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Qui songe au plaisir ne pense guère à la politique. C'est pourquoi les royalistes ont fait un mauvais calcul en plaçant, sous le patronage des filles publiques du Palais-Egalité, un si grand nombre de leurs libelles contre-révolutionnaires. Il ne s'agit point de plaisanter, il importe de prouver. Cette littérature politico-érotique ne prouve rien, sinon l'inconscience d'un parti. Qu'on descende à tels écrits pour défendre une cause, voilà qui ne prouve guère en sa faveur. Mais de tout cela, les prostituées des Galeries de Bois étaient certes bien innocentes, et laRequête des demoiselles du Palais-Royal aux Etats-Généraux[165], par exemple, que démontre-t-elle? sinon que voilà beaucoup d'esprit perdu pour peu de chose.
[165]Paris, 1789, in-8o, 8 pp.
[165]Paris, 1789, in-8o, 8 pp.
Galleries ou Arcades.
Galleries ou Arcades.
Comme pour les almanachs érotiques, nous ne pouvons guère songer ici à énumérer toutes ces brochures qui durèrent ce que dure un éclat de rire, mais quelques-unes se rattachent si étroitement à notre sujet que nous estimons curieux de les citer, en respectant toujours scrupuleusement ce que leurs titres peuvent avoir de gaillard ou d'outrancier. A cette requête, déjà citée, desDemoiselles du Palais-Royal aux Etats-Généraux, répondit une brochure écrite dans le même esprit :Réponse des Etats-Généraux aux demoiselles du Palais-Royal, par Hercule, secrétaire des Etats-Généraux qui se tiennent sur le boulevard[166]. Une troisième brochure vint clore ce débat où la prostitution ne servait que de prétexte à de moins polissonnes arguties :Ressource qui reste aux demoiselles du Palais-Royal, en suite de la réponse des Etats-Généraux à leur requête[167]. C'est bientôt à l'Assemblée nationale, que s'adresseront les brocards et les épigrammes du goût que les titres des brochures seuls font présumer. Voicila Réclamation des courtisanes parisiennes, adressée à l'Assemblée nationale concernant l'abolition des titres déshonorants, tels que garces, putains, toupies, maquerelles, etc., etc., etc.[168]dont la question de l'abolition des titres féodaux sert de prétexte ;la Requête des filles de Paris à l'Assemblée nationale[169], par M. Baret, et dont le succès exige deux éditions ; laPétition des 2 100 filles du Palais-Royal, à l'Assemblée nationale[170], qui espère donner le change en s'augmentant de noms et d'adresses fantaisistes. Cette politique d'un genre spécial montera — du moins elle le tentera — jusqu'à la Convention avec la cyniquePétition des citoyennes du Palais de l'Egalité ci-devant Palais-Royal à la Convention nationale[171], et le nombre de ces brochures pourra, avec succès, rivaliser avec celui des listes d'adresses et de noms de la galanterie. Ce sera une fantaisisteOrdonnance de police concernant les putains de Paris et principalement celles du Palais-Egalité[172], anonyme naturellement ; lesDéclarations des droits des citoyennes du Palais-Royal[173], auxquelles riposteront la dénonciation de laGrande et horrible conspiration des demoiselles du Palais-Royal contre les droits de l'homme[174], par Madelon Friquet, aimable pseudonyme qui cachera, peut-être, quelque rédacteur desActes des Apôtres. Encore, leCatéchisme des filles du Palais-Royal et autres quartiers de Paris à l'usage de tous les citoyens et citoyennes actives, avec les détails des services politiques et secrets qu'elles ont rendu à la Révolution[175], ou le mordantNous devenons capricieux comme les filles entretenues[176]. Et puisqu'il faut convenir que la politique fait du tort aux filles, on nous donnera, — et le titre sera la morale de cette politique à la banqueroute, —C'est foutu, l'commerce ne va pas[177].
[166]Paris, 1789, in-8o, 7 pp.
[166]Paris, 1789, in-8o, 7 pp.
[167]Paris, imprimerie de Grangé, in-8o, 8 pp.
[167]Paris, imprimerie de Grangé, in-8o, 8 pp.
[168]Paris, s. d., in-8o, 8 pp.
[168]Paris, s. d., in-8o, 8 pp.
[169]Paris, imprimerie de Blanchon, in-8o, 7 pp.
[169]Paris, imprimerie de Blanchon, in-8o, 7 pp.
[170]Paris, chez la veuve Macart, rue Neuve des Petits Champs, au dessus du chaircuitier, au coin de la rue de Ventadour, l'an Ierde la Liberté, 1790, in-8o, 11 pp.
[170]Paris, chez la veuve Macart, rue Neuve des Petits Champs, au dessus du chaircuitier, au coin de la rue de Ventadour, l'an Ierde la Liberté, 1790, in-8o, 11 pp.
[171]Chez les marchands de nouveautés, in-8o, 16 pp.
[171]Chez les marchands de nouveautés, in-8o, 16 pp.
[172]Paris, l'an de la vérole, in-18o.
[172]Paris, l'an de la vérole, in-18o.
[173]Paris, in-8o, 7 pp.
[173]Paris, in-8o, 7 pp.
[174]Imprimerie de Girard, in-8o, 8 pp.
[174]Imprimerie de Girard, in-8o, 8 pp.
[175]De l'imprimerie réginale de Cythère, 1790, in-8o, 16 pp.
[175]De l'imprimerie réginale de Cythère, 1790, in-8o, 16 pp.
[176]Cité par M. D… s (Deschiens), avocat à la Cour royale de Paris,Collection de matériaux pour l'histoire de la Révolution de France depuis 1787 jusqu'à ce jour;bibliographie des journaux; Paris, Barrois l'aîné, libraire, rue de Seine-Saint-Germain, no10 ; 1829, p. 75.
[176]Cité par M. D… s (Deschiens), avocat à la Cour royale de Paris,Collection de matériaux pour l'histoire de la Révolution de France depuis 1787 jusqu'à ce jour;bibliographie des journaux; Paris, Barrois l'aîné, libraire, rue de Seine-Saint-Germain, no10 ; 1829, p. 75.
[177]Imprimerie de la Petite Rosalie, au Palais-Royal, 1790, in-8o, 7 pp.
[177]Imprimerie de la Petite Rosalie, au Palais-Royal, 1790, in-8o, 7 pp.
A quoi bon prolonger ces énumérations? Le lecteur aura compris le rôle de la contre-révolution dans cette guerre de libelles où les filles publiques ne servirent, en réalité, que de prétexte. Ce n'est pas à ce rôle qu'elles aspiraient dans la tourmente qui les enveloppait et les épargnait, et c'est les faire mentir que de les associer à cette littérature. Celle des almanachs suffit à leur gloire.
A quoi bon leur demander plus? Leur rôle, c'est d'animer le Palais-Egalité de leur grâce apprêtée, de leur élégance un peu criarde, de leur beauté équivoque et fardée. Grâce à elles, le passant oublie la tragédie qui secoue le pavé de Paris, lance la France aux frontières et heurte les partis dans les plus formidables duels que l'histoire ait pu enregistrer. Dans ce décor de pourpre vive où se dresse la Fille à Guillotin, la Fille publique du Palais-Egalité mène le cortège balancé, la théorie souriante des Vénus des carrefours, des Aphrodites vénales pour qui il n'est d'autres lois que celles du plaisir et de la volupté. A leur suite, elles entraînent cette foule vociférante, pressée, enfiévrée des amants innombrables, les guillotinés de demain, les héros de l'avenir, rués à la luxure comme à la suprême espérance de leur furieux destin. La crainte, le danger, la peur, la mort enfin, tout cela bouscule, talonne le grand troupeau libertin qui portera peut-être demain sur l'échafaud terroriste des têtes tièdes encore des derniers baisers achetés aux Galeries de Bois.
Enlevez à la Révolution ses guillotines, vous retirez au lupanar du Palais-Egalité un millier de ses prostituées[178].
[178]Nous signalons ici sur le Palais-Royal, et la prostitution à qui elle donna asile, quelques ouvrages que le curieux consultera avec intérêt :Le Palais-Royal, ouvrage anti-philosophique composé dans un voyage fait clandestinement à Paris en 1789 (Les Filles de l'allée des Soupirs — Les Sunnamites — Les Converseuses); à Paris, au Palais-Royal et puis un peu partout même chez Guillot, 3 vol. in-12, 1790. — P. Cuisin,Les Nymphes du Palais-Royal, leurs mœurs, leurs expressions d'argot, leur élévation, retraite et décadence; Paris, in-18, 1815 (avec une planche coloriée). — Lepage,Dictionnaire anecdotique des nymphes du Palais-Royal et autres quartiers; Paris, in-12, 1826. (L'édition fut à peu près complètement détruite par l'auteur en décembre 1826.)
[178]Nous signalons ici sur le Palais-Royal, et la prostitution à qui elle donna asile, quelques ouvrages que le curieux consultera avec intérêt :Le Palais-Royal, ouvrage anti-philosophique composé dans un voyage fait clandestinement à Paris en 1789 (Les Filles de l'allée des Soupirs — Les Sunnamites — Les Converseuses); à Paris, au Palais-Royal et puis un peu partout même chez Guillot, 3 vol. in-12, 1790. — P. Cuisin,Les Nymphes du Palais-Royal, leurs mœurs, leurs expressions d'argot, leur élévation, retraite et décadence; Paris, in-18, 1815 (avec une planche coloriée). — Lepage,Dictionnaire anecdotique des nymphes du Palais-Royal et autres quartiers; Paris, in-12, 1826. (L'édition fut à peu près complètement détruite par l'auteur en décembre 1826.)
Signature du docteur Guillotin.
Signature du docteur Guillotin.