Chapter 20

[341]Catalogue d'autographes N. Charavay, mai 1906.La 1relettre est portée sous le no196, la seconde sous le no186.

[341]Catalogue d'autographes N. Charavay, mai 1906.La 1relettre est portée sous le no196, la seconde sous le no186.

[342]Lettre inédite du marquis de Sade, collection de M. Font… vendue en 1861, signalée par M. O. Uzanne, vol. cit., pp.XXIX,XXX.

[342]Lettre inédite du marquis de Sade, collection de M. Font… vendue en 1861, signalée par M. O. Uzanne, vol. cit., pp.XXIX,XXX.

Les ennemis du divin marquis avaient-ils tort?

En l'an VIII, nouvelle protestation, mais cette fois solennelle et publique, placée en tête desCrimes de l'Amour[343]. C'était la défense dédaigneuse et méprisante : « Qu'on ne m'attribue donc plus… le roman deJ…, jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai sûrement jamais, il n'y a que des imbéciles ou des méchans qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies. » Plus tard, détenu pourZoloé, il se défendait encore deJustine, écrivant au ministre de la justice : « On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme deJustine. L'accusation est fausse, je vous le jure au nom de tout ce que j'ai de plus sacré[344]. »

[343]Les Crimes de l'amour ou le délire des passions ; nouvelles héroïques et tragiques, précédé d'une idée sur les romans et orné de gravures, par D. A. F. Sade, auteur d'Aline et Valcour; Paris, chez Massé, an VIII, 2 vol. in-8o.

[343]Les Crimes de l'amour ou le délire des passions ; nouvelles héroïques et tragiques, précédé d'une idée sur les romans et orné de gravures, par D. A. F. Sade, auteur d'Aline et Valcour; Paris, chez Massé, an VIII, 2 vol. in-8o.

[344]Sade, homme de lettres, au ministre de la justice; Pélagie, ce 30 floréal an X ; publié par Taschereau,Revue Rétrospective, tome I, 1833, pp. 256, 257.

[344]Sade, homme de lettres, au ministre de la justice; Pélagie, ce 30 floréal an X ; publié par Taschereau,Revue Rétrospective, tome I, 1833, pp. 256, 257.

Mais qu'avait-il de sacré, lui, qui, dans sa femme, avait craché sur tout ce que le cœur avait de noble et de grand, sur tout ce qui témoignait de la plus rare vertu?

Et pourtant, on le devine presque sincère, croyant à son apostolat contre la débauche. Par ses tableaux immondes, ses descriptions effrénées, il prétendait ramener les hommes au respect de la vertu par dégoût du vice.

On n'est point criminel pour faire la peintureDes bizarres penchants qu'inspire la nature,

On n'est point criminel pour faire la peinture

Des bizarres penchants qu'inspire la nature,

déclare l'épigraphe deJustine, et la dédicace explique : « Après avoir luJustine, en un mot, diras-tu (il s'adresse à la nomméeConstanceà qui le livre est dédié), diras-tu : « Oh! combien ces tableaux du crime me rendent fière d'aimer la vertu! Comme elle est sublime dans ses larmes! Comme les malheurs l'embellissent! » O Constance, que ces mots t'échappent et mes travaux seront couronnés! » C'est la même théorie que celle qui se retrouve dans l'Idée sur les Romans:

Ce n'est pas toujours en faisant triompher la vertu qu'on intéresse… il faut y tendre bien certainement autant qu'on le peut… car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant que de couler ; mais si, après les plus rudes épreuves, nous voyons enfin la vertu terrassée par le vice, indispensablement nos âmes se déchirent et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, ayant, comme disait Diderot,ensanglanté nos cœurs au revers, doit indubitablement produire l'intérêt, qui seul assure les lauriers.

Ce n'est pas toujours en faisant triompher la vertu qu'on intéresse… il faut y tendre bien certainement autant qu'on le peut… car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant que de couler ; mais si, après les plus rudes épreuves, nous voyons enfin la vertu terrassée par le vice, indispensablement nos âmes se déchirent et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, ayant, comme disait Diderot,ensanglanté nos cœurs au revers, doit indubitablement produire l'intérêt, qui seul assure les lauriers.

Je ne vais point reprendre ce que j'ai donné, on aura beau vouloir m'enseigner l'art des bassesses, à la bastille, on ne reusira pas à m'y former. Si les loiximaginairesde cette maison ci, tendent à détruire toutes les vertus et à inculquer tous les vices, il est affreux que le gouvernement le souffre, mais il le serait encor bien plus pour une âme honête de ne pas, dans un tel cas, tendre à la plus parfaite indépendance.On payera ce qu'on voudra à Lossinote mais je lui dois soixante deux livres, et je ne scais pas signer un mensonge.Ce 3 janvier 1789Autographe du marquis de Sade.

Je ne vais point reprendre ce que j'ai donné, on aura beau vouloir m'enseigner l'art des bassesses, à la bastille, on ne reusira pas à m'y former. Si les loiximaginairesde cette maison ci, tendent à détruire toutes les vertus et à inculquer tous les vices, il est affreux que le gouvernement le souffre, mais il le serait encor bien plus pour une âme honête de ne pas, dans un tel cas, tendre à la plus parfaite indépendance.

On payera ce qu'on voudra à Lossinote mais je lui dois soixante deux livres, et je ne scais pas signer un mensonge.

Ce 3 janvier 1789

Autographe du marquis de Sade.

C'est pour l'amour de ces lauriers que la vertueuse Justine subit mille avanies, c'est pour cela encore que la libertine et effrontée Juliette est l'exemple vivant de la prospérité du vice.

Mais si on reproche à de Sade ces effroyables aventures, surtout si on lui reproche de les avoir exagérées, il riposte :

Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice des traits trop odieux ; en veut-on savoir la raison? Je ne veux pas faire aimer le vice ; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire adorer aux femmes, les personnages qui les trompent, je veux, au contraire, qu'elles les détestent ; c'est le seul moyen qui puisse les empêcher d'en être dupes, et pour y réussir, j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice, tellement effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour ; en cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent permis de les embellir.

Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête au vice des traits trop odieux ; en veut-on savoir la raison? Je ne veux pas faire aimer le vice ; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire adorer aux femmes, les personnages qui les trompent, je veux, au contraire, qu'elles les détestent ; c'est le seul moyen qui puisse les empêcher d'en être dupes, et pour y réussir, j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice, tellement effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour ; en cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croyent permis de les embellir.

Cela, c'est l'excuse des égorgements, des viols, des incestes, des empoisonnements, des tortures, des estrapades, des meurtres les plus divers, des crimes les plus odieux, les moins compréhensibles et les plus déconcertants, cela enfin, c'est toute la morale du divin marquis.

**   *

La vie de M. de Sade à Charenton était charmante. Il faisait des pièces et les faisait jouer par les pensionnaires de l'établissement, sur un petit théâtre que le directeur lui avait fait bâtir. Ce beau vieillard, aux cheveux bien blancs et parfaitement conservés, « à la coëffure très soignée[345]», n'avait rien abdiqué de ses prétentions littéraires et philosophiques, et, du ton le plus calme et le plus convaincu, il « professait des maximes dont l'échafaud fut toujours la juste et inévitable conséquence[346]».

[345]Galerie historique, vol. cit., p. 126.

[345]Galerie historique, vol. cit., p. 126.

[346]Galerie historique, vol. cité, p. 126.

[346]Galerie historique, vol. cité, p. 126.

Il avait le visage toujours coloré d'un rouge vif et son élégance était là ce qu'elle était autrefois dans le monde quand le beau marquis de Sade entraînait, sans peine, ses conquêtes un peu résistantes, pour la forme, vers safolied'Arcueil.

Huit années avant de mourir, il avait rédigé un testament des plus curieux, empreint de ce genre de philosophie toujours un peu déconcertante qui fut la sienne. Il recommandait :

Je défends que mon corps soit ouvert sous quelque prétexte que ce puisse être. Je demande avec la plus vive instance qu'il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé dans une bière de bois qui ne sera clouée qu'au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus, à l'expiration desquelles ladite bière sera clouée ; pendant cet intervalle il sera envoyé un exprès au sieur Lenormand, marchand de bois, boulevard de l'Egalité, no101, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d'une charrette, chercher mon corps pour être transporté, sous son escorte, au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d'Epernon, où je veux qu'il soit placé, sans aucune espèce de cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans le dit bois, en y entrant du côté de l'ancien château par la grande allée qui le partage. La fosse sera pratiquée dans ce taillis par le fermier de la Malmaison, sous l'inspection de M. Lenormand, qui ne quittera mon corps qu'après l'avoir placé dans la dite fosse ; il pourra se faire accompagner dans cette cérémonie, s'il le veut, par ceux de mes parents ou amis, qui, sans aucune espèce d'appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d'attachement. La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que par la suite, le terrain de la dite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il l'était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s'effacera de l'esprit des hommes.Fait à Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de santé, le 30 janvier 1806.Signé:D. A. F. Sade[347].

Je défends que mon corps soit ouvert sous quelque prétexte que ce puisse être. Je demande avec la plus vive instance qu'il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé dans une bière de bois qui ne sera clouée qu'au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus, à l'expiration desquelles ladite bière sera clouée ; pendant cet intervalle il sera envoyé un exprès au sieur Lenormand, marchand de bois, boulevard de l'Egalité, no101, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d'une charrette, chercher mon corps pour être transporté, sous son escorte, au bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près d'Epernon, où je veux qu'il soit placé, sans aucune espèce de cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans le dit bois, en y entrant du côté de l'ancien château par la grande allée qui le partage. La fosse sera pratiquée dans ce taillis par le fermier de la Malmaison, sous l'inspection de M. Lenormand, qui ne quittera mon corps qu'après l'avoir placé dans la dite fosse ; il pourra se faire accompagner dans cette cérémonie, s'il le veut, par ceux de mes parents ou amis, qui, sans aucune espèce d'appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d'attachement. La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que par la suite, le terrain de la dite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré comme il l'était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire s'effacera de l'esprit des hommes.

Fait à Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de santé, le 30 janvier 1806.

Signé:D. A. F. Sade[347].

[347]Publié par Jules Janin,Le Livre; Paris, 1870, in-8o, p. 291 ; reproduit par O. Uzanne,vol. cit., pp.XXIII,XXIV,XXV.

[347]Publié par Jules Janin,Le Livre; Paris, 1870, in-8o, p. 291 ; reproduit par O. Uzanne,vol. cit., pp.XXIII,XXIV,XXV.

Malgré le désir qu'il en avait exprimé, le marquis fut clandestinement autopsié. On trouva dans son crâne les « organes de la tendresse maternelle et de l'amour des enfants aussi saillants que sur la tête d'Héloïse, ce modèle de tendresse et d'amour[348]». C'est ce que sa vie n'avait guère fait soupçonner. Il mourut le 2 décembre 1814, âgé de soixante-quatorze ans. Ses funérailles furent simples ; elles ne coûtèrent que 65 livres[349].

[348]Ibid.

[348]Ibid.

[349]Pour le cercueil : 10 livres ; pour la fosse : 6 livres ; pour les porteurs : 8 livres ; pour l'aumônier : 6 livres ; pour les cierges : 9 livres ; pour la chapelle : 6 livres ; pour la croix de pierre sur la tombe : 20 livres. —Archives de l'hospice de Charenton, publié par le docteur Cabanès,vol. cit., p. 366.

[349]Pour le cercueil : 10 livres ; pour la fosse : 6 livres ; pour les porteurs : 8 livres ; pour l'aumônier : 6 livres ; pour les cierges : 9 livres ; pour la chapelle : 6 livres ; pour la croix de pierre sur la tombe : 20 livres. —Archives de l'hospice de Charenton, publié par le docteur Cabanès,vol. cit., p. 366.


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