IVLES REPRISES

Nous n’avions pas eu depuis longtemps la faveur d’un entretien particulier avec lady Ventnor, quand elle invita M. de Courpière et moi à la reprise d’une opérette célèbre, aux Variétés, dans une baignoire d’avant-scène. Vu l’exiguïté de ces baignoires, nous comptâmes bien que nous y serions seuls avec la marquise et tout au plus un intrus supplémentaire, qui serait trop heureux d’aller se détendre les jambes et respirer durant les entr’actes. Mais l’intrus même nous fut épargné. Lady Ventnor ne nous avait cependant point priés de la venir prendre, et nous la trouvâmes déjà installée dans l’espèce de niche qu’elle nous offrait de partager avec elle ; car elle a gardé l’habitude ancienne d’arriver au théâtre avant l’heure qu’annoncent les affiches, et d’entendre les pièces de bout en bout. Elle n’avait baissé qu’à demi la grille dorée, et elle avait posé sur l’appui de la loge, à côté de son éventail, de son mouchoir de point d’Angleterre et de ses jumelles de nacre, une orange.

Ce rafraîchissement n’est plus d’usage qu’au poulailler, et j’aurais soupçonné lady Ventnor de se démoder par coquetterie, si elle n’eût arboré avec cela une toilette des plus témérairement jeunes. Sa robe, toute blanche, était une de ces tuniques souples qui ont l’air de ganter le corps, mais qui le drapent, et qui semblent trahir tout ce que précisément elles dissimulent. Le corsage n’était presque point décolleté, mais tout le costume entier avait à peine l’air d’un vêtement. Elle portait au cou son rang de perles des joyaux de la couronne, et des rubis étaient piqués dans ses cheveux blonds, où ils faisaient bien. Je me félicitai d’être né à une époque où une femme qui sait s’y prendre a devant elle toute une existence de blonde, après qu’elle a déjà vécu toute une existence de brune.

La jeunesse de M. le vicomte de Courpière ne me parut point, ce soir-là, moins prodigieuse que celle de lady Ventnor. Il avait pris place derrière elle, et, vraiment, il éclairait le fond de la baignoire. On sait qu’il est également blond ; mais lui, il le fut toujours. Je me souviens d’avoir écrit que jusqu’à l’agonie il aura l’air d’un page : il en avait l’air, et même d’un page favori, qui se permet avec sa dame bien des petites privautés. Le couple s’assortissait : ce n’est point, comme on pourrait méchamment le croire, parce que le vicomte avait dès lors passé la quarantaine et lady Ventnor la dizaine suivante ; mais la Providence avait si bien calculé le miracle de leur double rajeunissement, que la convenance n’était pas moins parfaite entre leurs âges apparents qu’entre leurs âges réels.

L’altitude et les mièvreries de Maurice me réduisaient à un rôle de second plan, bien que l’on m’eût obligé de m’asseoir à côté de lady Ventnor et sur le devant de la loge. J’ai toujours joué ce rôle de second plan, du moins auprès du vicomte, et je ne sais pourquoi j’en fus, par exception, mortifié. J’affectai de ne pas desserrer les dents jusqu’au lever du rideau. Ce n’était pas bouder fort longtemps, car nous étions arrivés à la dernière minute. Par esprit de contrariété, je fis, dès le milieu de l’ouverture, de la philosophie de l’histoire à propos des rythmes d’Offenbach, et je n’attendis point la sixième réplique parlée pour juger avec profondeur la prose de Meilhac et d’Halévy. Mais lady Ventnor est d’une politesse surannée : elle tient compte d’autrui, de ses voisins, et même des acteurs. Je fus rappelé à l’ordre, j’en fus piqué, et, puisqu’on me défendait de parler, je ne voulus pas entendre. Je me détournai de la scène et j’observai la salle.

Je remarquai une dame sur l’âge, discrètement vêtue de soie noire, qui était seule dans l’autre avant-scène du rez-de-chaussée, vis-à-vis de nous. Elle écoutait avec une attention extrême, de toutes ses forces, comme les enfants qui vont au théâtre pour la première fois. Rien ne la faisait rire. Je pris les jumelles pour la mieux regarder, et je vis avec étonnement que deux lourdes larmes coulaient de ses yeux morts le long de ses joues, et même que sa poitrine était soulevée par de pauvres petits sanglots. Je n’aurais jamais cru que laBelle Hélènefît pleurer personne, et cela me parut si extraordinaire qu’au risque d’une nouvelle gronderie je le signalai à la marquise.

— Vous savez qui c’est ? murmura-t-elle.

Je répondis que non, d’un mouvement des paupières.

— Elle a créé le rôle !

« Ah ! pensai-je, voilà donc une autre femme d’avant la guerre ! Quelle différence ! » Mais je fus encore plus étonné de voir qu’à l’entrée d’Oreste la marquise elle-même semblait n’être point maîtresse d’une émotion.

— Ah ! ça, lui dis-je, et vous ? Est-ce que vous avez joué… le jeune homme ?

Elle eut une bien jolie façon de me répondre que oui : elle me fit un sourire si ambigu que j’imaginai sans effort l’inimaginable, lady Ventnor en travesti ! Je ne pouvais pas compter sur une autre réponse jusqu’à la fin de l’acte, et j’en avais des impatiences. Il me semblait, bien à tort, que cela traînait, et que Ménélas aurait pu partir pour la Crète sans se le faire dire tant de fois.

Enfin, le rideau baissa (il y eut encore quatre rappels !). M. de Courpière fit un mouvement de corps en avant, qui marqua son intention de débiter à lady Ventnor des propos galants et oiseux. Je ne le permis point : je n’avais que les quinze minutes d’un entr’acte pour interroger la marquise sur toute une période de sa vie.

— Laisse-la tranquille, dis-je à Maurice. Elle a des choses plus intéressantes à nous raconter. Croirais-tu qu’elle vient de me révéler, qu’elle a joué le rôle d’Oreste !

— Ne saviez-vous pas, dit lady Ventnor, que j’eusse été au théâtre ? Et cela vous étonne-t-il ?

— Non. Ce qui m’étonne, c’est que vous ayez jamais tenu un rôle si important.

— Vous entendez que je n’ai pu vouloir paraître sur la scène qu’afin d’y montrer mes jambes ?

— Ce n’est pas ce que je disais.

— C’est ce qu’il fallait dire. Si vous mettiez dans vos raisonnements un peu de cette conséquence que j’ai su mettre dans ma vie, vous devineriez sans mon aide que je devais, en quittant « l’Oncle », entrer au théâtre tout droit. J’avais soulevé le rideau, et j’avais dit en voyant le Prince : « Ce prince-là sera pour moi. » Mais il fallait arriver jusqu’à lui ; ce ne pouvait être du premier coup et, si j’ose m’exprimer ainsi, d’une enjambée. Je ne pouvais pas lui demander audience avant d’être devenue notable dans ma partie. Pour le devenir, il fallait me montrer, et je vous ai dit qu’il n’est pas très difficile aux femmes de se montrer ; mais elles n’ont, de compte fait, que deux moyens : j’avais déjà usé de l’un, où il ne me souciait plus de recourir ; il ne me restait que les planches.

— Cela est juste. Je vois un pendant auParadoxe sur le Comédien, de Diderot : c’est le paradoxe sur la Comédienne. Je le ferai, et je dirai en quoi consiste la vocation dramatique de ces dames.

— Oh !… et de beaucoup de ces messieurs.

— Ne nous égarons pas. Vous avez débuté aux Variétés ?

— Vous ne voudriez pas ! Je n’y ai joué que par raccroc. Les Variétés ! Pourquoi pas la Comédie-Française ? C’est aux Délassements qu’on faisait alors le genre de théâtre que je voulais faire. Aimable scène ! Tous nos effets passaient la rampe, car la communication était continuelle entre le parterre et le plateau. Nos amis ne se faisaient pas faute de nous adresser la parole, et ce n’est pas toujours par signes que nous leur répondions. Vous voyez la tête des bons bourgeois et des provinciaux qui se hasardaient dans ce lieu et pensaient écouter une comédie ! Nous les étourdissions de nos cascades, et nous ne tolérions leur présence que pendant un acte au plus : nous avions vite fait de scandaliser ces honnêtes gens et de les obliger à fuir.

« Les entr’actes étaient le meilleur temps de la soirée (comme dans tous les théâtres). La bande des habits noirs se précipitait dans les coulisses. Les pompiers n’étaient pas si sévères qu’aujourd’hui. Ils ne tenaient pas cadenassée la porte de fer. Le danger d’incendie était si grand, avec tout ce gaz, qu’il aurait donc fallu ne penser qu’à cela : aussi personne n’y pensait. Nous n’avions pas la place de nous retourner dans nos loges, et cela ne nous empêchait pas d’y recevoir des hommes et des hommes, qui venaient y faire, je ne dirai pas de l’esprit, mais des nouvelles à la main. Pour les résoudre à décamper, et nous à redescendre en scène, il fallait sonner dix fois. D’ailleurs, les entrées manquées faisaient la joie du public. On manquait aussi les répétitions, cela va sans dire : mais on manquait même les représentations ! Je me rappelle une camarade qui daigna apparaître un soir sur le coup d’onze heures : on l’avait doublée dans les deux premiers actes comme on avait pu. Elle allégua pour excuse que son réveille-matin n’avait pas sonné !

— Bien, dis-je, voilà le décor et le milieu vivement peints : maintenant, racontez-nous l’histoire.

— Quelle histoire ?

— Une des vôtres. Car je présume — je le dis sans impertinence, et même pour vous flatter — que vous n’avez que l’embarras du choix. Je ne me permettrais pas de diriger ce choix ; mais, sans vous commander et s’il vous plaît, racontez-nous donc l’histoire de Chérubin ?

— Qu’est-ce que vous chantez ?

— Je vous ferai, dis-je, observer que vos précédents récits étaient plaisants, mais qu’il n’y manquait que l’amour, — au fait, comme à la plupart des récits amoureux. Vous avez bien dû finir par aimer : dites-le. Nos pères nous assurent qu’avant 70 on savait aimer, s’amuser et faire des bêtises, trois facultés que nous aurions perdues. Je veux vous voir amoureuse. Or, on ne l’est que de Chérubin, j’entends d’un jeune homme, tout jeune. Chérubin n’est pas moins éternel que Don Juan, et il est moins variable. Il ne change guère que de costume. Jadis, il portait le pourpoint et les chausses du page ; depuis, c’est la jaquette, ou même la tunique du collégien. Il est moins joli, mais il est toujours Chérubin. On voit toujours un collégien en uniforme dans les premiers rangs de l’orchestre, qui ouvre la bouche en regardant les femmes. Vous l’avez vu aux Délassements. Il regardait toutes les femmes, mais c’est vous seule qui lui avez plu. Racontez.

— Alors, dit-elle, finissez votre tirade et ne faites pas vous-même le portrait. Sans doute, j’ai vu Chérubin au premier rang de l’orchestre, et je ne l’ai pas trouvé moins joli, bien qu’il ne fût pas vêtu à l’espagnole. Il ne l’était pas non plus en collégien, s’il n’en avait guère passé l’âge. Il avait vingt ans, il en paraissait dix-sept. Il était fait comme un dieu, et il descendait d’un dieu, — un dieu des batailles, qui avait été roi parmi les hommes. Appelons-le Chérubin, puisque vous l’avez baptisé ainsi. Mais comment appellerai-je son papa, de qui j’aurai à vous parler ? Car je ne veux pas dire les vrais noms, et encore moins des à peu près.

— Prenez un pseudonyme dans laBelle Hélène.

— C’est une idée ! Le bouillant Achille. N’allez pas vous imaginer qu’il était bête comme celui de la pièce. Bouillant, peut-être : je n’en ai jugé qu’au civil. Enfin « bouillant Achille » ne lui va pas trop mal.

— Revenons à Chérubin.

— Oui. Ah ! il était déluré ! On était alors précoce dans l’armée de la fête, comme aujourd’hui dans l’armée du crime. Mon Chérubin faisait la fête, mais il n’avait pas perdu sa fraîcheur, ni une certaine naïveté qui ne passait pas encore pour ridicule. Avec les désirs d’un homme, il avait les tendresses d’un enfant. Croiriez-vous qu’en ce temps-là on aimait ainsi, d’amour, même des filles faciles, avec qui on passait les nuits à souper et pour qui on jetait l’argent à pleines mains ! Et nous-mêmes, nous ne nous gênions pas pour aimer.

— Vous auriez eu bien tort de vous gêner ! Mais j’ai peur que nous ne touchions déjà au dénouement de votre idylle. Elle est charmante : je trouve seulement qu’elle manque un peu de péripéties et d’imprévu.

— Détrompez-vous. J’avais connu Chérubin vingt-quatre heures trop tard, et ce retard suffit à nous susciter des obstacles dont nous ne vînmes jamais à bout. Il faut vous dire qu’aux Délassements tous les hommes fréquentaient chez toutes les femmes : chacune avait pourtant son groupe d’amis particuliers. Les miens étaient les plus brillants, ils descendaient tous des généraux et des maréchaux du premier Empire. Ils eurent un jour la fantaisie d’inscrire leurs noms sur les murs de ma loge : on eût dit d’un pilier de l’Arc de Triomphe. Heureusement que je n’ai pas à vous parler de chacun d’eux individuellement : je ne trouverais jamais assez de pseudonymes dans le cortège des rois de laBelle Hélène, et puis ce récit finirait par n’avoir ni queue ni tête. Vous avez deviné qu’un de ces descendants de maréchaux était plus singulièrement mon seigneur et maître, s’il ne l’était pas trop exclusivement. Il n’avait guère qu’un droit chronologique : il était arrivé le premier. Il m’amena dès le lendemain les petits-fils des compagnons d’armes de son grand-père et, parmi eux, mon Chérubin.

« Ce ne fut pas le coup de foudre classique, et je ne vous dirai pas qu’il rougit et pâlit à ma vue ; mais nous devînmes dans l’instant même aussi intimes camarades que si nous nous fussions connus toujours. Le résultat de cette intimité allait de soi, la question ne fut même point posée. Enfin cela était si naturel et inévitable que mon Chérubin ne se faisait aucun scrupule de tromper son meilleur ami. Mais, en attendant, cela n’en finissait point de se réaliser, et pour les raisons les plus futiles, mais les plus insurmontables. Nous ne nous quittions pas : mais nous étions trois à ne pas nous quitter, même sans compter les autres. Je ne me souviens pas d’avoir été seule une minute, à cette époque de ma vie, ni pour manger, ni pour dormir, ni pour changer de costume au théâtre ou, à la ville, de chemise. Vous riez quand on vous dit d’une actrice : « Elle est honnête, elle n’aurait pas le temps. » Je vous jure que je n’ai pas eu le temps. Je n’ai pas trouvé l’heure, que dis-je ? le quart d’heure nécessaire. Et pourtant je l’aimais bien…

Elle se tut.

— Madame, dis-je, l’entr’acte va finir.

— Je me demande même, reprit-elle avec un peu de mélancolie, comment nous avions pu nous assurer de notre désir réciproque et du dépit que nous causaient ces perpétuels contretemps. Ce ne pouvait être qu’en de bien fugitifs apartés, ou à mots couverts, par des allusions, des ironies. Non, cette intrigue ne fut point banale, pas même en paroles, puisque nous en dîmes si peu. Il nous fallut, pour la mener ainsi, bien de la rouerie, de l’esprit même. Mon Chérubin n’était pas spirituel de profession, comme les faiseurs de nouvelles à la main ; mais il avait ce genre d’esprit qui vient aux garçons comme aux filles, et aussi celui du « boulevard » : cela encore a existé…

« Nous ne faisions pas l’amour à la lettre, mais nous faisions tout le reste, je veux dire des courses partout où il fallait se montrer, de grandes promenades au Bois de Boulogne (à l’heure de mes répétitions), et chaque soir, après le théâtre, nous soupions — avec l’autre, avec les autres — au fameux grand 16 du Café Anglais.

— Madame, dit soudain M. de Courpière, il faut absolument que vous y veniez ce soir souper avec nous deux.

— Ce serait une reprise, dit-elle en riant. Non, non, pas de reprises !

— Vous voyez, dis-je, que Maurice a la prétention de tenir encore l’emploi de Chérubin.

— Mon Dieu ! fit-elle, pour le souper je veux bien. Je n’ai jamais refusé un souper…

J’entendis la sonnette de l’entr’acte.

— Ah ! dis-je, Madame, je vous en prie…

— Bien, j’enchaîne. J’ai dit que nous faisions, de l’amour, tout, sauf l’amour : j’entends la fête, et aussi la dépense. Pour me dédommager, et se dédommager lui-même de cette privation, il m’accablait de fleurs, de cadeaux. Je me demandais même (et je ne lui demandais point) comment il y pouvait suffire : car il n’avait rien à lui, et son père, le bouillant Achille, ne passait point pour être fort riche.

— Hélas ! dis-je, je vois poindre le père Duval.

— Nullement. Le bouillant Achille était tout le contraire du père Duval. Il n’avait point de superstitions bourgeoises et il était plein d’indulgence pour son fils. S’il ne lui donnait rien, c’est qu’il disposait lui-même d’un budget de menus plaisirs trop médiocre pour être partagé. Je touche au dénouement de l’aventure, mais vous êtes des gens matériels et vous trouverez qu’elle finit sans avoir jamais commencé. Chérubin jouait, quand je lui en laissais le temps, pour subvenir à mes dépenses. Il perdit. Cela tombait mal, car celui que j’appelle mon seigneur et maître venait lui-même de faire une perte si forte qu’il s’était résolu subitement d’entrer dans la carrière des armes et de partir pour l’Algérie. J’avais enfin une soirée pour Chérubin ! Nous soupions avec des amis, et notamment avec ce duc que l’on a surnommé le duc des halles ; mais, après souper, j’étais libre. Je ne fus point peu surprise, en arrivant au Café Anglais, d’y trouver mon Chérubin flanqué de son père, le bouillant Achille, qui bouillait de m’être présenté.

« La rencontre du père et du fils ne me parut d’abord que piquante. Je ne doutais point que le père ne s’éclipsât à propos. Je prévoyais une scène un peu risquée, avec de la tenue, comme en ce temps-là, et qui se terminerait selon mon désir. Je ne me trompais que sur le dénouement. Le souper fut agréable. Achille était le plus charmant convive : on lui pardonnait après cela de n’être pas un aigle, malgré ses liens de parenté — avec l’aigle précisément. J’admirais l’aisance de Chérubin à se comporter tout ensemble, et comme on le doit quand on soupe, et comme on le doit sous les yeux d’un père. Ils faisaient tous les deux auprès de moi assaut de galanterie, mais sans le moindre soupçon d’une rivalité dont l’idée seule eût été révoltante. Si vous les aviez vus me baiser ensemble les mains (puisque j’en ai deux), vous eussiez avoué que les gens qui savent vivre peuvent tout faire, comme ceux qui savent écrire tout exprimer. Je ne vous répéterai pas nos discours, qui n’en valent point la peine et que je ne me rappelle qu’en gros. Ils n’étaient nullement contraints, mais, sans se réduire jusqu’à la décence, ils n’offensaient point la bienséance. Enfin cette camaraderie du père et du fils ne semblait point du tout choquante : elle était sympathique, gentille, et le plus austère censeur n’y eût rien trouvé à reprendre.

« Je n’en fus pas moins vexée quand, sur les trois heures du matin, le bouillant Achille dit à Chérubin : « Rentrons-nous ? » et que Chérubin le suivit avec la docilité d’un petit garçon. Ce fut le duc des halles qui m’accompagna. En chemin je ne parlai guère, et je lui dis adieu devant ma porte ; mais il me pria de le laisser monter en tout bien tout honneur, vu qu’il avait à me transmettre un communiqué.

«  — Ma pauvre Marguerite, me dit-il, n’ayez pas trop de chagrin. Vous savez que Chérubin a perdu. Il s’est adressé à l’Empereur, qui paie, mais qui impose une pénitence : lui aussi s’est engagé. Il avait pu différer son départ de vingt-quatre heures pour passer avec vous cette dernière soirée ; mais, depuis qu’il doit partir, son père, qui l’adore, ne le quitte ni de jour ni de nuit : c’est pour cela que le bouillant Achille a soupé avec nous et emmené votre amoureux, sans se douter qu’il faisait le malheur de deux personnes. »

« Le pauvre duc des halles fut obligé de me faire des potions calmantes tout le reste de la nuit. Je n’ai jamais tant pleuré de mon existence. Le lendemain, dès midi, je recevais du bouillant Achille un petit rang de perles et une lettre d’excuses bien tournée. Il se traitait de gros maladroit et s’envoyait à tous les diables. Il disait qu’il ne se pardonnerait point d’avoir gâté par égoïsme paternel la dernière soirée de son fils.

« Chérubin m’écrivait par le même courrier. Je ne vous montrerai pas sa lettre d’amour et d’adieu ; mais je vous montrerai la moitié d’une donation de deux cent mille francs qu’il me faisait avec la date en blanc, pour être remplie le jour de son mariage. Je ne puis vous en montrer que la moitié, parce que, l’ayant déchirée le jour même de ce mariage, je lui en ai renvoyé l’autre partie. Il n’a point osé me faire savoir ce qu’il pensait de ce procédé ; mais sa femme m’en a été très vivement reconnaissante et m’a fait remercier officiellement. Elle a même profité d’une rencontre sur un terrain neutre, à la Conversation de Bade, pour me glisser deux mots en passant ; et, depuis, elle m’a toujours saluée. C’est ma première amie femme du monde. »

Le rideau s’était relevé un peu de temps avant que lady Ventnor n’achevât ce récit. Elle dit les derniers mots entre ses dents. Et elle allait se remettre à suivre la pièce quand elle sentit passer dans toute la salle, et jusque sur la scène, un de ces frissons qui échappent aux étrangers mais non pas aux Parisiens, qui sont comme une risée brusque sur un lac calme, et qui avertissent mystérieusement qu’un fait grave vient de se produire, qu’une nouvelle inouïe va se répandre.

— Qu’y a-t-il donc ? murmura lady Ventnor. Il vient d’arriverquelque chose.

Les spectateurs de l’orchestre se penchaient les uns vers les autres comme pour se transmettre un mot de passe, et faisaient les capucins de cartes. Ils avaient un air de mystérieuse épouvante et d’amusement, un air de friandise et de scandale. Les portes des couloirs restaient entr’ouvertes comme pour maintenir une communication avec l’extérieur. Sur le plateau, la chose était murmurée entre deux répliques par les acteurs qui venaient des coulisses à leurs camarades qui étaient en scène depuis plus longtemps. Au balcon, moins accessible que le parterre, des femmes inquiètes et impatientes tournaient la tête vers les loges, où elles entendaient les portes battre et des gens qui entraient chuchoter. Ma curiosité fut excitée jusqu’à la souffrance. Je croyais que les familiers de lady Ventnor, connaissant la sévérité de ses principes, nous laisseraient languir jusqu’à l’entr’acte. Heureusement, je me trompais.

D’abord, l’ouvreuse vint et tendit à la marquise, en même temps que la boîte de fruits frappés que M. de Courpière avait commandée pour elle, un papier plié en quatre et, faute d’enveloppe, fermé d’une épingle. Elle y jeta les yeux et ne marqua ni surprise ni émotion, mais me le passa aussitôt. Il n’y avait qu’une seule phrase, en style de note ou de dépêche d’agence ; point de signature, que l’écriture, sans doute connue de lady Ventnor, rendait inutile ; et la phrase était pour annoncer que le Président du Conseil d’alors venait de mourir subitement dans un petit salon du ministère, place Beauvau.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda M. de Courpière.

Je lui glissai la note, qu’il lut sans plus de frémissement que lady Ventnor ; mais il nous fit voir qu’il a l’esprit bien français. Car il déclara sur-le-champ que ce ministre avait été assassiné, et que c’était encore un coup des francs-maçons.

Je n’imagine pas volontiers que l’histoire ressemble à ces romans de police qui sont présentement si fort à la mode (je l’écris vite avant que la mode ne passe) ; mais j’avoue que l’on ne pouvait guère n’être point troublé par l’opportunité de ce décès. Je rappellerai qu’il y avait à ce moment-là deux France, phénomène aussi fréquent dans notre histoire que les « tournants », et que le Président du Conseil, homme à velléités consulaires, inclinait par snobisme vers celle précisément de ces deux France à laquelle il ne tenait point par ses origines, ni, si l’on peut dire, par ses convictions. Je ne pus me résoudre de croire à un crime maçonnique : car ces deux mots me font hausser les épaules par action réflexe. Mais je demeurai d’accord qu’il y avait quelque chose là-dessous ; et je m’irritai de ne pas savoir et de voir qu’à deux pas de moi le courant des nouvelles, vraies ou fausses, continuait de passer sur l’orchestre, courbant les têtes, et de sentir que j’assistais en aveugle à ce curieux travail d’une cristallisation légendaire, qui veut des siècles ou un instant.

Celle-ci fut instantanée, et les amis de lady Ventnor nous l’apportèrent toute faite, quand ils se décidèrent, vu la gravité des événements, à nous envahir dès le milieu de l’acte. Nous apprîmes par eux que le Président avait reçu vers quatre heures la visite d’une femme : il va de soi qu’on la nommait, car les liaisons de la main gauche finiront par être dans leTout-Paris. Quand un sexagénaire meurt dans le tête-à-tête, on ne manque jamais d’attribuer cet accident à l’apoplexie ; mais cela est trop simple et, en l’espèce, on ne doutait point que la dame n’eût aidé à la nature. Comme son intérêt n’apparaissait point d’abord, on l’affiliait d’autorité à la susdite secte des francs-maçons, et l’on se rangeait à l’hypothèse déjà hasardée par M. de Courpière, qui me donna l’occasion de hausser les épaules une fois de plus.

Mais ces particularités, que moi je trouvais savoureuses, n’étaient point ce qui excitait le plus nos visiteurs, et j’observai une autre caractéristique des Français, qui est de pressentir et de souhaiter un coup d’État, à la moindre péripétie qui les sort de leur trantran. Les partisans mêmes du régime, et qui le croient inébranlable, tressaillent dès qu’ils entrevoient possible sa chute, comme les incrédules quand on leur certifie un miracle. Dans cette baignoire où dix personnes tassées délibéraient à voix de conspirateurs, l’empire fut refait, cependant que les musiciens nous jouaient à propos de l’Offenbach. Je ne prenais aucune part à cette restauration, mais je regardais ressusciter lady Ventnor, intrigante et amoureuse.

Nos nouvellistes retournèrent aux nouvelles dès que le rideau tomba, et c’est justement pour l’entr’acte que nous nous retrouvâmes seuls. L’entretien prit des airs de conciliabule : c’était la sous-commission en séance secrète après l’assemblée générale. J’avais une tenue de conjuré fort décente, comme j’ai une tenue de chrétien quand je me trouve dans une église, mais je ne me mêlais pas plus du complot que je ne me mêle du culte ; au lieu que M. de Courpière, se révélant soudain chef, se mit à discourir et à trancher comme s’il était le maître de l’heure. Et il exposa ses vues, qui, ma foi ! étaient nettes.

Elles étaient nettes parce qu’elles étaient simples, et même à l’excès. Il ne croit qu’à la force et aux coups. Il réduit systématiquement à deux le nombre des partis ; dont l’un aurait pour devise, ou, si l’on veut, pour programme : « J’y suis, j’y reste », et l’autre : « Ote-toi de là que je m’y mette ». M. de Courpière, n’y étant point, n’aspirait naturellement pas à y rester, mais à s’y mettre ; et, pour ôter ses adversaires, il pensait user des militaires, qui ont des sabres, et de civils qui ont des matraques.

Il rappelait à lady Ventnor qu’il n’était pas nouveau en politique, et qu’il avait déjà obtenu, aux précédentes élections, une minorité. Son passé répondait de son avenir, et il ne doutait plus de la réussite si une femme d’expérience comme elle daignait s’allier avec lui. Il semblait véritablement lui proposer une sorte de mariage et tout ce qui s’ensuit d’un mariage, mais il protestait que son objet plus essentiel était le salut de notre malheureuse patrie. Il débitait cela en termes choisis, même surannés, sans doute pour éviter que lady Ventnor ne fît des comparaisons désavantageuses de lui aux hommes d’État, ou de coup d’État, mieux élevés qu’elle avait pu naguère connaître ; mais il ne fuyait pas non plus certaines brutalités convenables à la politique d’aujourd’hui, qui n’est pas une besogne très propre. Cette opposition de tous ne déplaisait pas à la marquise : elle aime la tenue, mais elle ne paraissait pas, ce soir, apprécier moins tout ce qui témoignait que M. de Courpière saurait au besoin jouer comme un autre de ces matraques dont il savait parler.

Sur ce, les acteurs recommencèrent à travailler de leur métier et nous à recevoir des visites. Nous apprîmes des détails nouveaux et de haut goût. M. le Président du Conseil était bien décidément mort dans une situation que l’on ne saurait préciser, mais que fait comprendre une célèbre légende de Forain : « L’eau de mélisse et un sapin ! » Ce n’est point ce qu’avait crié la dame. Elle s’était contentée de pousser des hurlements inarticulés quand elle avait senti se crisper dans ses cheveux les doigts de l’agonisant. Un huissier correct était accouru et, pour la dégager, avait un peu inconsidérément pratiqué des coupes dans une chevelure, hélas ! naturelle. Après quoi elle était partie sans demander son reste ; elle n’avait fait qu’un saut du ministère chez son coiffeur ; elle avait expédié une dépêche pour s’assurer d’un alibi ; et enfin elle était rentrée chez elle, n’ayant que le temps de s’habiller pour aller dîner en ville.

Ces anecdotes intéressantes, mais sans conséquence politique, passionnèrent la marquise au point de lui faire oublier qu’il s’agissait d’abord de renverser le gouvernement. Elle ne prêta plus qu’une oreille distraite aux machinations de ses amis. Elle cessa même de regarder M. de Courpière avec complaisance. La lueur de vie que j’avais vue se rallumer dans ses yeux vacilla et s’éteignit. Ils reprirent cet éclat vitreux que j’ai observé qu’ils ont quand ils ne regardent plus ce qui est, mais ce qui fut. Toutefois elle tint sa promesse de venir souper au Café Anglais avec nous, mais avec nous deux seuls ; pendant le court trajet, elle fut muette ; et je sentis bien que je n’allais pas assister à une nuit historique, ainsi que peut-être je l’avais espéré.

Nous montâmes au grand 16 par cet escalier étroit et raide qu’ont gravi tant de soupeurs célèbres ou augustes. La marquise parut un instant recouvrer la vue du présent. Elle considéra autour d’elle les objets. Comme la décoration du lieu a été rajeunie, elle ne les reconnut point, et il fut manifeste que ce rajeunissement ne lui plaisait guère et même l’offensait. Elle s’assit devant la table, où était déjà servi le souper froid le plus banal, mettons le plus classique ; elle se déganta lentement, et s’accouda, dans l’attitude méditative de son portrait que j’ai décrit ; et je fus troublé de voir comme elle se ressemblait.

— A quoi songez-vous ? lui demanda M. de Courpière après un long temps de silence.

— A cette femme, dit-elle d’une voix sans timbre.

Et son visage calme exprima soudain le dégoût, l’horreur tragique. L’image de la sinistre scène passa dans ses yeux : nous aurions pu l’y voir imprimée, comme on dit que la figure des meurtriers reste visible dans les yeux de leur victime.

— Je ne puis plus, répéta lady Ventnor, comme obsédée, lassée, penser qu’à cette femme… Ou plutôt à moi… Ah ! c’est le jour des reprises… Comme le répertoire est pauvre ! La vie est une série de reprises.

Bien que ce langage fût elliptique, et même sibyllin, il signifiait assez clairement que le fait du jour venait de rappeler à lady Ventnor un souvenir personnel, correspondant et plus ou moins analogue. Pour l’inciter à nous en faire part, je lui demandai tout crûment si, à l’insu de l’histoire officielle, un des hommes qui ont, avant 70, présidé aux destinées de la France, était mort tête à tête avec elle.

— Non, dit-elle, et j’ai eu tort de parler de reprises. L’histoire ne se répète pas à ce point-là.

— Mais, dis-je, qui est-ce ?

— Charles, répondit-elle tranquillement.

Et comme je laissais voir que la discrétion de ce prénom m’agaçait un peu, elle me dit :

— Il s’appelait bien Charles. Notre amitié a toujours été si vraiment privée, si étrangère à la politique, je l’ai connu sous des traits si différents de sa figure historique, ou légendaire, que j’ai le droit de lui donner ce petit nom, et je n’ai peut-être pas le droit de lui donner son autre nom. Vous le devinerez… Il passait pour irrésistible. J’ai un peu de peine aujourd’hui à m’expliquer cette séduction quand je ferme les paupières pour le revoir… de taille si médiocre, chauve, avec ses moustaches cirées, comme le Maître… Il était hautain, froid ; et je ne sais par quel artifice il donnait l’illusion de la bienveillance sans la témoigner, l’illusion — à tous — d’une faveur particulière. On se sentait d’abord d’intelligence avec lui, et vous pouvez croire que cela était flatteur… Frère d’empereur, fils de reine… avec le ragoût d’un mystère qui n’était un secret pour personne… Comme toutes les autres femmes, je devais le… désirer… ou plutôt l’ambitionner…

« Je ne me souviens pas d’avoir, à proprement parler, fait sa connaissance. A cette époque, je connaissais tout le monde comme tout le monde me connaissait : il n’y avait pas lieu à présentation. Mais je crois bien que nous n’avions jamais causé ensemble quand, un jour d’hiver, il me rencontra sur le lac du Bois de Boulogne où nous patinions tous les deux. Il lui parut tout simple de m’aborder. Oh ! ce qu’il me dit fut un peu… banal, et je crains que vous ne jugiez mal de son esprit, pourtant fameux.

«  — Vous sur la glace ? Quelle antithèse !

« Je lui répliquai que, la glace étant rompue, je le priais de me conduire au buffet. Tel était le ton de la galanterie — il y a quelques années.

« Il me pria de l’aller voir chez lui, et il me dit les heures de la fin de la journée où on le trouvait et la petite porte où il fallait sonner. Cette invitation me parut aussi toute simple, et je ne sais en vérité pourquoi je ne m’y rendis point. Il fallut, pour me décider, le hasard d’une seconde rencontre au Bois. Ce jour-là, nous étions tous deux à cheval : je ne montais pas très bien à cheval, mais je n’y étais pas désagréable à regarder. Au lieu de me saluer d’un signe en passant, Charles s’arrêta et crut devoir m’adresser un compliment sur ma bête. Je lui repartis qu’elle était fort ordinaire et pas même à moi, que je n’avais pas de chevaux de selle, et que j’en prenais chez Latry quand le cœur me disait de monter. Je reçus le même soir un arabe gris, presque blanc, comme je recevrais aujourd’hui des fleurs ou des bonbons. Ah ! on savait vivre. Charles avait eu la délicatesse de ne joindre à cet envoi qu’une carte, sans même y renouveler son invitation de l’aller voir. Mais vous conviendrez que le cadeau valait un déplacement.

« Je le trouvai, je fus introduite auprès de lui sans aucun embarras de protocole, et rien ne ressembla moins que cette visite à une première visite. Notre amitié toute neuve avait déjà un air d’habitude. Je revins chaque jour. Nous n’étions séparés que par une cloison des appartements de parade, et nous étions à cent lieues du monde. C’était, vous diriez aujourd’hui : une garçonnière, mais sans l’équivoque ni le faux luxe de ces réduits. Le mobilier était simple, commode ; il y avait peu de bibelots, et de grand prix, mais il fallait le savoir : je me rappelle deux vases de Chine carrés, bleus, montés en bronze… une réplique du Prince Impérial de Carpeaux… au mur, deux ou trois petites toiles des paysagistes de 1830, un portrait de femme de Winterhalter, mais de sa première manière et du temps de Louis-Philippe… un joli portrait au crayon du pauvre duc d’Orléans…

« J’avais à moi, dans ce réduit, un Charles aussi « première manière », un Charles d’avant le 2 décembre. On a dit qu’il était un personnage de Balzac : je l’ai connu personnage de Musset. Il portait ordinairement un déshabillé de velours violet-évêque. Il me faisait asseoir dans un bon fauteuil, et il s’asseyait sur le tabouret du piano ; de temps à autre, il laissait errer ses doigts sur le clavier. Il fredonnait même assez joliment ces romances qu’a écrites sa mère exilée. Nos conversations mêlées de musique étaient, naturellement, amoureuses ; mais l’amour y était plutôt sous-entendu. Charles daignait me parler de tout (sauf de la politique), et je n’avais connu jusque-là que… mon oncle qui m’eût donné cette preuve d’estime.

« Les leçons de l’oncle m’avaient fort profité, j’avais feuilleté ses œuvres et je me souvins qu’il avait tracé un portrait de la grand’mère maternelle de Charles. Je sus parler à mon ami de cette femme charmante, qui l’avait élevé. Nous lûmes ensemble quelques pages des romans qu’elle a publiés à Londres pendant l’émigration. Je me souvins aussi, à propos, qu’elle eut un faible pour M. de Talleyrand, et je feignis de croire à une manière d’alliance, ou peut-être même de parenté, entre Charles et ce grand ancêtre.

« Notre intimité cependant prit fin comme elle avait commencé, sans raison. Ce fut la faute de l’été et des villégiatures. J’allai à Bade, où je vous avoue que je me fis remarquer, sinon par des extravagances, au moins par des dépenses que l’on jugea scandaleuses ; et cela me valut un affront intolérable, mais une belle revanche. Un huissier de la cour me refusa, par ordre supérieur, l’entrée des salons de jeu. Je retournais à mon hôtel, assez mortifiée, et escortée de jeunes fous qui ne parlaient de rien moins que decasus belli, quand je rencontrai Charles, qui venait par bonheur d’arriver. Je lui dis ma mésaventure, et il ne fit point de bruit, selon sa coutume ; mais, comme je dînais, il me fit passer sa carte et me pria d’accepter son bras pour entrer au jeu avec lui.

« Il repartit peu de jours plus tard. Nous reprîmes à Paris nos chères habitudes, comme si aucun entr’acte ne les eût jamais interrompues. Notre intimité même se resserra, mais elle devint mélancolique et inquiète. Charles me semblait fatigué, vieilli. Je tremblais pour lui dès que je ne l’avais pas devant les yeux. Aussi le voyais-je et le plus souvent et le plus longtemps possible. Je lui aliénais si bien ma liberté que je lui demeurai plusieurs mois exactement fidèle.

Lady Ventnor articula ces derniers mots avec un peu trop de solennité, qui cependant ne prêtait pas à sourire.

— J’en fus, reprit-elle, récompensée par la plus grande joie de ma vie, la plus honorable, et j’ose dire la plus méritée. Vous m’entendez. Oui, j’ai été mère, mère par lui, et sans incertitude !… Comme j’étais fière ! Et qu’il était fier aussi, et naïvement heureux ! Nous ne parlions plus maintenant que de cet enfant qui allait naître, et nous en parlions comme on doit faire dans les ménages de bons et honnêtes bourgeois.

« J’arrive à la chose… affreuse… que l’événement d’aujourd’hui m’a rappelée. Mais non, non, je ne veux pas faire ce rapprochement ; car rien de répugnant ni de vulgaire n’a diminué l’horreur de notre tragédie : elle est restée noble, d’une convenance haussée jusqu’à l’héroïsme, qui mesure bien la différence et la distance de cette époque-là à cette époque-ci.

« C’est devant moi, seule, que Charles eut l’attaque dont il mourut trois jours après ; et je vous jure que je n’y fus pour rien : j’étais enceinte de huit mois ! J’eus la force de ne pas crier. Il s’était traîné jusqu’à une chaise longue, et, renversé, il me fixait encore de ses yeux où un peu de conscience survivait. J’y lus une prière, un ordre, que je compris et que j’exécutai. Au lieu d’appeler l’huissier, je me traînai moi-même jusqu’à une porte sous tenture que j’ouvris. Dans la pièce voisine se tenait en permanence un personnage bizarre, sorte de singe de Charles, ami à toute épreuve et pour toute besogne. Je lui fis signe de venir, et c’est lui ensuite qui ménagea ma sortie, avant d’appeler les gens pour transporter Charles dans la chambre, dans le lit où il devait mourir.

« Je n’ai su le reste que plus tard, par les journaux. J’avais épuisé ma force, et je fus aussi à l’agonie jusqu’à la naissance de l’enfant. Je voyais rôder autour de moi d’anciens familiers de Charles, celui entre autres qui m’avait assistée le fatal jour. D’outre-tombe, Charles me protégeait encore, il ordonnait ma vie, — hélas ! je ne soupçonnais pas avec quel soin cruel et quelle inflexibilité !

« Quand je me remis à vivre, d’abord je demandai mon enfant : on me l’avait pris. On me donna une lettre que Charles avait écrite pour moi pendant un de ses intervalles lucides du dernier jour, une lettre… raisonnable, et pourtant qui ne me blessa pas, qui me fit à peine mal : il avait tant de tact, même impitoyable, même hâté par la mort ! Il m’expliquait, et il me faisait comprendre, que personne ne devait jamais savoir que notre fils fût né de moi.

Comme lady Ventnor se taisait, M. de Courpière dit que ce n’était point là un dénouement, mais le prologue d’un drame, avec recherche de l’enfant disparu, scènes de reconnaissance, etc.

— Oh ! répondit-elle, croyez que cet « ambigu » me fut épargné. Mon fils n’ignora que la moitié du secret de sa naissance. On ne lui cacha point le nom de son père et, comme juste, il s’en vanta. Je le retrouvai donc, sans nulle péripétie de mélodrame, quand il eut une vingtaine d’années. Je voulus le connaître et je me le fis présenter, cette curiosité est pardonnable. Je méditais peut-être bien une scène. Pour la préparer, je lui parlai d’abord de son père. Vous ne devineriez point ce qu’il trouva à me dire. On chantait alors partout un stupide refrain de café-concert : « On connaît toujours sa maman, — certainement ; — mais, quand il s’agit d’son papa, — c’n’est plus ça. » Mon fils me cita cette poésie et me dit :

— « Moi, c’est unique, je connais papa, et pas maman. Ça ne s’est jamais vu.

«  — En effet, lui répondis-je. Et il faut espérer que le hasard ne vous mettra jamais en présence de madame votre mère, car vous y perdriez le plus clair de votre originalité. »


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