Les «Amis de l’Architecture privée» redoutèrent longtemps que Mmela marquise de Ventnor ne fît abattre son fameux hôtel de l’avenue des Champs-Élysées, où elle habita, comme l’on sait, jusqu’au jour de son mariage, qui l’obligea de se transporter avenue de l’Impératrice. Elle avait annoncé maintes fois ce caprice digne d’Érostrate ou d’un despote asiatique, de qui on brise le verre dès qu’il a bu. L’ancienne Solférino n’a jamais outré jusqu’à cette rigueur le culte de sa personne, mais elle ne voulait point que des successeurs jouissent de la demeure magnifique et insolente qu’elle n’avait créée naguère que pour soi ; et elle déclarait à qui voulait l’entendre qu’elle avait bien le droit d’anéantir, entre autres, ce plafond qu’elle avait payé à Baudry un prix exorbitant.
Il est certain qu’elle en avait le droit, et que la propriété n’autorise pas seulement l’usage, mais l’abus. En attendant, elle se bornait à laisser, depuis plusieurs années, les volets clos et, devant la grande baie du rez-de-chaussée, le rideau de fer descendu. Elle rassura enfin les amis de l’architecture privée, et les siens, qui eussent trouvé cette démolition de mauvais goût : elle donna l’hôtel à bail à un restaurateur venu de Saint-Pétersbourg, et qui pensait qu’il y a plus d’une façon d’exploiter l’alliance.
Je me réjouis de cette location, qui allait me permettre d’étudier l’un des plus somptueux décors du second Empire. J’étais d’autant plus curieux du document que je connaissais maintenant assez bien la femme historique, et encore vivante, qui l’avait laissé. Je fis observer à M. de Courpière qu’il serait piquant, du moins pour nous, de dîner dans la chambre de parade ou dans la salle de bain, et je lui demandai ce qu’il attendait pour m’y inviter. Il me repartit avec juste raison que ce n’était pas à lui de m’en faire les honneurs, mais à lady Ventnor elle-même, et que je ne la connaissais guère si je croyais qu’elle nous dût faire languir longtemps.
Je ne croyais point qu’elle fût si pressée de revoir son hôtel déguisé en cabaret, après n’y avoir plus mis les pieds pendant des années quand elle y était encore chez elle ; mais je me trompais. M. de Courpière a un sens remarquable de l’inconséquence des femmes, et son pronostic se vérifia dans les quarante-huit heures qui suivirent l’ouverture du restaurant de l’Ours. Lady Ventnor nous écrivit que l’on y dînait le surlendemain. Au lieu de nous y donner rendez-vous, elle nous avertit que le lieu de la réunion serait chez elle, à sept heures un quart. Je ne trouvai point l’idée heureuse : prétendait-elle nous faire arriver à l’Oursen cortège, comme une noce ? Il est vrai qu’avant la guerre ces façons ne semblaient point ridicules comme à présent. C’était le temps où l’on se donnait le bras dans la rue.
Je me demandai aussi pourquoi cette correspondance, quand nous avions vu lady Ventnor la veille au soir : c’est habituellement de vive voix qu’elle arrangeait les parties que nous faisions avec elle au pavillon d’Armenonville ou ailleurs. Enfin je notai une particularité qui ne semblera dénuée d’intérêt qu’aux personnes tout à fait ignorantes du Paris contemporain : lady Ventnor ne nous nommait pas nos convives. Elle le fait toujours, pour éviter de réunir chez elle des gens qui se seraient injuriés dans la semaine, ou simplement qui ne se salueraient pas : car une maîtresse de maison, même elle, ne peut pas tout savoir. — Je signale en passant cette convocation pour sept heures un quart : lady Ventnor maintient les heures de son bon temps. C’est un petit snobisme, où elle a moins de droit que personne ; car elle a contribué au retardement du dîner, quand les Chambres étaient à Versailles, en acceptant l’usage d’attendre le retour des députés et des sénateurs pour se mettre à table. Mais je m’excuse de cette anticipation et je reviens à l’ordre chronologique.
Lorsque nous arrivâmes chez la marquise, à sept heures vingt, et les derniers, je compris pourquoi elle avait fait un mystère de cette partie : c’est qu’elle n’y avait point prié ses amis ordinaires, sauf un qui est de toutes les fêtes et qu’elle nourrit pour être sûr qu’il dîne. Il est petit et disgracié. Il gagne mal sa vie en faisant de l’histoire ; et comme il s’est cantonné dans celle des milieux légitimistes, il se croit tenu par ses relations rétrospectives d’être plus royaliste que le roi. C’est le dernier sous-off de l’armée de Condé. Sa conscience d’historien va jusqu’à affecter les belles manières du dix-huitième siècle, qui ne lui siéent point ; car il a plutôt l’air d’être né pour pousser une voiture des quatre saisons ; et rien n’est divertissant comme de le voir faire belle jambe avec un pantalon de la maison qui n’est pas au coin du quai.
Heureusement, il y avait d’autres invités. J’en comptai cinq, et ils me parurent intéressants, d’abord ensemble, puis chacun pris à part. Je dis ensemble, parce que, malgré leurs différences de taille, de physionomie, et même d’âge apparent, ils portaient tous la marque de cette génération du second Empire, dont les hommes furent solides, un peu charretiers, carrément parvenus, jamais ce qu’on a depuis appelé rastaquouères, même quand ils étaient parvenus, entre autres choses, à la richesse (mais ils préféraient le pouvoir), et où l’on manquait assez généralement de distinction native, mais jamais de tenue.
Celui des cinq qui de prime face m’amusa le plus, parce que j’avais ouï parler de lui et je désirais le connaître, était cet évêquein partibusqui eut aux Tuileries des succès publics de prédicateur, et d’autres succès privés ; qui est devenu depuis encore beaucoup plusin partibus, et même à un point où il ne pouvait plus rester évêque. On l’appelait cependant « Monseigneur », qui était une grande commodité pour la conversation, et l’est aussi pour l’écriture : j’en profiterai. D’ailleurs, ses allures ne juraient point avec cette qualification : il était prêtre sous l’habit noir, fertile en anecdotes, mais discrète personne dès qu’on touchait à ses souvenirs de confession, pompeux, toujours en chaire, habillant ses propos plus libres d’éloquence sacrée, enfin, — qu’on me passe le mot, — disant des cochonneries comme Bossuet, s’il était concevable que Bossuet en ait pu dire.
Il avait la plus vénérable tête blanche, ornée d’une barbe de missionnaire, mais plantée sur un petit corps raide de soldat ; et je me rappelai en le regardant une gaminerie qu’on m’avait contée de lui : un jour, à cheval, au Bois, il salua militairement un général qui eut l’esprit de lui répondre en faisant le geste de la bénédiction. J’aurais pu me faire confirmer l’anecdote, car le général était également là : bien poivre et sel, mais aussi sec, craquant, brusque et boute-en-avant qu’aux jours des belles batailles.
Connaissant l’antisémitisme de la marquise, je m’étonnai de voir, aux côtés de ce général et de ce ci-devant prélat, un banquier juif, qu’elle doit regarder comme un sans-patrie et l’agent de l’étranger. Mais elle en use, et elle lui doit un joli denier de sa fortune personnelle. De plus, il n’est point sans-patrie ; car il n’a justement pas fait comme les camarades ni renié la sienne, environ Francfort, pour adopter la nôtre, en dépit de l’adage que la patrie est là où l’on a son hôtel. J’excepte ce financier de ce que j’ai dit sur le physique des hommes du second Empire : il n’avait, quant à lui, que le type de sa race, accusé jusqu’à la caricature, et même avec je ne sais quoi de satanique. Il ressemblait au méchant tailleur bancal, quasi cul-de-jatte, que les enfants des contes allemands voient dans leurs rêves. Mais ses vilains yeux jaunes pétillaient de malice boulevardière, et il me sembla piquant de retrouver chez un marchand de lorgnettes, comme au bric-à-brac, cette vieillerie : l’esprit du Boulevard.
Le contraste était frappant de ce gnome avec le quatrième convive, qu’on appelait « le plus beau des hommes ». Ce surnom devait dater de loin, mais il le méritait encore. Je ne sais s’il réparait l’outrage des ans ou s’il avait cessé de vieillir juste à son point de perfection. Fort grand, non point voûté, mais légèrement penché en avant, et comme par condescendance, il avait moins d’expression que de régularité ; et ce n’est aussi qu’à la longue qu’on lui trouvait de l’esprit, et surtout du savoir, mais intrinsèque et dissimulé. Comme tous les gens absolument beaux, il ne se soumettait point à la mode, ni à celle de son temps ni à la nôtre : il n’était point rasé, et il ne portait point les favoris ou la barbe, mais une assez forte moustache, tombante, sans être gauloise. Il avait, dans le regard, de la sérénité, un peu d’ennui, pas la moindre fatuité. Il était beau comme on est né, sinon sans le savoir, du moins sans étonnement, avec naturel, avec dandysme, et je crois qu’il aurait dit comme Brummell — à peu près : « Si vous remarquez que je suis bien, c’est donc que je ne le suis pas. »
Mais le dernier convive était aussi beau que lui dans un autre style. Je m’étonnai un peu de l’entendre appeler Alcibiade, car il avait une longue barbe blanche et il était au moins Homère. Il ne trahissait son grand âge que par cette blancheur du poil et par cette lumière qu’on voit dans l’œil des vieillards, comme dit si bien Victor Hugo ; son teint demeurait frais et rose, nulle ride ne contrariait ses traits fins, de la plus belle régularité classique. Pourtant, seul entre tous, il faisait figure d’ancêtre, parce que ses moindres gestes, les plus légères inflexions de sa voix, accusaient ce raffinement extrême et cette maîtrise de politesse où il ne suffit pas d’être bien élevé pour atteindre : il faut encore être revenu et détaché de tout, singulièrement de soi, mort à tout égoïsme et à toute matérialité.
Bien que M. le vicomte de Courpière soit un des hommes les plus agréables de ce temps-ci (et je ne saurais dire ce que je pense de moi-même), je fis entre ces vieillards et nous des comparaisons qui n’étaient point à notre avantage ; et d’abord je regrettai que nous ne fussions pas arrivés à sept heures dix, au lieu de sept heures vingt, et que nous nous fussions fait attendre. Mais la marquise elle-même, qui est sévère sur cet article, ne nous reprocha point notre retard. Je pense qu’elle était contente de sa toilette, et elle pouvait l’être : elle portait une robe toute simple, d’une soie molle, vert d’eau, et, par-dessus, une manière de paletot d’homme, taillé en sac, de chantilly noir, boutonné de deux cabochons d’émeraude, gros comme des moitiés d’œufs de pigeon.
Les convenances sont si variables, selon la physionomie des gens et leur date, que je ne m’effarouchai plus du tout d’arriver à l’Oursen cortège de noce, avec des compagnons comme ceux-là. Nous partîmes en deux fournées. Le banquier juif avait son automobile-salon, où il put caser le plus beau des hommes, le général, Monseigneur et même M. de Courpière et moi, sans qu’un seul des cinq parût sacrifié ou traité en petit garçon. Lady Ventnor suivit, dans une voiture attelée, avec Alcibiade à sa droite et l’historien légitimiste sur le strapontin.
Nous les attendîmes en faisant les cent pas sur le trottoir. J’en profitai pour considérer l’extérieur de l’hôtel : c’était par acquit de conscience et pour faire une revue complète, car je n’étais curieux que de l’intérieur, non de la façade, que j’avais vue en passant, comme tout le monde, des centaines de fois. Mais je l’avais vue, ce n’est point regarder. Je la trouvais simple, peu originale et d’un bon goût qui ne sentait point son époque. Le développement en était médiocre, et l’on voit, maintenant surtout, bien d’autres hôtels à Paris qui affectent plus apparemment des proportions de palais. Il n’y avait même qu’une seule grande baie au rez-de-chaussée et trois fenêtres aux étages supérieurs, dont le deuxième était en attique. Devant ce rez-de-chaussée régnait une terrasse, qui le surélevait, du côté de l’avenue, jusqu’à une hauteur d’entresol ; elle était coupée, à gauche, par un passage voûté pour l’entrée des voitures, et l’on devinait, à ces dispositions, la profondeur et la pente du terrain. Je fus étonné de trouver un caractère à cette architecture, qui ne m’avait jusque-là paru être qu’un pastiche de la Renaissance ; notamment, le cadre de la grande baie et le profil du chéneau ne me rappelèrent plus la Renaissance ni aucune époque ; et des analogies que j’aperçus, mais que je ne saurais définir, entre cette ornementation, un peu lourde mais vigoureuse, et certains motifs de l’Opéra, me firent soupçonner qu’il y eut peut-être un style du second Empire, dont les exemplaires, à la vérité, sont fort rares, mais enfin qui exista.
Sur ce, nous vîmes arriver l’équipage de lady Ventnor, et comme elle n’allait pas descendre sur le trottoir, nous nous hâtâmes d’entrer pour la recevoir à la porte du vestibule. Les chevaux eurent vite fait de nous rattraper, et je ne pus jeter sur ce vestibule qu’un premier regard à la dérobée, cependant que l’on ouvrait la portière. Il me parut tout tendu de tapisseries, et ce n’est qu’en y rentrant que je vis qu’il était revêtu de mosaïques, mais si chaudement colorées et en même temps si fondues, qu’elles jouaient en effet la tapisserie. Un banc de marbre du plus superbe rouge tirait d’abord l’œil. Une grande glace était au-dessus, encadrée d’or, où se composaient en tableau toutes les images et toutes les lumières éparses. Les quatre portes étaient d’ébène. Des médaillons de bronze ciselé et doré, qui représentaient des fables de La Fontaine, s’encastraient dans le bois noir.
Ces quatre portes étaient ouvertes à deux battants, et de même toutes les portes : ce détail, conforme aux habitudes russes, suffisait à rappeler dès le premier pas que le logis privé n’était plus qu’un restaurant russe ; il me parut que la transformation avait été bien aisée et comme naturelle, cela me désenchanta. Parmi les autres meubles, à peine dérangés, étaient dressées les petites tables, et cette vue n’étonnait point. Des garçons du type kalmouk, beaucoup plus nombreux que les dîneurs, servaient avec nonchalance et obséquiosité. Ils étaient habillés de blanc comme à l’Ermitage de Moscou, avec la longue chemise et la taille ceinte d’un cordon de soie rouge. La livrée des laquais et des chasseurs était d’un bleu presque noir, mais largement galonnée d’or aux coutures, ainsi qu’une livrée de maison souveraine ; et, comme là-bas dans les musées ou dans les théâtres impériaux, on avait le sentiment d’être chez le tsar.
Tout ce domestique n’avait guère pour emploi que de guider à travers l’hôtel les clients moins soucieux de dîner que de visiter. Un cicérone s’offrit à nous ; mais le nouveau maître du lieu, reconnaissant lady Ventnor, accourut ; et après lui avoir souhaité la bienvenue en phrases protocolaires, comme un introducteur des ambassadeurs, il s’effaça, pour lui faire entendre qu’elle était libre de se croire ici chez elle et de s’y promener à sa fantaisie sans être surveillée par un gardien. Elle prit le bras d’Alcibiade, et nous les suivîmes dans un premier petit salon où la décoration des murs était si sombre qu’on ne voyait d’abord que le plafond clair : un ciel que traversait un génie et, aux quatre angles, des médaillons, soutenus chacun par deux griffons aux ailes éployées. La haute cheminée était de marbre noir, sans une veine ni une tache, et elle était surmontée d’une Ariane en pleurs, demi-nue, parmi les feuilles mortes d’automne.
Nous passâmes de là dans le salon principal, qui frappait d’abord par son immensité, imprévue de l’extérieur. Tous les meubles qu’on pouvait remuer en avaient été retirés, et remplacés par de petites tables, mais qui ne le garnissaient point ; il était désencombré de tout accessoire inutile, et l’on saisissait du premier regard l’unité, prodigieusement complexe mais évidente, de la décoration. Comme disent les peintres, « tout se tenait » ; le lambris de chêne sculpté, les colonnes accouplées, incrustées de lapis, la corniche, que festonnaient des guirlandes de fleurs, et la bordure du plafond, semblaient former un cadre unique à compartiments, où se logeaient en belle ordonnance les rideaux et les tapisseries aussi bien que les fresques et les tableaux de chevalet. Il se peut que, montrées ailleurs, chacune de ces œuvres d’art eût pris une individualité de chef-d’œuvre ; mais ici elles se subordonnaient et ne concouraient qu’à l’ensemble ; et l’œil se refusait à distraire, pour les considérer à part, même ces grandes consoles dont les pieds de bronze, sculptés et ciselés par Dalou, représentaient des sphinx et supportaient des tablettes d’onyx, ou cette cheminée de marbre rouge qui servait de socle à un vase antique, aux flancs duquel s’adossaient deux nudités de marbre blanc.
La couleur même du décor, bien que nuée infiniment, avait aussi une sorte d’unité admirable, et elle ne satisfaisait pas moins la vue, et je dirai : l’esprit ou le jugement, que ne faisaient les formes et les reliefs. Elle était puissante et généreuse, et d’une patine presque sévère qui n’en appauvrissait point la richesse ; et elle s’éclaircissait comme brusquement au plafond, où l’on voyait, parmi une atmosphère bleuâtre, dans l’ovale d’un empyrée mythologique, de nobles déesses, des enfants nus, et un Phébus-Apollon tirant vers le zénith la flèche de lumière qui met en fuite la sombre nuit.
Lady Ventnor allait toujours, lentement, au bras d’Alcibiade. Elle paraissait revoir sans aucune émotion toutes ces merveilles, qu’elle avait naguère dédaigneusement abandonnées, — il est vrai, pour d’autres, — et elle nous les faisait voir sans orgueil, ou plutôt elle ne nous faisait rien voir : elle nous précédait, voilà tout. Ses vieux amis gardaient pour eux leurs souvenirs ou leurs réflexions, et comme ni M. de Courpière ni moi n’avions rien à dire, cette promenade eût été parfaitement silencieuse sans l’historien légitimiste. Il me rappela le mot d’un autre compilateur de son espèce, qui disait : « J’aurais fait un excellent domestique. » Il avait cru devoir s’improviser guide, il nous signalait ce qu’il convenait d’admirer, et il nous nommait les auteurs des toiles : Gérôme, Boulanger, Delaunay…
— Mais oui, mon ami, mais oui, lui disait avec douceur lady Ventnor, ce qui signifiait, je pense : « Nous le savons, taisez-vous. »
Il n’en continua pas moins à nous enseigner. Il nous révéla que la statue de Vénus sortant de l’onde, qui ornait le salon de musique, était de Picou, et que, dans la salle à manger, cette Diane couchée sur un cerf, qui tenait tout le plafond, était un agrandissement, par Dalou, du fameux émail de Bernard Palissy.
J’avoue que j’étais fatigué, je voyais mal depuis que nous étions sortis du grand salon. Je faisais en moi-même quelques réflexions vagues sur le style Napoléon III, et de nouveau je me ressouvenais de l’Opéra, quand nous arrivâmes à l’escalier, que l’on a comparé à celui de ce monument. La comparaison me le fit trouver fort petit, et ma première impression fut assez défavorable ; mais, s’il est petit, il est splendide, et nous avons trop de restes de barbarie, ou trop de raffinement, pour résister à la séduction de la matière précieuse. Je ne pus sans une volupté fouler ces degrés d’onyx, frôler ces murs, caresser de ma main dégantée cette rampe d’onyx, et une fois de plus enivrer mes yeux de l’éclat des marbres.
Mais sans doute la marquise était lasse comme moi. Ou bien fut-ce par coquetterie, — ou par pudeur ? Elle nous permit à peine de regarder son ancienne chambre par la porte entre-bâillée. Je ne vis qu’un instant, tout au fond et comme très loin, le lit de marqueterie, sur une estrade, dans une niche de repos, où se contournait, à la voussure, une Aurore dans un ciel pâle. Puis une autre porte s’ouvrit, et je vis la salle de bain. C’est là, comme je le souhaitais, mais je n’osais point l’espérer, que le dîner nous allait être servi.
** *
J’avoue que je m’étais méfié de cette fameuse salle de bain. La renaissance de l’hydrothérapie est toute moderne. Ce que nous savons des pratiques de l’ancien régime nous fait comprendre que les femmes admissent des hommes à leur toilette sans hasarder leur pudeur, et que les rois eussent un public à leur lever et à leur coucher. Les baignoires de souveraines, que l’on nous montre à Fontainebleau ou à Trianon, sont exiguës ; et les espèces de boudoirs où nous les voyons placées sont décorés de peintures fragiles, qui ne résisteraient pas à l’action de la vapeur d’eau.
Lady Ventnor avait paré à cet inconvénient par l’emploi des marbres multicolores, dont je blâme l’excès dans les autres pièces de l’hôtel, mais qui n’étaient nulle part plus à propos que dans celle-ci. La salle, exactement circulaire, était divisée, par des pilastres, en panneaux, sans autre ornement que le fort relief des moulures qui les encadraient et l’harmonie des diverses nuances, où dominait la brèche violette. Le plafond, en cintre surbaissé, était percé d’un œil-de-bœuf, et bordé d’une mosaïque où se voyait une ronde de sirènes aux queues enroulées. Le sol était également de mosaïque, qui représentait la naissance de Vénus. Une marche de marbre rouge faisait tout le tour de la pièce, avec une seule échancrure pour loger la baignoire. Et celle-ci, très vaste, affectant la forme d’un sarcophage, était d’onyx, emboîtée jusqu’à mi-hauteur dans une dentelle d’argent, comme les verres où l’on sert le thé. Deux enfants nus, d’argent massif, accoudés à des urnes qu’ils inclinaient, versaient l’eau chaude et l’eau froide.
Le bel ensemble n’était point déparé par des accessoires de restaurant. Cette salle de bain demeurait uniquement garnie de ses meubles originaux. La table était d’onyx, et supportée par deux sphinx ailés, de bronze plaqué d’argent, comme les consoles du grand salon. Les lourds seaux à glace, les deux candélabres à douze bougies, toute l’argenterie et la vaisselle plate étaient posés à même le plateau poli ; et nous avions pour nous asseoir neuf fauteuils pompéiens, bien campés sur des pieds très courbes, dont le dossier parfaitement rond offrait un appui confortable, mais dont le siège eût semblé dur, si l’on ne les avait, par charité, rembourrés de coussins de plumes. Nos places étaient désignées d’avance, et je remarquai le protocole. Mmela marquise de Ventnor avait pris à sa droite l’ancien évêque, et témoignait ainsi qu’elle était trop bien pensante pour tenir compte de sa brouillerie avec l’Église. Elle avait pris à sa gauche le général. Faute d’une place d’honneur, elle avait décerné au vénérable Alcibiade la présidence : il occupait, vis-à-vis d’elle, le milieu de l’autre côté long, ayant à sa droite le plus beau des hommes et, à sa gauche, le banquier juif. Notre âge comparativement jeune reléguait M. de Courpière et moi aux deux bouts ; mais il en avait tout un pour lui seul, au lieu que je partageais le mien avec l’historien légitimiste : mon voisin de gauche était l’évêque. Les zakouski nous furent aussitôt passés par deux moujiks tout de blanc vêtus, qui n’avaient pas l’air précisément de garçons de bain, mais enfin qui ne faisaient pas disparate dans ce décor.
La conversation y fut d’abord beaucoup moins appropriée : elle ne se ressentait ni des apparences environnantes ni même du caractère des convives. Il faut dire que cette salle de bain n’était probablement une nouveauté que pour Maurice et pour moi. Les autres l’avaient dû visiter au temps où la Solférino faisait volontiers faire à ses amis le tour du propriétaire. Ils ne pouvaient s’étonner que de s’y revoir après tant d’années et d’y goûter de la cuisine russe. Mais le général seul exprima cet étonnement, à l’instant même où il déplia sa serviette, et je ne connais personne au monde qui ait si vite fait de dire ce qu’il veut dire : il ne s’étend jamais (je ne le lui reproche point), un mot lui suffit, parfois une onomatopée ; et, quand il a parlé, on n’a plus qu’à se taire, sans répliquer.
Dès qu’il eut lâché son éclair et son tonnerre, le banquier juif, sans chercher de transition, nous donna les recettes du grossierchichiet de la délicate soupe de sterlet, des biftecks hachés, des côtelettes Pojarski et de la kacha. Alcibiade et le plus beau des hommes affirmèrent la supériorité de la cuisine française, mais sans décider entre celle d’aujourd’hui et celle d’hier, et j’observai qu’ils évitaient soigneusement d’êtrelaudatores temporis acti, même sur cet article. Cela allait jusqu’à s’abstenir de toute anecdote qui eût daté. L’ancien évêque ne me parut pas moins discret, et je sais que lady Ventnor ne raconte pas volontiers, sauf à moi, et si je la presse. Quant à l’historien légitimiste, il est intarissable, mais on ne le sort point de son époque, et sa dernière nouvelle est toujours un bon mot de Louis XVIII ou un accouchement de Mmela duchesse de Berry.
L’on passa de la cuisine à la politique, sans effort, mais par des intermédiaires assez inattendus, dont voici la suite. Nos deux moujiks nous présentèrent des gelinottes, qui nous ramenèrent naturellement à la Russie. Le plus beau des hommes nous fit remarquer que l’un au moins des deux garçons n’avait pas une figure de terroriste, le banquier juif éleva des doutes sur la réalité du mouvement révolutionnaire, et le général exécuta sommairement la Douma. Puis, comme le Président de la République alors en exercice était sur le point d’aller rendre visite à notre grand ami le tsar, on plaignit la France d’être représentée par un bourgeois obèse, et l’on se répandit en propos que je ne saurais qualifier que d’orduriers sur le compte de cet honorable magistrat. Ce fut M. de Courpière qui donna lela; mais je m’étonnai de voir que les autres, qui firent, de leur temps, une polémique plus fine et plus réservée, se mettaient à son ton, et qu’ils employaient comme nécessairement le langage du père Duchesne pour traduire leurs opinions sur ce temps-ci. L’historien légitimiste traita M. Thiers de sinistre vieillard et nous fit connaître ce qui s’était passé à Blaye. Le général ne craignit pas de l’interrompre et demanda où en était l’instruction relative au soudain trépas de M. le Président du Conseil (que j’ai rapporté dans un précédent chapitre). Je tremblai que cela ne nous conduisît à une statistique de la criminalité : je ne l’attendis point plus de deux minutes. Il restait à dire que ces horreurs sont le fruit de l’école sans Dieu : c’est à l’évêque défroqué que l’on laissa le soin de le dire, et je fus sensible au comique de cette intervention ; mais je regrettais que l’on n’abordât point des sujets plus intéressants ou plus singuliers.
J’avais espéré — confesserai-je cette pédanterie ? — que j’allais assister à une sorte deBanquet, ou du moins à un festin de Trimalcion, où chacun prendrait tour à tour la parole pour développer des lieux communs en leur donnant une tournure ingénieuse et en les illustrant d’exemples tirés du musée secret de l’histoire. Je ne me résignai point à entendre répéter pendant deux heures qu’il n’est permis qu’aux rois d’être gros et que la corpulence du Président déconsidère notre malheureux pays. J’avais fait le propos de me tenir à ma place et d’écouter tous ces hommes d’âge, mais je vis bien que, si je ne m’en mêlais pas, je perdrais ma soirée. L’historien légitimiste m’ouvrit une voie, sans le faire exprès. Il racontait, du ton le plus animé, la réconciliationin extremisde M. de Talleyrand avec l’Église, et, par une inconcevable étourderie, il avait l’air de la raconter plus particulièrement à l’ancien évêque. Il ne voyait pas que la marquise lui faisait des yeux. Elle se tourna ensuite vers moi et me jeta un regard d’intelligence. Je pris aussitôt la parole, comme pour lui rendre service.
— Je suis loin, dis-je, de juger mon temps aussi sévèrement que vous faites ; mais, si vous le haïssez à ce point, pourquoi ne saisissez-vous pas toutes les occasions qui vous sont offertes de vous en divertir ? Quant à moi, je serais incapable ici de penser à aucune histoire qui fût postérieure ou même trop antérieure au quatre septembre.
Je fis observer que le lieu de notre réunion n’était pas seulement historique, mais pour ainsi dire sacré. N’était-ce pas un temple désaffecté, mais encore tout parfumé des mystères qui naguère y furent célébrés ? Et ne commettions-nous pas une manière de sacrilège en y tenant des discours profanes ? J’indiquai d’un mot le rite et le sujet du dialogue que je prétendais suggérer à mes compagnons de table, et je regardai le vieil Alcibiade, à qui me semblait revenir le premier tour de parole. Il sourit. Il fut flatté de mon invitation, et il se mit tout aussitôt à nous préparer quelque chose ; mais il n’en garda que plus rigoureusement le silence, et nous eûmes, en attendant, une nouvelle leçon de l’historien légitimiste.
Elle eut trait au culte du corps, qui, selon ledit historien légitimiste, fut un des scandales du Directoire et résulta de l’anglomanie. Il nous donna sur les exercices physiques et les jeux de cette époque, notamment celui de barres, les raffinements de la toilette, les massages, les bains de lait ou de vin, des détails qui semblaient tirés de quelque encyclopédie, mais qui ne me déplurent point, car je pensais : « Nous en sommes au Directoire, c’est tout près du Consulat, d’où il n’y a qu’un saut au premier Empire, qui nous conduira tout naturellement au second. »
Lady Ventnor nous délivra de l’historien : elle n’use pas du procédé incivil de la sonnette, mais elle ordonne la conversation et la partage aussi équitablement qu’elle peut entre ses divers hôtes. Elle désigne l’orateur en posant une question où une seule des personnes présentes puisse répondre. Ainsi, elle demanda ce que pense le catholicisme de ce culte du corps, et aussitôt Monseigneur prit la parole, comme si elle lui eût dit : « C’est à vous. »
Il nous débita, selon son ordinaire, un véritable sermon, de style chrétien et d’inspiration païenne, où il reprocha fougueusement à l’Église, comme l’une de ses pires fautes en politique, son mépris de la guenille, l’excès de sa réaction contre le matérialisme antique. Il parla de nos devoirs physiques envers nous-mêmes, et il célébra la beauté féminine avec onction. Il était agréable à entendre, parce qu’il berçait l’oreille et ne fatiguait pas la pensée. Il termina par un couplet sur les courtisanes, qui ne s’imposait point et qui manqua d’ampleur. On eût dit une transition plutôt qu’une péroraison. Comme il l’adressa au vénérable Alcibiade, je compris que c’était pour le mettre en branle. Le beau vieillard, en effet, à ce mot de courtisane, entama soudain le discours qu’il méditait depuis un quart d’heure, et qui fut précisément du genre d’éloquence que j’avais souhaité.
Je regrette que nous n’eussions pas emmené un sténographe. Il faudrait lire cette oraisonin extenso, — je ne dis pas que je la reproduirais ; mais je ne saurais la résumer sans la fausser, car elle était prodigieusement abondante, et on ne résume pas les mots. Alcibiade les laissait couler de ses lèvres et le long de sa barbe fleurie. Il était melliflu : je ne trouve point d’épithète plus juste que cet archaïsme un peu ridicule. Il n’avait point d’action, un débit monotone, et des yeux qui ne faisaient que sourire. L’élégance de sa forme était nonchalante, peut-être un peu trop facile. A propos de n’importe quoi, il se référait à l’antiquité grecque, et je crus apercevoir que son sentiment de l’antique était faux à crier (mais que dira-t-on du nôtre dans une trentaine d’années ?). Il me rappela l’aveugle d’André Chénier qui dit tant de choses à la file ; mais il sentait davantage l’école, il y mettait de l’ordre ; je n’ai qu’à le suivre ; on m’excusera de n’employer à ce compte rendu qu’une quinzaine de lignes.
J’avais donné la réplique de début. Sitôt que je compris pourquoi Monseigneur parlait de courtisanes, je dis à tout hasard :
— Hélas ! il n’y en a plus. C’est un des caractères de l’époque présente, c’est un signe des temps.
— Vous avez raison, dit Alcibiade, mais il ne signifie point le progrès, il accuse la décomposition sociale.
Selon lui, la meilleure preuve que Napoléon III a restauré l’ordre, c’est que sous son règne, ou du moins pendant la plus grande partie, les femmes furent distribuées en trois castes aussi fermées que celles de l’Inde, et qu’il n’y eut pas de communication possible entre le monde et les courtisanes, même par le demi-monde qui était situé entre les deux. Quand les Pyrénées disparurent, ce fut le premier indice d’une subversion. Depuis, la cote de ces demoiselles est tombée si bas qu’on ne saurait plus décemment les nommer du même nom que les Laïs et les Phryné. Elles ne sont plus que filles, et tout est si renversé qu’on ne trouverait aujourd’hui des à-peu-près de courtisanes que justement dans le grand monde.
— Où, dis-je, il n’y aurait pas à chercher beaucoup pour rencontrer aussi ce que vous appelez purement et simplement des filles.
— Sous l’Empire, dit le général, les femmes étaient plus franches et elles coûtaient moins cher.
— Oui, celles du monde, dit le plus beau des hommes. Elles ne coûtaient même rien.
— Les jeunes gens d’aujourd’hui, repartit Alcibiade, sont tous pauvres ou avares ; car ils ne veulent plus que des honnêtes femmes, qui ont toujours été, quoi qu’on die, moins dispendieuses que les amoureuses de profession.
Une discussion assez confuse s’engagea sur le point de savoir à combien peut revenir l’amour des femmes du monde. Elle m’aurait paru fastidieuse sans une étourderie de lady Ventnor, qui était peut-être une malice. La marquise ne craignit point de demander à M. de Courpière lui-même ce qu’il pensait du coût des honnêtes femmes. J’en fus mortifié : ignorait-elle donc ce que j’ai écrit de M. de Courpière ? Je le vis un peu embarrassé et je ne lui laissai pas le temps de répondre. J’invitai l’orateur à reprendre le fil de son discours, il ne se le fit point dire deux fois.
Il nous démontra que le vice est la sauvegarde de la vertu, et qu’il n’y a point de famille où il n’y a point de prostitution. Cela a déjà été dit. Mais il y ajouta, de son cru, quelque chose d’assez neuf sur la supériorité de délicatesse que témoignent les hommes qui n’admettent pas de moyen terme entre les femmes absolument honnêtes et les autres. Il corrigea ce que cette remarque pouvait avoir de mortifiant pour lady Ventnor en réservant à ses pareilles le privilège d’inspirer le véritable amour. Il ne s’arrêta pas en si beau chemin, et il leur réserva également la royauté de l’intelligence, comme à leurs sœurs antiques ; mais personne ne le chicana là-dessus, car il ne le disait que par politesse et pour finir brillamment.
— Savez-vous, ma chère amie, dit le plus beau des hommes, qu’on ne peut guère citer que deux vrais salons sous l’Empire, celui de la Princesse et le vôtre ?
Lady Ventnor sourit. Il ne lui déplaisait pas que l’on gardât le souvenir d’une rivalité qui la flattait. Elle en rappela, non sans complaisance, un épisode. Elle dit les petites manigances qu’elle avait faites pour attirer, au moins une fois, le favori de l’autre salon dans le sien ; et elle fit un crayon si avantageux de l’ancien surintendant des Beaux-Arts, avec sa prestance de cuirassier et sa magnifique barbe en éventail, que je commençai à trouver fatigantes ces redites sur la beauté de nos pères, et à comprendre que les Grecs se fussent ennuyés à la fin d’entendre célébrer la justice d’Aristide.
Il se fit un silence bref, qui semble être de bienséance après les évocations ; puis tous se remirent à parler ensemble, assaillis de souvenirs, et ils évoquèrent encore d’autres disparus, que je m’amusai de voir ressusciter, car je les connaissais ; mais je les connaissais en bronze, en marbre ou en peinture : et ces survivants qui les rappelaient à la vie pour une minute savaient d’un mot leur dessiner des physionomies plus instantanées et plus familières que les effigies officielles. Je vis un autre Émile Augier que celui qui est si triste sur sa colonne, place de l’Odéon, entre des masques et des femmes nues. (Personne n’eut l’indiscrétion de remémorer à la marquise le vers qu’il lui proposait de graver sur la première marche de l’escalier d’onyx : « Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés. ») Je crus le voir dans le grand salon du rez-de-chaussée, je crus l’entendre causer âprement et bas avec le « petit-neveu de Voltaire », avec l’arriviste si doué, qui n’est arrivé qu’au suicide, avec le philosophe morose et modeste qui ne voulait nous laisser que sa pensée écrite et dont nous ne connaîtrions plus les traits si Bonnat ne lui avait fait violence pour le peindre.
Mais c’étaient là des souvenirs bien glorieux, bien sévères, enfin hors de saison. Moi, je m’y serais attardé volontiers : les autres aimaient mieux se rappeler d’autres fêtes.
— Je vois encore, dit soudain le plus beau des hommes, je vois lord Hamilton, à cette fin de souper… qui vient vous baiser la main et qui croule à vos pieds, foudroyé… et son ami, le colonel… je ne sais plus quoi… le colonel…so and so, comme ils disent… qui ne le croyait qu’ivre, et lui tendait une coupe : «Douglas, my dear… Better now ?… Glass Champagne ?…»
— Vous confondez, dit la marquise avec brusquerie : ce n’est pas de mon temps, cette histoire-là, c’est du temps de la Watson.
— Oui, dit l’évêque, vous lui avez acheté cet hôtel : ce n’est pas vous qui l’avez fait construire.
— Oh ! répliqua dédaigneusement lady Ventnor, vous pouvez tout de même dire que c’est moi. Je ne me serais pas accommodée du cadre de cette ancienne fille d’auberge. Je n’ai conservé que les écuries, qui étaient bien. On y dînait, et c’est là que lord Hamilton est mort. Quant au logement, j’avais voulu l’avoir, comme tout ce qui était à cette Watson…
— Même son mari, dit le général.
— Même son mari, répéta lady Ventnor imperturbable ; mais j’ai jeté bas la maison, pour la reconstruire à mon idée…
— Et qu’est-ce que vous avez fait de l’homme, du moins depuis qu’il a disparu, car, jusque-là, on le sait ?
— C’est vrai, dit-elle, il y a si longtemps qu’on le croit mort, et si peu de temps qu’il l’est…
Elle se tut, rêva un instant, et reprit :
— Il me déplaît que l’on me pose en rivale d’Élisa Watson et qu’on explique tout ce que j’ai fait contre elle par une jalousie qui me ravalerait à son niveau.
(La marquise me regardait en disant cela ; mais moi, je n’avais jamais ouï tant parler de cette Élisa Watson.)
— Pourquoi, reprit-elle, aurais-je été jalouse ? Étais-je moins bien, moins chère, et montée moins haut — de moins bas ? On prétend qu’elle a été balayeuse à Philadelphie. Je n’ai pas vérifié, ça m’est égal. Un violoniste allemand, Haffner, en tournée là-bas, la ramassa. Il l’emmena partout, entre autres à Bade, où le roi de Hollande la vit. Je ne dis pas que Haffner la lui fit voir, mais je ne dis pas le contraire non plus. Le couple fut d’abord volé, ou crut l’être. Le roi paya, si j’ose employer cette expression, en monnaie de singe. Sous prétexte que la belle était Américaine, il lui offrit — oh ! à poignées — des actions d’une mine de pétrole qui était quelque part en Amérique. Il y en avait, nominalement, pour douze millions, et ça valait bien, jusqu’à nouvel ordre, le prix du papier. Comme le roi était aussi vertueux que généreux, il exigea que Watson épousât le violoniste, et ces douze millions furent la dot.
« J’en riais avec Citron, mais j’avoue que j’enrageai quand, au premier puits que l’on fora, on trouva le pétrole. Les douze millions de papier en valurent vingt-quatre, et trente-six, avant la fin de l’année. Le roi se mordait les pouces et passait son humeur sur le pauvre Citron, qu’il tenait plus serré que jamais. Vous me jugerez bien puérile : c’est par amitié pour le fils que j’ai pris en haine la maîtresse du père.
« Mon genre est d’aller droit devant moi sans me soucier d’autrui. Je ne vise que mon but, et je n’ai jamais rien fait par vanité, par envie, ni même par émulation. Que les autres fassent comme moi, et tant mieux pour les chanceuses ! J’étais plutôt, à l’occasion, camarade et obligeante. Aux biches, petites ou grandes, je passais tout, mais à celle-ci, rien : ni son équipage à la daumont, ni la livrée jaune de ses jockeys, ni sa robe brodée de trois mille perles ! Et quand elle fit construire cet hôtel j’arrêtai le mien qui était aux fondations, je dis : « C’est celui-ci que je veux, et que j’aurai. »
« Mais comment ? Et quel mal peut faire une femme à une autre femme de cette catégorie-là, hors de lui souffler son mari quand, par bonheur, l’ennemie est mariée ? Je vous prierai de remarquer que je n’y avais pour l’instant aucun intérêt matériel : Haffner vivait aux dépens d’une millionnaire, mais il ne disposait pas d’un centime. La séduction d’un homme de cinquante ans, qui a déjà épousé une balayeuse, n’était qu’un jeu, du moins pour moi. Elle fut cependant moins rapide que la ruine physique de Watson elle-même. On était habitué à la voir passer droite et raide dans sa voiture, comme une idole : on ne prit garde qu’à la longue que cette immobilité n’était plus volontaire, elle s’ankylosait lentement. Quand on la regardait en face, on s’apercevait avec horreur qu’un de ses yeux était éteint. Elle était encore belle, mais comme une morte embaumée. Puis, subitement, ce fut la folie furieuse, pire dans ce corps paralytique, la folie furieuse qui se passe en dedans.
Ces derniers mots me parurent atroces, et je m’étonnai de l’accent que leur donna lady Ventnor, ordinairement plus attentive à garder les dehors de la charité. Elle ne corrigea point cette impression par le bref et sec récit qu’elle fit suivre, de sa visite à sa victime chez le docteur Blanche, où elle avait exigé que Haffner l’accompagnât.
— Vous disiez, demanda le plus beau des hommes, que lui n’est mort que tout récemment ?… Autre chose m’intrigue : une fois veuf, de quoi a-t-il vécu ? Vous-même, — pardon, c’est de l’histoire, — comment avez-vous pu subvenir à votre fantaisie de jeter bas et de reconstruire ce palais ? Enfin… d’où venait l’argent ?
— Si on l’avait su il y a quelques années, dit en riant lady Ventnor, l’affaire Humbert aurait paru réchauffée et de médiocre intérêt.
Je la regardai avec un peu d’inquiétude.
— Oh ! dit-elle, il y a prescription ; et de plus ma conscience ne me reproche rien : car je n’ai pas su moi-même à temps d’où l’argent venait, et j’avais fini de le manger quand je l’ai su.
Les moujiks servaient le café, nous avions écarté nos fauteuils de la table. Pour la première fois depuis que je connaissais lady Ventnor, je la vis prendre une attitude de raconteuse et allumer une cigarette.
** *
— Tout, dit lady Ventnor, alla le mieux du monde tant qu’Élisa Watson — Haffner, si vous préférez — se contenta d’être folle furieuse et domiciliée chez le docteur Blanche. Je ne m’étais point trop fait prier pour venir prendre ici la place qu’elle y laissait libre. Naturellement, comme je n’y étais pas encore chez moi, je ne pouvais mettre à exécution mon dessein de tout abattre et reconstruire, je devais m’accommoder de son cadre tel quel : je m’y sentais dépaysée, mes yeux français blessés par tout ce clinquant barbare ; j’aimais cent fois mieux mon appartement, plus exigu, de l’avenue de la Reine Hurleuse, où il y avait des détails bien, comme ma chambre à coucher tendue de moire mauve et de point d’Angleterre. Mais je recevais Citron encore assez fréquemment, et je trouvais plaisant qu’il usât des meubles que son père, toujours si serré pour lui, avait payés à une femme. Quand au pauvre Haffner, il avait l’habitude d’être trompé dans cette famille, et cela ne le changeait guère : Élisa l’avait trompé avec le Roi, moi, je le trompais avec l’héritier. Si j’ai prolongé sans mesure ma liaison avec le prince d’Orange, c’est, bien entendu, que je l’aimais, mais c’est aussi que toutes ces petites coquineries compliquées ne m’ennuyaient point.
« Seulement, un beau jour, à mon gré beaucoup trop tôt, Élisa Watson mourut. Elle nous jouait là un méchant tour. Une de ses manies de folle était de tester. Comme elle avait le délire des grandeurs, elle léguait tour à tour à chacun des souverains d’Europe son hôtel et son immense fortune. Quel procès s’ils eussent fait valoir leurs titres, Alexandre contre Guillaume de Prusse, et Victor-Emmanuel contre François-Joseph ! Sans compter les autres, car tous y avaient passé. Ils s’abstinrent, et firent bien, car ce fatras testamentaire était sûrement de valeur nulle. Mais le plus sûr est qu’elle n’avait écrit aucun codicille, valable ou non, en faveur de son mari. Je ne doutais point qu’il ne se retrouvât sans un sou, et je me demandais déjà comment j’allais m’y prendre pour lui faire accepter quelques subsides déguisés, placer ses billets de concert, lui procurer des leçons et lui donner à entendre que, malgré ma passion pour la musique, je le dispenserais de me jouer désormais du violon.
« La question de notre logement fut aisément et vite résolue : l’hôtel d’Élisa était mis en vente, je venais moi-même de revendre mon terrain de l’avenue d’Iéna et ce qu’il y avait dessus de constructions. L’hôtel valait bien davantage ; mais, justement parce qu’il valait trop, personne n’osa le pousser aux enchères, et je l’eus pour un prix dérisoire. J’aurais même fait une excellente spéculation si je ne me fusse entêtée de rebâtir ; mais j’avais déjà vu et montré les projets de mon architecte, on en parlait, je ne pouvais plus reculer, c’était un point d’honneur. Cela me permettait en outre de congédier Haffner sans préciser si je rompais : je mettais la pioche dans les murs de sa chambre, il était bien obligé de chercher un gîte ailleurs, et je ne craignais point qu’il me sollicitât de lui en offrir un chez moi, avenue de la Reine Hortense, où je retournai dès que je fus propriétaire ici.
« Il ne commit pas, en effet, cette inconvenance. Il loua ce qui se faisait alors de mieux comme appartement de célibataire, au coin de la rue de Courcelles et du nouveau boulevard Haussmann : un entresol bas de plafond, avec des triples rideaux aux fenêtres, des meubles de cuir dans sa chambre à coucher, des meubles d’or et de brocatelle jaune, des tables et des entre-deux façon Boule dans le salon, et aux murs des tableaux de genre fort coûteux, mais que jamais personne n’y a pu apercevoir à cause de l’obscurité. Il ne marqua d’ailleurs nulle intention de changer les habitudes qu’il avait avec moi, ni de rien réformer de sa vie, qui était dispendieuse. Sa toilette lui mangeait beaucoup d’argent, et il aimait trop les bijoux. Il se connaissait aux objets d’art comme les gens de notre monde qui en vendent ; mais il en achetait. Il avait des voitures et des chevaux. Enfin, il n’était peut-être pas des meilleurs cercles, mais on joue partout, et son jeu, très gros, annonçait des ressources réelles ; car on ne le suspecta jamais d’aider à la fortune, qui, sans lui être par trop contraire, ne lui était pas non plus si favorable.
« Ses occupations ne lui permettaient pas d’être fort assidu auprès de moi, ni importun, mais il était régulier ; et, pour ce qui est d’un article sur lequel il ne me plairait point d’insister, — je veux dire les finances, — il ne paraissait nullement penser à se restreindre, au contraire. Vous n’avez qu’à regarder autour de vous pour juger si je lui ai occasionné des frais extraordinaires cette année-là. Les gazettes ne se sont pas gênées pour publier mes comptes, mes comptes fantastiques : on le disait de moi comme d’Haussmann. Elles ont cru exagérer, et elles sont restées en deçà. Je n’étais pas sans fortune, mais elle n’y aurait pas suffi ; et je vous jure que tout a été payé, très cher, et comptant. J’ai toujours eu horreur des dettes.
— Pas d’en faire faire, interrompit le vieil Alcibiade, à qui son âge permettait, si j’ose dire, cette gaminerie.
La marquise voulut bien sourire. Elle reprit :
— Il est curieux comme je suis peu curieuse et, à cet égard, peu de mon temps. Vous voyez, vous m’avez demandé d’abord d’où venait l’argent : eh bien, moi, jamais je ne me serais posé cette question-là de moi-même et si on ne me l’avait suggérée. Elle ne m’intéressait point. Je ne considère, à propos de l’argent, que leto be or not to be. Le code admet, je crois, pour les meubles, que possession vaut titre : à plus forte raison pour l’argent. Où irions-nous si, chaque fois que nous avons entre les mains un malheureux billet de cinquante louis, nous devions faire un examen de conscience et nous demander : « D’où vient cela ? » Il m’a toujours paru intolérable qu’on arrête les gens et qu’on leur dise : « Mais vous avez un complet neuf et cent francs sur vous ! C’est donc que vous avez assassiné une vieille dame ? » La police ne se gêne pourtant point pour poser cette question indiscrète à de pauvres diables, et c’est même ainsi que, de loin en loin, elle découvre un meurtrier. Elle traite volontiers de même des gens qui ont mieux qu’un complet neuf ; et le public, qui s’arroge le droit de faire la police en amateur, informe d’office contre tous ceux qui font des dépenses exagérées et dont les ressources ne sont pas claires. Encore une fois, de moi-même je n’y aurais pas songé, mais cela ne me plaisait point d’entendre ce que l’on disait : car j’entendais tout, j’ai l’oreille fine. Je ne me souciais pas non plus d’être mêlé à une vilaine affaire. C’est comme pour les dettes, mon bel ami (dit-elle plus particulièrement au malicieux Alcibiade) : les autres font ce qu’ils veulent, et même pour moi, mais je décline toute responsabilité. Après tout, ce Haffner, est-ce que je le connaissais ? C’était un aventurier. On le qualifiait même durement, sous prétexte qu’il avait vécu de la Watson, sinon de moi. Je crus devoir surmonter ma répugnance, et je profitai de ce que j’avais à le remercier du plafond de Baudry pour lui demander entre parenthèse comment il s’en tirait.
« Il ne fit point difficulté de me répondre, et j’ai beau ne rien entendre à ces choses-là, son moyen me parut si ingénieux, si simple, si intelligible, si élégant que j’en fus émerveillée. Je vous ai dit que le roi de Hollande avait ordonné, par vertu, le mariage d’Élisa Watson et de Haffner : ce bon roi n’était pas seulement maniaque de vertu, mais aussi de toute espèce de régularité, et il avait exigé que le contrat fût en bonne et due forme. Haffner avait donc reconnu à la Watson un apport dotal de douze millions. C’était la valeur nominale des actions que Sa Majesté avait offertes à la demoiselle ; mais comme, à l’époque du cadeau, elles ne valaient rien, la dot était fictive et Haffner était fondé à en poursuivre la restitution. Ou bien il admettait la réalité de ces douze millions, mais Élisa en laissait plus de trente-six, et alors il en réclamait encore une douzaine pour sa part dans les acquêts de la communauté. Je ne sais pas si, au regard du droit, l’une ou l’autre de ces prétentions soutenaient l’examen, mais elles n’ont point semblé ridicules à de plus malins que moi, je veux dire aux prêteurs de profession. Haffner me conta, en effet, qu’il avait assez vite gagné son procès en première instance, que l’appel et l’instance de cassation traîneraient sans doute des années, mais que pas un usurier ne doutait du gain final, et qu’on lui avançait des sommes énormes sur la garantie de ses futurs douze millions.
« Je n’allais pas être plus méfiante que des gens qui risquent leur argent, moi qui ne risquais rien. Je me laissai vivre, et je m’interdis de penser aux combinaisons de mon ami. J’y pensais, malgré moi, assez souvent. Haffner était devenu à mes yeux une espèce de magicien, qui créait de rien quelque chose : car je n’aurais pas juré qu’il eût un jour douze millions (l’on peut perdre tous les procès), mais je savais mieux que personne qu’il faisait de l’argent tant que j’en voulais. Créer quelque chose de rien, c’est un miracle, et même le seul. J’en étais toute pénétrée d’effroi religieux, et les sentiments religieux me prédisposent aux scrupules. Je me demandais parfois : « Ce miracle, ai-je bien le droit d’en profiter ? » Je répondais hardiment oui, puisque je mettais en sûreté tout ce que je prenais pour moi. Ce que gardait Haffner s’évanouissait à mesure, ou risquait fort d’être remboursé un jour ou l’autre : moi je faisais des placements inaliénables et insaisissables, et si par hasard il n’héritait pas d’Élisa Watson, j’étais du moins sûre que ses créanciers ne viendraient pas gratter mon plafond de Baudry.
« Mais autre chose m’intriguait. Nous étions, quoi qu’on en ait dit, moins affolés et moins friands de scandales qu’aujourd’hui. Je m’étonnais pourtant qu’une affaire si importante, et si piquante, et plaidée, me disait Haffner, par Jules Favre, pût se dérouler sans que l’on en soufflât mot, ni même que l’on eût l’air d’en rien soupçonner. Cela me donna une deuxième légère crise de curiosité, et je parlai à Haffner de son procès comme il était naturel que je fisse. J’évitai avec soin de trahir la moindre défiance, mais il était bien aussi fin que moi, ou il cherchait une occasion de me convaincre : il m’apporta le soir même un ballot d’actes sur papier timbré, d’extraits de jugements et autres pièces où une femme n’a qu’à jeter les yeux pour être saisie et comme accablée de leur authenticité. Mais je sais par expérience l’impression que fait sur moi le grimoire, et je n’en voulus pas croire moi seule. J’avais un ami notaire (on n’est pas parfait). Je lui transmis le dossier. Mon Dieu, vous allez trouver que j’accumule à plaisir les invraisemblances. C’est ce que fait assez ordinairement la vérité elle-même. Mon ami notaire me certifia que toute cette marchandise était de bon aloi. Je lui objectai qu’il est inconcevable qu’une affaire pareille se débatte dans une cave : il me répondit qu’il se passe bien d’autres choses dans les caves, et qu’on ne sait pas tout, même les notaires.
« L’admirable est que cette consultation, qui aurait dû me donner la foi, acheva de me la retirer. Je n’avais jamais cru absolument aux histoires d’Haffner, jamais non plus je ne les avais niées absolument. Dès que j’eus des raisons d’y croire, je passai du doute à la certitude négative. En conséquence, je le mis à contribution encore plus immodérément. Je suis, me disais-je, la caisse de retraite de ce pauvre homme. Si un beau jour tout craque, il trouvera ici le nécessaire, souper, gîte et même le reste : il ne l’aura pas volé. Je vous prie de considérer le progrès de mes sentiments : j’avais d’abord voulu me débarrasser de lui sans tambour ni trompette, et j’étais prête à lui faire la charité ! Il ne m’en fournit point l’occasion. Rien ne sauta. Il disparut tout simplement sans laisser d’adresse, même à moi. Son bail de la rue de Courcelles était à fin de période, et l’on sut qu’il avait donné congé dans les règles depuis six mois. Cette fugue était donc préméditée de longue date. Il laissait d’assez grosses dettes, mais non point disproportionnées à son apparente fortune, et elles ne firent point crier. Quant au procès, personne n’en parla ni n’en ouït parler davantage après son éclipse qu’auparavant.
— Et ça finit… comme ça ? demanda le ci-devant Monseigneur, désappointé.
— Non, dit lady Ventnor après un petit effet de silence et de recueillement. Je vous disais tout à l’heure qu’il n’est mort que depuis peu : en effet, il n’y a pas quinze ans. J’étais mariée. Je recevais comme à présent, comme toujours, à cinq heures. Je le vis arriver un soir, comme s’il était venu la veille. Jamais il ne m’avait écrit une ligne. Je n’avais pas eu de lui la moindre nouvelle depuis… calculez ! Jamais la pensée ne me serait venue qu’il pût exister encore. Mais son entrée fut si naturelle et sa figure avait si peu changé que je n’eus pas même peur à sa vue. Il portait seulement un peu plus longue sa barbe que j’avais déjà connue blanche, et tenez, il ressemblait au beau Nieuwerkerke, dont nous parlions. Sa tenue était correcte, et même élégante, rien de l’Enfant prodigue. J’avais pas mal de monde, il ne put que prendre part à la conversation générale ; mais il resta le dernier.
« Lorsque nous fûmes tête à tête, il s’excusa de son brusque départ de jadis, comme il eût fait de quelque vénielle impolitesse d’hier ; puis il me démontra, fort brièvement, qu’il avait dû agir ainsi. Le procès n’en finissant point, ses prêteurs s’étaient lassés. Plutôt que diminuer son train, il avait préféré faire le plongeon. Il s’en était allé dans son pays, où l’on vit de rien. Et maintenant il revenait, parce que l’arrêt définitif était rendu, et il n’avait plus qu’à toucher les fonds. J’avoue que ce dénouement-là me surprenait encore plus que l’apparition du revenant. Je m’étais même si bien habituée à croire qu’il avait roulé tout le monde, et d’abord moi (mais moi sans dommage), que j’étais presque déçue. Lui cependant, toujours avec la même placidité, m’exposait comment seraient échelonnés les paiements de cette fabuleuse somme. Il devait toucher le lendemain son premier million, en un chèque sur la Banque de France. Il me montra le chèque. J’en ai vu de gros, mais c’était la première fois que j’en voyais un de cette taille : il m’imposa.
« Haffner me dit alors qu’il avait une grâce à me demander : c’était de partager avec lui, le lendemain, son dernier déjeuner d’homme pauvre, à la Maison Dorée. J’acceptai, j’étais sincèrement émue ; et je dois dire que rien ne fut gai comme ce dernier déjeuner d’homme pauvre. Vous savez que Haffner avait de l’esprit. Était-ce du sien, ou du vôtre, qui lui était resté après les doigts ? N’importe, il m’amusa fort, et il fut bien jeune, ce vieillard à la barbe blanche ! Après déjeuner, il me remit en voiture et fut, en se promenant, toucher son million. J’appris par les journaux du matin qu’en rentrant à l’hôtel de Bade où il était descendu, vers trois heures, il s’était tué.
— Quel mystère ! dit l’évêque.
— Je suppose, dit lady Ventnor, qu’il avait fini par croire à son procès ; il était devenu un peu fou, à la façon d’Élisa Watson ; il avait le délire des grandeurs. C’est assurément lui-même qui avait fabriqué le chèque, et il ne le croyait point faux. Il l’a présenté de bonne foi aux guichets de la Banque, on lui a ri au nez ; son illusion s’est évanouie brusquement, cet homme ruiné depuis un quart de siècle a senti la ruine pour la première fois, il n’avait plus de raison d’être, et il s’est détruit.
Ce récit nous avait très vivement intéressés, mais c’était ce genre d’intérêt qui n’anime point une compagnie, et le dénouement avait même jeté un froid. Nous ne sommes pas comme les anciens, et nous n’aimons guère que l’on fasse allusion à la mort dans les banquets : nous croyons aussitôt devoir, non par un sentiment véritable, mais par bienséance, prendre des figures d’enterrement.
Lady Ventnor est une maîtresse de maison trop accomplie pour que ces petits mouvements des cœurs lui échappent ; elle les surprend, et elle excelle à y couper court. Elle semblait rêver, elle regardait un peu vaguement çà et là : elle cherchait une diversion. A ce moment, les moujiks entrèrent, et ils débarrassèrent, pour y servir des rafraîchissements, la table où nous avions dîné. Les yeux de lady Ventnor semblaient attirés maintenant vers cette table d’onyx, nue, où apparaissaient plusieurs taches noirâtres que nous n’avions pu voir quand le couvert était mis. Elle nous les fit remarquer.
— Voilà, dit Alcibiade, une admirable table gâtée ! Quel est le vandale qui a dîné ici ?
— Non, non, dit lady Ventnor en riant, c’est moi qui ai fait cela.
Nous sentîmes qu’il y avait une histoire là-dessous et nous la demandâmes.
— J’aurai, dit-elle, du mérite à vous la conter, car, outre que j’y joue un rôle scabreux, j’y joue un rôle de dupe ; et cette fois ce n’est pas comme avec Haffner, je n’y gagne rien. Général, vous rappelez-vous…Gaston, votre camarade des Guides ? Je ne dis pas les noms de famille, et je ne sais en vérité pourquoi, puisque vous les avez sur les lèvres… Il était bien gai, charmant, mais, que voulez-vous ? il ne me plaisait pas ; il me faisait la cour, et il m’ennuyait. Je le savais l’amant aimé de…Lydie, si réservée et qui passait pour irréprochable. Alcibiade vous a dit comme les démarcations étaient rigoureuses entre les trois mondes.
« Il me suffisait d’être sans conteste au premier rang du mien depuis que j’avais établi ma résidence en cet hôtel, et je ne rêvais pas d’effacer les frontières, je ne me suis jamais souciée de l’impossible. Cependant il ne me fâchait point qu’une femme des sphères inaccessibles souffrît à cause de moi : Lydie avait la modestie ou le bon sens de croire Gaston perdu pour elle s’il m’aimait. En effet, je pensai d’abord le lui prendre, si peu d’envie que j’en eusse ; mais quand je sus qu’elle était prête à tout pour le garder, même à me prier, je lui fis dire que je m’engageais à n’y toucher point, à condition qu’elle vînt ici à six heures et demeurât cinq minutes dans mon salon, où elle aurait d’ailleurs le plaisir de rencontrer tous ses amis.
« Elle vint : que ne ferait une amoureuse ? Mais Dumas fit tout manquer : il était parfois l’homme de ses pièces, le Jalin, l’ami des femmes. Lorsque l’on annonça… Lydie, il se leva brusquement, alla dans le vestibule lui défendre d’entrer, et la reconduisit, de gré ou de force, jusqu’à sa voiture. Il ne jugea pas à propos de reparaître au salon, et je m’en félicitai, car je sentais qu’il avait l’opinion pour lui, je n’étais pas certaine qu’un de mes amis présents lui eût demandé réparation de l’insulte qu’il venait de me faire, et je préférais ne pas tenter l’expérience.
« J’étais réduite à l’autre revanche, et je décidai de la prendre, mais à la rigueur, car Gaston ne me plaisait toujours guère. Je lui avais donné rendez-vous le même soir pour lui dire : « Votre maîtresse sort d’ici, je lui ai promis que je ne vous ferais rien. » Il fallait chanter sur un autre air. Je lui dis :
« — Eh bien, mon cher, c’est oui. Mais c’est dix mille francs. Pour le principe, car vous pensez bien que je n’ai que faire de votre argent. Aussi je ne le prendrai pas. Procurez-vous, d’ici à demain, dix beaux billets, bien neufs, nous les étalerons sur cette table, nous y mettrons le feu, et vous ferez ce qu’il vous plaira… ou ce que vous pourrez, tant qu’ils brûleront.
« Je tremblais qu’il n’eût peine à se procurer cette petite somme : il était presque pauvre. Mais il m’arriva le lendemain à l’heure dite, et il me présenta ses dix billets de mille francs comme un bouquet. Nous les posâmes là… et voilà les taches qui prouvent qu’ils furent brûlés, et ce qui s’ensuit. Je le regardais d’un air narquois… J’avais tort, car il me glissa à l’oreille en me disant adieu… et merci :
« — Marguerite… ils étaient faux ! »
Nous rîmes, par politesse, — et par politesse également nous ne rîmes point trop, pour ne pas donner à croire à lady Ventnor que nous applaudissions au tour de Gaston. Moi, je le goûtais assez, et il me parut que pas une des précédentes confidences de la marquise ne m’avait illustré et illuminé l’histoire du second Empire comme cette insolente flambée de billets de banque — faux.