XXV

Pendant que les charrettes roulaient, entourées de gendarmes, vers la place du Trône-Renversé, menant à la mort Brotteaux et ses complices, Évariste était assis, pensif, sur un banc du jardin des Tuileries. Il attendait Élodie. Le soleil, penchant à l'horizon, criblait de ses flèches enflammées les marronniers touffus. A la grille du jardin, la Renommée, sur son cheval ailé, embouchait sa trompette éternelle. Les porteurs de journaux criaient la grande victoire de Fleurus.

"Oui, songeait Gamelin, la victoire est à nous. Nous y avons mis le prix."

Il voyait les mauvais généraux traîner leurs ombres condamnées dans la poussière sanglante de cette place de la Révolution où ils avaient péri. Et il sourit fièrement, songeant que, sans les sévérités dont il avait eu sa part, les chevaux autrichiens mordraient aujourd'hui l'écorce de ces arbres.

Il s'écria en lui-même:

"Terreur salutaire, ô sainte terreur! L'année passée, à pareille époque, nous avions pour défenseurs d'héroïques vaincus en guenilles; le sol de la patrie était envahi, les deux tiers des départements en révolte. Maintenant nos armées bien équipées, bien instruites, commandées par d'habiles généraux, prennent l'offensive, prêtes à porter la liberté par le monde. La paix règne sur tout le territoire de la République.... Terreur salutaire! ô sainte terreur! aimable guillotine! L'année passée, à pareille époque, la République était déchirée par les factions; l'hydre du fédéralisme menaçait de la dévorer. Maintenant l'unité jacobine étend sur l'empire sa force et sa sagesse...."

Cependant il était sombre. Un pli profond lui barrait le front; sa bouche était amère. Il songeait: "Nous disions:Vaincre ou mourir. Nous nous trompions, c'estvaincre et mourirqu'il fallait dire."

Il regardait autour de lui. Les enfants faisaient des tas de sable. Les citoyennes sur leur chaise de bois, au pied des arbres, brodaient ou cousaient. Les passants en habit et culotte d'une élégance étrange, songeant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, regagnaient leur demeure. Et Gamelin se sentait seul parmi eux: il n'était ni leur compatriote ni leur contemporain. Que s'était-il donc passé? Comment à l'enthousiasme des belles années avaient succédé l'indifférence, la fatigue et, peut-être, le dégoût? Visiblement, ces gens-là ne voulaient plus entendre parler du Tribunal révolutionnaire et se détournaient de la guillotine. Devenue trop importune sur la place de la Révolution, on l'avait renvoyée au bout du faubourg Antoine. Là même, au passage des charrettes, on murmurait. Quelques voix, dit-on, avaient crié: "Assez!"

Assez, quand il y avait encore des traîtres, des conspirateurs! Assez, quand il fallait renouveler les comités, épurer la Convention! Assez, quand des scélérats déshonoraient la représentation nationale! Assez, quand on méditait jusque dans le Tribunal révolutionnaire la perte du Juste! Car, chose horrible à penser et trop véritable! Fouquier lui-même ourdissait des trames, et c'était pour perdre Maximilien qu'il lui avait immolé pompeusement cinquante-sept victimes traînées à la mort dans la chemise rouge des parricides. A quelle pitié criminelle cédait la France? Il fallait donc la sauver malgré elle et, lorsqu'elle criait grâce, se boucher les oreilles et frapper. Hélas! les destins l'avaient résolu: la patrie maudissait ses sauveurs. Qu'elle nous maudisse et qu'elle soit sauvée!

"C'est trop peu que d'immoler des victimes obscures, des aristocrates, des financiers, des publicistes, des poètes, un Lavoisier, un Roucher, un André Chénier. Il faut frapper ces scélérats tout-puissants qui, les mains pleines d'or et dégouttantes de sang, préparent la ruine de la Montagne, les Foucher, les Tallien, les Rovère, les Carrier, les Bourdon. Il faut délivrer l'État de tous ses ennemis. Si Hébert avait triomphé, la Convention était renversée, la République roulait aux abîmes; si Desmoulins et Danton avaient triomphé, la Convention, sans vertus, livrait la République aux aristocrates, aux agioteurs et aux généraux. Si les Tallien, les Fouché, monstres gorgés de sang et de rapines, triomphent, la France se noie dans le crime et l'infamie.... Tu dors, Robespierre, tandis que des criminels ivres de fureur et d'effroi méditent ta mort et les funérailles de la liberté. Couthon, Saint-Just, que tardez-vous à dénoncer les complots?

"Quoi! l'ancien État, le monstre royal assurait son empire en emprisonnant chaque année quatre cent mille hommes, en en pendant quinze mille, en en rouant trois mille, et la République hésiterait encore à sacrifier quelques centaines de têtes à sa sûreté et à sa puissance! Noyons-nous dans le sang et sauvons la patrie...."

Comme il songeait ainsi, Élodie accourut à lui pâle et défaite:

"Évariste, qu'as-tu à me dire? Pourquoi ne pas venir à l'Amour peintre, dans la chambre bleue? Pourquoi m'as-tu fait venir ici?

--Pour te dire un éternel adieu."

Elle murmura qu'il était insensé, qu'elle ne pouvait comprendre....

Il l'arrêta d'un très petit geste de la main:

"Élodie, je ne puis plus accepter ton amour.

--Tais-toi, Évariste, tais-toi!"

Elle le pria d'aller plus loin: là, on les observait, on les écoutait.

Il fit une vingtaine de pas et poursuivit, très calme:

"J'ai fait à ma patrie le sacrifice de ma vie et de mon honneur. Je mourrai infâme, et n'aurai à te léguer, malheureuse, qu'une mémoire exécrée.... Nous aimer? Est-ce que l'on peut m'aimer encore?... Est-ce que je puis aimer?"

Elle lui dit qu'il était fou; qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait toujours. Elle fut ardente, sincère; mais elle sentait aussi bien que lui, elle sentait mieux que lui qu'il avait raison. Et elle se débattait contre l'évidence.

Il reprit:

"Je ne me reproche rien. Ce que j'ai fait, je le ferais encore. Je me suis fait anathème pour la patrie. Je suis maudit. Je me suis mis hors l'humanité: je n'y rentrerai jamais. Non! la grande tâche n'est pas finie. Ah! la clémence, le pardon!... Les traîtres pardonnent-ils? Les conspirateurs sont-ils cléments? Les scélérats parricides croissent sans cesse en nombre; il en sort de dessous terre, il en accourt de toutes nos frontières: de jeunes hommes, qui eussent mieux péri dans nos armées, des vieillards, des enfants, des femmes, avec les masques de l'innocence, de la pureté, de la grâce. Et quand on les a immolés, on en trouve davantage.... Tu vois bien qu'il faut que je renonce à l'amour, à toute joie, à toute douceur de la vie, à la vie elle-même."

Il se tut. Faite pour goûter de paisibles jouissances, Élodie depuis plus d'un jour s'effrayait de mêler, sous les baisers d'un amant tragique, aux impressions voluptueuses des images sanglantes: elle ne répondit rien. Évariste but comme un calice amer le silence de la jeune femme.

"Tu le vois bien, Élodie: nous sommes précipités; notre œuvre nous dévore. Nos jours, nos heures sont des années. J'aurai bientôt vécu un siècle. Vois ce front! Est-il d'un amant? Aimer!...

--Évariste, tu es à moi, je te garde; je ne te rends pas ta liberté."

Elle s'exprimait avec l'accent du sacrifice. Il le sentit; elle le sentit elle-même.

"Élodie, pourras-tu attester, un jour, que je vécus fidèle à mon devoir, que mon cœur fut droit et mon âme pure, que je n'eus d'autre passion que le bien public; que j'étais né sensible et tendre? Diras-tu: "Il fit son devoir?" Mais non! tu ne le diras pas. Et je ne te demande pas de le dire. Périsse ma mémoire! Ma gloire est dans mon cœur; la honte m'environne. Si tu m'aimas, garde sur mon nom un éternel silence."

Un enfant de huit ou neuf ans, qui jouait au cerceau, se jeta en ce moment dans les jambes de Gamelin.

Celui-ci l'éleva brusquement dans ses bras:

"Enfant! tu grandiras libre, heureux, et tu le devras à l'infâme Gamelin. Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon, je suis impitoyable pour que demain tous les Français s'embrassent en versant des larmes de joie."

Il le pressa contre sa poitrine:

"Petit enfant, quand tu seras un homme, tu me devras ton bonheur, ton innocence; et, si jamais tu entends prononcer mon nom, tu l'exécreras."

Et il posa à terre l'enfant, qui s'alla jeter épouvanté dans les jupes de sa mère, accourue pour le délivrer.

Cette jeune mère, qui était jolie et d'une grâce aristocratique, dans sa robe de linon blanc, emmena son petit garçon avec un air de hauteur.

Gamelin tourna vers Élodie un regard farouche:

"J'ai embrassé cet enfant; peut-être ferai-je guillotiner sa mère."

Et il s'éloigna, à grands pas, sous les quinconces.

Élodie resta un moment immobile, le regard fixe et baissé. Puis, tout à coup, elle s'élança sur les pas de son amant, et, furieuse, échevelée, telle qu'une ménade, elle le saisit comme pour le déchirer et lui cria d'une voix étranglée de sang et de larmes:

"Eh bien! moi aussi, mon bien-aimé, envoie-moi à la guillotine; moi aussi, fais-moi trancher la tête!"

Et, à l'idée du couteau sur sa nuque, toute sa chair se fondait d'horreur et de volupté.

Tandis que le soleil de thermidor se couchait dans une pourpre sanglante, Évariste errait, sombre et soucieux, par les jardins Marbeuf, devenus propriété nationale et fréquentés des Parisiens oisifs. On y prenait de la limonade et des glaces; il y avait des chevaux de bois et des tirs pour les jeunes patriotes. Sous un arbre, un petit Savoyard en guenilles, coiffé d'un bonnet noir, faisait danser une marmotte au son aigre de sa vielle. Un homme, jeune encore, svelte, en habit bleu, les cheveux poudrés, accompagné d'un grand chien, s'arrêta pour écouter cette musique agreste. Évariste reconnut Robespierre. Il le retrouvait pâli, amaigri, le visage durci et traversé de plis douloureux. Et il songea: "Quelles fatigues, et combien de souffrances ont laissé leur empreinte sur son front? Qu'il est pénible de travailler au bonheur des hommes! A quoi songe-t-il en ce moment? Le son de la vielle montagnarde le distrait-il du souci des affaires? Pense-t-il qu'il a fait un pacte avec la mort et que l'heure est proche de le tenir? Médite-t-il de rentrer en vainqueur dans ce comité de Salut public dont il s'est retiré, las d'y être tenu en échec, avec Couthon et Saint-Just, par une majorité séditieuse? Derrière cette face impénétrable quelles espérances s'agitent ou quelles craintes?"

Pourtant Maximilien sourit à l'enfant, lui fit d'une voix douce, avec bienveillance, quelques questions sur la vallée, la chaumière, les parents que le pauvre petit avait quittés, lui jeta une petite pièce d'argent et reprit sa promenade. Après avoir fait quelques pas, il se retourna pour appeler son chien qui, sentant le rat, montrait les dents à la marmotte hérissée.

"Brount! Brount!"

Puis il s'enfonça dans les allées sombres.

Gamelin, par respect, ne s'approcha pas du promeneur solitaire; mais, contemplant la forme mince qui s'effaçait dans la nuit, il lui adressa cette oraison mentale:

"J'ai vu ta tristesse, Maximilien; j'ai compris ta pensée. Ta mélancolie, ta fatigue et jusqu'à cette expression d'effroi empreinte dans tes regards, tout en toi dit: "Que la terreur s'achève et que la fraternité commence! Français, soyez unis, soyez vertueux, soyez bons. Aimez-vous les uns les autres...." Eh bien! je servirai tes desseins; pour que tu puisses, dans ta sagesse et ta bonté, mettre fin aux discordes civiles, éteindre les haines fratricides, faire du bourreau un jardinier qui ne tranchera plus que les têtes des choux et des laitues, je préparerai avec mes collègues du Tribunal les voies de la clémence, en exterminant les conspirateurs et les traîtres. Nous redoublerons de vigilance et de sévérité. Aucun coupable ne nous échappera. Et quand la tête du dernier des ennemis de la République sera tombée sous le couteau, tu pourras être indulgent sans crime et faire régner l'innocence et la vertu sur la France, ô père de la patrie!"

L'Incorruptible était déjà loin. Deux hommes en chapeau rond et culotte de nankin, dont l'un, d'aspect farouche, long et maigre, avait un dragon sur l'œil et ressemblait à Tallien, le croisèrent au tournant d'une allée, lui jetèrent un regard oblique et, feignant de ne point le reconnaître, passèrent. Quand ils furent à une assez grande distance pour n'être pas entendus, ils murmurèrent à voix basse:

"Le voilà donc, le roi, le pape, le dieu. Car il est Dieu. Et Catherine Théot est sa prophétesse.

--Dictateur, traître, tyran! il est encore des Brutus.

--Tremble, scélérat! la roche Tarpéienne est près du Capitole."

Le chien Brount s'approcha d'eux. Ils se turent et hâtèrent le pas.

Tu dors, Robespierre! L'heure passe, le temps précieux coule....

Enfin, le 8 thermidor, à la Convention, l'Incorruptible se lève et va parler. Soleil du 31 mai, te lèves-tu une seconde fois? Gamelin attend, espère. Robespierre va donc arracher des bancs qu'ils déshonorent ces législateurs plus coupables que les fédéralistes, plus dangereux que Danton.... Non! pas encore. "Je ne puis, dit-il, me résoudre à déchirer entièrement le voile qui recouvre ce profond mystère d'iniquité." Et la foudre éparpillée, sans frapper aucun des conjurés, les effraie tous. On en comptait soixante qui, depuis quinze jours, n'osaient coucher dans leur lit. Marat nommait les traîtres, lui; il les montrait du doigt. L'Incorruptible hésite, et, dès lors, c'est lui l'accusé....

Le soir, aux Jacobins, on s'étouffe dans la salle, dans les couloirs, dans la cour.

Ils sont là tous, les amis bruyants et les ennemis muets. Robespierre leur lit ce discours que la Convention a entendu dans un silence affreux et que les jacobins couvrent d'applaudissements émus.

"C'est mon testament de mort, dit l'homme, vous me verrez boire la ciguë avec calme.

--Je la boirai avec toi, répond David.

--Tous, tous!" s'écrient les jacobins, qui se séparent sans rien décider.

Évariste, pendant que se préparait la mort du Juste, dormit du sommeil des disciples au jardin des Oliviers. Le lendemain, il se rendit au Tribunal, où deux sections siégeaient. Celle dont il faisait partie jugeait vingt et un complices de la conspiration de Lazare. Et, pendant ce temps, arrivaient les nouvelles: "La Convention, après une séance de six heures, a décrété d'accusation Maximilien Robespierre, Couthon, Saint-Just avec Augustin Robespierre et Lebas, qui ont demandé à partager le sort des accusés. Les cinq proscrits sont descendus à la barre."

On apprend que le président de la section qui fonctionne dans la salle voisine, le citoyen Dumas, a été arrêté sur son siège, mais que l'audience continue. On entend battre la générale et sonner le tocsin.

Évariste, à son banc, reçoit de la Commune l'ordre de se rendre à l'Hôtel de Ville pour siéger au Conseil général. Au son des cloches et des tambours, il rend son verdict avec ses collègues et court chez lui embrasser sa mère et prendre son écharpe. La place de Thionville est déserte. La section n'ose se prononcer ni pour ni contre la Convention. On rase les murs, on se coule dans les allées, on rentre chez soi. A l'appel du tocsin et de la générale répondent les bruits des volets qui se rabattent et des serrures qui se ferment. Le citoyen Dupont aîné s'est caché dans sa boutique; le portier Remacle se barricade dans sa loge. La petite Joséphine retient craintivement Mouton dans ses bras. La citoyenne veuve Gamelin gémit de la cherté des vivres, cause de tout le mal. Au pied de l'escalier, Évariste rencontre Élodie essoufflée, ses mèches noires collées sur son cou moite.

"Je t'ai cherché au Tribunal. Tu venais de partir. Où vas-tu?

--A l'Hôtel de Ville.

--N'y va pas! Tu te perdrais: Hanriot est arrêté... les sections ne marcheront pas. La section des Piques, la section de Robespierre, reste tranquille. Je le sais: mon père en fait partie. Si tu vas à l'Hôtel de Ville, tu te perds inutilement.

--Tu veux que je sois lâche?

--Il est courageux, au contraire, d'être fidèle à la Convention et d'obéir à la loi.

--La loi est morte quand les scélérats triomphent.

--Évariste, écoute ton Élodie; écoute ta sœur; viens t'asseoir près d'elle, pour qu'elle apaise ton âme irritée."

Il la regarda: jamais elle ne lui avait paru si désirable; jamais cette voix n'avait sonné à ses oreilles si voluptueuse et si persuasive.

"Deux pas, deux pas seulement, mon ami!"

Elle l'entraîna vers le terre-plein qui portait le piédestal de la statue renversée. Des bancs en faisaient le tour, garnis de promeneurs et de promeneuses. Une marchande de frivolités offrait ses dentelles; le marchand de tisane, portant sur son dos sa fontaine, agitait sa sonnette; des fillettes jouaient aux grâces. Sur la berge, des pêcheurs se tenaient immobiles, leur ligne à la main. Le temps était orageux, le ciel voilé. Gamelin, penché sur le parapet, plongeait ses regards sur l'île pointue comme une proue, écoutait gémir au vent la cime des arbres, et sentait entrer dans son âme un désir infini de paix et de solitude.

Et, comme un écho délicieux de sa pensée, la voix d'Élodie soupira:

"Te souviens-tu, quand, à la vue des champs, tu désirais être juge de paix dans un petit village? Ce serait le bonheur."

Mais, à travers le bruissement des arbres et la voix de la femme, il entendait le tocsin, la générale, le fracas lointain des chevaux et des canons sur le pavé.

A deux pas de lui, un jeune homme, qui causait avec une citoyenne élégante, dit:

"Connaissez-vous la nouvelle?... L'Opéra est installé rue de la Loi."

Cependant on savait: on chuchotait le nom de Robespierre, mais en tremblant, car on le craignait encore. Et les femmes, au bruit murmuré de sa chute, dissimulaient un sourire.

Évariste Gamelin saisit la main d'Élodie et aussitôt la rejeta brusquement:

"Adieu! Je t'ai associée à mes destins affreux, j'ai flétri à jamais ta vie. Adieu. Puisses-tu m'oublier!

--Surtout, lui dit-elle, ne rentre pas chez toi cette nuit: viens à l'Amour peintre. Ne sonne pas; jette une pierre contre mes volets. J'irai t'ouvrir moi-même la porte, je te cacherai dans le grenier.

--Tu me reverras triomphant, ou tu ne me reverras plus. Adieu!"

En approchant de l'Hôtel de Ville, il entendit monter vers le ciel lourd la rumeur des grands jours. Sur la place de Grève, un tumulte d'armes, un flamboiement d'écharpes et d'uniformes, les canons d'Hanriot en batterie. Il gravit l'escalier d'honneur et, en entrant dans la salle du Conseil, signe la feuille de présence. Le Conseil général de la Commune, à l'unanimité des quatre cent quatre-vingt-onze membres présents, se déclare pour les proscrits.

Le maire se fait apporter la table des Droits de l'Homme, lit l'article où il est dit: "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable des devoirs", et le premier magistrat de Paris déclare qu'au coup d'État de la Convention la Commune oppose l'insurrection populaire.

Les membres du Conseil général font serment de mourir à leur poste. Deux officiers municipaux sont chargés de se rendre sur la place de Grève et d'inviter le peuple à se joindre à ses magistrats afin de sauver la patrie et la liberté.

On se cherche, on échange des nouvelles, on donne des avis. Parmi ces magistrats, peu d'artisans. La Commune réunie là est telle que l'a faite l'épuration jacobine: des juges et des jurés du Tribunal révolutionnaire, des artistes comme Beauvallet et Gamelin, des rentiers et des professeurs, des bourgeois cossus, de gros commerçants, des têtes poudrées, des ventres à breloques; peu de sabots, de pantalons, de carmagnoles, de bonnets rouges. Ces bourgeois sont nombreux, résolus. Mais, quand on y songe, c'est à peu près tout ce que Paris compte de vrais républicains. Debout dans la maison de ville, comme sur le rocher de la liberté, un océan d'indifférence les environne.

Pourtant des nouvelles favorables arrivent. Toutes les prisons où les proscrits ont été enfermés ouvrent leurs portes et rendent leur proie. Augustin Robespierre, venu de la Force, entre le premier à l'Hôtel de Ville et est acclamé. On apprend, à huit heures, que Maximilien, après avoir longtemps résisté, se rend à la Commune. On l'attend, il va venir, il vient; une acclamation formidable ébranle les voûtes du vieux palais municipal. Il entre, porté par vingt bras. Cet homme mince, propret, en habit bleu et culotte jaune, c'est lui. Il siège, il parle.

A son arrivée, le Conseil ordonne que la façade de la maison Commune sera sur-le-champ illuminée. En lui la République réside. Il parle, il parle d'une voix grêle, avec élégance. Il parle purement, abondamment. Ceux qui sont là, qui ont joué leur vie sur sa tête, s'aperçoivent, épouvantés, que c'est un homme de parole, un homme de comités, de tribune, incapable d'une résolution prompte et d'un acte révolutionnaire.

On l'entraîne dans la salle des délibérations. Maintenant ils sont là tous, ces illustres proscrits: Lebas, Saint-Just, Couthon. Robespierre parle. Il est minuit et demi: il parle encore. Cependant Gamelin, dans la salle du Conseil, le front collé à une fenêtre, regarde d'un œil anxieux; il voit fumer les lampions dans la nuit sombre. Les canons d'Hanriot sont en batterie devant la maison de ville. Sur la place toute noire s'agite une foule incertaine, inquiète. A minuit et demi, des torches débouchent au coin de la rue de la Vannerie, entourant un délégué de la Convention qui, revêtu de ses insignes, déploie un papier et lit, dans une rouge lueur, le décret de la Convention, la mise hors la loi des membres de la Commune insurgée, des membres du Conseil général qui l'assistent et des citoyens qui répondraient à son appel.

La mise hors la loi, la mort sans jugement! la seule idée en fait pâlir les plus déterminés. Gamelin sent son front se glacer. Il regarde la foule quitter à grands pas la place de Grève.

Et, quand il tourne la tête, ses yeux voient que la salle, où les conseillers s'étouffaient tout à l'heure, est presque vide.

Mais ils ont fui en vain: ils avaient signé.

Il est deux heures. L'Incorruptible délibère dans la salle voisine avec la Commune et les représentants proscrits.

Gamelin plonge ses regards désespérés sur la place noire. Il voit, à la clarté des lanternes, les chandelles de bois s'entrechoquer sur l'auvent de l'épicier, avec un bruit de quilles; les réverbères se balancent et vacillent: un grand vent s'est élevé. Un instant après, une pluie d'orage tombe: la place se vide entièrement; ceux que n'avait pas chassés le terrible décret, quelques gouttes d'eau les dispersent. Les canons d'Hanriot sont abandonnés. Et quand on voit à la lueur des éclairs déboucher en même temps par la rue Antoine et par le quai les troupes de la Convention, les abords de la maison Commune sont déserts.

Enfin Maximilien s'est décidé à faire appel du décret de la Convention à la section des Piques.

Le Conseil général se fait apporter des sabres, des pistolets, des fusils. Mais un fracas d'armes, de pas et de vitres brisées emplit la maison. Les troupes de la Convention passent comme une avalanche à travers la salle des délibérations et s'engouffrent dans la salle du Conseil. Un coup de feu retentit: Gamelin voit Robespierre tomber la mâchoire fracassée. Lui-même, il saisit son couteau, le couteau de six sous qui, un jour de famine, avait coupé du pain pour une mère indigente, et que, dans la ferme d'Orangis, par un beau soir, Élodie avait gardé sur ses genoux, en tirant les gages; il l'ouvre, veut l'enfoncer dans son cœur: la lame rencontre une côte et se replie sur la virole qui a cédé et il s'entame deux doigts. Gamelin tombe ensanglanté. Il est sans mouvement, mais il souffre d'un froid cruel, et, dans le tumulte d'une lutte effroyable, foulé aux pieds, il entend distinctement la voix du jeune dragon Henry qui s'écrie:

"Le tyran n'est plus; ses satellites sont brisés. La Révolution va reprendre son cours majestueux et terrible."

Gamelin s'évanouit.

A sept heures du matin, un chirurgien envoyé par la Convention le pansa. La Convention était pleine de sollicitude pour les complices de Robespierre: elle ne voulait pas qu'aucun d'eux échappât à la guillotine. L'artiste peintre, ex-juré, ex-membre du Conseil général de la Commune, fut porté sur une civière à la Conciergerie.

Le 10, tandis que, sur le grabat d'un cachot, Évariste, après un sommeil de fièvre, se réveillait en sursaut dans une indicible horreur, Paris, en sa grâce et son immensité, souriait au soleil; l'espérance renaissait au cœur des prisonniers; les marchands ouvraient allégrement leur boutique, les bourgeois se sentaient plus riches, les jeunes hommes plus heureux, les femmes plus belles, par la chute de Robespierre. Seuls une poignée de jacobins, quelques prêtres constitutionnels et quelques vieilles femmes tremblaient de voir l'empire passer aux méchants et aux corrompus. Une délégation du Tribunal révolutionnaire, composée de l'accusateur public et de deux juges, se rendait à la Convention pour la féliciter d'avoir arrêté les complots. L'assemblée décidait que l'échafaud serait dressé de nouveau sur la place de la Révolution. On voulait que les riches, les élégants, les jolies femmes pussent voir sans se déranger le supplice de Robespierre, qui aurait lieu le jour même. Le dictateur et ses complices étaient hors la loi: il suffisait que leur identité fût constatée par deux officiers municipaux pour que le Tribunal les livrât immédiatement à l'exécuteur. Mais une difficulté surgissait: les constatations ne pouvaient être faites dans les formes, la Commune étant tout entière hors la loi. L'assemblée autorisa le Tribunal à faire constater l'identité par des témoins ordinaires.

Les triumvirs furent traînés à la mort, avec leurs principaux complices, au milieu des cris de joie et de fureur, des imprécations, des rires, des danses.

Le lendemain, Évariste, qui avait repris quelque force et pouvait presque se tenir sur ses jambes, fut tiré de son cachot, amené au Tribunal et placé sur l'estrade qu'il avait tant de fois vue chargée d'accusés, où s'étaient assises tour à tour tant de victimes illustres ou obscures. Elle gémissait maintenant sous le poids de soixante-dix individus, la plupart membres de la Commune, et quelques-uns jurés comme Gamelin, mis comme lui hors la loi. Il revit son banc, le dossier sur lequel il avait coutume de s'appuyer, la place d'où il avait terrorisé des malheureux, la place où il lui avait fallu subir le regard de Jacques Maubel, de Fortuné Chassagne, de Maurice Brotteaux, les yeux suppliants de la citoyenne Rochemaure qui l'avait fait nommer juré et qu'il en avait récompensée par un verdict de mort. Il revit, dominant l'estrade où les juges siégeaient sur trois fauteuils d'acajou, garnis de velours d'Utrecht rouge, les bustes de Chalier et de Marat et ce buste de Brutus qu'il avait un jour attesté. Rien n'était changé, ni les haches, les faisceaux, les bonnets rouges du papier de tenture, ni les outrages jetés par les tricoteuses des tribunes à ceux qui allaient mourir, ni l'âme de Fouquier-Tinville, têtu, laborieux, remuant avec zèle ses papiers homicides, et envoyant, magistrat accompli, ses amis de la veille à l'échafaud.

Les citoyens Remacle, portier tailleur, et Dupont aîné, menuisier, place de Thionville, membre du Comité de surveillance de la section du Pont-Neuf, reconnurent Gamelin (Évariste), artiste peintre, ex-juré au Tribunal révolutionnaire, ex-membre du Conseil général de la Commune. Ils témoignaient pour un assignat de cent sols, aux frais de la section; mais, parce qu'ils avaient eu des rapports de voisinage et d'amitié avec le proscrit, ils éprouvaient de la gêne à rencontrer son regard. Au reste, il faisait chaud: ils avaient soif et étaient pressés d'aller boire un verre de vin.

Gamelin fit effort pour monter dans la charrette: il avait perdu beaucoup de sang et sa blessure le faisait cruellement souffrir. Le cocher fouetta sa haridelle et le cortège se mit en marche au milieu des huées.

Des femmes qui reconnaissaient Gamelin lui criaient:

"Va donc! buveur de sang! Assassin à dix-huit francs par jour!... Il ne rit plus: voyez comme il est pâle, le lâche!"

C'étaient les mêmes femmes qui insultaient naguère les conspirateurs et les aristocrates, les exagérés et les indulgents envoyés par Gamelin et ses collègues à la guillotine.

La charrette tourna sur le quai des Morfondus, gagna lentement le Pont-Neuf et la rue de la Monnaie: on allait à la place de la Révolution, à l'échafaud de Robespierre. Le cheval boitait; à tout moment, le cocher lui effleurait du fouet les oreilles. La foule des spectateurs, joyeuse, animée, retardait la marche de l'escorte. Le public félicitait les gendarmes, qui retenaient leurs chevaux. Au coin de la rue Honoré, les insultes redoublèrent. Des jeunes gens, attablés à l'entresol, dans les salons des traiteurs à la mode, se mirent aux fenêtres, leur serviette à la main, et crièrent:

"Cannibales, anthropophages, vampires!"

La charrette ayant buté dans un tas d'ordures qu'on n'avait pas enlevées en ces deux jours de troubles, la jeunesse dorée éclata de joie:

"Le char embourbé!... Dans la gadoue, les jacobins!"

Gamelin songeait, et il crut comprendre.

"Je meurs justement, pensa-t-il. Il est juste que nous recevions ces outrages jetés à la République et dont nous aurions dû la défendre. Nous avons été faibles; nous nous sommes rendus coupables d'indulgence. Nous avons trahi la République. Nous avons mérité notre sort. Robespierre lui-même, le pur, le saint, a péché par douceur, par mansuétude; ses fautes sont effacées par son martyre. A son exemple, j'ai trahi la République; elle périt: il est juste que je meure avec elle. J'ai épargné le sang: que mon sang coule! Que je périsse! je l'ai mérité...."

Tandis qu'il songeait ainsi, il aperçut l'enseigne de l'Amour peintre, et des torrents d'amertume et de douceur roulèrent en tumulte dans son cœur.

Le magasin était fermé, les jalousies des trois fenêtres de l'entresol entièrement rabattues. Quand la charrette passa devant la fenêtre de gauche, la fenêtre de la chambre bleue, une main de femme, qui portait à l'annulaire une bague d'argent, écarta le bord de la jalousie et lança vers Gamelin un œillet rouge que ses mains liées ne purent saisir, mais qu'il adora comme le symbole et l'image de ces lèvres rouges et parfumées dont s'était rafraîchie sa bouche. Ses yeux se gonflèrent de larmes et ce fut tout pénétré du charme de cet adieu qu'il vit se lever sur la place de la Révolution le couteau ensanglanté.

La Seine charriait les glaces de nivôse. Les bassins des Tuileries, les ruisseaux, les fontaines étaient gelés. Le vent du Nord soulevait dans les rues des ondes de frimas. Les chevaux expiraient par les naseaux une vapeur blanche; les citadins regardaient en passant le thermomètre à la porte des opticiens. Un commis essuyait la buée sur les vitres de l'Amour peintreet les curieux jetaient un regard sur les estampes à la mode: Robespierre pressant au-dessus d'une coupe un cœur comme un citron, pour en boire le sang, et de grandes pièces allégoriques telles que laTigrocratie de Robespierre: ce n'était qu'hydres, serpents, monstres affreux déchaînés sur la France par le tyran. Et l'on voyait encore: l'Horrible Conspiration de Robespierre, l'Arrestation de Robespierre, laMort de Robespierre.

Ce jour-là, après le dîner de midi, Philippe Desmahis entra, son carton sous le bras, à l'Amour peintreet apporta au citoyen Jean Blaise une planche qu'il venait de graver au pointillé, leSuicide de Robespierre. Le burin picaresque du graveur avait fait Robespierre aussi hideux que possible. Le peuple français n'était pas encore saoul de tous ces monuments qui consacraient l'opprobre et l'horreur de cet homme chargé de tous les crimes de la Révolution. Pourtant le marchand d'estampes, qui connaissait le public, avertit Desmahis qu'il lui donnerait désormais à graver des sujets militaires.

"Il va nous falloir des victoires et conquêtes, des sabres, des panaches, des généraux. Nous sommes partis pour la gloire. Je sens cela en moi; mon cœur bat au récit des exploits de nos vaillantes armées. Et quand j'éprouve un sentiment, il est rare que tout le monde ne l'éprouve pas en même temps. Ce qu'il nous faut, ce sont des guerriers et des femmes, Mars et Vénus.

--Citoyen Blaise, j'ai encore chez moi deux ou trois dessins de Gamelin, que vous m'avez donnés à graver. Est-ce pressé?

--Nullement.

--A propos de Gamelin: hier, en passant sur le boulevard du Temple, j'ai vu chez un brocanteur, qui a son échoppe vis-à-vis la maison de Beaumarchais, toutes les toiles de ce malheureux. Il y avait là sonOreste et Électre. La tête de l'Oreste, qui ressemble à Gamelin, est vraiment belle, je vous assure... la tête et le bras sont superbes.... Le brocanteur m'a dit qu'il n'était pas embarrassé de vendre ces toiles à des artistes qui peindront dessus.... Ce pauvre Gamelin! il aurait eu peut-être un talent de premier ordre, s'il n'avait pas fait de politique.

--Il avait l'âme d'un criminel! répliqua le citoyen Blaise. Je l'ai démasqué, à cette place même, alors que ses instincts sanguinaires étaient encore contenus. Il ne me l'a jamais pardonné.... Ah! c'était une belle canaille.

--Le pauvre garçon! il était sincère. Ce sont les fanatiques qui l'ont perdu.

--Vous ne le défendez pas, je pense, Desmahis!... Il n'est pas défendable.

--Non, citoyen Blaise, il n'est pas défendable."

Et le citoyen Blaise tapant sur l'épaule du beau Desmahis:

"Les temps sont changés. On peut vous appeler "Barbaroux", maintenant que la Convention rappelle les proscrits.... J'y songe: Desmahis, gravez-moi donc un portrait de Charlotte Corday."

Une femme grande et belle, brune, enveloppée de fourrures, entra dans le magasin et fit au citoyen Blaise un petit salut intime et discret. C'était Julie Gamelin; mais elle ne portait plus ce nom déshonoré: elle se faisait appeler "la citoyenne veuve Chassagne" et était habillée, sous son manteau, d'une tunique rouge, en l'honneur des chemises rouges de la Terreur.

Julie avait d'abord senti de l'éloignement pour l'amante d'Évariste: tout ce qui avait touché à son frère lui était odieux. Mais la citoyenne Blaise, après la mort d'Évariste, avait recueilli la malheureuse mère dans les combles de la maison de l'Amour peintre. Julie s'y était aussi réfugiée; puis elle avait retrouvé une place dans la maison de modes de la rue des Lombards. Ses cheveux courts, "à la victime", son air aristocratique, son deuil lui attiraient les sympathies de la jeunesse dorée. Jean Blaise, que Rose Thévenin avait à demi quitté, lui offrit des hommages qu'elle accepta. Cependant Julie aimait à porter, comme aux jours tragiques, des vêtements d'homme: elle s'était fait faire un bel habit de muscadin et allait souvent, un énorme bâton à la main, souper dans quelque cabaret de Sèvres ou de Meudon avec une demoiselle de modes. Inconsolable de la mort du jeune ci-devant dont elle portait le nom, cette mâle Julie ne trouvait de réconfort à sa tristesse que dans sa fureur, et, quand elle rencontrait des jacobins, elle ameutait contre eux les passants en poussant des cris de mort. Il lui restait peu de temps à donner à sa mère qui, seule dans sa chambre, disait toute la journée son chapelet, trop accablée de la fin tragique de son fils pour en sentir de la douleur. Rose était devenue la compagne assidue d'Élodie, qui décidément s'accordait avec ses belles-mères.

"Où est Élodie?" demanda la citoyenne Chassagne.

Jean Blaise fit signe qu'il ne le savait pas. Il ne le savait jamais: il en faisait une ligne de conduite.

Julie venait la prendre pour aller voir, en sa compagnie, la Thévenin à Monceaux, où la comédienne habitait une petite maison avec un jardin anglais.

A la Conciergerie, la Thévenin avait connu un gros fournisseur des armées, le citoyen Montfort. Sortie la première, à la sollicitation de Jean Blaise, elle obtint l'élargissement du citoyen Montfort, qui, sitôt libre, fournit des vivres aux troupes et spécula sur les terrains du quartier de la Pépinière. Les architectes Ledoux, Olivier et Wailly y construisaient de jolies maisons, et le terrain y avait, en trois mois, triplé de valeur. Montfort était, depuis la prison du Luxembourg, l'amant de la Thévenin: il lui donna un petit hôtel situé près de Tivoli et de la rue du Rocher, qui valait fort cher et ne lui coûtait rien, la vente des lots voisins l'ayant déjà plusieurs fois remboursé. Jean Blaise était galant homme; il pensait qu'il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher: il abandonna la Thévenin à Montfort sans se brouiller avec elle.

Élodie, peu de temps après l'arrivée de Julie à l'Amour peintre, descendit toute parée au magasin. Sous son manteau, malgré la rigueur de la saison, elle était nue dans sa robe blanche; son visage avait pâli, sa taille s'était amincie, ses regards coulaient alanguis et toute sa personne respirait la volupté.

Les deux femmes allèrent chez la Thévenin qui les attendait. Desmahis les accompagna: l'actrice le consultait pour la décoration de son hôtel et il aimait Élodie qui était à ce moment plus qu'à demi résolue à ne pas le laisser souffrir davantage. Quand les deux femmes passèrent près de Monceaux, où étaient enfouis sous un lit de chaux les suppliciés de la place de la Révolution:

"C'est bon pendant les froids, dit Julie; mais, au printemps, les exhalaisons de cette terre empoisonneront la moitié de la ville."

La Thévenin reçut ses deux amies dans un salon antique dont les canapés et les fauteuils étaient dessinés par David. Des bas-reliefs romains, copiés en camaïeu, régnaient sur les murs, au-dessus de statues, de bustes et de candélabres peints en bronze. Elle portait une perruque bouclée, d'un blond de paille. Les perruques à cette époque faisaient fureur: on en mettait six ou douze ou dix-huit dans les corbeilles de mariage. Une robe "à la cyprienne" enfermait son corps comme un fourreau.

S'étant jeté un manteau sur les épaules, elle mena ses amies et le graveur dans le jardin, que Ledoux lui dessinait et qui n'était encore qu'un chaos d'arbres nus et de plâtras. Elle y montrait toutefois la grotte de Fingal, une chapelle gothique avec une cloche, un temple, un torrent.

"Là, dit-elle, en désignant un bouquet de sapins, je voudrais élever un cénotaphe à la mémoire de cet infortuné Brotteaux des Ilettes. Je ne lui étais pas indifférente. Il était aimable. Les monstres l'ont égorgé: je l'ai pleuré. Desmahis, vous me dessinerez une urne sur une colonne."

Et elle ajouta presque aussitôt:

"C'est désolant... je voulais donner un bal cette semaine; mais tous les joueurs de violons sont retenus trois semaines à l'avance. On danse tous les soirs chez la citoyenne Tallien."

Après le dîner, la voiture de la Thévenin conduisit les trois amies et Desmahis au Théâtre Feydeau. Tout ce que Paris avait d'élégant y était réuni. Les femmes, coiffées "à l'antique" ou "à la victime", en robes très ouvertes, pourpres ou blanches et pailletées d'or; les hommes portant des collets noirs très hauts et leur menton disparaissant dans de vastes cravates blanches.

L'affiche annonçaitPhèdreet leChien du Jardinier. Toute la salle réclama l'hymne cher aux muscadins et à la jeunesse dorée, leRéveil du Peuple.

Le rideau se leva et un petit homme, gros et court, parut sur la scène: c'était le célèbre Lays. Il chanta de sa belle voix de ténor:

Peuple français, peuple de frères!...

Peuple français, peuple de frères!...

Peuple français, peuple de frères!...

Des applaudissements si formidables éclatèrent que les cristaux du lustre en tintaient. Puis on entendit quelques murmures, et la voix d'un citoyen en chapeau rond répondit, du parterre, par l'hymne des Marseillais:

Allons, enfants de la patrie!...

Allons, enfants de la patrie!...

Allons, enfants de la patrie!...

Cette voix fut étouffée sous les huées; des cris retentirent:

"A bas les terroristes! Mort aux jacobins!"

Et Lays, rappelé, chanta une seconde fois l'hymne des thermidoriens:

Peuple français, peuple de frères!...

Peuple français, peuple de frères!...

Peuple français, peuple de frères!...

Dans toutes les salles de spectacle on voyait le buste de Marat élevé sur une colonne ou porté sur un socle; au Théâtre Feydeau, ce buste se dressait sur un piédouche, du côté "jardin", contre le cadre de maçonnerie qui fermait la scène.

Tandis que l'orchestre jouait l'ouverture dePhèdre et Hippolyte, un jeune muscadin, désignant le buste du bout de son gourdin, s'écria:

"A bas Marat!"

Toute la salle répéta:

"A bas Marat! A bas Marat!"

Et des voix éloquentes dominèrent le tumulte:

"C'est une honte que ce buste soit encore debout!

--L'infâme Marat règne partout, pour notre déshonneur! Le nombre de ses bustes égale celui des têtes qu'il voulait couper.

--Crapaud venimeux!

--Tigre!

--Noir serpent!"

Soudain un spectateur élégant monte sur le rebord de sa loge, pousse le buste, le renverse. Et la tête de plâtre tombe en éclats sur les musiciens, aux applaudissements de la salle, qui, soulevée, entonne debout leRéveil du Peuple:

Peuple français, peuple de frères!...

Peuple français, peuple de frères!...

Peuple français, peuple de frères!...

Parmi les chanteurs les plus enthousiastes, Élodie reconnut le joli dragon, le petit clerc de procureur, Henry, son premier amour.

Après la représentation, le beau Desmahis appela un cabriolet, et reconduisit la citoyenne Blaise à l'Amour peintre.

Dans la voiture, l'artiste prit la main d'Élodie, entre ses mains:

"Vous le croyez, Élodie, que je vous aime?

--Je le crois, puisque vous aimez toutes les femmes.

--Je les aime en vous."

Elle sourit:

"J'assumerais une grande charge, malgré les perruques noires, blondes, rousses qui font fureur, si je me destinais à être pour vous toutes les sortes de femmes.

--Élodie, je vous jure....

--Quoi! des serments, citoyen Desmahis? Ou vous avez beaucoup de candeur, ou vous m'en supposez trop."

Desmahis ne trouvait rien à répondre, et elle se félicita comme d'un triomphe de lui avoir ôté tout son esprit.

Au coin de la rue de la Loi, ils entendirent des chants et des cris et virent des ombres s'agiter autour d'un brasier. C'était une troupe d'élégants, qui, au sortir du Théâtre-Français, brûlaient un mannequin représentant l'Ami du peuple.

Rue Honoré, le cocher heurta de son bicorne une effigie burlesque de Marat, pendue à la lanterne.

Le cocher, mis en joie par cette rencontre, se tourna vers les bourgeois et leur conta comment, la veille au soir, le tripier de la rue Montorgueil avait barbouillé de sang la tête de Marat en disant: "C'est ce qu'il aimait", comment des petits garçons de dix ans avaient jeté le buste à l'égout, et avec quel à-propos les citoyens s'étaient écriés: "Voilà son Panthéon!"

Cependant l'on entendait chanter chez tous les traiteurs et tous les limonadiers:


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