Chapter 9

V

V

C'est à une princesse de Bourbon-Condé, sinon par sa naissance, du moins par son mariage, à Anne de Bavière, femme de Henri-Jules, prince de Condé, fils du vainqueur de Rocroy, que se rattache le souvenir d'une des plus belles ventes de livres qui ait eu lieu sous l'ancienne monarchie. Nous voulons parler de la vente de la bibliothèque duchâteau d'Anet, en 1724, peu après la mort de cette princesse, veuve depuis le 1eravril 1709. Il n'est pas sans intérêt, pour l'histoire de cette admirable collection de livres, de voir comment la célèbre demeure de Diane de Poitiers était passée avec toutes ses richesses mobilières aux mains de la belle-fille du grand Condé.

Donnée d'abord par Philippe le Long, en 1318, à Louis, comte d'Evreux, son oncle, la seigneurie d'Anet avait été confisquée par Charles V, sur Charles le Mauvais, roi de Navarre, puis inféodée, par Charles VIII en 1444, à Pierre de Brezé, en récompense des services de ce seigneur contre les Anglais qu'il avait chassés de Normandie. C'est par son mari, Louis de Brezé, dont elle devint veuve en 1531, que Diane de Poitiers se trouva en possession de la seigneurie d'Anet, dont l'ancien château, reconstruit sur les plans de Philibert Delorme, orné par Jean Cousin et JeanGoujon, fut une des merveilles de l'art français au XVIesiècle (1552). A la mort de Diane, en 1566, Anet devint la propriété de Claude de Lorraine, duc d'Aumale, qui avait épousé, en 1547, sa seconde fille, Louise de Brezé à laquelle ce domaine était échu dans un partage fait du vivant même de Diane, en 1561, entre elle et sa sœur Françoise, duchesse de Bouillon. Son fils Charles de Lorraine, qui épousa en 1576 sa cousine germaine, Marie de Lorraine, fille du duc d'Elbeuf, hérita d'Anet, mais il dut le laisser vendre par ses créanciers, dont le principal était Marie de Luxembourg, duchesse douairière de Mercœur qui, en 1615, acheta Anet moyennant 400,000 livres. C'est par cette nouvelle propriétaire d'Anet que ce domaine passa aux Vendôme: César de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, ayant épousé en 1609 Françoise de Lorraine, fille de la duchesse, et héritière de Philippe-Emmanuelde Lorraine, dernier duc de Mercœur.

Le dernier rejeton des Vendôme, le célèbre général dont les victoires affermirent la couronne d'Espagne sur la tête du petit-fils de Louis XIV, le légua à sa femme, Marie-Anne de Bourbon-Condé, petite-fille du grand Condé (1712). Cette dernière duchesse de Vendôme, que son mari n'avait épousée que pour faire sa cour à Louis XIV, et être relevé d'une disgrâce que ses mœurs trop relâchées lui avaient fait encourir, étant morte sans enfant, le 11 avril 1718, laissa Anet et son magnifique héritage à sa mère, Anne de Bavière, princesse douairière de Condé, Madame la princesse, comme on disait alors, qui mourut elle-même peu après, le 23 février 1723. L'avocat Barbier, dans son journal, dit à propos de cette mort: «Mardi 23, Madame la princesse de Condé, palatine en son nom et cousine de Madame, est morte dans sonhôtel au petit Luxembourg, âgée de soixante-seize ans. Madame la princesse de Conti, sa fille aînée, à qui on avait refusé la porte la veille, a fait apposer le scellé le même jour par deux commissaires du Parlement.» Cette mort avait suivi de quelques semaines seulement celle de la duchesse d'Orléans, mère du régent, arrivée le 8 décembre 1722. Ces deux princesses, appartenaient toutes deux à la maison de Bavière, Madame à la branche électorale, la princesse à la branche palatine du Rhin.

Le goût que les propriétaires d'Anet, ducs de Vendôme, ou ducs d'Aumale, avaient pour les livres et pour les lettres, nous est attesté par un document infiniment précieux. C'est leCatalogue des manuscrits trouvez après le décès de Madame la Princesse, dans son Château Royal d'Anet, Paris, Gandouin, 1724. Il est impossible d'imaginer une plus rare collection de livres, et la note suivante,placée en tête de ce catalogue, reste fort au-dessous de la vérité:

Ces manuscrits sont sur vélin ornez de très-curieuses miniatures & autres ornemens, le tout très-bien conservé; et se vendront en gros ou en détail au commencement du mois de novembre prochain 1724, chez le sieur Pierre Gandouin, libraire, quay des Augustins, à la Belle Image.

Il y avait dix-huit mois qu'Anne de Bavière, princesse douairière de Condé, était morte, lorsque fut mis en vente ce trésor incomparable du château d'Anet, par suite du partage des biens des ducs de Vendôme, entre ses deux petites-filles, la duchesse du Maine et la princesse de Conti, toutes deux sœurs de la duchesse de Vendôme. Comme la bibliothèque d'Anet n'avait pu être formée par la princesse de Condé, pas plus que par sa fille la duchesse de Vendôme, entre les mains desquelles Anet n'avait existé à titre de propriété que pendant onzeans, de 1712 à 1723, c'est certainement aux Bourbons-Vendôme, et avant eux aux princes lorrains et à Diane de Poitiers, que revient l'honneur d'avoir réuni ces richesses littéraires, pour lesquelles le monument de Philibert Delorme était un si digne écrin.

Le catalogue de ces manuscrits forme une petite plaquette in-12 de 37 pages. L'exemplaire que nous avons eu sous les yeux appartient à la Bibliothèque Mazarine—no42884—où il a été désigné à tort, comme le «Catalogue de la princesse de Conti.» L'on sait que le titre de Madame la princesse, tout court, ne fut jamais porté sous l'ancienne monarchie que par la branche aînée de la maison de Condé, dont les Conti étaient la branche cadette. Il ne saurait y avoir de doute à cet égard, Anet n'ayant d'ailleurs jamais appartenu aux Conti. Ce catalogue, dont les articles ne sont pas numérotés, forme trois divisions: des manuscrits survélin, au nombre de cent soixante et onze; des manuscrits sur papier in-folio, au nombre de quatre-vingt-un; et des livres, la plupart in-folio (149 articles).

Des manuscrits sur vélin, il faudrait tout citer; nous nous contenterons cependant de noter ceux-ci:

La Bible Ystoriaux, translatée du latin en François par Pierre... doyen du Chapitre de Saint-Pierre d'Aire, remplie de belles miniatures bien conservées;la même, avec des miniatures très curieuses;la même, dont les miniatures surpassent celles des autres; unePartie de la Bible en Provençal, avec miniatures;Chronique depuis la création du monde, jusqu'à J. César, avec des miniatures très singulières;les Histoires de la Terre sainte, ornées de miniatures;la Légende dorée, avec un grand nombre de miniatures;Recueil des Miracles de Notre-Dame, en vers, deux gros vol. in-fol. remplis de beaucoup de miniatures;la Guerre des Juifs de Joseph, ornée de miniatures des plus curieuses, d'une grandeurénorme, bien conservée;le Bestiaire, par Richard de Furneval, avec de belles miniatures;le Jardin de Paradis;l'Horloge de Sapience: tous deux avec miniatures;l'Arbre de Sapience, avec quatre-vingt miniatures d'une excellente beauté, in-fol. en 1469;Chroniques de France, par J. Froissart, deux vol. sur vélin, reliez en velours vert avec des fermoirs dorez d'or moulu; ce ms. est orné de miniatures très belles qui représentent les modes et les usages de ce temps;les Décades de Tite Live, 3 vol. in-fol. avec miniatures, couverts de velours rouge;Quinte-Curce, avec de très belles miniatures;Histoire de Jules César, avec de très belles miniatures;les Métamorphoses d'Ovide, en vers François, rempli de beaucoup de miniatures;Histoire de la destruction de Troyes, par Benoist de Saint-More, en vers françois, avec une grande quantité de miniatures;Compilation de l'Histoire Grecque et Romaine, par Jehan de Courcy, trois exemplaires, tous avec très belles et grandes miniatures;les Histoires d'Orose, avec des miniatures singulières;les Chroniques de Saint-Denis, deux très gros vol. in-fol., ornés deminiatures;les Triomphes de Pétrarque, trad. par G. de la Forge, in-fol. dans lequel se trouve une miniature de la grandeur du volume, qui est d'une très grande beauté; Petrarcha,de Remediis, trad. par N. Oresme, avec de très belles miniatures; Jean Boccace,Des faits des nobles hommes, ms. de 1409, rempli de plus de 400 miniatures, le volume est d'une grandeur énorme;Idem, avec de très belles miniatures;Poésies de G. de Loris, in-fol. avec des miniatures;le Jouvencel, avec des miniatures d'une beauté parfaite;Le Roman de la Rose, deux exemplaires, chacun avec d'excellentes miniatures;le Roman d'Alexandre;le Songe du vieil pélerin, rempli de grandes et belles miniatures;Histoire de Saint-Graal, trad. par Luces du Chastel, ms. très ancien et rempli de beaucoup de miniatures;les Nobles faits du chevalier Tristan, Ugalaad, Lancelot, trad. par le même, in-fol. sur vélin d'une grandeur énorme, orné d'un nombre infini de belles miniatures très bien conservées;le Roman de Tristan Le Bret, trad. par Robert Boron, orné d'un nombre infini de petites miniaturestrès finies pour le temps, in-fol.;Le Séjour du deuil pour le trépas de Messire Philippe de Comines, seigneur d'Argenton, en vers, avec 17 miniatures en or d'une beauté achevée;le Pèlerinage de vie humaine, en vers, avec miniatures;Fables d'Esope, avec miniatures;Explication des Actes des Apôtres, par un Frère prescheur, dédié à Jean de Laval, sieur de Châteaubriant, orné de grandes et belles miniatures, etc.

Le château d'Anet échut en partage à la duchesse du Maine, et après la mort du comte d'Eu, son fils, passa à son cousin, le duc de Penthièvre, mais sa précieuse bibliothèque, formée par Diane de Poitiers, conservée avec soin et même accrue par la maison de Vendôme, eut une triste destinée. On ne trouva pas d'acquéreur pour cette admirable collection; elle fut dispersée. Beaucoup de volumes, dit M. Léopold Delisle, furent achetés par Denis Guyon de Sardière, dont la bibliothèque fut acquise, vers 1759, par le ducde La Vallière; plusieurs manuscrits furent adjugés à Cangé, à Lancelot et à d'autres amateurs, dont les cabinets contribuèrent dans la suite à l'accroissement de la bibliothèque du roi; un certain nombre passèrent à l'étranger.

La duchesse du Maine, qui hérita seulement du château d'Anet, aurait cependant été digne d'en posséder aussi la précieuse bibliothèque. Elle aimait, en effet, beaucoup les livres et tint à Sceaux une véritable cour littéraire. Fontenelle, Malézieux, La Fare, Sainte-Aulaire, Chaulieu et, plus tard, Voltaire y firent avec elle assaut d'esprit.

La divinité qui s'amuseA me demander mon secret,Si j'étais Apollon ne serait point ma museElle serait Thétis, et le jour finirait,

La divinité qui s'amuseA me demander mon secret,Si j'étais Apollon ne serait point ma museElle serait Thétis, et le jour finirait,

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret,

Si j'étais Apollon ne serait point ma muse

Elle serait Thétis, et le jour finirait,

répondait un jour Sainte-Aulaire à la duchesse, qui l'appelait Apollon.

«La contrainte qu'il fallait avoir à la cour l'ennuya, raconte Mmede Caylus; elle alla à Sceaux jouer la comédie et faire tout ce qu'ona entendu dire des nuits blanches, et tout le reste. M. le duc, son frère, pendant un temps prit un très grand goût pour elle: les vers et les pièces d'éloquence volèrent entre eux; les chansons contre eux volèrent aussi. L'abbé de Chaulieu et M. de La Fare, Malézieux et l'abbé Genest secondaient le goût que M. le duc avait pour la poésie.» Ces goûts littéraires ne l'empêchèrent pas de s'occuper de politique, comme le prouve cette conspiration de Cellamare dont elle fut l'inspiratrice. Souvent la littérature fut pour elle le masque de la politique; et l'emblème dont elle timbrait ses livres était aussi le signe de ralliement de ses alliés, les chevaliers de la Mouche à miel. Sur ses livres, en effet, étaient frappées des abeilles d'or, avec cette devise autour de leur ruche:Piccola Si Ma Fa Pur Gravi La Ferite. (Je suis petite, mais je fais cependant de graves blessures). Allusion à la petite taille de la princesse et à l'ordregalant de la Mouche à miel, qu'elle avait fondé en 1703.

De cette princesse bibliophile, nous rapprocherons deux filles du régent: cette galante duchesse de Berry d'abord, morte si prématurément en 1719, à vingt-quatre ans, veuve d'un petit-fils de Louis XIV, (Ses livres étaient nombreux et portaient pour armes sur les plats:de France, à la bordure engrêlée de gueules, qui est de Berry, accolé d'Orléans, et, sur le dos, le chiffre ML entrelacées): et Mademoiselle de Beaujolais (Philippe-Élisabeth d'Orléans), née en 1714, morte en 1734, sans avoir vu s'accomplir son union avec l'infant don Carlos, auquel elle avait été promise. Ses livres étaient timbrés d'un écu en losange, aux armesde France, au lambel d'argent à trois pendants, surmonté de la couronne ducale.


Back to IndexNext