur de Rocroy (1588-1646).

Ce prince, qui était gouverneur de la province de Berry, avait fondé, à Bourges, une très belle bibliothèque, dont le Père Jacob nous parle ainsi: «Cette opulente bibliothèque a été faite avec de grands soins et somptueuse dépense par ce prince. La parfaite connaissance qu'il a de toutes les sciences et des livres rares et curieux le fait estimer pour un oracle des Muses. Chose admirable en cette Altesse, que nonobstant les grandes affaires qu'il a pour l'Estat, il ne perd aucun jour sans s'adonner à l'estude,où il treuve des divertissemens dignes d'un grand prince; ce qui luy acquiert une gloire immortelle par toute l'Europe, tant pour surpasser en sciences tous les autres princes, que pour le grand zèle qu'il a à les faire fleurir.»

Son fils, le grand Condé, hérita de son goût pour les livres; sous lui (1621-1686), la bibliothèque de Chantilly devint l'une des plus belles de France. Un contemporain, Le Gallois, disait de cette bibliothèque, en 1680, dans sonTraité des plus belles bibliothèques: «Il faut aussi parler de celle de Monseigneur le prince de Condé, ce Mars de nostre siècle; mais qui, beaucoup plus illustre que Mars, a si bien joint la gloire des sciences avec celle des armes, puisque, sans le flatter, on peut dire que jamais prince n'a esté ny plus belliqueux ny plus sçavant que luy. Cette bibliothèque est nombreuse et contient grande quantité de manuscrits rares grecs et latins. Elle fut dressée par feuMonseigneur le Prince son père, qui était un des plus sçavans hommes de son temps; et parce que Monseigneur le Prince a hérité d'une si noble qualité, il continue avec la même passion et les mêmes soins l'agrandissement de cette bibliothèque.»

Après le grand Condé, la bibliothèque de Chantilly fut augmentée par son fils, Henri-Jules, duc de Bourbon, mort en 1709. Elle était devenue une des plus nombreuses de son temps et contenait une grande quantité de manuscrits grecs et latins. Tous ces livres des Condé étaient marqués à leurs armes:de France, au bâton péri en bande de gueules. Vers le milieu du XVIIIesiècle, il en fut dressé par Dupuy un catalogue, dont le manuscrit existe aujourd'hui à la Bibliothèque nationale sous ce titre:Table alphabétique par nom d'auteurs des ouvrages se trouvant dans la Bibliothèque du prince de Condé.

A la Révolution, 1,200 volumesde manuscrits, provenant de la maison de Condé, furent envoyés à la Bibliothèque nationale. Rendue en 1815 au prince de Condé, cette collection appartient aujourd'hui à la Bibliothèque de Chantilly.

Le petit-fils de cet Henri-Jules, prince de Condé, Louis de Bourbon, comte de Clermont, né en 1709, mort en 1771, fut l'une des figures les plus intéressantes du XVIIIesiècle. Frère du duc de Bourbon, qui fut premier ministre de Louis XV, et de cette belle Mademoiselle de Vermandois, qui serait devenue reine de France sans Mmede Prie, il fut tout ensemble abbé commendataire de Saint-Germain-des-Prés, général d'armée, membre de l'Académie française, et directeur d'une excellente troupe de comédiens qu'il entretenait pour les plaisirs de ses amis.

Il avait réuni une très nombreuse et belle bibliothèque, qui fut vendue, à sa mort, au palais abbatial de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés,et dont le catalogue parut sous ce titre:Catalogue des livres de la bibliothèque de feu S. A. S. Mgrle comte de Clermont, prince du sang, Paris, Prault fils, 1771, in-8ode 111 pages. Ses livres étaient timbrés de ses armes:de France, au bâton péri en bande de gueules, chargé à la pointe supérieure d'un croissant d'argent. Ce catalogue comprend 2,021 numéros, dont 229 pour la théologie, 138 pour la jurisprudence, 941 pour les belles-lettres, et 663 pour l'histoire.

Le comte de Clermont aimait fort les lettres et les arts, et, à son château de Berny, il se donnait souvent des comédies ou des concerts. Nous trouvons la trace de ce goût dans le catalogue de 1771, sur lequel figurent: «trente-six cartons remplis de musique, pour les concerts et comédies, tels que simphonies, trios, divertissemens, etc., manuscrits»; un «paquet de musique instrumentale pour le violon, le clavecin,violoncelle, etc., gravée et manuscrite»; ainsi que «différents opéras-comiques, avec leur partition gravée». Sa collection théâtrale était très complète, et dans son inventaire on remarque encore «différents paquets de comédies séparées et brochées», plus «plusieurs cartons remplis de rôles pour jouer des comédies et très proprement écrits».

Si le comte de Clermont ne fut pas un grand général, il avait de la valeur et aimait les choses militaires. On s'en aperçoit également à sa bibliothèque où la division de «l'art militaire» comprend 90 numéros, parmi lesquels il faut signaler plusieurs manuscrits:Guerres des troupes légères, in-8o, m. v.;Remarques sur la cavalerie et l'infanterie, in-4o;Traité des sièges, de l'attaque et défense des places, par le maréchal de Vauban, in-folio, «avec des plans très biendessinés et lavés, m. r., avec fermoir d'argent», vendu 59 livres;Traité des fortifications,in-folio;Différentes pièces d'artillerie dessinées et colorées, in-8oobl., mar. r., dent.;Etat de la composition des troupes d'infanterie et de cavalerie française et étrangère, in-4o, mar. r., fermoirs d'argent;Etat des officiers généraux, etc.,employés à l'armée commandée par S. A. S. Mgrle comte de Clermont, en 1758, 2 vol. in-16, mar. r.;Etat des troupes de France sur pied, en 1755, in-8o;Etat de la maison du Roi, en 1751; in-8o, mar. r.;Etat des gouvernements généraux, 1751, in-8o, mar. r.

L'ami des choses légères, des poètes, des chansonniers, se manifeste, au contraire, dans les articles suivants: troisRecueils de chansons, mss., l'un en 9 vol. in-8o, l'autre en 8 vol. in-4o, le dernier en 9 vol. in-folio et 3 vol. de tables; et unRecueil de poésies, ms., 8 vol. in-8o.

Des deux fils que Louis XIV eut de Mmede Montespan et qui lui survécurent, le duc du Maine et le comte de Toulouse, celui-ciparaît avoir eu particulièrement le goût des beaux livres. Il en avait rassemblé un grand nombre, soit à Paris, dans le magnifique hôtel de Toulouse, près la place des Victoires, soit au château de Rambouillet, qu'il acheta, en 1705, de l'intendant des finances, Fleuriau d'Armenonville, et où il mourut en 1736.

Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, était né le 6 juin 1678. Lui et sa sœur, la future duchesse d'Orléans, femme du régent, furent les suites de cette fameuse réconciliation des deux amants que Mmede Caylus a si joliment racontée.

Par respect pour le jubilé et sur les exhortations de Bossuet, Louis et sa maîtresse ne se voyaient plus que sur la cérémonie et en présence des dames les plus respectables de la cour.—«Le roi, dit Mmede Caylus, vint donc chez Mmede Montespan, comme il avait été décidé; mais, insensiblement, il la tira dans une fenêtre; ils separlèrent bas assez longtemps, pleurèrent, et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire en pareil cas; ils firent ensuite une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre; et il en avint Madame la duchesse d'Orléans et ensuite M. le comte de Toulouse.» Enfant, il avait été beau comme le jour; quand il parut pour la première fois à Versailles, sa beauté «surprit et éblouit tous ceux qui le virent». De ce côté, il avait la supériorité sur son frère, le duc du Maine, son aîné de huit ans, qui se rattrapait, il est vrai, du côté de l'esprit, ou du moins d'un certain esprit. Par la droiture, par la délicatesse et la tendresse de cœur, le comte de Toulouse l'emportait aussi beaucoup sur son frère. Saint-Simon lui accorde toutes ses préférences. «C'était, dit-il, l'honneur, la vertu, la droiture, la vérité, l'équité même, avec un accueil aussi gracieux qu'un froid naturel, mais glacial, le pouvaitpermettre; de la valeur et de l'envie de faire, mais par les bonnes voies, et en qui le sens droit et juste, pour le très-ordinaire, suppléait à l'esprit; fort appliqué d'ailleurs à servir sa marine de guerre et de commerce, et l'entendant très bien.» Ailleurs Saint-Simon le qualifie encore de «sage, silencieux, mesuré».

Pourvu, dès l'année 1683, de la charge de grand amiral de France, il se montra plus tard digne de cette faveur, alors prématurée, à la fois par son courage et sa connaissance des choses navales. Après avoir fait sa première campagne, à l'âge de treize ans, en Flandre, où il monta à l'assaut de Mons et fut blessé au siège de Namur, il montra toutes les qualités d'un homme de mer à la bataille de Malaga, où, le 24 août 1704, il battit la flotte anglaise et démâta le navire de son chef, l'amiral Rooke. «On ne saurait, dit Saint-Simon, une valeur plus tranquille, qu'il fit paraître pendanttoute l'action, ni plus de vivacité à tout voir et de jugement à commander à propos.» Obligé de renoncer à la mer par une cruelle maladie de la pierre, qui le tourmenta toute sa vie, restant éloigné de toutes les menées ambitieuses ourdies par son frère, le duc du Maine, il se contenta de vivre en sage. Il mourut le 1erdécembre 1737, à l'âge de cinquante-neuf ans, laissant une mémoire aimée, que continua dignement son fils, l'aimable et bienfaisant duc de Penthièvre.

Le comte de Toulouse avait formé une nombreuse bibliothèque, dont les livres, très heureusement choisis, portent ses armes:de France, au bâton péri en barre de gueules, et quelquefois une ancre, emblème de grand amiral. Nous connaissons la composition de cette bibliothèque soit par les deux volumes duCatalogue des livres du roi Louis-Philippe, vendus en 1852, soit par des catalogues qui en furentpubliés du vivant même de ce prince pour son propre usage.

Un premier catalogue fut dressé, en 1708, sous ce titre:Catalogue de la bibliothèque du château de Rambouillet, appartenant à Son Altesse Sérénissime Monseigneur le comte de Toulouse, M DCC VIII, s. l., in-8ode 216 pages, plus 13 pages de table des auteurs. Il comprend 1,589 numéros, répartis en cinq divisions: théologie, droit, philosophie, belles-lettres et histoire. Parmi les manuscrits, l'on remarque:Exercice et détail de toutes les manœuvres qui se font à la mer, par le chevalier de Tourville, en 1681, sur vélin, in-4o;Etat de la marine de l'Empire ottoman, par M. de La Croix, in-4o;les Noms, armes et qualitez des amiraux de France, avec les blasons enluminez, in-fol.

Un nouveau catalogue en fut fait dix-huit ans après:Catalogue de la bibliothèque du chasteau de Rambouillet, appartenant à SonAltesse Sérénissime Monseigneur le comte de Toulouse, à Paris, imprimé par les soins de Gabriel Martin, libraire de S. A. S., 1726, in-8ode 620 pages, plus 29 pages de table des auteurs. Les numéros ne se suivent pas, en sorte qu'il est difficile de se rendre compte de l'importance relative des divisions autrement que par la pagination. La théologie comprend 31 pages; la jurisprudence, 11; la philosophie, les mathématiques et les arts, 33; les belles-lettres, 198; l'histoire, 322. Parmi les manuscrits, l'on remarque:Mémoires de J.-B. Colbert sur les ordonnances générales, 8 vol. in-4o;Mémoire présenté à M. le duc d'Orléans au commencement de sa régence, par M. de Boulainvilliers, in-4o;Réflexions sur l'histoire de France, du même, 2 vol. in-4.;Origine des parlements, du même, 2 vol. in-4o;Traité de la noblesse, du même, in-4o;Journal de la campagne de Hongrie, de 1717, in-fol.;Recueil de pièces et mémoires concernantl'affaire des princes(légitimés),avec des notes et une table, in-fol.;les Trophées et les disgrâces des princes de la maison de Vendôme, par Bonair Stuart, in-8o;Cérémonial du couronnement des ducs de Bretagne, etc.

Dans l'épître dédicatoire au comte de Toulouse, placée en tête de ce second catalogue, on lit:

«Il est heureux pour moy que ma profession me mette en état de servir V. A. S. dans le genre qui luy est le plus agréable, et j'ose dire le plus glorieux. Je veux parler des lettres et des beaux-arts que Vous alliez si parfaitement, Monseigneur, avec la science de la cour et les devoirs de la société, qu'on remarque à travers l'éclat de votre auguste Naissance, les qualitez de l'honneste homme, et l'esprit orné de l'homme de lettres. C'est ce goust qui Vous a porté à former un cabinet de livres choisis dans votre château de Rambouillet, de tous temps le réduit des Muses.»

Huit années plus tard parut unSupplément du catalogue de la bibliothèque du château de Rambouillet, s. l., 1734, in-8 de 140 pages, plus 8 pages de table des auteurs. La théologie y occupe 7 pages; la jurisprudence, 3; les sciences, 10; les belles-lettres, 45; l'histoire, 68.

Le comte de Toulouse avait une très belle bibliothèque musicale, peut-être la plus riche de son temps, dont il avait confié la garde à un musicien distingué, Philidor l'aîné. Nous trouvons la preuve de ce goût du comte de Toulouse dans leCatalogue des livres du roi Louis-Philippe, où figurent les recueils suivants:

Collection de partitions et tragédies lyriques ou opéras, 206 vol. in-4oobl., v. f. et v. m. Cette collection était en partie manuscrite et en partie imprimée. Chaque volume manuscrit avait un titre imprimé, au bas duquel on lisait:Copiez par ordre exprès de S. A. Mgrle comte de Toulouse, par Philidorl'aîné, garde de toute sa bibliothèque de musique, l'an 1703. Autres collections deSymphonies des opéras et vieux ballets de Lully, manuscrites et imprimées, 11 vol. in-4o; deMotets de Lully, manuscrits, 5 vol. in-fol.; deMotets à deux chœurs, pour la chapelle du roy, mis en musique par M. de Lully, 15 vol. in-4oobl.; deMotets de Colasse et de Minoret, 9 vol. in-4o; deMotets de M. de Lalande, 21 vol. in-4o; deMotets de Campra, 13 vol. in-4o; deDesmarets, 17 vol. in-4oobl.; deBernier, 12 vol. in-4o; deLegrenzi, 4 vol.; deCouperin, 6 vol.; deCarissimi, 3 vol. in-4o; desAirs de violon de Matho, 1733, 3 vol. in-4o.

Le fils unique que le comte de Toulouse eut de son mariage avec Sophie de Noailles, veuve du marquis de Gondrin, marcha sur les traces de son père.

Né à Rambouillet, le 16 novembre 1725, le duc de Penthièvre eut pour précepteur l'abbé Quénel.Comme son père, il eut la charge de grand amiral. Il se montra plein de courage à la bataille de Dettinghen—il avait dix-huit ans—où il se trouva dans le feu le plus vif, et à celle de Fontenoy, où il chargea, à la tête de Fitz-James cavalerie, la terrible colonne anglaise. Dans ses études, il avait manifesté du goût pour les mathématiques, la géométrie, la physique, et suivi les cours publics du célèbre abbé Nollet, qui, un jour, se félicita publiquement de l'assiduité de son élève. Le prince, qui fut l'ami de Florian et sollicita pour lui le titre d'académicien, devait aimer les livres. Il les aima, en effet, comme le prouve l'achat qu'il fit, à la vente du duc de La Vallière, d'un fort bel exemplaire du roman dePerceforest, Paris, 1528, 6 vol. in-fol. sur vélin, avec cinq grandes miniatures, et qui provenait de la collection du château d'Anet vendue en 1724, et desChroniquesde Guillaume Cretin.

Le duc de Penthièvre avait aussi une fort belle bibliothèque à Châteauneuf-sur-Loire, ancienne propriété des Phélyppeaux de la Vrillière, qu'il avait achetée, après la vente de Rambouillet au roi Louis XVI. De son vivant, ce prince avait fait dresser les catalogues de ses diverses bibliothèques: de Louveciennes—où était mort son fils, le prince de Lamballe, en 1768,—de Châteauneuf (1786), de Sceaux (1787) qu'il avait hérité de son cousin, le comte d'Eu, en 1775. Ces trois catalogues manuscrits figuraient à la vente du roi Louis-Philippe, en 1852 (IIepartie, nos2480-82).

Le duc du Maine, élève de Mmede Maintenon, et qui, enfant, passa pour un petit prodige, témoin cesŒuvres diverses d'un enfant de sept ans, qui furent publiées en 1678, ne nous apparaît cependant comme bibliophile que par les livres à ses armes qui figurent dans les catalogues de la vente Louis-Philippe. Il en est demême de ses deux fils: le prince de Dombes, mort en 1755, et le comte d'Eu, mort vingt ans plus tard; le premier à l'âge de cinquante-cinq ans, le second à l'âge de soixante et onze ans. Dans ces catalogues, l'on trouve marqués aux armes du duc du Maine les ouvrages suivants:Réflexions sur les vérités de la religion, par d'Alès, in-4o, ms.;Code militaire, Paris, 1707;Politique tirée de l'Ecriture sainte, par Bossuet, Paris, 1709, in-4o(édition originale);Polyaeni stratagematum, 1691;Onosandri strategeticus, 1599;Observations sur l'art de la guerre, par Vaultier, 1714;Pratique de la guerre, par Malthus, 1646; lesŒuvres de Molière, Amsterdam, 1684, fig.

Aux armes du comte d'Eu:Traité de la concupiscence, de Bossuet, Paris, 1731, in-12;Paraphrase du Miserere, par le P. Calabre, 1748, in-24;Vegetii de re militari, 1592; de Traverse,Extrait du traité de la guerre parPuysegur, 1755;l'Iliade, par La Motte, 1714;Antiqua numisma S. Ducis Cenomanensium, in-fol., mar. vert, «beau manuscrit parfaitement exécuté».

Nous clorons cette liste des Bourbons bibliophiles de la branche aînée par le comte d'Artois, qui fut un véritable bibliophile, auquel nous devons la Bibliothèque de l'Arsenal, qu'il acheta du marquis de Paulmy.

Malgré la réputation de frivolité qui lui resta longtemps, le comte d'Artois aimait les lettres et les gens de lettres. Chamfort, le spirituel et mordant auteur desMaximes et pensées morales..., qui le sont souvent si peu, fut son lecteur. Et ce n'était pas là, quoi qu'on en ait pu dire, «une sinécure comme celle d'aumônier du régent». La preuve en est dans la très belle bibliothèque personnelle que ce prince s'était formée, et dont on possède l'inventaire. CeCatalogue des livres du cabinet deMonseigneur le comte d'Artois, à Paris, de l'imprimerie de Didot l'aîné, M DCC LXXXIII, est un fort beau volume in-4o, papier vergé de Hollande à grandes marges, remarquable spécimen de l'art de l'imprimerie à cette époque.

Le comte d'Artois avait alors vingt-six ans, et ce n'était pas le premier témoignage qu'il donnait de son goût pour les livres. De 1780 à 1783 avait paru, chez Fr. Ambroise Didot, une «collection de romans et de poésies» imprimée par les ordres et aux frais de ce prince, qui s'en était réservé les exemplaires, tirés d'ailleurs à un très petit nombre, «pour en faire des présents». Cette collection est restée célèbre parmi les bibliophiles.

On comprend qu'un prince qui éditait à ses frais toute une collection de livres possédât lui-même une assez belle bibliothèque et mît quelque coquetterie à en dresser l'inventaire. Le catalogueque nous venons de citer comprend 1,313 numéros, formant 136 pages. La partie des belles-lettres a 542 numéros, tandis que l'histoire n'en a que 385; les arts, 131; la philosophie et la politique, 101; les sciences, 86; la théologie, 39; et la jurisprudence, 14. D'ailleurs, aucun étalage de fausse érudition: ce n'est pas une bibliothèque de parade, mais celle d'un homme du monde qui n'a de livres que ceux qu'il peut et qu'il veut lire. Ce catalogue donne l'idée d'une bibliothèque surtout contemporaine, tenue au courant de ce qui se publie en matière de belles-lettres, et où les écrivains anciens figurent plutôt dans d'élégantes éditions modernes que dans les éditions princeps du XVIesiècle.

La disposition même de ce catalogue a cela d'insolite que la théologie en forme l'avant-dernière division. Ce classement particulier ne saurait étonner dans la bibliothèque d'un princequi était alors presque aussi voltairien que son frère, le comte de Provence. N'oublions pas que c'est le moment où les contemporains nous représentent le comte d'Artois comme un type accompli de cette société élégante, spirituelle et libre-penseuse. «Le comte d'Artois, dit la baronne d'Oberkirch, est le prince le plus aimable du monde. Il a infiniment d'esprit, non pas dans le genre de M. le comte de Provence, c'est-à-dire sérieux et savant, mais le véritable esprit français, l'esprit de saillie et d'à-propos.»—«Il est vif, bouillant, décidé; dès l'âge le plus tendre, il a fait parler de lui», dit l'Espion anglais.

On remarque cependant, dans ce catalogue, l'absence desProvincialesde Pascal. Le nom du grand adversaire des Jésuites n'y est inscrit que pour lesPensées, édit. de la Haye, 1743, in-12, et pour leTraité de l'équilibre des liqueurs, Paris, 1698, in-12. Par contre, on y trouve un livreauquel on ne s'attendrait guère dans une bibliothèque composée comme nous l'avons dit. C'est celui de Marat:Découvertes sur le feu, l'électricité et la lumière, Paris, 1779, in-8o, qui vient immédiatement avant celui de Pascal. O hasard des catalogues! Il est vrai que Marat était médecin des gardes du corps du comte d'Artois. Il avait probablement offert respectueusement son livre à ce prince, qui, pour faire honneur à l'un de ses serviteurs, l'avait fait mettre dans sa bibliothèque. Ce fut là un honneur, sinon un bienfait, mal placé.

Le comte d'Artois, que les mémoires du temps nous montrent comme donnant dans l'anglomanie, n'appréciait pas les Anglais seulement pour la coupe de leurs habits et pour leurs jockeys. Parmi ses livres figure un Shakespeare, de la belle édition annotée de Johnson,Londres, 1765, 8 vol. in-8o; le poème deHudibras, lesŒuvresd'Addison, lesAventuresde Robinson Crusoé, et l'Histoire d'Angleterre, de Hume, dans le texte original. La langue anglaise lui était familière, comme à son frère, Louis XVI, qui traduisit l'Essai d'Horace Walpole sur Richard III. La révolution allait bientôt le forcer à s'en servir plus qu'il n'aurait voulu.

Les encyclopédistes ne l'effrayaient pas plus que les économistes. Comme presque tous ses contemporains, il eut même un penchant pour eux: leurs œuvres étaient si peu pour lui des œuvres de réprouvés, qu'il possédait, fort richement reliés, les trente-trois volumes in-folio de l'Encyclopédie, lesPenséesde Diderot, lesŒuvresde La Mettrie, le livre del'Esprit, d'Helvetius, Paris, 1758, in-12, lesŒuvres complètesde Voltaire, Genève, 1769, 24 vol. in-4o, avec figures, lesŒuvresde J.-J. Rousseau, Paris, 16 vol. in-8o, l'Histoire philosophique des deux Indes, de Raynal.

Dans sa bibliothèque, les livresgalants y sont peu nombreux. Le genre est représenté parFélicia ou mes fredaines, le célèbre roman de Nerciat; leSopha, de Crébillon fils;les Bijoux indiscrets, de Diderot;Honny soit qui mal y pense ou Mémoires des filles célèbres du XVIIIesiècle, par Desboulmiers, Paris, 1775;Journées de l'Amour ou Heures de Cythère, Gnide, 1776;les Leçons de la volupté ou la Jeunesse du chevalier de Moronville, Paris, 1776.


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