—Je pense maintenant qu'elle doit être affamée, murmura-t-il sans bruit: n'est-ce pas votre opinion, Johnson?…
—Peut-être, d'après les apparences.
—Pauvre petite! pourquoi n'y avons-nous pas songé?
—A quoi bon y penser, alors que nous n'avons rien à manger pour nous-mêmes?
—J'ai une bonne pièce de venaison, répliqua Basil; ce n'est pas énorme, et pourtant, si elle parvient à l'expédier, elle est plus forte mangeuse qu'elle ne le paraît.
—C'est une Indienne. Cesespèces-là peuvent jeûner sans que ça y paraisse.
—C'est peut-être une sorcière! fit Veghte d'un air prodigieusement fin; qui sait si nous ne la verrons pas s'envoler au point du jour avec des ailes de chauve-souris et un bec de corbeau?
—A quel moment de la nuit sommes-nous?
—Il doit être minuit passé.
—Si nous essayions de faire un petit sommeil? fit Johnson en baillant.
—C'est une proposition dont je ne suis pas ennemi.
—Eh bien! disposons-nous pour cela. Tout porte à croire que nous ne serons pas dérangés par quelque nouvelle visite: en tout cas nous saurons bien nous réveiller au moindre bruit. Le feu ne s'éteindra pas, il y a assez de bois pour l'alimenter jusqu'au jour.
—Oui, oui! tout va bien; dormons.
Avant de s'étendre sur son lit de broussailles, Basil alla inspecter l'Indienne pour s'assurer qu'elle était assez chaudement protégée contre la température de plus en plus glacée; puis il empila sur le foyer une quantité de bois formidable, destinée à brûler pendant plusieurs heures sans être renouvelée.
—Je m'éveillerai bien sûr lorsqu'il baissera, dit-il; nous ne serons point engourdis par le froid, et quant à moi, je ne me sens pas gelé du tout.
—La fille Indienne n'aurait pas dit ça tout-à-l'heure. Je suis bien aise que vous ayez le sommeil léger, car lorsque je dors, je m'acquitte de cette fonction avec un si grand courage que je suis fort long à m'éveiller.
Leurs préparatifs furent bientôt faits. Ils n'avaient, entre eux d'eux, qu'une couverture, car Veghte avait donné la sienne à l'Indienne; mais cet abri leur suffisait pourvu qu'il les garantît de la neige. Ils construisirent à la hâte un toit de branches, le recouvrirent avec la couverture, s'étendirent moelleusement dessous, et un quart d'heure après ils dormaient.
Au bout d'une heure, environ, Basil s'éveilla sans savoir pourquoi. Son sommeil avait été si profond qu'il fut quelques moments à reprendre sa présence d'esprit, et à discerner ce qui se passait autour de lui. Il lui sembla cependant entendre le bruit furtif de plusieurs voix parlant tout bas.
Il étendit la main pour tâter la place de Johnson: ce dernier n'y était plus. Alors Basil rejeta la couverture et se mit avec vivacité sur son séant.
S'il avait apporté dans cette action la prudence méticuleuse qui lui était habituelle, il aurait pu surprendre l'explication d'un mystère qui resta toujours une énigme pour lui.
Johnson paraissait fort occupé à empiler du bois sur le feu; quant à Mariami, la jeune fille indienne, son sommeil semblait tout aussi profond qu'au premier moment. Néanmoins il ne put retirer de son imagination que tous deux avaient conversé ensemble quelques moments auparavant.
—Ho! ho! vous voilà éveillé, dit Johnson en se retournant.
—Oui! répliqua sèchement Basil, que faites-vous là?
—Le froid m'avait gagné, ça m'a fait apercevoir que le feu baissait; je me suis levé pour le ranimer, car je n'ai pas voulu vous déranger.
—Mary-Ann, l'Indienne, s'est réveillée aussi? reprit Veghte d'un ton soupçonneux.
—Qui? où? quand? fit Johnson en regardant autour de lui d'un air effaré, comme s'il eût oublié la présence de la jeune fille.
—Oui! oui! elle! Je suis sûr de vous avoir entendus tout à l'heure causer ensemble.
Johnson se livra à un de ces sourires hautains et nonchalants qui lui étaient particuliers.
—Vous vous imaginez qu'elle consentirait à me parler, lorsqu'elle refuse de vous dire un seul mot, à vous qui lui avez sauvé la vie!
—Assurément ce serait souverainement déraisonnable; mais les femmes sont de si drôles dechoses, si incompréhensibles!…
—Je pense, dit Johnson en détournant l'entretien, que voilà le feu en bonne route jusqu'au matin; essayons donc de voir si nous pourrions goûter une heure ou deux de bon sommeil.
A ces mots, il se réintégra dans son lit, et s'endormit ou parut s'endormir aussitôt.
Il n'en fut pas ainsi de Veghte. Les soupçons désobligeants qui lui remplissaient la tête, le tinrent éveillé pendant plus d'une heure.
Il y a dans l'organisation humaine certains instincts magnétiques, desquels résulte une espèce de seconde vue intérieure, ou un avertissement mystérieux qui met en garde contre l'ennemi, alors même qu'il reste inconnu.
Basil éprouvait cette émotion et revenait toujours à cette idée méfiante, que dans la conduite de Johnson et de l'Indienne il y avait quelque chose de louche.
Il se rappela que, quelques années auparavant, à la première fois qu'il s'était rencontré avec Johnson, les allures de ce dernier avaient été déplaisantes, son amitié suspecte; puis, sa brusque arrivée auprès du feu, sa manière presque brutale de s'installer, ses discours dédaigneux et ambigus, son inqualifiable négligence à faire des signaux utiles; tout concourait à soulever contre lui les soupçons les plus légitimes. Or, au désert, quiconque n'est pas ami, est ennemi! quiconque n'est pas clairement, ouvertement loyal, est un traître!
Basil aurait donné quelque chose de bon pour le voir «au Diable:» la présence de cet homme lui semblait malfaisante.
La pente de ses rêveries amères conduisit tout doucement Basil dans les régions du sommeil; il y resta pendant plusieurs heures, étranger à tout ce qui se passait autour de lui.
Enfin, le mouvement qui se faisait autour de lui le réveilla. Il se leva précipitamment; le feu continuait de briller avec éclat; l'aurore commençait à poindre.
—Déjà réveillé! fit Johnson en riant: à vous voir dormir, j'aurais pensé que le grand jour vous trouverait au lit.
—Il y a longtemps que vous êtes levé?
—Une grande demi-heure, pour le moins.
Veghte était outré contre lui-même d'avoir laissé prendre pareil avantage à cet homme: il se leva furieux.
—Je ne puis comprendre que j'aie tant dormi! dit-il d'un ton bourru; si j'étais demeuré huit jours sans me coucher ce serait à peine pardonnable.
—Ah! ah! c'est que vous étiez fatigué et transi.
—Johnson! où est la fille? demanda soudain Basil.
—Le ciel le sait, fit Horace d'un air innocent. Elle avait disparu quand je me suis levé.
—Les femmes sont d'étrangeschoses! répéta Basil lorsqu'il fut un peu revenu de son étonnement: l'avez-vous vue partir, Johnson?
—Ma foi non! je me suis éveillé il y a une demi-heure environ, j'avais froid, je me suis levé pour activer le feu, et je ne me suis aperçu de sa disparition que lorsque la flamme est devenue brillante.
—Très-bien! mais il y a une chose certaine, c'est qu'elle n'a pu aller ni bien vite ni bien loin à cause de la neige; il ne me faudra pas longtemps pour l'atteindre, dit Basil en se levant sous l'impulsion d'une idée soudaine.
—Homme! s'écria Johnson décontenancé, à quoi pensez-vous? Est-ce que, par hasard, vous songeriez à poursuivre Mariami?
—Pourquoi non?
—Vous mériteriez d'être fusillé si vous faisiez pareille sottise! Savez-vous quelles ont pu être ses intentions en partant comme elle l'a fait? Savez-vous si elle verra avec plaisir votre poursuite? Et alors pourquoi se serait-elle en allée?
Veghte secoua sa naïve et grosse tête d'un air de perplexité:
—Je suppose… je suppose… Bah! je n'y comprends rien. Johnson! ajouta-t-il avec admiration, je voudrais être aussi instruit que vous sur ces créatures-là.
—Quelles créatures?
—Les femmes! je n'y comprends rien, et ça me chagrine.
—Quand vous serez plus âgé vous en saurez davantage.
—Plus âgé… reprit le forestier; j'aurai quarante-huit ans à la fin de ce mois.
—Ça ne fait rien. Vous avez eu peu de relations avec le beau sexe; c'est fort long de se mettre au courant de ses allures et de ses caprices.
—Je vous crois! fit Basil respectueusement.
La conversation en resta là. Au bout de quelques instants, les deux compagnons remarquèrent que la neige avait cessé de tomber.
Mais en contemplant cette immense plaine glacée et éblouissante de blancheur, Veghte ne pouvait se défendre d'un sentiment d'anxiété pour cette intéressante jeune fille, qui, à peine sauvée d'une mort certaine, s'était rejetée volontairement dans ce mortel abîme du désert.
Ses traces apparaissaient profondément empreintes; il les regarda avec tristesse et reconnut bien vite qu'elle avait dû cheminer avec une peine infinie à cause de l'énorme épaisseur de la neige; la trace était traînante et irrégulière; on voyait qu'elle avait chancelé à chaque pas, et que, plusieurs fois, elle était tombée.
La vue pouvait suivre sa piste à une assez grande distance, à travers les arbres clairs-semés. Basil remarqua qu'elle se dirigeait dans une direction diamétralement opposée au lieu où il lui avait porté secours.
Mais qu'était-elle devenue?… Avait-elle continué un voyage accidentellement interrompu? ou bien était-elle allée mourir misérablement dans quelque autre coin du désert?
Basil se perdait en conjectures silencieuses, et restait persuadé qu'il ne reverrait plus la jeune Indienne.
Cette conclusion lui arracha un gros soupir. Il ne pouvait éloigner sa pensée de cette frêle créature arrachée par lui à une mort horrible; un sentiment indéfinissable l'attirait vers elle, et sa brusque disparition lui faisait l'effet d'un grand malheur.
Johnson, lui, ne se départait point de son calme extraordinaire et imperturbable; quand il fit grand jour il reprit la conversation:
—Si nous voulons gagner le Fort Presqu'île avant ce soir, nous n'avons pas beaucoup de temps à perdre.
—Non assurément; et ce ne sera pas une petite besogne de patauger dans cette neige, observa Basil en faisant ses préparatifs de départ; nous pouvons compter qu'il faudra peut-être encore camper en plein bois la nuit prochaine.
—Ça ne vous fait pas peur, une semblable perspective?
—J'ai fait des courses pires que celle-là. Mais voulez-vous que je vous dise ce qui serait une bonne chose pour nous? s'écria Veghte illuminé par une brillante idée.
—Quoi donc?
—Ah! ah! ce serait de tomber sur quelque bande de Peaux-Rouges, et d'être poursuivis par eux. Je vous assure qu'il y aurait lieu de courir plus que nous ne voudrions.
—Ce n'est guère à ambitionner: je ne me sens nulle envie de courir.
—Une fois j'ai été pris comme ça, et j'ai rossé d'importance cette canaille; mais je vous le dis, ce fut une rude besogne. Si nous en faisons autant aujourd'hui, nous aurons besoin de repos pendant tout le reste du jour.
Pour se prémunir contre les fatigues futures, ils déjeunèrent: ce repas, fait avec le vigoureux appétit des chasseurs, fit une brèche considérable au quartier de venaison; il devint évident qu'il ne pourrait fournir matière à un second assaut semblable.
La marche commença. Mais ils n'eurent pas fait un mille qu'ils purent calculer la lenteur de leur marche, d'après les obstacles monstrueux opposés par la neige: à ce train-là, ils se voyaient contraints de voyager toute la nuit, ou de coucher en forêt, comme la nuit précédente.
Cependant ils n'avaient pas le choix, force leur était de marcher en avant. D'ailleurs, ce n'était pas leur première aventure de ce genre; en vrais forestiers aguerris, ils ne s'épouvantèrent pas trop de la situation.
Basil Veghte prit naturellement la tête de colonne, et se chargea de frayer la route dans la neige. Johnson le suivait à grand peine quoique une bonne portion de la besogne fût faite; des monceaux de verglas étant déjà écartés et brisés par son compagnon.
Basil, tout en cheminant, songeait à la jeune Indienne Mariami, et se soulageait, tant bien que mal, par de gros soupirs. Qu'était devenue l'ingrate fugitive? Était-elle vivante…, mourante…, morte…! ou bien avait-elle été recueillie par quelqu'un de sa race et emmenée au loin?… Toutes ces alternatives problématiques étaient de nature à exercer laborieusement l'imagination inquiète du pauvre forestier. Toutefois, ce labeur intellectuel ne lui déplaisait pas; il faisait une utile diversion à la fatigue corporelle; le temps et l'espace s'écoulaient plus inaperçus.
Tout à coup se présenta un obstacle considérable: c'était un cours d'eau rapide, profond et large. Au bruit de ses vagues tumultueuses et indisciplinées Basil s'arrêta:
—Qui sait si nous allons pouvoir le traverser? fit-il en se retournant vers Horace; quoiqu'il n'ait pas fait chaud cette semaine, il n'est pas sûr que le ruisseau soit couvert de glace.
—C'est possible, répondit Johnson d'un air désappointé; et dans ce cas que faudra-t-il faire?
—Ce n'est pas tout encore, vous allez voir, reprit Basil. Il est probable que les bords serontpris, le milieu sera dégagé de glace, et le courant n'en sera que plus inabordable, car il n'y aura pas moyen de naviguer au milieu des glaçons tranchants comme des rasoirs. Dans ce cas nous n'aurons d'autre ressource que de faire comme notre grand Georges Washington en pareille circonstance.
—Que fit-il?
—Il…—Ah! nous y voilà, interrompit Veghte en faisant un haut-le-corps pour franchir plusieurs arbres renversés; c'est bien comme je vous l'annonçais: glace au bord, vagues au milieu; et glace trop mince, trop fragile pour porter un homme, ajouta-t-il en rompant à coups de talons la croûte brillante, saupoudrée de neige.
Effectivement, tout le milieu du torrent, sur une largeur de plus de cent pieds, roulait avec rapidité ses flots verdâtres où se culbutaient de larges glaçons. Au premier coup d'œil il était visible que la navigation serait dangereuse, pour ne pas dire impossible.
—Ça va mal! grommela Veghte, après quelques minutes de contemplation muette, si nous voulons arriver au Fort Presqu'île, il faut absolument franchir ce scélérat de ruisseau: mais comment faire…?
—Holà! est-ce que vous songeriez à traverser ce cours d'eau?
—Il n'y a pas d'autre parti à prendre. J'aimerais mieux en faire le tour; mais vous conviendrez avec moi que ce serait un peu long.
—Il faudra construire un radeau, alors?
Veghte, sans rien répondre, regarda çà et là autour de lui d'un air inquiet, comme s'il eût été en quête de quelque chose.
—Que cherchez-vous? demanda Johnson.
—Il y a généralement beaucoup de Peaux-Rouges dans ces parages, si je pouvais mettre la main sur un de leurs canots, ce serait parfait: leurs embarcations sont construites pour des cas semblables; elles sont à la fois des traîneaux et des barques.
—Vous dites là une chose fort juste; mais la difficulté est de découvrir quelque chose, sous l'épaisseur de neige qui couvre tout: il y en a au moins quatre pieds.
—Ils ont l'habitude de les mettre sens dessus dessous, le long du rivage; reprit Veghte continuant ses investigations. Je pense que l'élévation de la carène apparaîtra comme une éminence sur la neige et nous en facilitera la trouvaille. Inspectez les environs, d'un œil perçant, Master Johnson; si vous découvrez quelque chose vous ferez une bonne action pour nous deux, car, je vous le jure, je suis fort embarrassé; et vous le savez, nous n'avons pas une minute à perdre.
Chacun d'eux se mit en quête avec une patience et une opiniâtreté de chat. Après des marches et contre-marches, Johnson signala un renflement de neige qui semblait annoncer l'objet tant désiré: mais c'était malheureusement sur l'autre rive; autant aurait valu ne rien voir.
—Non! non! répliqua Basil à une observation que fit Horace dans ce sens; non! ce que vous montrez là ne sera pas tout à fait inutile; ça me confirme dans l'idée que ces parages sont fréquentés par les Indiens.
A ces mots il se remit à fureter avec une nouvelle ardeur.
—Je vous le dis, Master Johnson! poursuivit-il, c'est plein d'Indiens par ici; il y aura des barques, n'en doutez pas. Le souvenir m'en revient maintenant; l'été dernier j'ai beaucoup voyagé dans ce territoire, à tous les pas je rencontrais des canots, et je m'en servais sans façon pour traverser la rivière. Si nous sommes de bons chasseurs nous dénicherons ce gibier là.
Tout à coup les yeux de Veghte brillèrent, il s'élança vers un bosquet de jeunes arbres, et, après un court examen, il poussa un cri de triomphe.
Johnson releva la tête, l'aperçut qui trépignait dans la neige comme un énergumène; il courut à lui et le trouva occupé à soulever le canot qu'ils placèrent aussitôt sur leurs têtes pour le porter à la rivière.
—Hein, que dites-vous de ça, Horace Johnson? s'écria Veghte au comble de la jubilation.
—Vous êtes un habile homme, camarade Basil!
—Heu! heu! ça m'arrive quelquefois. Ah! voici l'aviron.—Holà! holà! les Indiens, par le ciel! à l'eau! vite! vite!
Les détonations se firent entendre au milieu du silence de la forêt, et nos deux héros purent voir cinq Peaux-Rouges leur courant sus avec une vitesse effrayante.
Il y avait lieu de se hâter: Veghte, quoique empêché par le canot dont Johnson lui avait abandonné toute la charge, arriva le premier à la partie courante de la rivière.
—Allons donc! sautez! tombez là dedans! ils arrivent comme une avalanche de démons. Baissez la tête, voilà un de ces vagabonds qui vous vise.
Johnson, l'homme au fier sourire, était démoralisé; sa frayeur était telle qu'il baissa, non seulement la tête, mais tout le corps, et alla choir éperdument au fond du canot les cheveux hérissés, la poitrine haletante.
Veghte avait saisi le long et flexible aviron; il le plongea vigoureusement dans l'eau et le manœuvra avec une telle ardeur que bientôt le léger esquif vola sur les flots clapotants.
Il était temps, les Indiens étaient sur le bord; et leurs balles sifflaient brutalement aux oreilles des fugitifs.
—Ah! il faut que ça finisse! s'écria Basil en déposant l'aviron pour prendre son fusil; en voici une qui m'a touché! et si l'affaire continue de cette façon, nous n'irons pas loin. Johnson, où est mon fusil? donnez-le moi.
Johnson fit son possible pour obéir, mais il tremblait si fort que le mousquet lui échappa; malgré les efforts désespérés de Veghte, l'arme chavira par-dessus le bord et disparut en un clin d'œil dans le gouffre liquide.
Il serait inutile et impossible de reproduire les interjections avec lesquelles le Forestier accueillit ce fâcheux contre-temps.
—Enfin! ajouta-t-il, montrez-vous donc bon à quelque chose: prenez votre fusil et faites-en usage.
Au moment où Johnson épaula son mousquet, les Sauvages se laissèrent tomber dans la neige, comme si le coup fût parti et les eût tous renversés.
—Ne faites pas feu! s'écria Basil, ce serait une balle perdue. Attendez qu'ils se relèvent.
Les Indiens, au lieu de rester immobiles dans la neige, avaient rampé agilement dans son épaisseur, et s'étaient considérablement rapprochés du rivage. Quand ils reparurent à la surface, Veghte poussa une exclamation de dépit, et força de rames: cependant le courant l'avait aidé dans ses efforts; si les Indiens avaient couru, le canot avait glissé sur l'eau, et s'était dirigé obliquement vers la rive opposée.
La bande sauvage se mit à le suivre, courant sur le bord, et poussant des hurlements atroces; en même temps les Peaux-Rouges ne cessaient pas de fusiller la frêle embarcation.
La situation n'était pas gaie. Stimulé par les observations de Basil, Johnson essaya de faire feu: mais ce fut inutilement, son fusil vacillait entre ses mains, soit parce que ses mains tremblaient de terreur, soit parce que l'agitation de la barque sur les flots se communiquait à tout ce qu'elle contenait. La balle alla soulever la neige fort loin du but. Cette maladresse fut accueillie par de nouvelles clameurs à la fois menaçantes et dérisoires.
Veghte perdit patience; il arracha le fusil à Johnson, lui jeta dédaigneusement l'aviron:
—Essayez si vous serez moins maladroit à ramer, lui dit-il; je vois bien que vous n'entendez rien au maniement du fusil.
Horace saisit la rame d'un air contrit et s'en servit avec une telle ardeur qu'au premier coup il faillit la rompre; au second la barque fut sur le point de sombrer.
Veghte lança un regard qui ne présageait rien de bon:
—Encore une maladresse de ce genre, lui dit-il, je vous casse la tête comme à un chien, et je vous jette aux poissons.
Horace se modéra et fit marcher le canot convenablement; mais il était écrit que cette néfaste traversée serait entravée jusqu'à la fin: au moment où l'esquif allait toucher le bord opposé, la fusillade des sauvages envoya sur lui un ouragan de plomb.
Johnson se mit à crier qu'il était blessé aux deux bras, lâcha l'aviron et se laissa choir au milieu du bateau.
—Il n'y a plus moyen! oui Basil! murmura-t-il: je ne serai plus bon à rien. Je n'ai pas de chance aujourd'hui.
—Ouf! je ne perds pas grand chose, grommela Veghte en le poussant du pied pour dégager l'aviron sur lequel il était couché. Je me tirerai bien d'affaire tout seul, s'ils me laissent une minute ou deux de répit.
A ce moment, chose singulière, les Indiens cessèrent leur feu. Peut-être s'étaient-ils lassés de brûler leur poudre inutilement, ou croyaient-ils les fugitifs hors de portée.
Cependant, lorsque Veghte reprit l'aviron en main, trois coups de fusil retentirent, et les balles firent jaillir quelques éclats du canot.
Johnson se mit à crier lamentablement qu'il venait d'être blessé encore. Il n'y avait pas une seconde à perdre; Basil se cramponna à l'aviron avec une vraie furie et fut assez heureux pour joindre enfin le rivage. Le canot aborda avec une telle force que la proue vint s'engager de plus de trois pieds dans la glace.
Le Forestier bondit à terre:
—Allons! venez vite! dit-il à son compagnon, en retenant la barque de la main gauche, pendant qu'il lui tendait la droite pour faciliter son débarquement.
Johnson secoua mélancoliquement la tête:
—Impossible, camarade! ça ne se peut pas.
—Comment! y pensez-vous? Allons donc, Johnson; ces canailles vont nous fondre dessus, si nous ne décampons au plus vite. Et si vous tombez entre leurs mains, vous savez ce qui arrivera.
Basil compléta sa pensée par un geste expressif qui consista à faire tourner son doigt autour de sa chevelure.
—Ce sera malheureux, répondit Horace, mais je suis trop blessé pour pouvoir me remuer; prenez mon fusil et allez-vous en; sauvez-vous puisque vous le pouvez; laissez-moi.
Veghte le regarda pendant quelques instants d'un air indécis. Il ne pouvait se résoudre à l'abandonner.
Mais il fallait bien prendre une résolution: deux balles vinrent siffler à ses oreilles; les Indiens cherchaient sous la neige un canot, et semblaient sur le point de le trouver; le danger devenait pressant.
Johnson lui-même, sans s'effrayer de rester seul, lui renouvela l'invitation de partir et lui tendit de nouveau son fusil.
A la fin Veghte accepta; il prit l'arme et s'éloigna en disant:
—Adieu, vieux garçon! ayez bon courage; peut-être nous croiront-ils évadés tous deux, et ne vous inquiéteront-ils pas davantage.
Avant de quitter le canot, il avait eu soin de le tirer fort avant sur la glace, afin de le mettre le plus possible à l'abri des Indiens: sa conscience était donc tranquille à l'égard de l'homme qu'il abandonnait, et qui, après tout, loin d'être son ami, n'avait cessé de lui être suspect dès le premier moment.
Une fois engagé dans la forêt, et relativement en sécurité, Basil se rappelant qu'il avait été blessé, fit un examen rapide et superficiel de sa personne, jugea qu'il n'y avait rien de grave, et s'orienta pour continuer sérieusement sa route.
Au milieu de ses préoccupations, il remarqua que la fusillade des Indiens avait cessé: cette circonstance fut notée dans son esprit, quoiqu'il n'y attachât, sur le moment, aucune importance.
Et pourtant, s'il avait été à même de voir ce qui se passa derrière lui aussitôt après son départ, il aurait éprouvé une surprise sans égale.
Master Horace Johnson, après avoir attendu quelques moments pour être sûr que son compagnon était assez éloigné, se releva allègrement du fond du canot, et fit, de la main, un signal aux sauvages.
Cette pantomime télégraphique voulait dire sans doute: «cessez le feu,» et les Indiens avaient de bonnes raisons pour lui obéir docilement, car il ne fut plus tiré un seul coup de fusil.
Une chose bien plus curieuse! Johnson, le blessé! qui ne pouvait plus manier ni le fusil, ni la rame, lorsque Basil était auprès de lui; Johnson, le trembleur maladroit! dégagea son canot de la glace, avec une dextérité et une force herculéennes, prit l'aviron, s'en servit si adroitement et si vigoureusement que la barque bondit sur les flots, soulevée par ses bras d'acier. Enfin, chose inouïe! Master Horace Johnson revint en droite ligne vers la rive où se trouvaient les sauvages!
En vérité, il fut heureux pour le repos mental de Basil Veghte qu'il n'eût pas vu ce spectacle étonnant et gros de mystère. L'honnête Forestier aurait été obligé de laisser ce problème non résolu, et de convenir que, comme les femmes, les hommes étaient des «choses bizarres.»
Ce qui prouva l'innocence de son âme et la bonté de son cœur, ce fut un remords de conscience auquel il s'empressa d'obtempérer. Veghte n'avait pas fait un quart de mille qu'il se prit à songer qu'il était un vrai lâche, un vrai Judas! d'avoir ainsi abandonné son camarade: que si, d'un côté, le soin de sa préservation personnelle avait pu le solliciter dans le sens du départ; d'un autre côté, l'honneur, la loyauté, lui commandaient impérieusement de revenir auprès de Johnson pour l'arracher aux mains de ses ravisseurs impitoyables.
Basil ne tergiversa pas, il retourna en arrière. Accoutumé à être prudent, il s'approcha de la rivière avec les plus grandes précautions et gagna sans bruit les abords du lieu de son débarquement.
Là il eut beau écouter, épier du regard les rives du cours d'eau; le silence seul et la solitude répondirent à ses investigations: il n'y avait plus ni Johnson, ni canot, ni sauvages; plus rien que l'immensité neigeuse, muette, glacée, et le torrent bleuâtre dont les vagues folâtraient lugubrement entre elles.
—Ma foi! murmura-t-il en inclinant la tête avec mélancolie, voilà ce pauvre Horace enfoncé. Je ne l'ai jamais beaucoup aimé, cet homme, cependant je ne lui aurais souhaité aucun mal. Enfin! c'est pour tous la même loi; nous devons tous y aller tôt ou tard.
Sur ce propos philosophique, Basil tourna les talons et reprit diligemment la roule du Fort Presqu'île, où il arriva fort tard dans la soirée.
Le Fort Presqu'île était situé sur l'extrémité méridionale du Lac Érié, près de l'emplacement actuel de la ville Érié.
Sur l'un de ses bastions avancés était une grosse citadelle en troncs d'arbres, uneBlock-House, comme on disait alors, spécimen favori des fortifications américaines à cette époque primitive de la civilisation. Elle avait deux étages de hauteur; celui de dessus excédant l'autre en diamètre, de telle façon que la garnison pouvait, au besoin, faire feu sur les assaillants, jusque sous les murs de la citadelle.
La toiture, formée de plaques d'argile cuites au feu, était à l'abri de l'incendie; et, par surcroît de précaution, au faîte de l'édifice se trouvait un vaste réservoir en bois, toujours rempli d'eau, en cas de besoin.
La position de ce fort n'était pas heureuse. On l'avait bâti sur une langue de terre avancée, entre les eaux du Lac et un petit ruisseau qui venait s'y jeter à angle droit. Mais, à environ cent cinquante pieds de la Block-House, s'élevait un monticule qui la dominait presque entièrement; c'était un point d'attaque formidable contre le Fort: de l'autre côté, le Lac fournissait toutes les facilités possibles pour une attaque par eau.
Les événements dont nous retraçons l'histoire, se passaient à l'époque éminemment critique pour les émigrants Européens, où le fameux Pontiac, le célèbre chef des Ottawas, faisait de gigantesques efforts pour exterminer lesFaces-Pâlesdont l'irruption envahissante depuis la défaite du Roi Philippe1absorbait de jour en jour les territoires Indiens, et refoulait lesPeaux-Rougesdans le désert.
[1]Voir le 6evolume de la 2mesérie—Le Scalpeur des Ottawas—qui reproduit les phases émouvantes de la guerre du roi Philippe.
[1]Voir le 6evolume de la 2mesérie—Le Scalpeur des Ottawas—qui reproduit les phases émouvantes de la guerre du roi Philippe.
Ce chef habile, avec un corps composé de mille hommes d'élite, avait établi son quartier général au Détroit, dont il faisait le siége; pour coopérer à son œuvre de destruction, toutes les peuplades, à cent lieues à la ronde, avaient envoyé leurs contingents dans chaque territoire occupé par les Européens, et leur faisaient une guerre héroïque.
Devant eux tombèrent successivement les forts nombreux établis sur une immense ligne de frontières: ces établissements militaires protégés par de minimes garnisons, furent saccagés au moment où leurs défenseurs y songeaient le moins. Les officiers supérieurs, isolés dans la solitude du désert, séparés les uns des autres par plusieurs centaines de milles, passaient souvent plusieurs mois sans recevoir aucune nouvelle de leurs plus proches voisins; leur désastre n'éveillait aucun écho; ils disparaissaient ignorés, comme avaient disparu leurs concitoyens, sans secours, sans consolations, sans aucune chance de salut.
Le fort Sandusky tomba ainsi au milieu de mai 1764. Le fort St-Joseph, à l'embouchure de la rivière Sainte-Marie sur le Lac Michigan, subit le même sort quelques jours après. Ensuite le Michilimackinac; l'Onataton sur l'Wabash; le Miami sur le Maumee. Nous verrons bientôt périr aussi le fort Presqu'île aux dernières péripéties duquel sont consacrés les récits qui composent cette histoire.
Cette esquisse générale terminée nous rentrons dans notre sujet.
Plusieurs mois s'étaient écoulés: par une belle soirée de juin, l'Enseigne Christie, commandant du Fort Presqu'île, debout devant la Block-House, sur le bord du lac, était en grande conversation avec notre ami Basil Veghte.
Christie était un homme robuste, musculeux, coulé en bronze, dont le visage calme et sévère avait un puissant cachet de détermination et d'intelligence; sa voix était vibrante et sympathique, sa conversation agréable; mais il avait, en parlant, une singulière contenance: il avait toujours les bras croisés, la tête basse; il ne remuait que ses pieds, fort occupés à lancer au loin des cailloux.
Veghte, suivant son invariable habitude fumait démesurément, armé d'une énorme pipe en racine de bruyère: lorsqu'il voulait gesticuler, il retirait invariablement sa pipe de sa bouche et la faisait participer à la pantomime qu'exécutait sa main.
Christie ne relevait guère les yeux; seulement, lorsqu'il était parvenu à hisser sur le bout de son pied un caillou convenable, il le suivait du regard après l'avoir lancé le plus loin possible.
Au contraire les yeux du Forestier étaient dans un mouvement perpétuel; sur le lac, sur les collines, sur les bois, devant, derrière, sur les côtés, ils étaient partout. Cette mobilité cauteleuse du regard, devenue une seconde nature, est le type caractéristique duFrontiersman; sa vie aventureuse l'a accoutumé à une vigilance forcée, permanente, infatigable.
—Oui… dit Christie, répondant après un long silence à une observation que lui avait faite son compagnon, je ne tire pas bon augure de cette tranquillité affectée des Indiens. Ils se sont éloignés du fort ostensiblement, pendant la journée, et pourtant, ce soir, je crois flairer des embuscades tout autour de nous. Oui, ce départ n'est pas naturel, je m'en méfie beaucoup.
—Je suis parfaitement de votre avis, ils ne sont pas loin, vous pouvez vous mettre ça dans l'esprit. Il y en a partout de ses vermines-là: en bon compte, c'est trop de moitié.
—Je voudrais avoir des nouvelles du Détroit, ajouta Christie après une nouvelle pose, il s'est présenté un Indien, la semaine dernière, alors que vous étiez en chasse, cet homme avait quelque chose à nous dire. Tout ce qu'on a pu saisir dans son baragouin a été ceci: «Pontiac… Détroit…» Sur le moment, je n'ai pas fait grande attention à ses paroles; mais depuis, j'ai réfléchi, il doit y avoir quelque mauvaise affaire dans l'air; je suis sûr que ce Sauvage avait des détails intéressants à nous donner.
—Vous pensez que le vieux chef aurait pris la place?
—Je le crains.
—Eh bien! pas moi. Lorsque je l'habitais, ce Fort me faisait l'effet d'être la plus forte citadelle qu'on pût désirer en cas de guerre Indienne.
—Cela pourrait être si ces sauvages combattaient comme les hommes blancs. Mais, Basil, vous savez aussi bien que moi leurs façons extraordinaires d'attaquer. Ce serait un jeu pour le Major Gladwyn de repousser un assaut livré ouvertement, en plein jour; mais je tremble toujours qu'ils ne le surprennent à l'improviste hors de garde.
—Je n'en disconviens pas: mais n'a-t-il pas fréquenté les bois autant que vous? Or, vous ne seriez pas homme à vous laisser surprendre.
—Ah! bien des circonstances sont venues m'instruire: j'ai peut-être plus d'expérience que lui. Peut-être m'y laisserais-je prendre, si je n'avais pas reçu vos leçons.
—Oh! je ne suis pas un savant, moi: seulement, je serais un triste imbécile si je n'avais pas un peu appris à connaître les Indiens, depuis le temps que je les fréquente.
—Vous rappelez-vous votre aventure avec Johnson, l'hiver dernier? cette nuit où vous sauvâtes une fille Indienne à demi-gelée?
—Je le crois bien! je ne suis pas près de l'oublier.
—Depuis, avez-vous eu des nouvelles de ce Johnson?
—Non. Le pauvre diable était bien bas quand je l'ai laissé; il était gravement blessé, les Indiens étaient sur ses talons, je ne sais trop comment il aura fait pour leur échapper; sa seule ressource aura été de sauter hors du canot et de se noyer pour ne pas tomber entre leurs mains.
—C'est bien lui qui était venu au fort plusieurs fois, dans le courant de l'été dernier?
—Oui, il est venu à diverses reprises.
—Eh bien! mon pauvre Basil, je l'ai revu l'autre jour, cet homme-là.
Le Forestier releva la tête avec une expression de surprise facile à comprendre. Christie lui adressa un paisible sourire.
—Oui! je l'ai vu, reprit-il, comme je vous vois en ce moment. Il n'était pas à cent pas de distance.
—Et où donc?
—Sur ce ruisseau même. J'étais allé à la chasse, vous vous en souvenez, mercredi dernier: j'avais remonté le cours d'eau sur un espace d'environ un demi-mille: tout à coup j'entends le bruit d'un canot courant sur l'eau; je me retourne à temps pour le voir passer, et pour distinguer parfaitement Master Johnson assis au gouvernail, avec le calme et la majesté d'un commodore.
—Ah! voilà qui est merveilleux! Je suis bien aise de cette nouvelle; car j'avais sur le cœur l'idée que cet homme avait péri malheureusement. Les Sauvages en auront eu pitié, l'auront soigné; il se sera ensuite arrangé de manière à leur glisser entre les mains.
—C'est possible; mais dans ce cas, il y en a un ou deux qui n'ont pu se décider à être séparés de lui. Il était en compagnie d'un superbe couple d'Indiens, peints magnifiquement en guerre.
Veghte regarda le commandant dans les yeux, pour se convaincre que ses paroles étaient sérieuses.
—J'ai reconnu même un de ces sauvages, poursuivit l'officier; quant à l'autre, il ne me semble pas l'avoir jamais vu. Mais vous aussi, avez eu affaire avec l'un de ces guerriers du désert.
—Comment le nommez-vous?
—Balkblalk, ce gros vaurien d'Ottawa. Il est venu rôder souvent par ici, sous prétexte de chasse: j'en ai toujours eu méchante opinion.
—Johnson est en mauvaise compagnie, répliqua le Forestier; cet Ottawa est un drôle capable de faire tout, grand traître ami du mal fait dans l'ombre. Je suis sûr qu'il m'a tenu un jour au bout de son fusil et ne s'est pas gêné pour tirer; si j'ai échappé, c'est par un miracle de la bonté de Dieu. Je serais bien aise de le rencontrer sur mon chemin.
—Non; ce n'est pas le moment. Évitons tout conflit avec les Indiens, tout prétexte d'hostilité. Ils nous sont assez ennemis, il n'y a pas besoin de les exciter davantage.—Ce fut une étrange aventure, n'est-ce pas, Basil? poursuivit Christie après un instant de silence, que cette rencontre d'une fille Indienne au beau milieu d'une tempête, en plein désert, par une nuit noire de décembre?
—Oui! ç'a été le plus grand étonnement de ma vie. Ah! si j'avais été un malin, j'aurais approfondi la question: aujourd'hui je me repens de ne pas l'avoir fait.
—Qu'y auriez-vous gagné? Des coups de fusil probablement: on a toujours du désagrément à se mêler d'affaires de femmes.
—Les femmes sont de drôles de choses! répéta Veghte avec une mélancolie comique; je n'en saurais parler convenablement.
Pendant environ deux minutes, l'Enseigne Christie fut complètement absorbé par le lancement difficile de plusieurs petits cailloux suspendus en équilibre sur le bout de son pied. Il se contenta de sourire, sans parler, ni relever la tête, au naïf axiome de son compagnon.
Ce dernier, toujours les yeux au guet, inspectait le Lac et ses rives comme s'il ne les avait jamais vus.
Tout à coup il poussa une exclamation.
—Commandant! jetez un regard sur ce rivage, là-bas, au couchant, et dites-moi si ce n'est pas un bateau qui s'avance. Oui, c'est un bateau, j'en suis sûr maintenant.
Christie regarda dans la direction indiquée, et répondit aussitôt:
—Oui, c'est un bateau, rempli de monde, et qui vient dans cette direction.
—Il y a deux embarcations, reprit vivement Basil: voyez-vous, une d'elles s'avance au large dans le lac; l'autre la suit. Ah! cette seconde passe devant, maintenant.
—Elles ne sont pas à plus d'un mille de distance, répondit Christie; à la manière dont les rameurs manient les avirons il est facile de voir qu'ils sont rudement fatigués, regardez comme les rames se lèvent et s'abaissent avec lenteur.
—Oui, probablement ils ont fait une longue journée.
—Qui croyez-vous que ce puisse être, Basil?
—Vraiment je ne saurais le dire. Ce sont peut-être des gens qui ont entendu parler d'un danger menaçant Presqu'île, et qui viennent pour nous donner un coup de main.
—Pire que cela, Basil; pire que cela! Je parierais qu'il y a quelqu'un de nos forts saccagé, et que les survivants viennent nous demander asile.
—Quelle place? le fort Sandusky, peut-être.
—Justement, j'y pensais. C'est une triste affaire, vous pouvez en être sûr.
Pendant ce temps, quelques hommes de la citadelle avaient signalé l'approche des bateaux, et s'étaient portés à leur rencontre jusqu'à l'extrémité de la langue de terre. Peu après les barques abordèrent et les navigateurs firent leur débarquement.
Ils étaient environ une quarantaine; tous dans un état de délabrement pénible à voir; visages bandés, bras en écharpe, figures hâves et amaigries, vêtements en lambeaux: tel était leur aspect lamentable.
Leur chef, le lieutenant Cuyler, s'avança rapidement vers l'enseigne Christie, et lui dit d'un ton abattu:
—J'ai de mauvaises nouvelles à vous annoncer.
—Je le pressentais, répondit l'autre avec tristesse, voyons de quoi il s'agit.
Pendant que les deux chefs conversaient ensemble, on prit soin des hommes, et on leur offrit avec cordialité les rafraîchissements dont ils avaient grand besoin.
—Voilà tout ce qui me reste de mes quatre-vingt seize hommes, dit le lieutenant, nous avons quitté le fort Niagara le trente mai, et nous nous sommes traînés comme nous avons pu, tout le long des rivages nord du Lac Érié, nous dirigeant vers le fort Détroit.
—Pourquoi preniez-vous cette direction?
—N'avez-vous pas appris que Pontiac a commencé le mois dernier à assiéger cette place?
—Non, en vérité; mais je soupçonnais que tout n'était pas au mieux pour le major Gladwyn.
—Oh! sa position est presque désespérée. Il est serré de près par des forces énormément supérieures: je le crois perdu avec sa garnison.
—Vous croyez?
—Mon Dieu, oui. Un courrier est venu nous apporter un pressant message pour nous demander des renforts en hommes et en munitions: Nous sommes partis aussi vite que possible. Mais nous ne pouvons plus essayer de rejoindre le major Gladwyn, car, après le désastre que nous venons d'éprouver, ce serait marcher à une destruction certaine.
—Je suis bien désireux d'entendre votre récit lieutenant; mais ne voudriez-vous pas accepter quelques rafraîchissements, vous semblez épuisé?
—Je vous remercie, tout-à-l'heure.—Après plusieurs jours de marche, nous sommes arrivés à la Pointe au Pelé, près de l'embouchure de la rivière Détroit, où nous pensions trouver un lieu favorable de débarquement. Une fois sur les lieux, nous les avons soigneusement explorés en tout sens pour nous assurer des indices qui auraient pu révéler la présence des Indiens. Nous ne pûmes rien découvrir: il n'apparaissait pas l'ombre d'un danger.
—Signe certain qu'il y avait quelque désastredans le vent; grommela Basil.
—Nous avions pris toutes nos mesures pour nous mettre sur la défensive ou même nous échapper, en cas d'alarme. Nos huit bateaux étaient rangés sur le bord, tout prêts à appareiller. Un de nos hommes et un mousse étaient entrés dans le bois pour y ramasser des broussailles destinées à allumer le feu.—Tout à coup un sauvage surgit, fend la tête au mousse d'un coup de tomahawk, en fait autant à l'homme qui vient mourir dans le camp, en donnant l'alarme.
«Je forme sur le champ mes hommes en demi cercle devant les bateaux, et je leur recommande de se tenir fermes et inébranlables, le moindre mouvement inopportun pouvant nous devenir fatal.
«Cependant les choses s'annonçaient mal; plusieurs pauvres diables tombèrent foudroyés, sans qu'il fut possible de voir même d'où arrivaient les coups de feu. Je vis bien qu'une attaque sérieuse nous serait funeste.
«J'avais à peine donné mes premiers ordres, que les démons rouges ouvrirent leur feu du fond de la forêt; mes hommes leur ripostèrent de leur mieux. Si les Indiens avaient été quelque peu en vue, la lutte aurait été moins défavorable: mais vous savez, mon cher Enseigne, combien il est démoralisant pour un corps d'armée régulier de se débattre contre un ennemi invisible, qui sème tout autour de lui une tempête mortelle de feu et de plomb.
«Les Indiens s'aperçurent sans doute de l'hésitation de nos soldats, car au bout d'un instant, leur bande entière sortit du bois avec des hurlements si épouvantables, qu'en y pensant seulement, mon sang se glace dans mes veines.
«Je recommandai à mes hommes de se tenir fermes: mais il avait suffi de la présence des Indiens pour les consterner. Le centre de mon petit bataillon céda sous le choc, se laissa entamer, et tout le monde se retourna vers les bateaux. Ce fut un moment affreux: les braves cœurs qui essayèrent de résister furent mis en pièces; les autres furent culbutés jusque dans les bateaux, où les sauvages, avec une audace incroyable, arrivèrent en même temps que nous.
«Tant bien que mal on démarra cinq bateaux sur lesquels les survivants s'empilèrent précipitamment, et on poussa au large. Voyant tout perdu, je me jetai à l'eau le dernier, et je me cramponnai au dernier bateau qui fuyait. On me hissa ensuite, une fois en pleine eau, car dans la confusion du premier moment, personne ne s'était aperçu de ma disparition.
«Mais, le croiriez-vous, Sir! Les sauvages eurent l'acharnement de se jeter sur trois de nos bateaux, d'en renverser les hommes et de les jeter à l'eau tout sanglants. Nos malheureux camarades épouvantés ne firent pas la moindre résistance; ce fut une boucherie. Les deux embarcations restantes s'échappèrent à force de rames: nous avons erré toute la nuit et la matinée sur le Lac, et nous voilà.»
—Avez-vous passé au fort Sandusky?
—Oui; nous n'avons trouvé que des cendres.
—Ciel! est-il possible?
—Mon Dieu oui! il a disparu, et je vous l'annonce, votre poste ne tardera pas à subir le même sort.
—Parlez-vous sérieusement, lieutenant?
—Malheureusement oui. Quelle est la bande Indienne qui résistera à la tentation de vous attaquer, ayant devant les yeux de semblables précédents? Voyez, d'ailleurs, ce côteau d'où sort votre ruisseau, voyez le bord du Lac! Nos ennemis peuvent-ils désirer mieux pour avoir sur nous tous les avantages?
—Je reconnais que ce fort a été établi d'une façon aussi misérable et inintelligente qu'incompréhensible. Mais, avant de détruire les murailles, il faudra anéantir la garnison.
—C'est possible: néanmoins souvenez-vous de mes paroles, votre fort tombera; il n'est pas au pouvoir des forces humaines de prévenir ce désastre. Mon intention n'est pas de vous effrayer, je vous avertis, c'est mon devoir.
—Oh! vous ne m'effrayez pas, répondit Christie avec un triste sourire; il y a ici des bras robustes et des cœurs inébranlables; nous nous ensevelirons sous les ruines plutôt que de reculer.
—Je n'en doute pas; pourtant, je persiste dans mon opinion. Cet archi-diable de Pontiac a soulevé toutes les peuplades indiennes, les plus épouvantables périls sont suspendus sur nos têtes. Et maintenant, mon cher Enseigne, j'accepterai volontiers votre bienveillante hospitalité.
On rentra dans le fort, où tous les efforts furent mis en œuvre pour réconforter les pauvres fugitifs autant que le permettaient les circonstances.
Le lendemain ils se remirent en route dans la direction de Niagara, pour porter à leur chef la nouvelle du désastre qu'ils avaient essuyé.
Pour compléter les détails relatifs à cet épisode, nous ferons connaître au lecteur le sort des trois embarcations et des hommes capturés par les Indiens.
«Les malheureux» dit Parkmann dans son histoire de la vie de Pontiac «furent entraînés au camp du chef, près de la rivière Détroit: là, on les massacra de la façon la plus révoltante; après les avoir brûlés vifs, on les coupa en morceaux, et, pendant plusieurs jours, la garnison consternée du fort, put voir flotter sur la rivière des débris humains, des têtes, des bras, des jambes, des troncs calcinés et tailladés, que se disputait la voracité des poissons.»
La visite du lieutenant Cuyler eut au moins ce bon résultat qu'elle fut un avertissement salutaire pour l'enseigne Christie et sa garnison, d'avoir à se tenir sur leurs gardes; en même temps elle leur fit connaître des événements très-importants qu'ils ignoraient.
Ce fut pour eux un trait de lumière qui les éclaira sur la conspiration gigantesque ourdie par Pontiac, et sur le danger imminent qui menaçait les garnisons isolées dans le désert. En effet, ces corps détachés, perdus à des centaines de milles au fond des bois, pouvaient être assaillis facilement par des nuées de sauvages; une fois bloqués dans leurs citadelles rustiques, ce n'était plus pour eux qu'une affaire de temps; tôt ou tard il fallait succomber.
Christie, à la tournure que prenaient les choses s'attendait parfaitement à voir arriver son tour. C'était un noble et vaillant homme de guerre, incapable de faiblir, disposé à se faire hacher en morceaux plutôt que de céder aux Indiens un pouce de terrain. Il se tenait merveilleusement sur ses gardes; il avait su animer ses hommes de son souffle courageux; chacun autour de lui était prêt à combattre jusqu'au dernier rayon d'espoir, jusqu'au dernier souffle de vie.
Le seul point qui le tînt en peine, était la faiblesse de la citadelle au point de vue de l'emplacement. Il savait trop bien que les Sauvages, qui d'ailleurs se perfectionnaient tous les jours dans l'art de la guerre, sauraient parfaitement profiter de tous les avantages du terrain pour s'abriter; et que, derrière les terrassements naturels qui dominaient le fort, ils pourraient braver une grêle de balles, tout en accablant les assiégés d'une fusillade meurtrière.
Le lendemain du départ de Cuyler, l'Enseigne Christie était debout sur l'extrême pointe de la presqu'île, considérablement occupé à lancer des petits cailloux avec la pointe de son pied, et à méditer sur les obscurités de l'avenir.
Il faisait une de ces splendides matinées comme le ciel se plaît fréquemment à en accorder aux contrées placées sous cette latitude. En tout autre temps, le commandant du fort se serait senti léger et joyeux; mais, ce jour là, son esprit était oppressé par une sorte de pressentiment vague et sinistre, qui peu à peu l'enveloppa comme d'un brouillard de mélancolie.
Un bruit de pas légers frappa son oreille; il se retourna et aperçut Basil Veghte qui s'approchait.
—Je ne sais pas ce qu'il faudrait pour vous distraire, fit ce dernier en gesticulant avec sa pipe qu'il venait de retirer de sa bouche; voilà une heure que je vous examine, et vous êtes toujours tête baissée, remuant les petits cailloux, aussi absorbé par vos méditations qu'un chasseur à l'affût du castor. Vous avez dans l'esprit quelque chose qui vous trouble.
—Ah! c'est vous Basil! je suis bien aise de vous voir; mon esprit se remettra en votre société. Depuis que ce malheureux Cuyler et ses hommes ont passé par ici, je n'ai fait que penser à leur aventure et à leurs discours; je ne puis pas m'ôter de l'idée que le fort Détroit et tous ceux des frontières seront anéantis successivement.
—D'où vous vient cette opinion, Enseigne?
—Tous les commandants sont assez fous pour s'endormir dans je ne sais quelle molle insouciance; ils se livrent, pour ainsi dire, eux-mêmes aux Indiens. Le major Gladwyn, peut-être, est sur ses gardes, mais, mais comme son poste est le plus important, Pontiac s'en est chargé lui-même et il l'assiége avec fureur. Si Cuyler et ses hommes avec leurs munitions, avaient réussi à rejoindre Détroit, le major et sa garnison auraient été sauvés, aujourd'hui tout est perdu.
—Je conviens que tout n'est pas couleur de rose; mais je ne crains rien pour nous. Songez que le fort Presqu'île a été bâti pour parer à quelque malheureuse éventualité semblable à la nôtre; il a bien résisté une première fois, il résistera bien une seconde; quant à moi je le trouve fort capable de supporter un coup de main. Je vous dirai même, pour ce qui me concerne, que je ne serais pas fâché d'avoir une bonne échauffourée avec les Peaux-Rouges: j'ai un bon pressentiment de ce qui arriverait.
—Oh! mon Dieu! je ne suis pas seulement en peine pour notre fort. Qu'arrivera-t-il des possessions Anglaises en Amérique, si les postes des frontières tombent tous comme le fort Sandusky? Vous pouvez bien le croire, les Français sont au fond de tout cela; chaque citadelle qui nous est enlevée est gagnée pour eux: il y a plus encore, tous ces désastres successifs, inspirent aux Indiens le mépris de notre pouvoir, et augmentent leur respect pour la puissance de leur «Père Français.»
Basil ne répondit pas; depuis quelques minutes il sondait avec obstination les profondeurs du lac. Sa persistance à regarder ainsi attira l'attention de Christie qui lui demanda:
—Apercevez-vous quelque chose de suspect?
—Je vois un canot sur l'eau; nous allons avoir encore des visiteurs.
La surface du lac Érié était calme et unie comme une glace; sur sa nappe brillante on découvrait un point noir, qui, au premier abord, pouvait être pris pour un oiseau endormi sur les vagues.
Un examen plus attentif révélait les formes d'un canot; au bout de quelques secondes, Basil Veghte déclara qu'il contenait deux personnes.
—Ce sont peut-être des malheureux échappés à la ruine de quelque fort, dit Christie.
—Oui, c'est possible; ils auront été pourchassés jusqu'au rivage, et arrivent d'un point très-éloigné; du nord, sans doute.
—Ils seront bientôt ici: distinguez-vous le sillon des rames?
—Oui, et celui qui les manœuvre connaît sa besogne: je pense que ce doit être un Peau-Rouge.
Les deux amis demeurèrent quelque temps immobiles et attentifs, épiant la marche de l'embarcation:
Tout à coup Basil reprit:
—J'en suis sûr maintenant, c'est un Indien qui pagaye; celui qui est assis est un homme blanc.
—Qui cela peut-il être? Il me semble qu'ils ne me sont pas inconnus.
Le Forestier poussa une exclamation, il venait de reconnaître les deux navigateurs.
—Regardez bien, Enseigne! ne parvenez-vous pas à mettre leur nom sur leur visage?
—Ma foi, non, et pourtant j'y trouve une certaine ressemblance… voyons Basil, vous avez reconnu ces êtres-là?
—Certainement! mais dites au moins, par supposition…!
—Eh! non; je ne pourrais.
—Faisons un pari.
—A quoi bon? Si vous ne voulez pas parler, j'attendrai qu'ils débarquent.
—Eh bien! Sir, dit Basil d'un ton expressif, l'homme assis, c'est Horace Johnson; et l'Indien tout colorié est cette vieille canaille de Balkblalk!
—Est-il possible? Oui, vous avez raison. Que diable peuvent-ils nous vouloir?
—Nous allons l'apprendre, car les voilà qui approchent.
Effectivement, au bout de quelques minutes, le canot prit terre presque à leurs pieds. Johnson s'élança lestement et prit sans façon la main de Basil; Balkblalk resta en arrière d'un air sournois et silencieux.
—Vous ne m'attendiez guère en ce moment, je suppose? dit Johnson avec un sourire.
—Non, dit sèchement le Forestier; nous attendions encore moins le gredin tatoué qui est derrière vous.
—Quoi donc? c'est un bon garçon! Qu'avez-vous contre lui?
—Presque rien, si ce n'est que j'aimerais mieux voir le diable dans la peau d'une panthère, ou une panthère dans la peau du diable, à votre choix.
Master Horace se mit à rire et se retourna vers le Sauvage.
—Vous pouvez vous en aller Balkblalk, lui dit-il.
Le Sauvage obéit sur le champ: d'un robuste coup d'aviron il fit reculer le canot en pleine eau, et en moins d'une minute la légère embarcation disparaissait dans le lointain avec la rapidité d'un oiseau.
—Je viens faire une petite pause ici, reprit Johnson: il y a longtemps que je n'avais visité le fort.
—N'êtes-vous pas venu dernièrement dans le voisinage? demanda Christie.
—Oui, moi et ce Peau-Rouge nous étions en chasse la semaine dernière, dans ces parages; nous voulions même vous faire des signaux, mais il était tard et le temps nous pressait.
Cette déclaration, outre son cachet indiscutable de vérité, portait en elle une franchise et une spontanéité qui déconcertèrent un peu Christie et Veghte. En outre, Master Johnson avait une telle apparence de bonne humeur, sa grosse figure était si ouverte, que les soupçons s'évanouissaient d'eux-mêmes rien qu'à le regarder.
—Quand je vous laissai, l'hiver dernier, remarqua Basil, toujours en méfiance, je pensais bien ne plus vous revoir en ce monde.
—Ma foi! riposta Johnson, de mon côté je pensais ne rencontrer jamais, ni vous ni personne à l'avenir. Je crois bien n'avoir jamais vu la mort de si près.
—Comment vous êtes-vous échappé?
—Échappé, n'est pas le mot: vous savez dans quelle position j'étais! je fis aux Sauvages signe de calmer leur feu, leur annonçant que je me rendais prisonnier. J'avais peu d'espoir d'être aperçu, pourtant ils eurent l'air d'avoir remarqué mes gestes; un Indien vint jusqu'à moi, un peu sur la glace, un peu en nageant, et ramena le canot à la rive opposée; alors, tous les compagnons s'y embarquèrent à leur tour, et nous suivîmes le courant jusqu'à leur village. Là, ils me donnèrent des soins dont j'avais un besoin effrayant, il faut en convenir.
Cette histoire parut bien un peu surprenante à Basil qui se connaissait en Sauvages, et savait qu'ils ne montraient pas souvent une pareille mansuétude à leurs prisonniers.
Néanmoins il voulut pousser plus loin la conversation.
—Avez-vous réussi promptement à vous échapper? demanda-t-il.
—Pas trop tôt, je ne suis libre que depuis un mois environ.
—Et quelles ont été les circonstances de votre évasion?
—Oh! d'une simplicité incroyable: j'ai mis, un beau matin, dans ma tête, de m'évader; et je me suis évadé!
Cette explication étonna Basil par sasimplicité: ses soupçons revinrent au grand galop.
—Mais, à propos de quoi vous êtes-vous acoquiné avec cet abominable Indien qui court maintenant sur le lac?
—Peuh! je l'ai rencontré par hasard, un beau jour, et mon impression a été qu'il vaudrait mieux l'avoir pour ami que pour ennemi.
—Oui, c'était le meilleur. Où est-il allé maintenant, ce vieux monstre?
—Il est parti pour une longue expédition de chasse; nous ne le verrons pas d'un mois.
—Johnson, demanda Christie, avez-vous entendu parler du désastre éprouvé par le Lieutenant Cuyler et ses hommes?
—Non; qu'en savez-vous?
—Il a débarqué à l'autre bout du lac, avec une centaine d'hommes; les Indiens l'ont attaqué et lui ont tué la moitié de son monde.
—Est-il possible? s'écria Master Horace avec les signes du plus profond étonnement; je n'en avais pas entendu dire un seul mot.
—Vous ne savez rien du Détroit qui est assiégé par Pontiac?
—Absolument rien. Et que se passe-t-il chez les Indiens?
—Ce qui s'y passe toujours,—le diable! répliqua le Commandant, avec humeur, en lançant vigoureusement du bout de son pied une pierre dans le lac: je soupçonne qu'il fera chaud par ici avant peu.
—Eh bien! ce n'est pas mon avis, répliqua Johnson d'un air méditatif: il y aura, peut-être, quelques troubles par-ci par-là, comme toujours, mais rien de plus… Des échauffourées semblables à celles dont nous venons de parler…
—Non pas! ce qui se passe en ce moment est fort sérieux, tout à fait extraordinaire, tout à fait alarmant. J'ai longtemps redouté ce qui arrive à présent.
—Vous avez peur, vous? demanda Johnson en attachant sur Christie un regard aigu.
—Peur, de quoi? D'une attaque? répliqua Christie.
—Oui…?
—Certainement, et je n'ai pas tort; mes appréhensions ne seront que trop justifiées.
Horace Johnson partit d'un grand éclat de rire:
—Je voudrais bien savoir la cause de votre frayeur? dit-il; quelle meilleure forteresse pourriez vous désirer? Quelle garnison pourrait être plus courageuse que la vôtre?
—Oui, vous avez raison; je n'ai rien à craindre, rien à désirer,… si ce n'est une autre position. Mais, venez donc vous reposer avec nous, il est presque midi.
—Je ne pourrai rester ici que jusqu'à demain.
L'Enseigne montra le chemin, et tous trois entrèrent dans l'intérieur.
Johnson était bien connu de toute la garnison; il fut cordialement accueilli. Comme il était grand hâbleur, communicatif, toujours prêt à raconter quelque histoire, on lui fit joyeuse compagnie; toute l'après-midi se passa en babillages, en rires, en interminables récits de chasse ou de guerre.
Quand la nuit fut venue, Basil, comme tout le monde, songeait au repos, et allait regagner sa chambre, lorsque Christie l'aborda mystérieusement et l'invita à voix basse à l'accompagner au belvédère du fort, pour jeter un coup d'œil sur les alentours.
—Il se passe par là quelque chose que je ne comprends pas, lui dit-il; je suis occupé à guetter depuis une demi-heure.
—Qu'est-ce qu'il y a donc?
—Vous le verrez dans un moment.
—Où est Horace Johnson?
—Il dort: minuit est passé.
—Êtes-vous sûr qu'il dorme? observa Basil; ayez bien l'œil sur tous ses mouvements!
—J'ai chargé un homme de l'épier et de me rapporter jusqu'à ses moindres mouvements. Je commence à croire, Basil, que nous n'avons rien à craindre de lui.
—Peut-être oui, peut-être non. Je voudrais me tromper: mais je ne pense guère à avoir confiance en cet individu.
Au bout de quelques instants les deux amis furent au belvédère de la block-house. Christie demanda à la sentinelle:
—Où en est-on, Jim?
—On vient de disparaître, sir, non! le voilà qui reparaît.
Sur la lointaine surface du lac Érié tremblotait un point lumineux qui ressemblait au reflet d'une étoile dans l'eau. Au premier coup d'œil il était difficile d'en déterminer la nature: tantôt cette lueur douteuse était fixe, tantôt agitée; parfois elle disparaissait comme ballottée par les vagues, parfois elle s'élevait comme si une main invisible l'eût soulevée en l'air.
—Depuis quand ça dure-t-il, Jim? demanda Veghte.
—Il y a environ une heure et demie que j'y ai pris garde, répondit la sentinelle; ce qui ne veut pas dire que la chose n'existât pas longtemps auparavant: je n'ai pas toujours eu les yeux fixés sur ce point, c'est malheureux car j'aurais pu dire l'instant précis où ça a commencé. Quelle idée avez-vous de cela, sir? ajouta Jim avec un vif mouvement de curiosité.
—C'est difficile à dire au juste; mais c'est aisé à soupçonner. Vous pouvez vous mettre dans l'esprit qu'il s'agit de quelque diablerie indienne.
—Croyez-vous qu'un Indien se hasarderait à mettre ainsi une lumière en évidence, ayant la certitude que nous l'apercevrions? observa Christie.
—Peut-être n'ont-ils d'autre envie que de nous la faire voir: dit sentencieusement Basil Veghte.
—Ah mais! s'écria le commandant avec animation, ce sont peut-être les survivants de quelque garnison; celle du fort Sandusky, par exemple. Ils n'ont probablement osé prendre terre, craignant que les Indiens n'aient saccagé le fort Presqu'île.
—Non, ce n'est pas mon idée: je soutiens que c'est un signal pour des gens qui sont disséminés sur la côte.
—Quels gens?
—Des détachements de Français ou d'Indiens qui ourdissent leurs ténébreuses coquineries contre nous, et se font des signes d'intelligence. Ou bien, il y a dans le fort quelque traître auquel ils s'adressent: ne soupçonnez-vous personne, commandant?
—Non, sur mon honneur! répondit sérieusement Christie; tous nos hommes sont fidèles et honnêtes. N'est-ce pas Jim?
La sentinelle hésita et ne répondit rien. Le commandant allait insister dans sa question, lorsque Basil lui dit à voix basse:
—Enseigne! regardez encore cette lumière: elle s'élève et s'abaisse d'une façon étrange. Je vais prendre un canot et voir ce que c'est.
—Ce sera courir un grand risque, mon ami; mais, après tout, vous êtes en état de vous tirer d'affaire.
—C'est mon opinion.
Le Forestier était un homme de peu de paroles et de beaucoup d'action. Il sortit sur le champ, descendit sur le rivage sans être accompagné de personne, et, se jetant dans un canot toujours prêt en cas de besoin, partit hardiment pour son périlleux voyage.
En s'installant dans la barque, il jeta un coup d'œil en arrière et vit sur le bord un homme de haute stature qui paraissait le suivre du regard: la nuit l'empêcha de le reconnaître.
—C'est vous, Enseigne? demanda-t-il avec précaution.
—Oui. Allez vite! fut-il répondu.
La voix était celle d'un étranger, et Basil s'en aperçut fort bien: mais il n'était plus temps de reculer; le mieux était de feindre:
—Adieu! tout va bien! répliqua-t-il en ramant et disparaissant dans l'ombre.—Qui, diable! peut être ce gros géant…? se demanda-t-il en cheminant; je n'ai jamais entendu cette voix; il n'y a, au fort, personne qui ressemble à ce gaillard là.