II

De l'ancien Frascati Vestale énamourée;Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleurDéfunt, seul, sait le nom; célèbre évaporéeQue Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêlesIl en est qui, faisant de la douleur un miel,Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes:« Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel! »

L'une, par sa patrie au malheur exercée,L'autre, que son époux surchargea de douleurs,L'autre, par son enfant Madone transpercée,Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!

Ah! que j'en ai suivi, de ces petites vieilles!Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombantEnsanglante le ciel de blessures vermeilles,Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,Dont les soldats parfois inondent nos jardins,Et qui, dans ces soirs dor où l'on se sent revivre,Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.

Celle-là droite encor, fière et sentant la règle,Humait avidement ce chant vif et guerrier;Son œil parfois s'ouvrait comme l'œil d'un vieil aigle;Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,A travers le chaos des vivantes cités,Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivilVous insulte en passant d'un amour dérisoire;Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d'exister, ombres ratatinées,Peureuses, le dos bas, vous côtoyer les murs,Et nul ne vous salue, étranges destinées!Débris d'humanité pour l'éternité mûrs!

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,L'œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,Tout comme si j'étais votre père, ô merveille!Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins:

Je vois s'épanouir vos passions novices;Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices!Mon âme resplendit de toutes vos vertus!

Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères!Je vous fais chaque soir un solennel adieu!Où serez-vous demain, Eves octogénaires,Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu?

La rue assourdissante autour de moi hurlait.Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,Une femme passa, d'une main fastueuseSoulevant, balançant le feston et l'ourlet;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit!--Fugitive beautéDont le regard m'a fait soudainement renaître,Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?

Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard!jamaispeut-être!Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!

Voici le soir charmant, ami du criminel;Il vient comme un complice, à pas de loup; le cielSe ferme lentement comme une grande alcôve,Et l'homme impatient se change en bête fauve.

O soir, aimable soir, désiré par celuiDont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'huiNous avons travaillé!--C'est le soir qui soulageLes esprits que dévore une douleur sauvage,Le savant obstiné dont le front s'alourdit,Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit.

Cependant des démons malsains dans l'atmosphèreS'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire,Et cognent en volant les volets et l'auvent.A travers les lueurs que tourmente le ventLa Prostitution s'allume dans les rues;Comme une fourmilière elle ouvre ses issues;

Partout elle se fraye un occulte chemin,Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main;Elle remue au sein de la cité de fangeComme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange.On entend ça et là les cuisines siffler,Les théâtres glapir, les orchestres ronfler;Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices,S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci,Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,Et forcer doucement les portes et les caissesPour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.

Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,Et ferme ton oreille à ce rugissement.C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent!La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissentLeur destinée et vont vers le gouffre commun;L'hôpital se remplit de leurs soupirs.--Plus d'unNe viendra plus chercher la soupe parfumée,Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée.

Encore la plupart n'ont-ils jamais connuLa douceur du foyer et n'ont jamais vécu!

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,Pâles, le sourcil peint, l'œil câlin et fatal,Minaudant, et faisant de leurs maigres oreillesTomber un cliquetis de pierre et de métal;

Autour des verts tapis des visages sans lèvre,Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre,Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustresEt d'énormes quinquets projetant leurs lueursSur des fronts ténébreux de poètes illustresQui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs:

--Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturneJe vis se dérouler sous mon œil clairvoyant,Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne,Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,

Enviant de ces gens la passion tenace,De ces vieilles putains la funèbre gaîté,Et tous gaillardement trafiquant à ma face,L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté!

Et mon cœur s'effraya d'envier maint pauvre hommeCourant avec ferveur à l'abîme béant,Et qui, soûl de son sang, préférerait en sommeLa douleur à la mort et l'enfer au néant!

Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature,Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,Elle a la nonchalance et la désinvoltureD'une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince?Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,S'écroule abondamment sur un pied sec que pinceUn soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules,Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,Défend pudiquement des lazzi ridiculesLes funèbres appas qu'elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbresEt son crâne, de fleurs artistement coiffé,Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.--O charme d'un néant follement attifé!

Aucuns t'appelleront une caricature,Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,L'élégance sans nom de l'humaine armature.Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher!

Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,La fête de la Vie? ou quelque vieux désir,Eperonnant encor ta vivante carcasse,Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir?

Au chant des violons, aux flammes des bougies,Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,Et viens-tu demander au torrent des orgiesDe refraîchir l'enfer allumé dans ton cœur?

Inépuisable puits de sottise et de fautes!De l'antique douleur éternel alambic!A travers le treillis recourbé de tes côtesJe vois, errant encor, l'insatiable aspic.

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterieNe trouve pas un prix digne de ses efforts:Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie?Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts.

Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées,Exalte le vertige, et les danseurs prudentsNe contempleront pas sans d'amères nauséesLe sourire éternel de tes trente-deux dents.

Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette,Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau?Qu'importé le parfum, l'habit ou la toilette?Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.

Bayadère sans nez, irrésistible gouge,Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués:« Fiers mignons, malgré l'art des poudres et du rouge,Vous sentez tous la mort! O squelettes musqués,

Antinoüs flétris, dandys à face glabre,Cadavres vernissés, lovelaces chenus,Le branle universel de la danse macabreVous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus!

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voirDans un trou du plafond la trompette de l'AngeSinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.

En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admireEn tes contorsions, risible Humanité,Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,Mêle son ironie à ton insanité! »

Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,Au chant des instruments qui se brise au plafond,Suspendant ton allure harmonieuse et lente,Et promenant l'ennui de ton regard profond;

Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,Où les torches du soir allument une aurore,Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,

Je me dis: Qu'elle est belle! et bizarrement fraîche!Le souvenir massif, royale et lourde tour,La couronne, et son cœur, meurtri comme une pêche,Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.

Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines?Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?

Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques,Qui ne recèlent point de secrets précieux;Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux!

Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence,Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité?Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence?Masque ou décor, salut! J'adore ta beauté.

Je n'ai pas oublié, voisine de la ville,Notre blanche maison, petite mais tranquille,Sa Pomone de plâtre et sa vieille VénusDans un bosquet chétif cachant leurs membres nus;Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,Contempler nos dîners longs et silencieux,Répandant largement ses beaux reflets de ciergeSur la nappe frugale et les rideaux de serge.

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs,Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,Son vent mélancolique à, l'entour de leurs marbres,Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,Tandis que, dévorés de noires songeries,Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiverEt le siècle couler, sans qu'amis ni familleRemplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,Si, par une nuit bleue et froide de décembre,Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,Grave, et venant du fond de son lit éternelCouver l'enfant grandi de son œil maternel,Que pourrais-je répondre à cette âme pieuseVoyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?

O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,Endormeuses saisons! je vous aime et vous loueD'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveauD'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.

Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue,Où par les longues nuits la girouette s'enroue,Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveauOuvrira largement ses ailes de corbeau.

Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres,Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,O blafardes saisons, reines de nos climats!

Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,--Si ce n'est par un soir sans lune, deux à deux,D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.

Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles:« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,Un chant plein de lumière et de fraternité!

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,De peine, de sueur et de soleil cuisantPour engendrer ma vie et pour me donner l'âme;Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

Car j'éprouve une joie immense quand je tombeDans le gosier d'un homme usé par ses travaux,Et sa chaude poitrine est une douce tombeOù je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanchesEt l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant?Les coudes sur la table et retroussant tes manches,Tu me glorifieras et tu seras content:

J'allumerai les yeux de ta femme ravie;A ton fils je rendrai sa force et ses couleursEt serai pour ce frêle athlète de la vieL'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, végétale ambroisie,Grain précieux jeté par l'éternel Semeur,Pour que de notre amour naisse la poésieQui jaillira vers Dieu comme une rare fleur! »

Souvent, à la clarté rouge d'un réverbèreDont le vent bat la flamme et tourmente le verre.Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux,Où l'humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,Epanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,Terrasse les méchants, relève les victimes,Et sous le firmament comme un dais suspenduS'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,Moulus par le travail et tourmentés par l'âge,Ereintés et pliant sous un tas de débris,Vomissement confus de l'énorme Paris,

Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,Suivis de compagnons blanchis dans les batailles,Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux!Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie!Et dans l'étourdissante et lumineuse orgieDes clairons, du soleil, des cris et du tambour,Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!

C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivoleLe vin roule de l'or, éblouissant Pactole;Par le gosier de l'homme il chante ses exploitsEt règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancœur et bercer l'indolenceDe tous ces vieux maudits qui meurent en silence,Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil;L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil!

Ma femme est morte, je suis libre!Je puis donc boire tout mon soûl.Lorsque je rentrais sans un sou,Ses cris me déchiraient la fibre.

Autant qu'un roi je suis heureux;L'air est pur, le ciel admirable...--Nous avions un été semblableLorsque je devins amoureux!

--L'horrible soif qui me déchireAurait besoin pour s'assouvirD'autant de vin qu'en peut tenirSon tombeau;--ce n'est pas peu dire

Je l'ai jetée au fond d'un puits,Et j'ai même poussé sur elleTous les pavés de la margelle.--Je l'oublierai si je le puis!

Au nom des serments de tendresse,Dont rien ne peut nous délier,Et pour nous réconcilierComme au beau temps de notre ivresse,

J'implorai d'elle un rendez-vous,Le soir, sur une route obscure,Elle y vint! folle créature!--Nous sommes tous plus ou moins fous!

Elle était encore jolie,Quoique bien fatiguée! et moi,Je l'aimai trop;--voilà pourquoiJe lui dis: sors de cette vie!

Nul ne peut me comprendre. Un seulParmi ces ivrognes stupidesSongea-t-il dans ses nuits morbidesA faire du vin un linceul?

Cette crapule invulnérableComme les machines de fer,Jamais, ni l'été ni l'hiver,N'a connu l'amour véritable,

Avec ses noirs enchantements,Son cortège infernal d'alarmes,Ses fioles de poison, ses larmes,Ses bruits de chaîne et d'ossements!

--Me voilà libre et solitaire!Je serai ce soir ivre-mort;Alors, sans peur et sans remord,Je me coucherai sur la terre,

Et je dormirai comme un chien.Le chariot aux lourdes rouesChargé de pierres et de boues,Le wagon enrayé peut bien

Ecraser ma tête coupable,Ou me couper par le milieu,Je m'en moque comme de Dieu,Du Diable ou de la Sainte Table!

Le regard singulier d'une femme galanteQui se glisse vers nous comme le rayon blancQue la lune onduleuse envoie au lac tremblant,Quand elle y veux baigner sa beauté nonchalante,

Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur,Un baiser libertin de la maigre Adeline,Les sons d'une musique énervante et câline,Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,

Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,Les baumes pénétrants que ta panse fécondeGarde au cœur altéré du poète pieux;

Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,--Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie,Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux.

Aujourd'hui l'espace est splendide!Sans mors, sans éperons, sans bride,Partons à cheval sur le vinPour un ciel féerique et divin!

Comme deux anges que tortureUne implacable calenture,Dans le bleu cristal du matinSuivons le mirage lointain!

Mollement balancés sur l'aileDu tourbillon intelligent,Dans un délire parallèle,

Ma soeur, côte à côte nageant,Nous fuirons sans repos ni trêvesVers le paradis de mes rêves!

Au milieu des flacons, des étoffes laméesEt des meubles voluptueux,Des marbres, des tableaux, des robes parfuméesQui trament à plis sompteux,

Dans une chambre tiède où, comme en une serre,L'air est dangereux et fatal,Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre,Exhalent leur soupir final,

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,Sur l'oreiller désaltéréUn sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuveAvec l'avidité d'un pré.

Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombreEt qui nous enchaînent les yeux,La tête, avec l'amas de sa crinière sombreEt de ses bijoux précieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule,Repose, et, vide de pensers,Un regard vague et blanc comme le crépusculeS'échappe des yeux révulsés.

Sur le lit, le tronc nu sans scrupule étaleDans le plus complet abandonLa secrète splendeur et la beauté fataleDont la nature lui fit don;

Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambeComme un souvenir est resté;La jarretière, ainsi qu'un œil secret qui flambe,Darde un regard diamanté.

Le singulier aspect de cette solitudeEt d'un grand portrait langoureux,Aux yeux provocateurs comme son attitude,Révèle un amour ténébreux,

Une coupable joie et des fêtes étrangesPleines de baisers infernaux.Dont se réjouissait l'essaim de mauvais angesNageant dans les plis des rideaux;

Et cependant, à voir la maigreur éléganteDe l'épaule au contour heurté,La hanche un peu pointue et la taille fringanteAinsi qu'an reptile irrité,

Elle est bien jeune encor!--Son âme exaspéréeEt ses sens par l'ennui mordusS'étaient-ils entr'ouverts à la meute altéréeDes désirs errants et perdus?

L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,Malgré tant d'amour, assouvir,Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisanteL'immensité de son désir?

Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roidesTe soulevant d'un bras fiévreux,Dis-moi, tête effrayante, as-tu sur tes dents froides,Collé les suprêmes adieux?

--Loin du monde railleur, loin de la foule impure,Loin des magistrats curieux,Dors en paix, dors en paix, étrange créature,Dans ton tombeau mystérieux;

Ton époux court le monde, et ta forme immortelleVeille près de lui quand il dort;Autant que toi sans doute il te sera fidèle,Et constant jusques à la mort.

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers,Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochéesOnt de douces langueurs et des frissons amers:

Les unes, cœurs épris des longues confidences,Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,Vont épelant l'amour des craintives enfancesEt creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;

D'autres, comme des sœurs, marchent lentes et gravesA travers les rochers pleins d'apparitions,Où saint Antoine a vu surgir comme des lavesLes seins nus et pourprés de ses tentations;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,Qui dans le creux muet des vieux antres païensT'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,O Bacchus, endormeur des remords anciens!

Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires,Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements,Mêlent dans le bois sombre et les nuits solitairesL'écume du plaisir aux larmes des tourments.

O vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,De la réalité grands esprits contempteurs,Chercheuses d'infini, dévotes et satyres,Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,Et les urnes d'amour dont vos grands cœurs sont pleins!

La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,Prodigues de baisers et riches de santé,Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenillesSous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.

Au poète sinistre, ennemi des familles.Favori de l'enfer, courtisan mal renté,Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmillesUn lit que le remords n'a jamais fréquenté.

Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondesNous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs,De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.

Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes?O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,Sur ses myrtes infects entre tes noirs cyprès?

C'est une femme belle et de riche encolure,Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau.Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,Dans ses jeux destructeurs a pourtant respectéDe ce corps ferme et droit la rude majesté.Elle marche en déesse et repose en sultane;Elle a dans le plaisir la foi mahométane,Et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins,Elle appelle des yeux la race des humains.Elle croit, elle sait, cette vierge infécondeEt pourtant nécessaire à la marche du monde,Que la beauté du corps est un sublime donQui de toute infamie arrache le pardon;Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,Et, quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire,Elle regardera la face de la Mort,Ainsi qu'un nouveau-né,--sans haine et sans remord.

Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeuxEt planait librement à l'entour des cordages;Le navire roulait sous un ciel sans nuages,Comme un ange enivré du soleil radieux.

Quelle est cette île triste et noire?--C'est Cythère,Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,Eldorado banal de tous les vieux garçons.Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.

--Il des doux secrets et des fêtes du cœur!De l'antique Vénus le superbe fantômeAu-dessus de tes mers plane comme un arome,Et charge les esprits d'amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,Vénérée à jamais par toute nation,Où les soupirs des cœurs en adorationRoulent comme l'encens sur un jardin de roses

Ou le roucoulement éternel d'un ramier--Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres,Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.J'entrevoyais pourtant un objet singulier;

Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,Entre-bâillant sa robe aux brises passagères;

Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez prèsPour troubler les oiseaux avec nos voiles blanchesNous vîmes que c'était un gibet à trois branches,Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâtureDétruisaient avec rage un pendu déjà mûr,Chacun plantant, comme un outil, son bec impurDans tous les coins saignants de cette pourriture;

Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondréLes intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,Et ses bourreaux gorgés de hideuses délicesL'avaient à coups de bec absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,Le museau relevé, tournoyait et rôdait;Une plus grande bête au milieu s'agitaitComme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau,Silencieusement tu souffrais ces insultesEn expiation de tes infâmes cultesEt des péchés qui t'ont interdit le tombeau.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!Je sentis à l'aspect de tes membres flottants,Comme un vomissement, remonter vers mes dentsLe long fleuve de fiel des douleurs anciennes;

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoiresDes corbeaux lancinants et des panthères noiresQui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

--Le ciel était charmant, la mer était unie;Pour moi tout était noir et sanglant désormais,Hélas! et j'avais, comme en un suair épais,Le cœur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé deboutQu'un gibet symbolique où pendait mon image.--Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courageDe contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!

Race d'Abel, dors, bois et mange:Dieu le sourit complaisamment,

Race de Caïn, dans la fangeRampe et meurs misérablement.

Race d'Abel, ton sacrificeFlatte le nez du Séraphin!

Race de Caïn, ton suppliceAura-t-il jamais une fin?

Race d'Abel, vois tes semaillesEt ton bétail venir à bien;

Race de Caïn, tes entraillesHurlent la faim comme un vieux chien.

Race d'Abel, chauffe ton ventreA ton foyer patriarcal;

Race de Caïn, dans ton antreTremble de froid, pauvre chacal!Race d'Abel, aime et pullule:Ton or fait aussi des petits;

Race de Caïn, cœur qui brûle,Prends garde à ces grands appétits.

Race d'Abel, tu croîs et broutesComme les punaises des bois!

Race de Caïn, sur les routesTraîne ta famille aux abois.

Ah! race d'Abel, ta charogneEngraissera le sol fumant!

Race de Caïn, ta besogneN'est pas faite suffisamment;

Race d'Abel, voici ta honte:Le fer est vaincu par l'épieu!

Race de Caïn, au ciel monteEt sur la terre jette Dieu!

O toi, le plus savant et le plus beau des Anges,Dieu trahi par le sort et privé de louanges,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

O Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort,Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,Guérisseur familier des angoisses humaines,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,Enseignes par l'amour le goût du Paradis,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

O toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante,Engendras l'Espérance,--une folle charmante!

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et hautQui damne tout un peuple autour d'un échafaud,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui sais en quel coin des terres envieusesLe Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi dont l'œil clair connaît les profonds arsenauxOù dort enseveli le peuple des métaux,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi dont la large main cache les précipicesAu somnambule errant au bord des édifices,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux osDe l'ivrogne attardé foulé par les chevaux,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre,Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre.

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,Sur le front du Crésus impitoyable et vil,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des fillesLe culte de la plaie et l'amour des guenilles,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Bâton des exilés, lampe des inventeurs,Confesseur des pendus et des conspirateurs,

O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Père adoptif de ceux qu'en sa noire colèreDu Paradis terrestre a chassés Dieu le Père,O Satan, prends pitié de ma longue misère!

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteursDu Ciel, où tu régnas, et dans les profondeursDe l'Enfer où, vaincu, tu rêves en silence!Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Science,Près de toi se repose, à l'heure où sur ton frontComme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront!

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,Des divans profonds comme des tombeaux,Et d'étranges fleurs sur des étagères,Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,Qui réfléchiront leurs doubles lumièresDans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,Nous échangerons un éclair unique,Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,Viendra ranimer, fidèle et joyeux,Les miroirs ternis et les flammes mortes.

C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre;C'est le but de la vie, et c'est le seul espoirQui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,Et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir;

A travers la tempête, et la neige et le givre,C'est la clarté vibrante à notre horizon noir;C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiquesLe sommeil et le don des rêves extatiques,Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,Et de toi fais-tu dire: « Oh! l'homme singulier! »--J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse,Désir mêlé d'horreur, un mal particulier;

Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.Plus allait se vidant le fatal sablier,Plus ma torture était âpre et délicieuse;Tout mon cœur s'arrachait au monde familier.

J'étais comme l'enfant avide du spectacle,Haïssant le rideau comme on hait un obstacle...Enfin la vérité froide se révéla:

J'étais mort sans surprise, et la terrible auroreM'enveloppait.--Eh quoi! n'est-ce donc que cela?La toile était levée et j'attendais encore.

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,L'univers est égal à son vaste appétit.Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,Le cœur gros de rancune et de désirs amers,Et nous allons, suivant le rythme de la lame,Berçant notre infini sur le fini des mers:

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrentD'espace et de lumière et de cieux embrasés;La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partentPour partir; cœurs légers, semblables aux ballons,De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,De vastes voluptés, changeantes, inconnues,Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!

Nous imitons, horreur! la toupie et la bouleDans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeilsLa Curiosité nous tourmente et nous roule,Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où!Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;Une voix retentit sur le pont: « Ouvre l'œil! »Une voix de la hune, ardente et folle, crie:« Amour... gloire... bonheur! » Enfer! c'est un écueil!

Chaque îlot signalé par l'homme de vigieEst un Eldorado promis par le Destin;L'Imagination qui dresse son orgieNe trouve qu'un récit aux clartés du matin.

O le pauvre amoureux des pays chimériques!Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,Ce matelot ivrogne, inventeur d'AmériquesDont le mirage rend le gouffre plus amer?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis;Son œil ensorcelé découvre une CapouePartout où la chandelle illumine un taudis.

Etonnants voyageurs! quelles nobles histoiresNous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,Les bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu?

« Nous avons vu des astresEt des flots; nous avons vu des sables aussi;Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,La gloire des cités dans le soleil couchant,Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquièteDe plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages,Jamais ne contenaient l'attrait mystérieuxDe ceux que le hasard fait avec les nuages,Et toujours le désir nous rendait soucieux!

--La jouissance ajoute au désir de la force.Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,Cependant que grossit et durcit ton écorce,Tes branches veulent voir le soleil de plus près!

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivaceQue le cyprès?--Pourtant nous avons, avec soin,Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!

Nous avons salué des idoles à trompe;Des trônes constellés de joyaux lumineux;Des palais ouvragés dont la féerique pompeSerait pour vos banquiers un rêve ruineux;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;Des femmes dont les dents et les ongles sont teintsEt des jongleurs savants que le serpent caresse. »

V

Et puis, et puis encore?

« O cerveaux enfantins!Pour ne pas oublier la chose capitale,Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché:

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût:L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;La fête qu'assaisonne et parfume le sang;Le poison du pouvoir énervant le despote,Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,Toutes escaladant le ciel; la Sainteté,Comme en un lit de plume un délicat se vautre,Dans les clous et le crin cherchant la volupté;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,Et, folle maintenant comme elle était jadis,Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie:« O mon semblable, ô mon maître, je te maudis! »

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,Et se réfugiant dans l'opium immense!--Tel est du globe entier l'éternel bulletin. »

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image;Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!

Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapitPour tromper l'ennemi vigilant et funeste,Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autresQui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,Nous pourrons espérer et crier: En avant!De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,Les yeux fixés an large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des TénèbresAvec le cœur joyeux d'un jeune passager.Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,Qui chantent: « Par ici! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé! c'est ici qu'on vendangeLes fruits miraculeux dont votre cœur a faim;Venez vous enivrer de la couleur étrangeDe cette après-midi qui n'a jamais de fin? »

A l'accent familier nous devinons le spectre;Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Electre! »Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons!

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?Au fond de l'Inconnu pour trouver dunouveau!

La très chère était nue, et, connaissant mon cœur,Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueurQu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,Ce monde rayonnant de métal et de pierreMe ravit en extase, et j'aime avec fureurLes choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée, et se laissait aimer,Et du haut du divan elle souriait d'aiseA mon amour profond et doux comme la merQui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,Et la candeur unie à la lubricitéDonnait un charme neuf à ses métamorphoses.

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne

S'avançaient plus câlins que les anges du mal,Pour troubler le repos où mon âme était mise,Et pour la déranger du rocher de cristal,Où calme et solitaire elle s'était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessinLes hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,Tant sa taille faisait ressortir son bassin.Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe!

--Et la lampe s'étant résignée à mourir,Comme le foyer seul illuminait la chambre,Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!

Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde,Tigre adoré, monstre aux airs indolents;Je veux longtemps plonger mes doigts tremblantsDans l'épaisseur de ta crinière lourde;

Dans tes jupons remplis de ton parfumEnsevelir ma tête endolorie,Et respirer, comme une fleur flétrie,Le doux relent de mon amour défunt.

Je veux dormir! dormir plutôt que vivre!Dans un sommeil, douteux comme la mort,J'étalerai mes baisers sans remordSur ton beau corps poli comme le cuivre.

Pour engloutir mes sanglots apaisésRien ne me vaut l'abîme de ta couche;L'oubli puissant habite sur ta bouche,Et le Léthé coule dans tes baisers.

A mon destin, désormais mon délice,J'obéirai comme un prédestiné;Martyr docile, innocent condamné,Dont la ferveur attise le supplice,

Je sucerai, pour noyer ma rancœur,Le népenthès et la bonne ciguëAux bouts charmants de cette gorge aiguëQui n'a jamais emprisonné de cœur.

Ta tête, ton geste, ton airSont beaux comme un beau paysage;Le rire joue en ton visageComme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frôlesEst ébloui par la santéQui jaillit comme une clartéDe tes bras et de tes épaules.

Les retentissantes couleursDont tu parsèmes tes toilettesJettent dans l'esprit des poètesL'image d'un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l'emblèmeDe ton esprit bariolé;Folle dont je suis affolé,Je te hais autant que je t'aime!

Quelquefois dans un beau jardin,Où je traînais mon atonie,J'ai senti comme une ironieLe soleil déchirer mon sein;

Et le printemps et la verdureOnt tant humilié mon cœurQue j'ai puni sur une fleurL'insolence de la nature.

Ainsi, je voudrais, une nuit,Quand l'heure des voluptés sonne,Vers les trésors de ta personneComme un lâche ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,Pour meurtrir ton sein pardonné,Et faire à ton flanc étonnéUne blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur!A travers ces lèvres nouvelles,Plus éclatantes et plus belles,T'infuser mon venin, ma soeur!

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,Lesbos, où les baisers languissants ou joyeux,Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,Font l'ornement des nuits et des jours glorieux,--Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos, où les baisers sont comme les cascadesQui se jettent sans peur dans les gouffres sans fondsEt courent, sanglotant et gloussant par saccades,--Orageux et secrets, fourmillants et profonds;Lesbos, où les baisers sont comme les cascades!

Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent,Où jamais un soupir ne resta sans écho,A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent,Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho!--Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent.

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté,Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses,Caressent les fruits mûrs de leur nubilité,Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère;Tu tires ton pardon de l'excès des baisers,Reine du doux empire, aimable et noble terre,Et des raffinements toujours inépuisés.Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère.

Tu tires ton pardon de l'éternel martyreInfligé sans relâche aux cœurs ambitieuxQu'attiré loin de nous le radieux sourireEntrevue vaguement au bord des autres cieux;Tu tires ton pardon de l'éternel martyre!

Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge,Et condamner ton front pâli dans les travaux,Si ses balances d'or n'ont pesé le délugeDe larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux?Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge?

Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?Vierges au cœur sublime, honneur de l'archipel,Votre religion comme une autre est auguste,Et l'amour se rira de l'enfer et du ciel!--Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?

Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terrePour chanter le secret de ses vierges en fleur,Et je fus dès l'enfance admis au noir mystèreDes rires effrénés mêlés au sombre pleur;,Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre,

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,Comme une sentinelle, à l'œil perçant et sûr,Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur,--Et depuis lors je veille au sommet de Leucate

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,Et parmi les sanglots dont le roc retentitUn soir ramènera vers Lesbos qui pardonneLe cadavre adoré de Sapho qui partitPour savoir si la mer est indulgente et bonne!

De la mâle Sapho, l'amante et le poète,Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs!--L'œil d'azur est vaincu par l'œil noir que tachetteLe cercle ténébreux tracé par les douleursDe la mâle Sapho, l'amante et le poète!

--Plus belle que Vénus se dressant sur le mondeEt versant les trésors de sa sérénitéEt le rayonnement de sa jeunesse blondeSur le vieil Océan de sa fille enchanté;Plus belle que Vénus se dressant sur le monde!

--De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,Quand, insultant le rite et le culte inventé,Elle fit son beau corps la pâture suprêmeD'un brutal dont l'orgueil punit l'impiétéDe Sapho qui mourut le jour de son blasphème.

Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente,Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers,S'enivre chaque nuit du cri de la tourmenteQue poussent vers les deux ses rivages déserts.Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!

A la pâle clarté des lampes languissantes,Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur,Hippolyte rêvait aux caresses puissantesQui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait d'un œil troublé par la tempêteDe sa naïveté le ciel déjà lointain,Ainsi qu'un voyageur qui retourne la têteVers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,Delphine la couvait avec des yeux ardents,Comme un animal fort qui surveille une proie,Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,Superbe, elle humait voluptueusementLe vin de son triomphe, et s'allongeait vers elleComme pour recueillir un doux remercîment.

Elle cherchait dans l'œil de sa pâle victimeLe cantique muet que chante le plaisirEt cette gratitude infinie et sublimeQui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir:

--« Hippolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses?Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrirL'holocauste sacré de tes premières rosesAux souffles violents qui pourraient les flétrir?

Mes baisers sont légers comme ces éphémèresQui caressent le soir les grands lacs transparents,Et ceux de ton amant creuseront leurs ornièresComme des chariots ou des socs déchirants;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelageDe chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié...Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage,Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles!Pour un de ces regards charmants, baume divin,Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,Et je t'endormirai dans un rêve sans fin! »

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête:--« Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantesEt de noirs bataillons de fantômes épars,Qui veulent me conduire en des routes mouvantesQu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action étrange?Expliques, si tu peux, mon trouble et mon effroi:Je frissonne de peur quand tu me dis: mon ange!Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée,Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection,Quand même tu serais une embûche dressée,Et le commencement de ma perdition! »

Delphine secouant sa crinière tragique,Et comme trépignant sur le trépied de fer,L'œil fatal, répondit d'une voix despotique:--« Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile,Qui voulut le premier dans sa stupidité,S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!

Celui qui veut unir dans un accord mystiqueL'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,Ne chauffera jamais son corps paralytiqueA ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers;Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,Tu me rapporteras tes seins stigmatisés;

On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître! »Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,Cria soudain: « Je sens s'élargir dans mon êtreUn abîme béant; cet abîme est mon cœur,

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide;Rien ne ressasiera ce monstre gémissantEt ne refraîchira la choif de l'Euménide,Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,Et que la lassitude amène le repos!Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux. »

Descendez, descendez, lamentables victimes,Descendez le chemin de l'enfer éternel;Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes,Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage;Ombres folles, courez au but de vos désirs;Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes;Par les fentes des murs des miasmes fiévreuxFilent en s'enflammant ainsi que des lanternesEt pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L'âpre stérilité de votre jouissanceAltère votre soif et roidit votre peau,Et le vent furibond de la concupiscenceFait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,A travers les déserts courez comme les loups;Faites votre destin, âmes désordonnées,Et fuyez l'infini que vous portez en vous!


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