XLE MARI

Je désirai, vers cette époque, aller passer quelques jours en Angleterre. Je dois dire que cela me prend assez souvent. Je suis à mon aise chez les Anglais comme Stendhal chez les Italiens du Nord, et à peu près pour les mêmes raisons. Ils ont des mœurs naturelles et commodes ; je les trouve cordiaux, accueillants, doués du sens de la liberté individuelle, qui fait que l’on tient compte d’autrui. Ils ont infiniment d’esprit, de comique, d’originalité, et pas la moindre notion du ridicule ; enfin ils sont tout l’opposé de ce que l’on croit d’eux en France, et, cependant que je les goûte, je me rappelle avec un plaisir de surcroît les bêtises que l’on en dit. Je fais chez eux des cures de sens commun, et je m’y repose de mes compatriotes qui me semblent tous un peu fous, à commencer par moi. La grande différence de ce pays-ci à l’Angleterre est qu’ici tout va de travers, et en Angleterre tout marche droit. C’est le pays où les allumettes ne ratent pas.

L’on ne savoure de telles jouissances que si l’on est seul à les éprouver. Je ne me souciais donc point de suggérer à M. de Courpière l’idée de ce voyage ; mais il fallait lui suggérer celle de ne se point formaliser que je le quittasse une semaine ou deux, et cela était délicat : non pas qu’il ait la moindre peine à se passer de moi, mais il n’admet pas volontiers que je me donne des airs de pouvoir me passer de lui. En outre, ma fantaisie de l’abandonner tombait assez mal. Son intrigue avec Mmela marquise de Ventnor semblait interrompue, et cet arrêt inopiné le mettait en mauvaise humeur. Lady Ventnor, sans lui donner d’explications, qu’au surplus elle ne lui devait point, avait cessé de le traiter singulièrement et de lui accorder des tête-à-tête. Il n’était plus question du journal, qui avait servi au moins de prétexte à nos deux derniers entretiens ; il était encore moins question de ces confessions à bâtons rompus — en apparence, mais si bien ordonnées et même chronologiques. M. de Courpière était tout désorienté, n’ayant pas encore pratiqué de femme si hésitante, ou plutôt si bien résolue à rester maîtresse de l’heure. Sa situation n’était pas brillante ; il avait mis tout son espoir sur cette carte ; c’était vraiment fatalité que la partie traînât.

Mais moi, je voulais m’en aller. Je trompais mon impatience en feuilletant les guides. J’y dénichai un expédient. Je souhaitais revoir, entre autres, l’île de Wight, et Ventnor y est situé. Je m’excuse de l’apprendre à ceux de mes lecteurs qui le sauraient déjà ; mais il ne doit pas y en avoir beaucoup. Nous ignorons les endroits universellement célèbres qui ne sont pas de chez nous ; et je ne puis, à ce propos, jamais me rappeler sans rire ce mot sublime d’un de nos écrivains du dernier siècle, qui se décida sur le tard à franchir le Pas de Calais et découvrit Oxford : « Mais, disait-il au retour, c’est admirable ! Et on ne le sait pas ! »

Lord Ventnor avait beau s’appeler Ventnor, il pouvait avoir sa résidence toute autre part qu’à Ventnor. Mais justement leBlack’s guide to the Isle of Wightm’apprit l’existence d’unCastle, ou plutôt villa Ventnor, dont il vantait les bizarreries. CeBlack’s guideajoutait que, malheureusement, la villa n’était pas ouverte aux visiteurs, parce que le marquis y résidait presque toute l’année.

Comme Maurice me faisait ses doléances du matin au soir, je trouvai tôt une occasion de lui dire :

— L’interruption qui te chagrine ne m’étonne point ; je la prévoyais ; et je t’affirme que, malgré les apparences, tes affaires sont en bon train. Je ne doute pas que la marquise ne succombe à la tentation de rentrer avec toi dans une carrière d’où elle se devait croire définitivement exclue. Mais une femme de son caractère, de sa fortune et, disons-le, de son âge, une femme qui a vécu, ne se passe point un caprice. Elle veut du grandiose, l’amour complet, si j’ose m’exprimer ainsi. Ce n’est pas une fusée d’adieu qu’elle prétend lancer, mais le bouquet. Elle est politique autant qu’amoureuse, et tu n’as pas mal joué en lui proposant simultanément la bagatelle et la fondation d’un journal ; mais elle tient à savoir d’abord si tu es de taille à remplir l’emploi qu’elle t’assigne, et elle n’entend point que vous alliez ni l’un ni l’autre à l’aveuglette. Je pense qu’elle a pris sur toi des renseignements ; elle a aussi préféré que tu la connusses, et c’est pourquoi, j’imagine, elle s’est racontée si complaisamment. Elle est trop fameuse pour duper le plus naïf, et elle sait d’ailleurs que la jalousie du passé est le talisman qui fait aimer les courtisanes. J’ai toujours gagé qu’elle ne t’accorderait rien avant d’avoir terminé le récit de son existence depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.

— Eh bien, et maintenant ? dit M. de Courpière, qui m’écoutait avec la plus grande attention.

— Maintenant, nous n’en sommes pas à nos jours, puisque nous en sommes à la Guerre. Le récit n’est pas achevé. Mais il est suspendu. C’est qu’elle ne sait pas trop comment elle le doit poursuivre. Elle arrive à la période critique où elle a supprimé les Pyrénées qui séparent le monde du demi-monde, après nous avoir tant dit que cette frontière était inviolable. Elle nous a bien laissé entendre que, grâce à l’adoption et à la paternité d’Émile, elle était devenue une espèce de jeune fille : ce n’est qu’une manière de parler. Elle nous a conté qu’un fils de famille avait demandé sa main : il en est mort. Mais elle est bien devenue véritablement grande dame, et grande dame anglaise, épouse de lord Ventnor : pourquoi, entre parenthèse, lord Ventnor plutôt qu’un autre ? Pourquoi cet étrange bonhomme, que nous avons une fois entrevu ? Il est fabuleusement riche, et n’avait aucun intérêt à l’épouser. Elle-même était riche, surtout après avoir hérité de Julien Chantepie. Elle pouvait choisir. Il y a un mystère, ou plusieurs mystères, qu’il importe que tu éclaircisses, et dont il se peut qu’elle ne t’éclaircisse pas aussi volontiers que de ses aventures précédentes. Aussi n’est-ce point à elle qu’il se faut adresser cette fois, mais à son mari.

— A son mari ! s’écria M. de Courpière.

— Je ne dis pas, repris-je, que je l’interrogerai tout bonnement. Enfin, je ne sais pas trop ce que je ferai. Mais je vais partir pour l’île de Wight, où est sa villa. Nous avons fait la fête ensemble toute une nuit : il est donc parfaitement convenable que je lui rende visite. J’essaierai de le faire bavarder, ou je pourrai du moins faire bavarder des gens autour de lui.

— C’est une excellente idée, dit M. de Courpière, et nous partirons pour l’île de Wight dans deux ou trois jours.

Je lui témoignai affectueusement combien j’eusse été heureux que ce petit voyage à deux fût possible, mais je lui persuadai qu’il aurait tort de se compromettre, quand j’étais là pour me dévouer. Il me remercia de tout cœur, et je partis dès le lendemain.

Je fis halte deux jours à Londres, d’où j’allai faire un tour à Oxford, qui est en effet admirable, mais je le savais. Je revins à Londres, je passai à Cowes : c’était le temps des régates, je m’y attardai. J’eus l’imprudence de déjeuner à Ryde, je m’y attardai aussi, et je finis même par décider que j’y resterais. J’allai à Ventnor entre deux trains. Pendant que j’étais en wagon, le ciel se brouilla ; le vent était fort aigre quand je débarquai, et je jugeai que les Anglais ont tort de comparer le climat de leursouth-coastà celui de la Riviera, et en particulier d’appeler Ventnor leur « Madère ». Je ne fis point cent pas sur la plage, je regardai hostilement les collines escarpées qui la protègent contre le vent du Nord et qui ne m’empêchaient point de geler, et j’entrai dans un hôtel, où la vue des petites tables, des nappes blanches, des victuailles étalées sur le buffet d’acajou me rendirent la sérénité en excitant mon appétit.

Je choisis une table qui fût le moins possible exposée aux courants d’air, et j’attaquai une tranche de saumon froid arrosée d’une mayonnaise à la bouteille, et décorée de petites tranches de concombre sans le moindre assaisonnement. Mais cinq minutes plus tard la salle fut envahie, toutes les tables prises. Un grand monsieur, entre vingt et quarante-cinq ans, qui arriva le dernier, ne trouva point de place ; et comme il était seul, de même que moi, le maître d’hôtel mit son couvert vis-à-vis du mien sans me demander aucunement la permission. Je suis Français, et je pestai, mais je connais les Anglais : je me gardai de toute protestation inutile et du ridicule de faire la tête. Je savais aussi que, dans les deux minutes, mon convive inconnu m’adresserait la parole. Il n’y manqua point et, selon l’usage, m’exprima son opinion sur le temps, qu’il déclara incertain (la pluie commençait de tomber à flots).

Charmé de voir que je l’entendais, il devint plus familier, et n’hésita pas à me faire savoir qu’il portait à la France une extrême sympathie, et qu’il ne pouvait pas sentir les Allemands. Il se permit quelques plaisanteries assez brutales sur leKaiser. Pour lui rendre sa politesse, je lui dis deux mots aimables sur son roi. A ce moment, les gens des autres tables, qui se plaignaient de suffoquer, ouvrirent toutes les fenêtres à la fois. Un vent glacial souffla, et mon commensal profita de la circonstance pour me dire que, si j’étais par hasard phtisique, je me trouverais très bien du climat si tempéré de l’île de Wight. Je le remerciai, lui assurai que le coffre était bon, et je lui dis que je n’étais ici que de passage. Puis, cédant à un besoin de me faire valoir, bien commis-voyageur, j’ajoutai que j’y étais venu rendre visite à « mon ami » lord Ventnor.

Je fus étonné de la froideur qu’il me témoigna tout aussitôt. Je me rappelai, un peu tard, que lord Ventnor était, comme ils disent, excentrique, et probablement dans le pire sens de ce mot. J’essayai de le faire parler un peu dudit lord, mais en vain. Pour me rattraper, je lui donnai à entendre que je venais faire une simple visite de politesse, ou même poser une carte, et qu’enfin je ne connaissais pour ainsi dire pas « mon ami » lord Ventnor. Comme il ne se dégelait toujours pas, je mis les points sur lesi; je déclarai que je ne connaissais pas du tout lord Ventnor, que je ne l’avais entrevu qu’une fois, mais que j’étais lié avec sa femme.

Mon Anglais rechangea aussitôt de visage, me fit l’éloge de la marquise, grande bienfaitrice de ce pays, où elle ne venait malheureusement plus guère, comme il était trop naturel, après « ce qui était arrivé » à son mari. Il ajouta, en baissant la voix religieusement, qu’elle était l’amie intime de la feue reine Victoria. Je faillis tomber à la renverse. Je ne voulus point paraître ignorer cette amitié extraordinaire, mais je lui avouai que j’ignorais « ce qui était arrivé » à lord Ventnor, et je le pressai de m’en informer. Il rougit comme un enfant et me répondit avec le plus grand embarras que cela était impossible à dire, mais que j’en trouverais tout le détail dans les journaux anglais d’il y a quinze ans. Je finis par comprendre que lord Ventnor avait eu un de ces procès scandaleux qui datent dans l’histoire des mœurs. Mon vis-à-vis se hâta de revenir à lady Marguerite, me dit que sa conduite avait été, en cette occurrence, admirable, qu’elle avait soutenu son mari jusqu’à la dernière minute envers et contre tous, contre l’évidence même. C’est elle qui avait emporté l’acquittement, car lord Ventnor avait été acquitté, mais à la suite de débats plus déshonorants que n’importe quelle condamnation.

Alors seulement, et après l’avoir sauvé, elle s’était éloignée de lui, et encore avec ménagement, sans rupture officielle. De temps à autre elle revenait, au vu et su de tous, habiter cinq ou six jours chez lui, et le recevait de même chez elle. Sur ce, comme la pluie avait cessé et qu’un pâle rayon de soleil perçait les nuages, mon compagnon de table me dit :

— Grâce à Dieu, le temps est redevenu brillant.

Il me salua et se retira, me laissant abasourdi.

Malgré sa pudeur et ses réticences, il avait fourni à mon enquête un fort joli faisceau de documents. Je suivais bien la manœuvre de lady Ventnor, et j’avoue que cette stratégie m’émerveillait. Trouver un mari, dans sa condition, me paraissait déjà un tour de force ; mais le quitter ensuite comme indigne, après s’être donné les gants de ne le point lâcher, et se faire ainsi décerner, outre les parchemins, un brevet supplémentaire d’héroïsme et de vertu, c’est le chef-d’œuvre. Cependant mon indicateur m’avait plutôt posé de nouvelles énigmes, et celle-ci entre autres : Comment une Solférino pouvait-elle être devenue « l’amie » de la vénérable reine Victoria ? Il ne m’avait pas davantage révélé pourquoi un lord Ventnor avait épousé une Solférino.

Je ne pouvais plus compter que sur lord Ventnor lui-même pour me l’apprendre ; mais voilà maintenant que je balançais à l’aller voir. J’étais retenu par une sotte peur, une peur de collégien qui n’ose pas entrer au mauvais lieu. Je me raisonnai : qui me verrait ? Je ne connaissais personne ! Enfin j’y allai, mais en rechignant, avec une lenteur de mauvaise volonté, et par un chemin absurde, quoique je visse bien, là-haut, dans la direction de Bonchurch, la grande bâtisse blanche et nue, flanquée de deux tours inégales, l’une gothique, l’autre sans style et formée d’une superposition de bow-windows à auvents, enfin quelque chose d’assez ressemblant au château d’Osborne. J’errai encore près d’une heure autour du parc avant de trouver l’entrée principale. Le portier était devant sa loge, il fallut bien me résoudre. Je lui tendis ma carte et le priai de la faire passer à Sa Seigneurie.

Malgré sonnil admirarid’Anglais et de portier, il laissa percer quelque surprise, et je vis, à sa façon hésitante de manier mon carton, qu’il n’avait point souvent de visiteurs à introduire. Cela n’était point pour m’assurer. Puis je songeai que, si une visite était chose si étonnante, la mienne en particulier était plus étonnante encore, et qu’il se pouvait même que le noble lord ne se rappelât seulement pas mon nom. « Bah ! me dis-je, j’en serai quitte pour n’être pas reçu. » Mais je le fus avec d’autant plus d’empressement que je rompais la quarantaine. Lord Ventnor vint même au-devant de moi, comme d’un souverain, et je vis une lueur de joie dans ses yeux clairs, vitreux, qui (je le rappelle) marquent l’éternité. Ce vieillard ne paraissait toujours pas plus de dix-sept ans, je ne doute pas que ce ne soit pour la vie ; et comme il était vêtu de serge blanche, il avait l’air d’unboyqui va jouer au tennis.

Le bizarre est que la cordialité de son accueil ne me mit nullement à mon aise. Je sentais au contraire plus vivement l’incorrection de ma démarche, malgré une certaine effronterie que j’ai. Je perdis mon anglais, et, désespérant de m’excuser en cette langue, je le fis en français. Mais quel français ! J’ose dire que je barbotai. Je remémorai pêle-mêle au marquis mon nom, l’honneur que me faisait la marquise de m’admettre dans son intimité, le dîner que j’avais fait avec lui-même, et la tournée des grands-ducs qui avait suivi. J’avais ouï parler des merveilles de sa villa. Je la savais fermée aux visiteurs. Ma curiosité était piquée. Et j’avais cru pouvoir profiter de notre unique et déjà ancienne rencontre pour forcer la consigne.

Il me repartit que je n’étais point de ces étrangers auxquels il fermait sa porte, et qu’il était charmé de me revoir ; afin de marquer qu’il ne me traitait pas en curieux, mais en ami, il me pria à dîner, et, comme je n’aurais plus de train pour le retour, à passer la nuit sous son toit. Puis il m’avoua qu’il était fier de sa villa, qui était proprement sa création, sauf le logis principal édifié par son père (cela se voyait de reste), et qu’il se ferait un plaisir de m’y servir de cicérone. Nous montâmes un haut perron et pénétrâmes dans le hall, fort vaste, mais banal et nu, où il y avait des sièges commodes. Lord Ventnor m’y fit reposer un instant, par protocole, j’imagine ; et, toujours par protocole, il entama la plus anglaise des conversations météorologiques.

Quand il eut épuisé le sujet, il me promena, mais vite, et comme par acquit de conscience, dans les diverses pièces du rez-de-chaussée, arrangé en musée, de même que son hôtel de l’avenue du Bois ; et il s’empressa de me dire qu’il avait bien d’autres choses, plus originales et plus intéressantes, à me faire voir. (Je sentis venir les étrangetés promises par leBlack’s guide to the Isle of Wight.) Il était plus voyageur que collectionneur, il avait visité tous les pays de la terre, et il avait fait de sa villa un monde en raccourci, où, comme l’empereur Hadrien à Tibur, il pût journellement repasser ses souvenirs et les raviver jusqu’à l’hallucination. L’idée première de cette fantaisie lui était venue justement d’une ruine de villa romaine, enclose dans son parc. Il me conduisit d’abord à ce petit Pompéi, comme il disait, et j’eus beau me frotter les yeux, je n’y aperçus rien, que des traces de murs et une centaine de petits cubes de mosaïque. Mais le moindre éclat de pierre lui suffisait pour ressusciter tout un pan du passé, et surtout, à ce que je vis, pour évoquer les images des singularités érotiques, qu’il attribuait de confiance, et un peu trop uniformément, à toutes les civilisations, pourvu qu’elles fussent lointaines dans l’espace ou dans le temps.

Il me montra un stade qu’il avait construit dans une clairière, et où ne manquaient que les athlètes, des Thermes inutiles et déserts, une Académie sans philosophes : et cette friperie antique me rappela la friperie rustique du hameau de Trianon. Un pavillon égyptien, et un autre, indien, me firent penser à l’exotisme de nos expositions universelles. Je me laissai prendre au charme du jardin japonais ; mais le « paysage de Tahiti » et la « vallée de Tempé » ne me parurent point différer assez sensiblement desKew gardensou même du parc Monceau. Je songeai à notre Balzac, qui accrochait au mur de son salon des pancartes : « ici un Rembrandt, ici un Raphaël », et qui voyait réellement le Rembrandt ou le Raphaël. Lord Ventnor avait une imagination de même puissance, mais plus particulière, et je ne saurais décrire les visions que ce décor baroque lui suggérait. Elles me causèrent un malaise, un trouble indéfinissable. J’eus de nouveau peur, et follement envie de fuir ce lieu où je m’étais fourvoyé, comme une Gomorrhe où je flairais déjà le feu.

Mais il n’y fallait point compter. Mon hôte me ramena dans le hall. Cette fois, j’avais grand besoin de m’asseoir. J’étais rendu. Je sentis que je devais pourtant prendre à mon tour la parole et manifester mon admiration. Je ne trouvai que des phrases communes. Heureusement, j’avais affaire à un interlocuteur qui magnifiait les mots comme les images. Il me crut sincère, enthousiasmé, et il repartit de plus belle. Il se flattait d’avoir créé un microcosme, mais il se plaignait de n’avoir pu le créer que matériel et mort ; pour peupler ce décor qui, à ses yeux, abrégeait l’univers, il rêvait de susciter un être humain qui eût résumé en soi l’humanité. « Voilà donc, pensai-je, pourquoi il a épousé la Solférino ! » J’osai prononcer le nom de la marquise. Il fit une risée de colère.

— Lady Ventnor ? cria-t-il. Qu’est-ce donc ? Rien. Une petite femme ! Réellement. Une petite femme. Une biche !

Et il ajouta, avec mépris :

— Une honnête femme !

Je vis entrer à ce moment un nouveau personnage, d’une trentaine d’années pour le moins, que lord Ventnor me présenta comme son secrétaire, grand, brun, de figure assez médiocre, et, je me hâte de le dire, point équivoque. Je crus bien, en le considérant, lui trouver le front bas, volontaire, les yeux enfoncés de l’Antinoüs ; mais c’est probablement parce que nous venions de parler d’Hadrien. Il me déplut ; mais je sentis le Latin, — je n’aurais su dire de quel pays, ou même de quelle partie du monde, — le Latin, qui, malgré cette antipathie, ne pouvait manquer de m’être plus proche et intelligible que lord Ventnor qui ne me déplaisait point.

Le marquis se réduisit dès lors au silence, et il n’y en eut plus, comme on dit vulgairement, que pour le secrétaire. J’observai d’ailleurs qu’il exprimait toutes les mêmes idées que son maître, avec plus d’emphase, de développement, de rhétorique : et je présageai que je pourrais tirer de lui, quand nous resterions seuls, tout ce que je n’avais pu obtenir du marquis.

Ce tête-à-tête fut plus tôt que je ne pensais. Le dîner, bien que servi à la française, se termina à l’anglaise par une beuverie de vins. Lord Ventnor se leva dès la première bouteille, nous souhaita le bonsoir, et se retira. J’entrepris aussitôt le secrétaire, à qui je fis répéter sans aucune peine tout ce que m’avait débité le marquis sur son raccourci d’univers et autres extravagances de même farine. J’exprimai moi-même le regret que la pauvre marquise ne fût point le personnage d’un tel décor, et il ne manqua point de me dire qu’elle n’était qu’une « petite femme ». Mais il ajouta :

— Et avec cela retorse !

Je voudrais pouvoir noter l’accent qu’il donnait auxret à l’sde cette épithète.

Je lui demandai à brûle-pourpoint :

— Mais comment s’y est-elle prise pour devenir l’amie de la reine ?

Il me répéta qu’elle était retorse, et il ajouta « machiavélique », dont il faudrait pouvoir aussi noter l’accent. Puis brusquement, précipitamment, avec une inconcevable volubilité, comme si j’eusse, à tâtons, ouvert le robinet, il se mit à me raconter que la Solférino était venue à Londres aux derniers jours de la Commune. Il y avait alors nombre de Français, une manière d’émigration, de tout rang et de tout bord, les fuyards d’avant la guerre, les fidèles des souverains déchus, les communards proscrits : tous plus ou moins gênés, elle seule riche, libérale… en huit jours, le centre, la Providence, l’idole des émigrés sans distinction de parti. La lionne ! Pourtant les salons anglais lui demeuraient fermés. Mais elle savait les incohérences ducant, et c’est alors qu’elle s’était montrée « retorse » et « machiavélique » !

En Angleterre, où l’on veut ignorer que les artistes mènent parfois une existence un peu libre, on les reçoit sur le pied de l’égalité. Elle eut une inspiration. N’avait-elle point chanté, jadis, auxDélassements-Comiques? Elle osa prêter son concours à une fête de charité, organisée par elle-même au bénéfice des exilés français, et elle y chanta d’autre musique que celle desDélassements. Avait-elle une ombre de talent ? Ou bien c’est que ce public n’y entend rien. Elle fut sacrée cantatrice, toutes les portes s’ouvrirent. La reine voulut l’entendre, la fit venir, l’admira : et son buste, paraît-il, son buste de Carpeaux peut encore se voir sur une des cheminées d’Osborne ! Il ne lui manquait plus qu’un grand nom, mais chacun sait que la moindreGaiety girltrouve, quand il lui plaît, dans lepeerage, un mari de première qualité.

Je n’écoutais plus le secrétaire que d’une oreille distraite, puisque je savais d’avance la suite. Je lui avouai que je ne tenais plus debout, et il me conduisit à ma chambre. Dès le lendemain, je m’arrachai aux séductions de l’île de Wight, et repartis pour la France, hâté de rapporter à M. de Courpière comment lady Ventnor était devenue grande dame, et, selon l’expression si savoureuse du mari, « honnête femme ».


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