A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois!Ah! sous les bois!Sous la feuille nouvelle!On a vu trois demoisellesAh! sous les bois!
A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois!Ah! sous les bois!Sous la feuille nouvelle!On a vu trois demoisellesAh! sous les bois!
Cachemire demeurait étendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait ce corps brisé, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la poitrine à la gorge.
—Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secouée... Ça devait arriver, ça! Ouvrir la fenêtre, je vous demande! Ça n'a que le souffle, et ça s'amuse encore à chanter des romances!
Elle poussa la fenêtre, mit l'espagnolette et revint à Cachemire en levant les bras au plafond.
—Eh bien! où est l'éther à présent? Des sels anglais, n'importe quoi! Où diable le flacon? ah! bien!... Là, à la bonne heure, respire ça, va!... Dieu de Dieu, dit-elle tout haut, celle-ci pourra se vanter de m'avoir fait faire mon purgatoire de mon vivant!
Cachemire était évanouie. On la porta sur son lit, où elle demeura jusqu'au soir. Vers six heures elle revint à elle, puis se rendormit. Madame Labarbade ordonna à la femme de chambre de veiller surmadame, et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait à sortir. On la vit descendre une heure après, toute parée et toute embaumée des parfums de Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprès de Cachemire. On l'attendait aussi. Les femmes de chambre ont un cœur.
Vers six heures, Suzanne s'éveilla, regarda autour d'elle, appela, et tout à coup se sentit prise d'une peur terrible.
Elle eut comme une lueur de raison, de désespoir, elle se vit seule, elle trembla, elle poussa un cri d'horrible effroi, elle se leva pour appeler encore, pour sonner. Mais plus de forces! Alors, elle retomba sur son lit, accablée, ses effarés yeux ouverts sur cette chambre où les meubles, agrandis par la lueur étrange de la veilleuse, prenaient des figures fantastiques. Il lui semblait que tout s'animait, remuait, avançait vers elle pour l'étouffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit se resserrait, la chambre avait des murailles mouvantes qui allaient l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se débattait comme dans le vide. C'était le délire qui venait, un délire affreux, mélangé de souffrances et de désirs, vision de satyre et de damné, agonie atroce, comme il en est tant.
Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'énergie dernière, de nerfs oubliés dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron pressé, se réunit pour la dernière heure et s'acheva par une éruption.
Elle s'était mise à présent sur son séant, sa maigre silhouette renvoyée à la muraille par la veilleuse, ses bras amincis décrivant des mouvements bizarres, rejetant ses draps, essayant de se lever en retombant sur son lit avec des cris de douleur. Elle interrogeait l'ombre, la nuit, le silence de ses yeux fixes; elle semblait chercher quelqu'un, elle parlait:
—Quoi?... Que voulez-vous? Le bal! C'est le bal!... Oui, je danserai... Ohé, oh!... Ohé! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il viendrait, M. de Bruand?... Je suis jolie, n'est-ce pas?... Ces filles-là, c'est jaloux et ça n'a pas de cœur! Jamais elles n'auront ces jambes-là... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!...Évohé, Bacchus est roi!... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon châle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je te demande un peu, me laisser seule comme ça... Et puis j'ai soif, moi!... Du rhum!... Où l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les clefs, cette femme-là!... Avec ça que je suis une petite fille. Elle est jolie, la petite fille!...A Samoreau, y a de belles filles, y en a t'une de si parfaite en beauté...C'est toi, Fernand? Comment t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu'à ma première sortie, quand je serai guérie, ce ne sera pas long, nous irons à l'Ambigu, et je t'achèterai du tabac... Et puis on a sonné!... Qui a sonné?... M. de Bruand!... Il m'embête, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette autre... Elle a serré le sucre... ma tisane n'est pas sucrée... Je la déteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand, appelle-la... Je te demande un peu, boire dix bouteilles de champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, là... Tu es beau, toi... Je t'aime, je te dis! Encore!... Fernand!... J'ai déchiré mon catéchisme, ça m'est bien égal...Le roi de Béotie!... On va joliment lui retirer le rôle... A bas les gêneurs!... En pêcheur napolitain... Joli costume... J'ai trop mangé... Certainement que si je n'avais pas tant mangé... A Chaillot!... D'un coup d'épée, oui, mort!... Ne le dis pas au père Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tué!... Oh! j'ai soif... Tu ne sais pas? Antonia m'a mis du plomb fondu dans le gosier, parce que je lui ailevéson Gérard. Bête, Antonia!... Du plomb fondu, c'est stupide!... Fernand l'ôtera...Si parfaite en beauté que Godefroid y a tiré son portrait!Le repentir?... Certainement j'aurai le rôle... A boire!... A boire!... Elle a donc tout bu, cette femme?... Voleuse, c'est une voleuse!... J'ai soif!... mon Dieu! mon Dieu, j'ai soif! Elle me tuera!... Je suis bien malade!...
Le délire dura deux heures.
Après avoir quitté Firmin Monséchard, madame Labarbade rentra, toujours charmée, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune Adolphe qui revenait, sentant le souper, detailler un baccarat. Il avait perdu.
—Viens-tu voir ta sœur? dit maman Anaïs.
—Oh! alors! Il pleut! répondit-il en haussant les épaules.
Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne était étendue sur son oreiller, livide, les cheveux épars, et de sa bouche, entr'ouverte, sortait un bruit étrange.
—Bon, elle dort! songea madame Labarbade.
Cachemire ne dormait pas.
Elle râlait.
Le lendemain, quand Anaïs s'éveilla, on lui annonça que Suzanne était morte.
—Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drôle. Je lui donnais bien encore trois jours.
Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les épreuves de son journal quotidien, trouva l'entrefilet suivant:
«On lit dans leFigaro-Programme:
«Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au théâtre sous le nom deCachemire, vient de mourir à Paris.»
Rien de plus.
Le prote devint pâle, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans la cour de l'imprimerie.
—Suzanne! ah! pauvre fille! dit-il.
Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura là, immobile, les yeux fixés sur le ruisseau.
—Çan'apas duré longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'eût écouté.
Au bout d'un moment, une voix l'appela de l'imprimerie:
—Eh bien, monsieur Joseph, la correction?... On attend la mise en pages!
—C'est juste, dit Joseph.
Et il se remit au travail.
Joseph,—le frère de Victorine Herbaut, le premier amour de Cachemire,—était prote depuis un an, à l'imprimerie J. D. De temps à autre il écrivait, donnait des articles à quelques journaux démocratiques, écrivait des notices pour des petits livres, pour laBibliothèquedu peuple à bon marché! Il avait vécu tant bien que mal depuis le temps, suivant toujours la droite voie, laborieux, oubliant chaque jour sa gaieté folle d'autrefois pour une résignation douce, aimé de ses camarades, à tous dévoué, organisant, en manière de distraction, des loteries, des représentations, des comités de secours pour les ouvriers pauvres, et trouvant toujours,—comme jadis,—le petit mot pour rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot trempé de larmes.
La journée finie, Joseph s'informa de l'heure où l'on enterrait Cachemire.
C'était pour le lendemain «onze heures pour midi.» Il fut exact. La bière était déjà sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges banals, des chandeliers qui servent à tout le monde, le goupillon que de vieilles femmes prenaient, en passant devant le portail, d'un air indifférent qui voulait être ému.
Joseph demeurait dans la cour, songeant, les yeux et le cœur gros.
—L'appartement est au premier, lui dit le concierge.
—Je sais... merci... J'aime mieux être là!...
A midi, madame Labarbade descendit, en grand deuil, et demandant au jeune Adolphe si sa robe lui allait bien.
—Superbe, dit Adolphe.
On se mit en marche pour l'église. Il y avait cinq ou six personnes derrière le corbillard, le portier, la fruitière, Joseph. Les voisins disaient:
—Elle a fini de mal faire!
—Un feu de paille!
Ou:
—Il en restera toujours bien assez!
A l'église, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde nationale, escorté d'un pelotond'épauletiers, et de deux tambours. Les deux cercueils entrèrent en même temps. Les tambours battirent au champ pour l'un et l'autre.
—Elle a de la chance, dit madame Labarbade.
—Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe quiégayait la situation.
Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetière. Adolphe y alla par devoir. Comme il était resté devant la fosse béante de sa sœur, Joseph demeura, les pieds dans la glaise, devant ce trou que les fossoyeurs comblaient.
Tant de souvenirs tenaient pour lui dans cette terre!
—La pauvre fille est plus heureuse à présent, dit-il en s'en allant.
Le lendemain il était au travail.
—Mais au fait, lui dit-on à l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas connu Cachemire, Joseph?
—Jamais, répondit-il.
Il n'avait connu que Suzanne.
Cachemire avait laissé, dit-on, une fortune. Madame Labarbade était femme à la réaliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, lavente des meubles et objets ayant appartenu à mademoiselle Cachemire, et les chroniqueurs en parlèrent pendant huit jours. Les femmes du monde se disputèrent lesreliquiæde la fille. Avec sespetites économies, et ce qu'elle toucha à l'Hôtel des Ventes, madame Labarbade se trouva riche, vraiment riche.
Elle songea à épouser Firmin Monséchard, mais ce photographe avait reporté son affection sur une écuyère du Cirque Napoléon qui crevait les cercles en papier comme pas une.
Maman Anaïs secoua sur Paris la poussière de ses bottines, et se retira en province, en Champagne, dans une petite ville où elle vit honorée et parfaitement heureuse confite en sa vanité satisfaite. Elle se donne pour la veuve d'un riche restaurateur, et le bruit court qu'elle épousera bientôt, grâce au curé qui la protége, M. le percepteur des contributions,—ce dont le capitaine de gendarmerie ne se consolera jamais.
Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la félicité de sa mère.
Elle reçoit de temps à autre des dépêches ainsi conçues:
«Moi arrêté! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy à la clef. Petite mère, sauver moi.
«Adolphe.»
La mère sauve,—mais elle soupire.
On annonçait l'autre jour, à monsieur Adolphe Labarbade, que la contrainte par corps allait être abolie.
—Bien. Il me faudra alors trouver un autretruc!
Il le trouvera.
—Ma foi, disait un soir Célestin Fargeau, je suis encore bien heureux d'être né en 1813 et de vivre aujourd'hui. Miséricorde! Comment seront les Parisiens de l'avenir?...
1865—Mai à Novembre.
FIN
Coulommiers.—Typ. deA. Moussin.