La « Science de la gueule » suivant Montaigne. — Les traiteurs à la mode : Meot, Beauvilliers, Very, Venua. — Le dernier dîner d'un régicide. — La carte d'un terroriste.
Pour l'Epicure de la Révolution, — et il est légion à cette époque, — la Fille ne va point sans la Table. Sans insinuer formellement qu'il en est de même aujourd'hui, on peut croire que ce sentiment n'a guère changé. Mais si, en 1793 et 1794, on vient goûter le plaisir de la chair au Palais-Egalité, on y vient aussi pour celui de la chère. C'est le lieu du monde où les gastronomes peuvent apaiser toutes leurs querelles culinaires. « O Paris, cerveau et cuisine du monde! » s'exclament plaisamment les Goncourt. L'écho leur peut répondre : « O Palais-Egalité, cerveau et ventre de Paris! » et cet écho on ne le pourra accuser d'une prétention excessive. Il est fidèle, et c'est la Renommée et la Vérité qui joignent leurs voix pour cet éloge. Longtemps, la France a joui de cette célébrité qui lui valait la reconnaissance des ventres, et sous la Terreur elle ne l'avait point encore perdue tout à fait. « La goinfrerie est la base fondamentale de la société actuelle », écrivait Sébastien Mercier[257]. Il oubliait donc que le grand siècle avait eu un Vatel qui s'était ouvert le ventre devant ses fourneaux, un matin de marée manquée? Cet amour des grands et beaux repas, de la chère succulente devant laquelle se pâmait d'attendrissement Grimod de la Reynière, cette « science de la gueule » enfin, pour s'exprimer comme Montaigne, la France l'avait conservée parmi toutes ses anciennes traditions. Sébastien Mercier nous fera-t-il croire que la table jouissait d'une moindre faveur sous Saint Louis, où les repas duraient de l'aube au crépuscule ; sous Louis XIV dont les mauvaises dents, se refusant à une mastication de plusieurs heures, furent le plus cruel souci ; sous Louis XVI qui fit manquer le voyage de Varennes pour avoir, trop longtemps et trop gloutonnement, goûté des pieds de porc à la mode de Sainte-Menehould? Oubliait-il, au fond des temps, la leçon de gastronomie de Gargantua, et négligeait-il d'évoquer, le visage fleuri, l'œil émerillonné, la lèvre sensuelle, verre en main, ventre bedonnant, maistre François Rabelais sous la tonnelle fleurie de Meudon?
[257]Sébastien Mercier,Le Nouveau Paris, chap.CCXXXV.
[257]Sébastien Mercier,Le Nouveau Paris, chap.CCXXXV.
A l'en croire, la Révolution aurait inventé le culte de la table, et c'est naturellement là un nouveau vice que le brave Mercier s'empresse d'ajouter à tous ceux qu'il catalogue avec une bonne foi déconcertante et une naïveté que rien ne rebute. En réalité, la Révolution ne mangea ni mieux ni moins que l'ancien régime. Elle mangea bien, voilà tout. Cela n'alla pas quelquefois sans exagérations, mais quel culte n'a pas ses prêtres indignes, quel troupeau ne possède ses brebis galeuses?
« … Anriot[258]et ses aide de camps dépensait beaucoup, écrit l'observateur Mercier, à la date du 21 ventôse (11 mars 1794) et il fesois des repas superflus. On évalue un de ses repas à cinq cent livre entre cinq qu'ils étoient[259]. »
[258]Lisez Henriot. C'était, on ne l'ignore pas, le commandant de la force armée de Paris, guillotiné avec Robespierre, le 10 thermidor. Il était alors âgé de trente-cinq ans.
[258]Lisez Henriot. C'était, on ne l'ignore pas, le commandant de la force armée de Paris, guillotiné avec Robespierre, le 10 thermidor. Il était alors âgé de trente-cinq ans.
[259]Ce rapport de police faisait partie de ceux que nous avions rassemblés pour ce travail. Nous avons vu qu'il avait été précédemment publié par M. Dauban dans son ouvrage surParis en 1794 et 1795, histoire de la rue, du club, de la famine, composé d'après des documents inédits, particulièrement les rapports de police et les registres des Comités de Salut public ; Paris, 1869. — M. Dauban, tout en indiquant d'une façon générale, la source de ses documents, néglige de donner leur cote aux Archives.
[259]Ce rapport de police faisait partie de ceux que nous avions rassemblés pour ce travail. Nous avons vu qu'il avait été précédemment publié par M. Dauban dans son ouvrage surParis en 1794 et 1795, histoire de la rue, du club, de la famine, composé d'après des documents inédits, particulièrement les rapports de police et les registres des Comités de Salut public ; Paris, 1869. — M. Dauban, tout en indiquant d'une façon générale, la source de ses documents, néglige de donner leur cote aux Archives.
Evidemment, un repas à cent livres par tête, c'est là de l'exagération, mais que celui qui ne rêva jamais, au moins une fois, de cette jouissance sardanapalesque lui jette la première bouchée!
Sous la Terreur, répétons-le, on mange bien, parce que la gastronomie et l'appétit sont de tous les régimes. Les gourmets habitués à des tables recherchées ne s'aperçoivent guère de l'abîme que la Révolution a creusé entre elle et la Monarchie. C'est que, de cette dernière, les cuisiniers sont restés.
Princes, conseillers aux parlements, cardinaux, chanoines et fermiers généraux, tous ceux que le dieu Comus comptait parmi ses fervents ont émigré ou passé à lapetite chatièreet n'ont point emporté leurs fourneaux. Nobles hier, les voilà démocratiques aujourd'hui, d'autant plus que leurs officiants, ces cuisiniers, honneurs de la maison qui se les attachait, se sont faits cuisiniers et se sont mis aux services des gastronomes que la Terreur tolère. Ils professent et pratiquent pour tout payant la « science de la gueule[260]», et cette science n'a guère varié depuis le départ ou la mort de leurs anciens maîtres.
[260]Sébastien Mercier,ouvr. cit., chap.CLIX.
[260]Sébastien Mercier,ouvr. cit., chap.CLIX.
Brusquement, Paris voit éclore une foule de restaurants et, du jour au lendemain, tous ou presque tous sont fameux. Partout la table est succulente, partout des trouvailles réjouissent les appétits, partout la chère trouve des gastronomes qui l'apprécient à son mérite.
Il est vrai que leGrand Marat, rue Saint-Honoré, fait faillite et clot ses volets. Mais c'est parce qu'on l'accuse de débiter de la chair humaine[261]. Ce n'est là qu'une exception, la seule. Le traiteur voit, de jour en jour, dans cette république égalitaire, s'affermir et s'affirmer son empire.
[261]Feuille du Matin, 6 février 1793. — Ce journal portait, en épigraphe : « Tout faiseur de journal doit tribut au malin. » Ne tint-il pas son programme en cette occasion? Il parut de la fin de l'année 1792 au 24 avril 1793, mourant de trop d'esprit.
[261]Feuille du Matin, 6 février 1793. — Ce journal portait, en épigraphe : « Tout faiseur de journal doit tribut au malin. » Ne tint-il pas son programme en cette occasion? Il parut de la fin de l'année 1792 au 24 avril 1793, mourant de trop d'esprit.
Les connaisseurs n'ont que l'embarras du choix. C'est ainsi qu'un jour, chez la Sainte-Amaranthe, réfugiée dans sa propriété de Sucy, s'en vinrent dîner le comte de Morand, M. Poirson, consul de France à Stockholm, M. de Pressac, ancien officier aux gardes du corps, et le gendre de M. de Marbœuf. Le dîner terminé, quelqu'un de ces messieurs propose d'emmener les hôtesses à Paris. « Chacun des convives les régalera dans un restaurant à la mode. M. de Fenouil (un autre convive), choisit Méot, MM. de Pressac et Poirson votent pour Beauvilliers, et M. de Morand, pour le fameux Rose, le traiteur de l'Hôtel Grande-Batelière[262]. »
[262]MmeA… R…,La Famille Sainte-Amaranthe; Paris, imprimerie V. Goupil et Cie, 1864, in-8o, 203 pp. — Ce sont les souvenirs de MmeArmande de Rolland, amie des dames Sainte-Amaranthe, et qui leur survécut jusqu'en 1852.
[262]MmeA… R…,La Famille Sainte-Amaranthe; Paris, imprimerie V. Goupil et Cie, 1864, in-8o, 203 pp. — Ce sont les souvenirs de MmeArmande de Rolland, amie des dames Sainte-Amaranthe, et qui leur survécut jusqu'en 1852.
le Ctede MIRABEAU.
le Ctede MIRABEAU.
Ces choix auraient pu s'étendre sur dix, sur vingt autres restaurants à la mode renommés autant pour leurs vins que pour leur cuisine. Chez Velloni, place des Victoires, Mirabeau, le grand Mirabeau, Mirabeau-Tonnant, avait fait des soupers fameux où son bel appétit avait fait merveille, ce qui, un jour, lui fut fatal. On le sait, c'est au sortir d'un banquet, suivi d'une visite à une danseuse d'Opéra, MlleCoulon, que Mirabeau se sentit atteint du mal qui devait l'emporter bientôt, au matin où le canon d'une fête populaire le dressait debout, prêtant l'oreille aux « funérailles d'Achille ». A Gervais, traiteur à la terrasse des Feuillants, allait la faveur des députés. Barthélemy, Maneille et Simon, lesFrères Provençaux, « qui ne sont ni frères ni provençaux[263]», voyaient se former, rue Helvétius, le noyau de cette clientèle qui devait les suivre plus tard au Palais-Royal et ne les quitter qu'avec l'agonie lente et sournoise des Galeries. Au coin de la rue Sainte-Anne et de la rue Neuve-des-Petits-Champs, s'était établi Léda. En peu de temps, la maison fut fameuse au point de rivaliser avec le célèbre Méot du Palais-Egalité. « Déjà Léda le dispute au fameux Méot », note Sébastien Mercier[264]. Mais qu'était-ce là à côté de ces traiteurs qui, avec les filles publiques, faisaient la gloire et la faveur du Palais-Egalité?
[263]L. Augé de Lassus,vol. cit., p. 117.
[263]L. Augé de Lassus,vol. cit., p. 117.
[264]Sébastien Mercier,ouvr. cit., chap.CCXXXV.
[264]Sébastien Mercier,ouvr. cit., chap.CCXXXV.
Au naufrage des temps, leurs noms ont survécu, et Méot, Véry, Beauvilliers n'évoquent point des choses mortes à la mémoire contemporaine.
Dans cette gloire du souvenir, Méot a une large part. Sa cave semble avoir été la mieux fournie de tous les restaurants. Vingt-deux sortes de vins rouges, vingt-sept sortes de vins blancs, seize espèces de liqueurs, provenant en grande partie de caves aristocratiques vendues, s'offraient aux connaisseurs. Véry, à peine, le lui pouvait disputer avec dix-huit espèces de vins rouges et treize de vins blancs, mais il triomphait, quant aux liqueurs, avec vingt-neuf espèces différentes, variant de seize sous à dix sous le verre. Méot, c'est le premier restaurant à la mode, disent les mémoires[265], mais c'est aussi un restaurant royaliste. Royaliste, il comprend les besoins, les désirs, les exigences des clients, aussi a-t-il un petit salon clandestin garni d'une baignoire. D'une baignoire? On en cherche le pourquoi. C'est que Méot a des fidèles dont les plaisirs sont opulents. On remplit la baignoire de vin dans quoi des femmes complaisantes et expertes massent à plaisir la dilettante[266]. Est-ce un régime spécial? On ne sait, mais, en tout cas, régime de gastronome fortuné, car Méot sait élever ses notes à des proportions qu'ignorent ceux qui dînent pour dix-huit sous chez le cabaretier suisse du Pont-Tournant. Le Directoire verra chez lui les députés oublier les travaux législatifs pour la poularde cuite à point. Ce n'est point d'aujourd'hui que les députés savent apprécier la table, et un contemporain les chante sans trop d'acrimonie :
[265]Dampmartin,Mémoires sur divers événements de la Révolution et de l'Emigration, tome I.
[265]Dampmartin,Mémoires sur divers événements de la Révolution et de l'Emigration, tome I.
[266]Sébastien Mercier,ouvr. cit., III.
[266]Sébastien Mercier,ouvr. cit., III.
Si l'on entend sonnerL'heure de dîner,Les bons apôtresS'en vont aussitôtChez Flore ou Méot,Discuter,AgiterLeurs intérêts plus que les nôtres[267].
Si l'on entend sonner
L'heure de dîner,
Les bons apôtres
S'en vont aussitôt
Chez Flore ou Méot,
Discuter,
Agiter
Leurs intérêts plus que les nôtres[267].
[267]Villers,Rapsodies du jour, no14, p. 15, an V, in-8o.
[267]Villers,Rapsodies du jour, no14, p. 15, an V, in-8o.
Pourquoi le politique jetterait-il la pierre au gastronome? N'est-ce pas chez Beauvilliers, ci-devant cuisinier du prince de Condé et, à ce titre, royaliste lui aussi, que Rivarol, Champcenetz et d'autres fabriquaient, tout en dînant, lesActes des Apôtres? Mais la Terreur est venue ; Rivarol et Champcenetz ont laissé la place à de moins plaisants dîneurs sur lesquels Beauvilliers s'essaye, en y réussissant, à regagner les 157 000 livres que lui coûtent, depuis 1790, les trois arcades qu'il a louées.
Les desserts et les liqueurs de Very.(Collection Hector Fleischmann.)(Texteen annexe.)
Les desserts et les liqueurs de Very.(Collection Hector Fleischmann.)(Texteen annexe.)
Trois arcades, c'est là aussi ce que Véry occupe au no83 du Palais-Egalité. Etant mieux situées que celles de Beauvilliers, il les paie plus cher ; c'est la somme de 196 275 livres qu'il verse annuellement pour la location. Il est là depuis 1790, et non depuis 1805, ainsi que le dit le docteur Véron dans sesMémoires. Nous l'avons d'ailleurs vu arrêté en 1794 d'après l'ordre des Comités visant en même temps les libraires Gattey et Desenne. Chez Véry, tous les appétits, même les plus robustes, peuvent trouver satisfaction. Sa carte est une merveille. Celle que nous avons sous les yeux énumère une telle quantité de plats qu'il faut renoncer à les citer. On y trouve, pour 1 livre, le « biftek (sic) de bœuf piqué à la sauce automate (sic) ». Sachez que la poularde s'y mange aux concombres pour 2 livres 10 sous ; qu'un esturgeon en blanquette ne coûte que 1 livre 10 sous ; et que si trois rognons de mouton au vin de Champagne vous plaisent, il ne vous en coûtera que 18 sous. N'y cherchez pas un plat supérieur à 3 livres : c'est le perdreau ; ni inférieur à 8 sous : c'est l'artichaut à la poivrade. Gibier, volaille, viande, poisson, tout s'accumule sur cette carte avec une variété, une abondance à ravir les plus délicats, à apaiser les plus affamés. Aussi la renommée de Véry se propage-t-elle par toutes les bouches qu'il flatta aux prix les plus modérés. C'est peut-être là ce qui y attire, en 1814, lors de l'invasion, un officier « porteur de l'un de ces uniformes longtemps réservés aux vaincus ». Il s'installe, heurte la table du pommeau de son épée. L'étranger ne triomphe-t-il pas au Palais-Royal tandis que les dernières bandes impériales attendent le coup d'aile désespéré de l'Aigle réfugié à Fontainebleau? L'officier est insolent, impératif : « Apportez-moi, dit-il au garçon, un verre où jamais un Français n'ait bu! » Le garçon disparaît, s'attarde un peu, ce verre immaculé étant, paraît-il, difficile à trouver. Enfin le garçon revient et brusquement place, devant le vainqueur attablé, un vase d'usage intime. — « Voilà, dit-il, un verre où jamais un Français n'a bu. » Puis il se sauve, et c'est prudent, sans attendre son pourboire. L'officier l'aurait tué[268].
[268]L. Augé de Lassus, p. 115.
[268]L. Augé de Lassus, p. 115.
Ce garçon ne
Fit-il pas mieux que de se plaindre?
Fit-il pas mieux que de se plaindre?
Ce n'était point toujours d'aussi piquants spectacles que Véry avait été témoin. Dans ces salons, où devaient retentir les bottes des cosaques de la Sainte-Alliance, Danton avait convié, autrefois, ses amis à de civiques agapes. Mais c'était mal choisir l'endroit où goûter du noir brouet spartiate ; tout au plus n'aurait-il figuré que comme curiosité sur les menus du traiteur. Ce fut là, sans doute, dans la fumée des vins généreux de Véry, dans le fumet des venaisons panachées d'épices, que Danton assura à ses amis « que leur tour était venu de jouir de la vie ; que les hôtels somptueux, les mets exquis, les étoffes d'or et de soie, les femmes dont on rêve étaient le prix de la force conquise[269]». Pauvre sybarite révolutionnaire à qui germinal préparait déjà la froide couche de la mort, le tréteau sanglant de sa dernière apothéose!
[269]Louis Blanc,Histoire de la Révolution française, tome VII, p. 96.
[269]Louis Blanc,Histoire de la Révolution française, tome VII, p. 96.
LA PANTHERE AUTRICHIENNEVouée au mépris et à l'exécration de la nation françaises (sic) dans sa postérité la plus reculée.
LA PANTHERE AUTRICHIENNEVouée au mépris et à l'exécration de la nation françaises (sic) dans sa postérité la plus reculée.
Mais cela, ces rêves de luxe et de splendeur, un autre restaurant ne les avait-il pas excités à ses tables lourdes d'un beau repas? N'était-ce pas chez Venua[270]qu'à dix francs par tête, les Girondins avaient pu croire au triomphe de leurs rhétoriques d'avocats bavards? Venua, situé à proximité de la Convention, offrait ses salons aux députés comme Méot devait les offrir au Directoire. Endroit charmant, peut-on croire, où les musiques et les danses devaient écarter de tant de fronts chargés de sombres soucis les rêves funèbres que demain devait, pour beaucoup, réaliser. Ces agréments, un avis de Venua le promettait aux clients en ces termes engageants :
[270]Et nonVerua, comme l'écrit M. Henri d'Alméras dansEmilie de Sainte-Amaranthe, p. 272.
[270]Et nonVerua, comme l'écrit M. Henri d'Alméras dansEmilie de Sainte-Amaranthe, p. 272.
Le citoyen Venua, restaurateur à coté du manège, no75, ayant aussi entrée par la rue Saint-Honoré, maison dite Hôtel des Tuileries, vis-à-vis les Jacobins, même numéro, prévient qu'à compter du 18, il donnera à danser fêtes et dimanches dans son berceau et son salon. Les personnes qui y viendront jouiront de plusieurs agréments et y trouveront bonne bière et toutes sortes de rafraîchissements à la glace. Il y a des pièces particulières pour les dîners de société. Il entreprend toutes sortes de grands repas, fait noces et repas de commande et donne à souper[271].
Le citoyen Venua, restaurateur à coté du manège, no75, ayant aussi entrée par la rue Saint-Honoré, maison dite Hôtel des Tuileries, vis-à-vis les Jacobins, même numéro, prévient qu'à compter du 18, il donnera à danser fêtes et dimanches dans son berceau et son salon. Les personnes qui y viendront jouiront de plusieurs agréments et y trouveront bonne bière et toutes sortes de rafraîchissements à la glace. Il y a des pièces particulières pour les dîners de société. Il entreprend toutes sortes de grands repas, fait noces et repas de commande et donne à souper[271].
[271]Petites affiches, avril 1793.
[271]Petites affiches, avril 1793.
Rien ne manque au programme : agréments, bière, glaces, danse. Car on dansait sous la Terreur, et il y avait des poètes pour célébrer les plaisirs de Terpsichore :
La danse est le chemin d'amour,Du moins c'est la mode au village.Le dimanche est là le beau jourOù sous l'ormeau le cœur s'engage :Mais la semaine expliqueraL'émotion de ce cœur là[272].
La danse est le chemin d'amour,
Du moins c'est la mode au village.
Le dimanche est là le beau jour
Où sous l'ormeau le cœur s'engage :
Mais la semaine expliquera
L'émotion de ce cœur là[272].
[272]Les Soirées de Célie ou recueil des chansons en vaudevilles et arriettes; Paris, 1794, no16.
[272]Les Soirées de Célie ou recueil des chansons en vaudevilles et arriettes; Paris, 1794, no16.
Aussi faut-il accueillir sans étonnement la faveur de Venua. Les Girondins guillotinés, Robespierre y était venu, lui aussi[273]. Le 10 thermidor n'avait laissé, dans les glaces dépolies des salons toujours bruyants, que le pâle fantôme de sa silhouette mince et froide cambrée dans l'habit bleu de ciel qui lui fut cher. C'était là un moins tragique souvenir que celui qui hantait, au Palais-Egalité, les caves du restaurateur Fevrier.
[273]Villatte,Causes secrètes de la Révolution du 9 thermidor.
[273]Villatte,Causes secrètes de la Révolution du 9 thermidor.
LEPELLETIER de St.-Fargeau
LEPELLETIER de St.-Fargeau
Le dimanche 20 janvier 1793, vers cinq heures du soir, un homme de belle mine dînait dans cette cave mal éclairée, triste, lugubre qui contrastait par sa pauvreté démocratique avec le luxe d'un Beauvilliers et la splendeur d'un Méot. Il en était au début de son repas, quand un jeune homme haut de cinq pieds six pouces, aux cheveux noirs couverts d'un chapeau rond, au teint basané, vêtu d'une houppelande grise à revers verts, s'approcha de la table. Le dîneur leva la tête :
— Vous êtes bien M. Lepelletier? demanda le jeune homme.
— Oui, monsieur.
— Vous avez voté la mort du roi?
— Oui, je l'ai votée en mon âme et conscience, d'ailleurs…
— Tiens, misérable, tu ne voteras plus!
L'éclair d'un sabre raya l'ombre. Le dîneur s'effondra sur sa chaise, tandis que le jeune homme, au milieu du tumulte, gagnait la porte. On releva le blessé. Il hoqueta :
— J'ai bien froid[274].
[274]D'Allonville,Mémoires, tome III, p. 147.
[274]D'Allonville,Mémoires, tome III, p. 147.
Quelques heures plus tard, expirait l'assassiné : Louis-Michel Le Pelletier de Saint-Fargeau, député du département de l'Yonne à la Convention nationale.
Il se trouva des journaux pour plaisanter ce cadavre tiède encore, et lui composer une épigraphe ironique dans ce goût :
Ci-gît Michel Lepelletier,Représentant de son métier,Jadis président à mortier[275]Par la grâce de Louis seize,Contre lequel il a voté,Mort en janvierChez FévrierL'an mil sept cent quatre vingt treizeAu jardin de l'Egalité[276].
Ci-gît Michel Lepelletier,
Représentant de son métier,
Jadis président à mortier[275]
Par la grâce de Louis seize,
Contre lequel il a voté,
Mort en janvier
Chez Février
L'an mil sept cent quatre vingt treize
Au jardin de l'Egalité[276].
[275]Il avait été président au Parlement de Paris et envoyé par la noblesse de Paris aux Etats-Généraux.
[275]Il avait été président au Parlement de Paris et envoyé par la noblesse de Paris aux Etats-Généraux.
[276]La Feuille du Matin, janvier 1793, no63.
[276]La Feuille du Matin, janvier 1793, no63.
L'énorme deuil national enveloppa Paris comme au jour où la pompe funèbre triomphale de Mirabeau marcha au Panthéon. Ce fut là que la Convention, malgré la raillerie royaliste[277], fit monter le cadavre du conventionnel. Les clochers et les tambours, les lauriers et les cyprès, la verte flamme des torches funéraires, tout cela assura aux funérailles nationales du martyr l'éclat d'une gloire solennelle. En frappant le roi, il s'était frappé lui-même. L'un recueillait la fosse commune de la Madeleine, l'autre la cave pleine de gloire du Temple des Grands Hommes. Le restaurant Fevrier (il occupait cinq arcades, galerie Montpensier) se drapa dans l'éclat de cette gloire tragique, occupa quelques semaines l'attention, mais bientôt les gourmets se détournèrent de ces tables que ne garnissaient que de sobres menus et où s'était mal séchée la flaque de sang du 20 janvier.
[277]Ce fut encore laFeuille du Matinqui publia, à propos de ces funérailles et du décret envoyant Lepelletier au Panthéon, ce quatrain qui ne le cède en rien à l'épitaphe :Tout est changé dans nos affaires,Jusqu'aux fourches patibulaires,Autrefois c'était Montfaucon ;Aujourd'hui, c'est le Panthéon.
[277]Ce fut encore laFeuille du Matinqui publia, à propos de ces funérailles et du décret envoyant Lepelletier au Panthéon, ce quatrain qui ne le cède en rien à l'épitaphe :
Tout est changé dans nos affaires,Jusqu'aux fourches patibulaires,Autrefois c'était Montfaucon ;Aujourd'hui, c'est le Panthéon.
Tout est changé dans nos affaires,
Jusqu'aux fourches patibulaires,
Autrefois c'était Montfaucon ;
Aujourd'hui, c'est le Panthéon.
Quiconque sera convaincu d'avoir pratiqué des intelligences machinations ou entretenu des intelligences avec des puissances etrangeres ou avec leurs agents pour les engager a commettre des hostilités ou pour leur indiquer les moyens d'entreprendre la guerre contre la france sera puni de mort soit que les dittes machinations ou intelligences ayent ou non été suivies d'hostilités.Autographe de Lepelletier de Saint-Fargeau.
Quiconque sera convaincu d'avoir pratiqué des intelligences machinations ou entretenu des intelligences avec des puissances etrangeres ou avec leurs agents pour les engager a commettre des hostilités ou pour leur indiquer les moyens d'entreprendre la guerre contre la france sera puni de mort soit que les dittes machinations ou intelligences ayent ou non été suivies d'hostilités.
Autographe de Lepelletier de Saint-Fargeau.
Les heureuses digestions demandent à n'être point troublées. On dîne mal environné de spectres ayant leur blessure au flanc ; on soupe de mauvais appétit dans des lieux où courent des bruits de conspirations, d'arrestations. Alors les gastronomes, qui ne demandent à la table que des plaisirs sans émotions, prennent peur. Ils désertent pour des endroits moins dangereux, pour le Bois de Boulogne et les Champs-Elysées, le Palais-Egalité où couve toujours la flamme sourde et prisonnière de l'insurrection. Nous trouvons l'écho de ces craintes dans un rapport de police de l'inspecteur Le Breton, à la date du 1 (ou du 2) germinal an II (21-22 mars 1794). Sans doute le bruit des arrestations (on était à la veille de celle des dantonistes, 10 germinal) était la cause de cette panique :
On dit toujours qu'il y a des rassemblemens dans le bois de Boulogne, écrit Le Breton. Je m'y suis transporté pour vérifier qu'elles étaient les bases de ce bruit. J'ai vu que chez les traiteurs de ces emplacements il s'y faisoit quelques parties, que l'épouvante ayant été semée chez nos restaurateurs de luxe à la maison de l'Egalité on alloit de préférence au bois de Boulogne et dans les Champs-Elysées. D'ailleurs tous ces jours passés le temps portoit à la promenade et je n'ai rien remarqué d'incivique[278].
On dit toujours qu'il y a des rassemblemens dans le bois de Boulogne, écrit Le Breton. Je m'y suis transporté pour vérifier qu'elles étaient les bases de ce bruit. J'ai vu que chez les traiteurs de ces emplacements il s'y faisoit quelques parties, que l'épouvante ayant été semée chez nos restaurateurs de luxe à la maison de l'Egalité on alloit de préférence au bois de Boulogne et dans les Champs-Elysées. D'ailleurs tous ces jours passés le temps portoit à la promenade et je n'ai rien remarqué d'incivique[278].
[278]Archives nationales, série W, carton 174, pièce 30.Plus tard, à la date du 20 floréal (9 mai), l'observateur Clément notait dans son rapport : « Il existe tous les jours des rassemblemens et des danses composés de gens suspects dans le cabaret des Champs Elisées, surtout aux 3 pavillons. » C'étaient simplement des dîneurs du Palais-Egalité repris de crainte. Le rapport fait partie auxArchives nationales, de la série W, carton 124, pièce 57.
[278]Archives nationales, série W, carton 174, pièce 30.
Plus tard, à la date du 20 floréal (9 mai), l'observateur Clément notait dans son rapport : « Il existe tous les jours des rassemblemens et des danses composés de gens suspects dans le cabaret des Champs Elisées, surtout aux 3 pavillons. » C'étaient simplement des dîneurs du Palais-Egalité repris de crainte. Le rapport fait partie auxArchives nationales, de la série W, carton 124, pièce 57.
VERY, Restaurateur,Palais Royal et Jardin des Tuileries, et rue de Rivoly.Une carte de Very (Restauration).
VERY, Restaurateur,Palais Royal et Jardin des Tuileries, et rue de Rivoly.
Une carte de Very (Restauration).
Ce n'étaient là que des alertes dangereuses pour les seuls estomacs habitués aux menus des « restaurants de luxe ». On revenait à ce Palais-Egalité comme au plus cher des péchés, comme à la moins irrésistible des habitudes familières. Méot, Véry, Beauvilliers voyaient leurs clients reprendre leurs places habituelles et les filles publiques mettaient encore la tache claire de leurs robes de parade autour de la blancheur des tables, parmi l'éclat des argenteries et des cristaux.
Rien de plus dédaigneux des contingences que l'appétit. Les séances du Tribunal révolutionnaire semblent avoir eu le don d'exciter celui du citoyen Antonelle. On a de lui les menus des repas qu'il fit au lendemain de l'exécution de la reine qu'il condamna avec ses collègues. Conservés aux Archives[279], mêlés aux papiers de la conspiration de Babœuf où il fut compromis, ces papiers jaunis attestent encore aujourd'hui l'excellence de l'appétit du citoyen Antonelle. Il semble avoir dédaigné le Palais-Egalité pour un traiteur non moins fameux que Méot : le Grand Premier de l'Hôtel Vauban, rue de la Loi[280]. C'est là qu'on lui sert les repas que voici :
[279]Archives nationales, série W, carton 567.
[279]Archives nationales, série W, carton 567.
[280]La rue de la Loi reprit le nom de rue de Richelieu en 1806 ; Félix Lazare,Dictionnaire des rues de Paris.
[280]La rue de la Loi reprit le nom de rue de Richelieu en 1806 ; Félix Lazare,Dictionnaire des rues de Paris.
[281]Ces curieux documents ont été publiés pour la première fois dans lesRecherches historiques sur les Girondins : Vergniaud ; manuscrits, lettres et papiers, pièces four la plupart inédites, classées et annotées par C. Vatel, avocat à la Cour d'appel de Paris ; Paris, in-8o, 1879, tome II, p. 322.
[281]Ces curieux documents ont été publiés pour la première fois dans lesRecherches historiques sur les Girondins : Vergniaud ; manuscrits, lettres et papiers, pièces four la plupart inédites, classées et annotées par C. Vatel, avocat à la Cour d'appel de Paris ; Paris, in-8o, 1879, tome II, p. 322.
Nous connaissons maintenant le goût d'un des gastronomes de la Terreur ; nous voyons que les événements ont fort peu influé sur la « science de la gueule », et on comprend enfin comment, le 10 thermidor, alors qu'on guillotine Robespierre, Grimod de la Reynière note sur son journal intime :Point de marée[282].
[282]Le journal intime de Grimod de la Reynière appartient aujourd'hui à M. Georges Vicaire. Dans son volume sur MmeSaqui,Mémoires d'une danseuse de corde, paru en 1907, M. Paul Ginisty, a donné, p. 218 et suiv., une analyse très spirituelle et très complète à la fois de ce document qu'on peut regretter de voir demeurer inédit.
[282]Le journal intime de Grimod de la Reynière appartient aujourd'hui à M. Georges Vicaire. Dans son volume sur MmeSaqui,Mémoires d'une danseuse de corde, paru en 1907, M. Paul Ginisty, a donné, p. 218 et suiv., une analyse très spirituelle et très complète à la fois de ce document qu'on peut regretter de voir demeurer inédit.
Point de marée! La République jacobine est étranglée, décapitée en la personne de celui qui l'incarne. Point de marée! Les destins de la France changent de mains et l'énorme avenir s'ouvre béant à la nation stupide du coup d'Etat. Point de marée! Quelque chose a soulevé le pavé de Paris qui retentira dans les siècles, à l'horizon de l'histoire monte l'échafaud du 21 janvier 1793 et la guillotine du 28 juillet 1794. Point de marée! C'est tout ce que retient le gastronome. C'est tout ce qu'il retiendra de la Terreur.
Ces pages écrites, la hantise du souvenir nous ramena par un tiède crépuscule printanier au Palais-Royal. Lieu émouvant et évocatoire! Morne et colossal tombeau des grâces défuntes! Prison muette de ce qui fut la Terreur, de ce qui fut aussi le berceau de la Révolution!
De neuves et frissonnantes verdures paraient les ramures taillées ; le crépuscule éteignait ce que les tons de la pleine lumière ont de trop vif et embrumait délicatement la vaste solitude du jardin désert. Quel silence ici dans le milieu du Paris moderne! Quelle crypte d'ennui et d'abandon! C'est en vain que dans l'énorme quadrilatère s'éployent les nobles architectures, si régulièrement belles, si pathétiquement harmonieuses et évocatrices de la grâce française! C'est en vain que le jet d'eau mélancolique s'élance en bondissant dans la nappe glauque du bassin! C'est en vain que des lumières brillent! Quelque chose dort dans cette fosse de pierre et de verdure que rien ne peut réveiller désormais.
Comme cette terre, ces pierres, ces eaux jaillissantes, cette verdure parlent mieux que les livres! Comme le vide de ces arcades évoque plus nettement ceux et celles qui les virent passer, que la plus belle page de littérature et d'histoire! Cela se peuple, cela grouille, cela vit enfin dans la première ombre crépusculaire, cela s'anime étrangement Ne reconnaîtrait-on pas les visages de celles-là qui furent l'ornement des Galeries de Bois, le plaisir des yeux, le scandale des mœurs austères? Fanchon, Georgette, la Blonde Elancée, c'est vous qu'on voit passer avec les yeux des souvenirs, c'est vous qu'on heurte, blancs et délicats fantômes des arcades désertées, petits spectres frivoles qui mêlez au froufrou de vos jupes de nankin et de raz de soie le cliquetis aigre de vos légers ossements!
Campo-Santo de la prostitution, ossuaire des amours défuntes, charnier silencieux de caresses vénales, ne demeurez-vous pas, dans la fièvre de la ville moderne qui vous dédaigne, qui vous oublie, l'enseignement le plus pénétrant de la Terreur qui déferla au long de vos murs? Immobile et impassible témoin, le Palais Egalité est là qui parle. C'est un peu de son écho que nous avons tenté de retenir et de fixer ici, dans l'énorme clameur révolutionnaire que troue, dominateur, triomphal, vainqueur des temps et de l'espace, le rire des filles publiques — petites sœurs impudiques de l'éternel Erôs.