XIILA REVUE DE MINUIT

Malgré tout ce que je pus dire à M. le vicomte de Courpière ce jour-là et les jours suivants, il tint bon, il ne remit plus les pieds chez Mmela marquise de Ventnor. Il prit même un certain ton sec, qu’il sait prendre, pour m’inviter à ne lui jamais parler d’elle. Mais c’est lui qui m’en parlait, et non pas seulement à moi. Il a, dès qu’il se brouille, la mauvaise habitude de traîner dans la boue ses amis de la veille, et je me suis parfois demandé avec effroi ce qu’il raconterait de moi-même si nous étions fâchés. Sa fertilité d’invention dans l’ignoble est merveilleuse, et il débite ses infamies avec une telle candeur que l’on ne peut se défendre d’y croire, au moins sur le moment, même lorsque l’on sait pertinemment qu’il n’y a pas un mot de vrai. Il ne craint pas d’approprier son discours à l’ordure de ses calomnies ; mais il les assaisonne, à l’occasion, d’esprit atroce, et de ce ridicule qui tuait en France, — il y a longtemps.

Je regrettais particulièrement qu’il usât de tels procédés envers lady Ventnor. « Tout est perdu, me disais-je, si l’on répète à la marquise la moindre des vilenies qu’il colporte. » Et je ne voulais pas croire que tout fût perdu, tant la fortune de M. de Courpière me tient au cœur. « Il est vrai, me disais-je encore, qu’une femme de cette envergure ne prend pas garde à ces choses-là. Elle en a vu et entendu, et probablement elle en a dit elle-même bien d’autres. Elle n’est pas du tout la « petite femme » ni « l’honnête femme » que croit son mari. Si elle veut bien M. de Courpière, elle ignorera ces vétilles, et elle trouvera quelque moyen décent de remettre le grappin sur lui. »

Cependant lady Ventnor ne témoignait par aucun signe vouloir M. de Courpière. Elle ne jouait pas l’étonnement lorsqu’elle me voyait arriver seul, et ne me demandait pas même, pour la forme, des nouvelles de mon ami. J’allais, naturellement, la voir comme si de rien n’était, presque tous les jours, et ma situation eût été embarrassante si elle, ou un de ses familiers, eût remarqué l’absence du vicomte. Mais il était de règle chez elle que l’on ne remarquât jamais les disparitions. Je pouvais craindre aussi que M. de Courpière ne me reprochât ces visites : car il m’est difficile de rien faire à son insu, sauf si je lui mens. Mais, ayant renoncé à lady Ventnor, il s’était aussitôt remis, avec un courage que j’admire, à tirer d’autres plans, qu’il ne me confiait point ; et il avait à courir sans cesse vers une foule d’endroits mystérieux, où il ne m’emmenait pas.

Environ cette époque eut lieu un événement bien parisien. Le restaurateur russe, qui avait loué l’ancien hôtel de lady Ventnor avenue des Champs-Élysées, cessa de payer ses termes et suspendit, en général, ses paiements. L’établissement n’avait pas pris. L’on y était allé pour voir, plutôt que pour dîner ; cette curiosité pouvait se satisfaire en une fois, et personne de Paris n’avait seulement pensé à y retourner. Les chroniqueurs de théâtre ont observé qu’une pièce où le public ne retourne pas a de la peine à atteindre sa centième représentation. Il faut encore bien plus de récidives pour assurer le succès d’un restaurant. Un entrepreneur de cinématographe fit à lady Ventnor des propositions, qu’elle repoussa. Elle décida tout bonnement de laisser son hôtel à l’abandon, comme avant le règne du restaurateur, et même dans un abandon pire : car ce moscovite avait un peu précipitamment déménagé et sans rien remettre en place.

La résolution de la marquise fut vivement critiquée par ses entours. J’entendis un jour « Alcibiade » lui remontrer qu’elle n’avait pas le droit de laisser close et de livrer à une ruine prochaine une demeure où l’on marchait sur l’histoire (et je pensai irrévéremment qu’il aurait pu dire qu’on y couchait). Il proposa d’user des influences qu’il avait encore aux Beaux-Arts, quoique M. de Nieuwerkerke n’en soit plus le surintendant, pour obtenir que cet illustre logis fût classé parmi les monuments historiques. Lady Ventnor refusa cet honneur et détourna la conversation avec une telle prestesse que je n’y vis que du feu. Je ne remarquai d’abord que la banalité du lieu commun qui suffit à ce passe-passe. Elle fit deux ou trois réflexions mélancoliques à propos de ce qu’il faut laisser mourir ou qu’il ne faut point ressusciter, et il se trouva que nous parlions, sans savoir comment ni pourquoi, de certaines redoutes parées et masquées, jadis fameuses, que donnait chez lui Alcibiade, et qu’il ne donnait plus depuis quinze ans.

Ce que venait de dire la marquise ne signifiait point qu’elle pût le désapprouver d’avoir fermé ses salons ; mais elle modifia le sens du discours par une simple intonation de regret, si bien qu’Alcibiade crut devoir humblement s’excuser de ne recevoir plus. Il allégua que ses listes d’invités étaient devenues des listes nécrologiques. Lady Ventnor lui prouva aussitôt, en lui citant des noms, qu’il se trompait, et que les beautés célèbres du second Empire, du moins celles du monde, ne sont point toutes mortes comme on croit. (Les redoutes d’Alcibiade étaient de ces réunions, autrefois si rares, où les femmes de toute classe se coudoyaient, à la faveur du masque.) Lady Ventnor lui fit observer qu’il pouvait compléter ses listes en invitant les meilleures recrues du monde et du demi-monde nouveau.

Alcibiade appartenait à cette génération d’hommes galants et magnifiques, peints par Dumas dans lePère prodigue, qui louent un yacht en Angleterre pour emmener une dame de Dieppe déjeuner au Tréport. Il se leva soudain, et, avec cette grâce inimitable de politesse qui nous viendra peut-être comme à nos pères quand nous aurons leur âge, il annonça que dans deux semaines jour pour jour il donnerait une redoute, puisque lady Ventnor daignait le souhaiter. Il lui baisa la main et sortit vite, comme s’il n’avait pas une minute à perdre pour commencer ses préparatifs. J’étais bien aise que cette petite scène se fût passée devant moi : Alcibiade ne pouvait manquer de m’inviter. Je songeai que le tableau de sa redoute me fournirait un dernier chapitre brillant aux confidences de la marquise, et je me félicitai à ce propos que M. de Courpière ne se fût point brouillé avec elle devant que j’eusse fini de ramasser mes documents.

Je me dispensai de raconter tout ceci à Maurice, le soir même, et le surlendemain, lorsque je reçus l’invitation. Mais je le vis quelques heures plus tard, et il me dit, entre autres choses, qu’il était invité chez Alcibiade.

— Ah ? lui dis-je. Mais je pense que tu n’iras point ?

— Pourquoi non ? me répondit-il. J’irai certainement.

Je fus presque fâché. Il me semblait que j’eusse préféré y aller seul et prendre mes notes tranquillement. Puis je m’avisai qu’Alcibiade n’avait pu inviter M. de Courpière contre le gré de la marquise, et qu’elle n’avait pas manigancé pour autre chose toute cette histoire de redoute, qui avait paru venir sur le tapis si naturellement.

La recherche de nos costumes ne nous fatigua point l’imagination. L’habit était défendu, et le masque indispensable, puisque l’unique amusement de ces redoutes était l’intrigue à l’ancienne mode ; mais la fantaisie des déguisements était réservée aux femmes, et nous autres, mâles, avions pour uniforme de rigueur le classique domino noir. Comme je suis de même taille que Maurice et qu’il n’a jamais le temps de rien, n’ayant rien à faire, il me chargea de commander les deux dominos. Même, ce fut moi qui les payai. Je ne le dis point pour me faire valoir ou pour reprocher cette dépense à M. de Courpière, qui ne saurait être suspect de parcimonie, mais pour montrer qu’il allait chez Alcibiade sans arrière-pensées : j’entends qu’il n’y allait point à ses affaires et moi comme son second, car il eût payé les deux dominos ; nous y allions au même titre, et je devais donc assumer la moitié des frais, ou, s’il n’y pensait point, la totalité.

Je me promettais trop de cette soirée pour échapper une déception : je ne l’échappai point. Sans doute, le coup d’œil était agréable. Alcibiade était bien logé, rue d’Aguesseau, dans un hôtel plutôt Louis-Philippe que second Empire, mais enfin convenablement démodé. Un escalier vaste permettait le développement des cortèges, les entrées à effet, les pittoresques remous de foule. Le salon principal était une galerie à trois fenêtres cintrées, que répétaient trois portes en glaces. Les panneaux étaient peints de haut en bas. Des personnages grandeur nature, femmes nues aux ailes de papillon, amours adolescents aux ailes d’oiseau de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, s’enlevaient en clair sur un fond qui me parut noir : c’était un genre, si l’on veut, pompéien. Je cherchai la signature, et j’eus l’étonnement de trouver celle de Bouguereau. Le luminaire était de bougies, en trois grands lustres de cristal taillé, et six énormes torchères à soixante lumières pour le moins chacune. Le deuil des hommes faisait valoir la bigarrure des femmes, et cette foule était comme le décor des murs, claire sur noir. Mais je n’avais que cette courte et vaine joie des yeux, et aucune joie de curiosité. Je m’étais flatté de voir réunis autour de moi, comme à un cinquième acte tous les personnages d’une pièce, les fantômes du second Empire ; et probablement ils m’environnaient, mais ce n’étaient que trop des fantômes, anonymes, qui ne soulevaient pas le pan de leur suaire, rabattu sur leur visage. Les femmes étaient si emmitouflées que leur tournure n’accusait même pas leur âge, et je ne discernais pas les aïeules des contemporaines. Plusieurs de ces masques paraissaient bien intriguer, sans verve, comme pour obéir à une consigne. Mais moi qui ne connaissais, ou ne reconnaissais personne, et que l’on n’intriguait point, je me sentais perdu, isolé, comme dans la cohue funèbre du bal de l’Opéra, angoissé. Je me raccrochais à M. de Courpière, qui se raccrochait à moi. Je le regardai en détresse, à travers les trous de mon masque, et il répondit à mon regard :

— Ce n’est pas si drôle.

Comme j’ai la manie de prévoir les intentions des gens, j’avais arrangé que lady Ventnor apparaîtrait subitement, triomphante de jeunesse, parmi ces femmes, à peine ses aînées, et toutes en ruine. Mais la règle du masque était si rigoureusement observée que ce coup de théâtre ne me paraissait plus possible. Je me demandais même si la marquise n’était point arrivée : elle pouvait l’être et ne point se manifester à nous. Le moyen de nous intriguer ? Nous eussions reconnu sa voix.

Cependant, vers minuit, deux ou trois femmes osèrent découvrir leur visage, et cette épreuve me démontra que, si lady Ventnor avait compté sur des repoussoirs, elle n’avait point calculé faux. La première qui se démasqua était une ancienne beauté blonde, mi-française et mi-allemande. Cette Dorothée, ingénue à plus de soixante ans comme à vingt ans, ne soupçonnait pas que son teint fût fané quand son âme ne l’était point. Cela est touchant quand on y pense, mais il ne faudrait qu’y penser, et fermer les yeux. Le fatal exemple fut suivi par une espèce de sorcière de Macbeth, dont le charme langoureux ne fut pas moins célèbre jadis. Je l’entendis nommer : elle venait, à plus de soixante-dix ans, d’épouser (en secondes noces) un prince octogénaire, et l’on disait que c’était pour avoir des couronnes fermées sur son corbillard. — Je souhaite que l’on ne m’attribue pas cette délicate plaisanterie.

Je vis entrer à ce moment une femme costumée en religieuse, et j’en fus bien étonné, car j’avais lieu de croire toutes les personnes présentes fort chatouilleuses sur le chapitre de la religion. La manche du corsage, très ample et, comme on dirait, pagode, laissait voir, au moindre geste, tout le bras nu ; et chaque fois que cette étrange sœur de charité faisait un pas, on voyait qu’elle avait aussi le pied nu, dans des cothurnes. L’opposition de ces nudités et d’un costume respectable m’eût choqué si je n’eusse été d’abord ébloui. Des bras et des pieds comme ceux-là sont assurément des perfections uniques, et je compris que la religieuse fût aussitôt reconnue, malgré son masque : mais il paraît qu’elle avait déjà porté ce déguisement aux Tuileries, dans un tableau vivant. C’était une comtesse italienne, que je croyais morte : elle ne faisait que dérober, à ceux qui l’avaient connue plus belle qu’une Vénus antique, le spectacle de sa déchéance. Elle vivait recluse dans la poussière et dans les ténèbres d’un taudis, dont jamais les fenêtres ni les persiennes ne s’entr’ouvraient avant la nuit close. C’était miracle qu’elle eût consenti à revenir ce soir. D’après ce qu’elle nous montrait d’elle, à mon gré trop chichement, je jugeai sa retraite prématurée. J’avais raison. Il s’était fait autour d’elle un rassemblement. On la suppliait de découvrir son visage, ne fût-ce qu’une seconde. Elle se laissa toucher et, brusquement, arracha son masque. Elle apparut, inquiète, rougissante, superbe, d’une beauté impériale, et cependant mutine, qui me rappela Pauline Borghèse.

— Fichtre ! pensai-je, si c’est précisément cet effet-là que voulait faire lady Ventnor, il est un peu tard, elle n’aura plus que du réchauffé.

Elle parut à l’instant même où je faisais cette réflexion, et je dois dire d’abord que le succès de la religieuse n’entama aucunement le sien. Elle avait choisi un costume du dix-huitième siècle, qui était avec cela turc, selon la fantaisie de cette époque où les littérateurs ont commencé à faire des excursions en Orient. Elle représentait, si l’on veut, Roxane, la Roxane deBajazet, qui a bien été joué au dix-huitième autant qu’au dix-septième siècle. Elle portait, par-dessous, tout l’attirail au moyen duquel les Pompadour et les Dubarry ont déformé, d’ailleurs assez gracieusement, leur corps, et, par dessus, une manière de saut-de-lit d’une soie molle, du jaune le plus flatteur, brodé de turquoises et de perles. Le décolleté était en carré, la gorge hardiment nue, mais le haut des bras et les épaules drapés. Ce n’était point la perfection dont l’Italienne en religieuse venait de nous donner un exemplaire, mais ce genre de beauté, effectivement préférable, qui est une promesse de plaisir. Une écharpe de gaze était enroulée autour de la coiffure, et c’était l’extrémité flottante de cette écharpe qui, ramenée devant le visage et fixée au côté gauche des cheveux par une grosse épingle de turquoise, tenait lieu de masque. Les dames de Constantinople ne se voilent guère, aujourd’hui, plus sévèrement.

Les traits de lady Ventnor étaient aisément reconnaissables à travers cette gaze. Elle fut applaudie, la pauvre religieuse fut négligée, et c’est autour de la marquise que le rassemblement se reforma. Elle se laissa complaisamment admirer, bien qu’elle nous eût, du premier coup, avisés, M. de Courpière et moi, et ne regardât plus ailleurs. Mais elle n’est jamais hâtée, elle sait attendre, parce qu’elle ne doute jamais de ce qu’elle a résolu ; et puis elle ne pouvait pas courir après nous. Mais, moi du moins, je ne pouvais me dispenser d’aller lui présenter mes hommages. Je ne demandai point, naturellement, la permission à M. de Courpière. Je débitai à la marquise un petit compliment, ma foi, fort mal rédigé : je pensais à autre chose. Je me disais : « Comment va-t-elle s’y prendre pour ressaisir Maurice ? » Je ne voulais pas manquer cela. Je le manquai cependant, rien que pour avoir tourné la tête.

J’ai oublié de dire que lady Ventnor était, comme d’ordinaire, escortée de la comtesse Doulevant. Je suis d’autant plus inexcusable de l’avoir oublié, que la comtesse me parut charmante. Lady Ventnor, qui, je pense, lui avait payé son costume, l’avait aussi déguisée en Turque. C’était Atalide, à côté de Roxane, et ce rôle de jeune première ne semblait point trop jeune pour elle. J’admirai entre parenthèse l’heureuse témérité de lady Ventnor, qui, au lieu de chercher, comme j’avais cru, le repoussoir, se faisait escorter d’une femme plus jeune qu’elle et aussi jolie, mais moins importante. Je débitai un autre madrigal à la comtesse, et je n’étais pas au bout de ma réplique, quand je vis que nous jouions une scène à quatre et que M. de Courpière bavardait avec lady Ventnor comme s’il lui avait rendu visite le jour même, la veille et tous les jours précédents.

Dès lors, nous ne nous quittâmes plus tous les quatre. Nous avions trouvé un coin. Je dis quelques phrases, peu mémorables, sur cette réunion des ombres du second Empire, que je qualifiai de revue de minuit. La marquise voulut bien satisfaire notre curiosité et mettre la plupart des noms sur les visages, ou plutôt sur les masques ; mais cette énumération n’aurait guère plus d’intérêt que mon discours. L’entretien fut d’ailleurs bref. Lady Ventnor et MmeDoulevant étaient arrivées fort tard. Et déjà les maîtres d’hôtel, les valets de chambre dressaient les petites tables du souper. Je dis que j’allais m’assurer d’une table où nous fussions tranquilles et seuls ; mais lady Ventnor me répondit qu’elle ne voulait point souper là. Je pensai qu’elle nous avait fait préparer une collation chez elle et que nous n’y perdrions pas.

Comme rien ne nous retenait plus, nous filâmes à l’anglaise et prîmes place tous quatre dans son automobile, qui partit en effet dans la direction du Bois, mais s’arrêta au milieu de l’avenue des Champs-Élysées, devant l’ancien hôtel, naguère transformé en restaurant et, depuis, doublement désaffecté. Les volets étaient aux fenêtres, et la façade, sans aucune lumière apparente de haut en bas, avait un aspect sinistre fort imposant.

— Comment ? dis-je à lady Ventnor en traversant le large trottoir. C’est ici que vous nous faites souper ?

— N’est-ce pas une bonne idée ? me répondit-elle.

Et il me sembla que je voyais briller son sourire comme on voit briller un regard.

— Vous n’avez pas peur des revenants ? lui dis-je.

— Au contraire, me répondit cette femme vraiment supérieure, du moins dans son emploi.

Le chauffeur et le valet de pied nous précédaient, portant par les deux anses le grand panier de vaisselles et de victuailles qui sert aux parties de campagne. Ils sonnèrent, la porte cochère s’entre-bâilla, et nous vîmes, dans un lointain d’obscurité profonde, deux ou trois lampes qui n’éclairaient guère mieux que les lampes de secours des théâtres. Le vestibule me parut plus sombre encore ; les marbres multicolores étaient comme éteints, mais la statuette d’argent qui marque le premier degré de l’escalier luisait comme si elle eût émis une lumière propre. Nous passâmes devant les grands salons, en désordre comme après un pillage, et nous arrêtâmes enfin dans le salon de musique, rangé tant bien que mal. Aucun couvert n’y était dressé, puisque nous apportions tous nos ustensiles. On avait seulement placé, an milieu, une de ces belles tables à plateau d’onyx supporté par des sphinx de bronze, et sur la table deux flambeaux d’argent à quinze bougies. Comme elles étaient coiffées chacune d’un petit abat-jour, elles n’éclairaient que la surface chatoyante de la table, et rien du reste de la pièce n’était visible, sauf la statue de Vénus sortant de l’onde, toute blanche. Les deux domestiques tirèrent du panier notre repas froid, le Champagne et l’argenterie, et disparurent.

Toute cette mise en scène me semblait ingénieuse, et je pensais faire un souper original ; mais j’avais compté sans notre hôtesse, et il ne me souvient justement pas d’en avoir jamais fait un qui ressemblât davantage à n’importe quel souper. Lady Ventnor m’avait dit qu’elle ne craignait pas les revenants, au contraire ; mais elle ne les craignait pas pour M. de Courpière, ce n’était ni pour MmeDoulevant ni pour moi ; et elle n’avait aucun intérêt à les évoquer tant que la partie demeurerait carrée. D’ailleurs, les revenants, pour faire leur effet, ne doivent justement pas être évoqués avec trop de précision ni, si je puis dire, trop littéralement : il faut que, sans les voir, on les sente qui rôdent. Pour l’instant, Mmela marquise de Ventnor n’avait qu’à jouer de ses agréments personnels, de sa jeunesse miraculeuse, à prouver qu’elle avait le caractère comme le visage, et qu’elle était encore parfaitement capable d’amuser un homme, même tel que M. de Courpière, qui n’a jamais fait la fête pour s’amuser.

Elle y réussit à souhait ; et j’avoue même que cette réussite insolente m’étonna et me scandalisa un peu, comme celles des pièces qui ne me dérident point et que je vois qui enchantent autour de moi le public. Mais cette comparaison, que je fis, me suggéra une explication. J’ai beau être intime avec M. de Courpière, je ne suis pas du même bord et je n’ai pas le même genre d’esprit. Je ne sais jamais quels sont les traits qui passeront la rampe de son côté. Lady Ventnor (de qui, je le rappelle, Sarcey a écrit : « Elle a le sens du théâtre ») ne dit pas un mot cette nuit-là qui ne passât la rampe. Maurice faisait de grands éclats de rire. Je ne m’ennuyais pas, mais je ne saurais dire plus, et je conçus une grande estime pour la comtesse Doulevant, qui ne s’ennuyait pas plus que moi, mais ne s’amusait pas davantage.

Notre festin, qui m’avait bien l’air de n’être qu’une formalité, ne se prolongea guère. Lady Ventnor se leva, prit l’un des lourds flambeaux et se dirigea vers la porte. M. de Courpière n’hésita pas à la suivre, sans y être, comme on pense, invité par elle explicitement. Nous crûmes devoir, MmeDoulevant et moi, les accompagner jusqu’au seuil de la chambre historique. La marquise leva en l’air, d’un geste aisé, le flambeau qu’elle tenait, et nous éclaira un instant le lit de marqueterie dans sa niche, l’Aurore pâle qui plane au ciel du plafond. Puis elle nous souhaita tranquillement le bonsoir, me pria de reconduire MmeDoulevant, et me dit que nous pouvions disposer de l’automobile.

Je lui sus gré d’avoir invité la comtesse, dont la présence me facilitait ma sortie et sauvait ma dignité. Voudra-t-on croire que je ne pensai point d’abord à profiter autrement de cette aimable partenaire ? Je lui donnai la main, et nous allâmes, à tâtons, de pièce en pièce. En repassant par le salon de musique où nous avions soupé, je pris le flambeau qui restait, et c’est quand j’imitai ce geste de lady Ventnor que l’idée me vint de pousser plus loin mon imitation.

J’allai droit à la salle de bain. Je posai mon flambeau sur la table d’onyx où les dix billets faux de mille francs avaient fait en brûlant des taches noires, et je regardai la comtesse. Je souris : c’était une prière. Je ne doutais point qu’elle ne fût exaucée. MmeDoulevant ne jugeant pas à propos de me répondre, je pris ce silence pour un assentiment.

Mais j’allai d’abord, je ne saurais trop dire pourquoi, ouvrir la persienne. Notre fenêtre s’illumina ; et je vis s’arrêter sur l’avenue déserte deux noctambules, qui devinèrent peut-être que, dans ce palais des amours surannées, un peu de la volupté morte ressuscitait aux bougies.


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