V

Court chapitre consacré aux agréments nocturnes.

Les ombres du soir tombant ne privaient pas certaines rues du triste privilège d'être le champ-clos des disputes galantes. La ténèbre des voies mal éclairées aidant[112], les filles publiques avaient beau jeu pour vider sur le pavé leurs querelles.

[112]On lit dans un rapport de l'inspecteur Latour-Lamontagne, à la date du 26 pluviôse an II (14 février 1794) : « Ce soir l'obscurité était si profonde sur les boulevards qu'on se heurtait à chaque pas les uns sur les autres et que plusieurs personnes en tombant ont été grièvement blessé. »Archives nationales, série W, carton 191.

[112]On lit dans un rapport de l'inspecteur Latour-Lamontagne, à la date du 26 pluviôse an II (14 février 1794) : « Ce soir l'obscurité était si profonde sur les boulevards qu'on se heurtait à chaque pas les uns sur les autres et que plusieurs personnes en tombant ont été grièvement blessé. »Archives nationales, série W, carton 191.

La belle Fulgence cherchant un MichéA Paris chez Basset Md. d'Estampes et Fabricant de Papiers Peint rue St. Jacques au coin de celle des Mathurins A.P.D.R.

La belle Fulgence cherchant un Miché

A Paris chez Basset Md. d'Estampes et Fabricant de Papiers Peint rue St. Jacques au coin de celle des Mathurins A.P.D.R.

Au début de pluviôse, devant leur insolent envahissement, la Commune avait jugé utile de prendre quelques mesures. Mais, la première alerte passée, la vie scandaleuse des prostituées n'avait pas tardé à recommencer, au grand détriment du sommeil des paisibles bourgeois. Le 7 pluviôse (26 janvier), Monti note : « Sur le minuit au coin de la rue Jean StDenis et celle de StHonnoré elles ont fait un tapage désordonné en se battant et en criant à la garde[113]. » Et la garde accourue trouva nécessairement la nichée envolée dans la nuit.

[113]Archives nationales, série W, carton 191.

[113]Archives nationales, série W, carton 191.

Ces mêmes rapports nous montrent que la tâche des observateurs de l'esprit public ne s'arrêtait pas avec le jour. Rollin que nous avons vu à l'aube compter les ivrognes rencontrés au hasard de sa route, Rollin lui-même erre en quête de nouvelles après la sortie des spectacles. Celles qu'il rapporte ne sont peut-être pas, mon Dieu, d'un intérêt particulièrement sensationnel, mais la manière, cette manière qui sauve tout, dont il en donne connaissance est certes des plus piquantes. Ce rapport ne nous apprend guère grand'chose sur la vie nocturne du Paris de la Terreur, mais il nous initie, par contre, à la manière d'opérer des policiers de l'époque, au soin, véritablement remarquable et exagéré, qu'ils apportaient à relater le moindre fait. Voici donc le rapport de Rollin, du 1erventôse (19 février) :

Hier on a donné au spectacle de la République[114]Epicharis et Néron[115], pièce digne des plus grands éloges. En sortant je vis devant moi un citoïen de 5 pieds 6 pouces au moins qui donnoit le bras à deux citoïennes qui m'ont paru être les deux sœurs. Elles étoient habillées en pierrot[116]de toille d'orange fond brun, et lui en carmagnole d'espagnolette grise. L'aînée des deux femmes lui dit, (parlant de je ne sais qui) : « Elle m'a assuré qu'elle tenoit club chez elle, qu'on l'avoit fait présidente et son mari secrétaire. » Le citoyen lui répondit : « Je sais qu'elle reçoit beaucoup de monde chez elle la nuit et j'ai entendu dire que c'étoit une espèce de confrérie. » C'est tout ce que j'ai pu entendre. J'ai suivi mes citoïens. Le mâle a quitté ces femelles rue Sainte Margueritte et s'est arrêté pour les voir aller. J'ai suivi les citoïennes : elles sont entrées dans une rue qui fait face à l'abbaye, faub. St. Germ. (ain), chez le charcutier, elle avoient le passepartout de l'allée[117].

Hier on a donné au spectacle de la République[114]Epicharis et Néron[115], pièce digne des plus grands éloges. En sortant je vis devant moi un citoïen de 5 pieds 6 pouces au moins qui donnoit le bras à deux citoïennes qui m'ont paru être les deux sœurs. Elles étoient habillées en pierrot[116]de toille d'orange fond brun, et lui en carmagnole d'espagnolette grise. L'aînée des deux femmes lui dit, (parlant de je ne sais qui) : « Elle m'a assuré qu'elle tenoit club chez elle, qu'on l'avoit fait présidente et son mari secrétaire. » Le citoyen lui répondit : « Je sais qu'elle reçoit beaucoup de monde chez elle la nuit et j'ai entendu dire que c'étoit une espèce de confrérie. » C'est tout ce que j'ai pu entendre. J'ai suivi mes citoïens. Le mâle a quitté ces femelles rue Sainte Margueritte et s'est arrêté pour les voir aller. J'ai suivi les citoïennes : elles sont entrées dans une rue qui fait face à l'abbaye, faub. St. Germ. (ain), chez le charcutier, elle avoient le passepartout de l'allée[117].

[114]Lisez : Théâtre de la République.

[114]Lisez : Théâtre de la République.

[115]Epicharis et Néron, tragédie de Legouvé. Ce fut cette pièce que joua Talma au Théâtre-Français, le soir du 9 thermidor.

[115]Epicharis et Néron, tragédie de Legouvé. Ce fut cette pièce que joua Talma au Théâtre-Français, le soir du 9 thermidor.

[116]« En panier, la coquette la plus légère avait l'air d'une matrone ; en pierrot, la plus sévère matrone eut l'air d'une linotte. »Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France (1768-1828), publiés avec introduction et notes par Arthur Chuquet ; Paris, 1908, in-8.

[116]« En panier, la coquette la plus légère avait l'air d'une matrone ; en pierrot, la plus sévère matrone eut l'air d'une linotte. »Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France (1768-1828), publiés avec introduction et notes par Arthur Chuquet ; Paris, 1908, in-8.

[117]Archives nationales, série W, carton 112.

[117]Archives nationales, série W, carton 112.

Ce morceau n'est-il pas admirable? Rollin observe la taille du spectateur, il l'évalue avec assurance, il décrit son habit et celui de ses compagnes, note les propos les plus inutiles et remarque que les femmes (il dit : femelles) ont le passe-partout de l'allée!

Ces détails sont vains, superflus, il ne l'ignore pas, sans doute, et nous le savons bien, mais il prend soin quand même, par probité professionnelle, de les faire connaître. Aujourd'hui, un siècle écoulé, il nous restitue le petit tableau pittoresque de cette nuit de ventôse où le vent aigrelet de février fait grincer les girouettes. Nous voyons ce citoyen de « 5 pieds 6 pouces au moins », nous connaissons la couleur de son vêtement, nous le suivons avec Rollin, tandis que, d'un pas dégagé, une femme à chaque bras, il regagne son logis de la rive gauche. Et nous nous disons alors que la peine du policier ne fut point tout à fait inutile, puisque, d'un chiffon poudreux et froissé, sa précision a fait lever ce petit tableau d'une nuit de la Terreur.

Ces visions familières, elles abondent dans les rapports de la police secrète. Une ligne au hasard fixe la physionomie d'une heure qui semblait à jamais perdue pour l'histoire, et ce serait, pour le curieux du passé, le plus animé, le plus mouvant des cinématographes que de les feuilleter. Mais le cadre de notre sujet nous condamne à plus de brièveté et force nous est de ne suivre les observateurs que dans ce que notre sujet autorise.

Les maisons de rendez-vous — autre chose que les temps modernes n'eurent point le… mérite d'innover! — les maisons de rendez-vous sont, elles aussi, l'objet d'une surveillance spéciale. La nommée Blondi tient, au coin de la rue de Seine et du boulevard Saint-Germain, un établissement de ce genre. Il semble très fréquenté, s'il faut en croire l'observateur Béraud, qui assure, en outre, qu'elle était « connue cidevant pour être un repaire de débauches ». Maintenant, comme chez beaucoup de femmes publiques ou simplement entretenues, des gens suspects y cherchent un refuge. Puisqu'ils doivent se cacher, ils préfèrent s'y résoudre en galante compagnie. Le soir venu, ils sortent vaquer à leurs affaires ou prendre l'air, plus simplement. Cela Béraud n'a pas été sans le remarquer. « Il serait bon de les surveiller », écrit-il. La même animation signale la maison de la femme Blondi pendant la journée. Des filles publiques y mènent le client de rencontre. C'est un va-et-vient continuel à la faveur duquel des projets peu rassurants pourraient être mis en œuvre. Au surplus et afin qu'on soit bien édifié, qu'on sache que « le jour, chaque Laïs, et surtout à la sortie des spectacles, y conduit sa dupe[118]». Et cela a lieu dans un Paris qu'on représente terrorisé, épouvanté, claquemuré chez lui ; dans une ville qu'on dit être fumante du sang des hécatombes ; livrée au pillage des sans-culottes, à la fureur des factieux. Ce Paris-là, c'est celui qu'on imagine peut-être à Londres ou sur les bords du Rhin, en terre germanique, dans l'armée de Condé. C'est le Paris qu'évoquent les émigrés, les bandes royalistes revêtues de la casaque prussienne ou de l'uniforme britannique, mais ce n'est point le Paris dont des rapports, qui n'attendaient rien de la postérité, nous offrent l'image vivante, grouillante, réelle. Ce Paris révolutionnaire, ce Paris de la Terreur n'a rien qui le distingue du Paris de 1789. Ses cabarets regorgent toujours de buveurs, ses maisons de débauche de libertins, ses rues de filles publiques. Il est gai, animé, tumultueux, grisé de liberté, éperdu d'amour devant toutes les promesses complaisantes de la chair vénale. Il s'abandonne à la volupté énorme qui enivre la ville, la fait bondir comme une grande bête luxurieuse, les flancs secoués par un grondement de forge, et la couche, au matin, lasse, fourbue, efflanquée, au pied de sa nouvelle déesse : la Guillotine.

[118]Rapport de police du 22 pluviôse an II (10 février 1794) ;Archives nationales, série W, carton 191.

[118]Rapport de police du 22 pluviôse an II (10 février 1794) ;Archives nationales, série W, carton 191.

Elle attend le Coupable

Elle attend le Coupable


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