Chapter 6

Il avance dans la nuit glacée.Tout est sombre dans le vallon, il n’y a que les deux yeux lumineux de la maison d’où il sort qui le regardent s’éloigner.Le chien a encore hurlé dans la fabrique abandonnéeet puis s’est tu, n’entendant plus le long du mur le pas rôdeur.La gorge serrée, la poitrine pantelante, Bécu va à pas entrecoupés. Dans sa tête bourdonnent encore les imprécations de la bande hurlante—mauvais père—salaud d’ivrogne. Les motsargentetcercueillui martèlent le cœur tour à tour, comme les gros marteaux des forgerons viennent l’un après l’autre, en cadence, frapper l’enclume.De son cauchemar, il lui reste une sensation physique étrangement douloureuse et un frisson de mystère. Le souvenir des reproches et des insultes de la foule fantomatique l’effraie d’une façon superstitieuse et l’accable comme une malédiction.Il éprouve encore l’épouvante du surnaturel.Quoique conscient d’être éveillé, il craint que cette nuit sans ciel, ces ténèbres épaisses—comme elles l’étaient là-bas au fond quand sa lampe s’est éteinte—il craint que cela ne soit la continuité du songe et qu’autour de lui ne surgisse encore d’affreuses choses.Le mois passé, durant l’horrible agonie de son petit gars qui avait été pressé entre deux berlines, il pleura. Le jour de l’enterrement, lorsqu’il vit le fossoyeur enfouir le cercueil, il dut s’appuyer au bras de son fils aîné. Etpuis ce fut tout. Les jours suivants, où reprit sa morne existence de houilleur, il ne ressentit plus rien. Peut-être que, lorsqu’on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre, il vous est entré tant de noir dans l’âme qu’il n’y reste plus de place pour la tristesse.Mais ce cauchemar, c’est comme si son enfant s’était dressé devant lui pour le maudire. Et cet argent qu’il a dans la poche, cet argent du cercueil, lui paraît un fardeau.Il avance toujours droit devant lui, montant péniblement la pente du sol vaguement pâlie par la neige.Tout à coup, dans l’espace de ténèbres, une énorme étoile surgit; puis deux, puis d’autres encore, brillant toutes d’un éclat immobile.C’est l’infini de la plaine avec les lumières électriques de ses fosses.Au loin, vers la gauche, un immense incendie projette au ciel une large lueur. De hautes flammes se tordent, bleuâtres et sanglantes. Et sur ce lointain embrasement des fours à cokes, un vieux moulin du temps passé se silhouette les bras en croix.Bécu s’arrête pour souffler, et aussi parce qu’il y a là, barrant sa fuite éperdue, une grande route dontles arbres dessinent en noir leurs squelettes tortionnés sur la sinistre lueur.Il n’aurait qu’à la suivre cette route, pour rentrer au coron.Il hésite... Mais non, il ne la suivra pas car le coron, sa maisonnette de brique, tout cela pour lui reste hanté. Il les revoit par la pensée comme il les a vus en rêve. Il en garde un effroi surnaturel, l’effroi des êtres simples qui croient aux mauvais présages et aux revenants. Le lit mortuaire caressé par la lueur blonde du cierge, la foule maudissante, ce coucher de soleil dans lequel le coron baignait comme dans du sang, jusqu’à son corbeau apprivoisé qui frappait méchamment du bec à la fenêtre, tout ceci lui apparaît comme de sinistres et mystérieux ressentiments. Et sa conscience confuse, dans une sorte de remords, lui fait entrevoir la profanation qu’il a commise en s’ivrognant avec l’argent destiné à payer le cercueil.Mauvais père!... Il lui semble par moments que c’est le petit mort qui lui crie cela. Et cette idée lui bat le crâne comme le battant d’une cloche.Il recommence à fuir.Il a traversé la route et s’en va à travers la plaine buttant ici, glissant là.Tout à coup il s’arrête. Là-bas, sur la neige, quelque chose de noir remue. C’est une forme vague qui rampe à droite, à gauche, ensuite s’arrête, se rapetisse, puis rampe encore en s’étirant.Une nouvelle terreur l’étreint. Quelle est cette étrange chose qui s’avance en zigzag?....Enfin cela se précise. Bécu reconnaît une horde silencieuse de chiens chargés de tabac de zone et que conduit un contrebandier.Les chiens, l’homme, s’évanouissent dans la nuit, troupeau et pasteur fantômes.Alors, lui, recommence à déambuler.Mais trois cents pas plus loin, il s’arrête encore. Il se trouve devant le remblai d’une voie ferrée et un sifflement vient de déchirer le silence.Bientôt, un gros disque flamboyant apparaît et grandit, augmente d’éclat, lançant sur les rails un jet lumineux. Puis, un grondement trépidant accourt. Et la monstrueuse locomotive, ébranlant le sol, passe en ronflant, avec un hiement de bielles, avec toute une résonance de sa carcasse de fer mêlée à l’ébrouement de vapeur qui sort de ses poumons d’acier.Celle-ci emmène un train de houille, cinquante wagons, lesquels semblent dans l’ombre, le corps anneléd’un serpent qui ondule rapide à la courbe de la voie.Et cela disparaît éventrant la nuit.Longuement, Bécu suit des yeux le fanal rouge accroché à l’arrière du train. Et même après que la petite lumière sinueuse a disparu, il reste encore un instant immobile, fixant l’endroit où les ténèbres se sont refermés comme se referme l’eau sur une chose qui sombre.Puis il monte sur la voie et la traverse. Mais en redescendant le remblai, il glisse et tombe sur le dos. Lentement, il se relève, replace sa barrette de cuir sur son crâne chauve, et le pas épais, les bras ballants, il repart droit devant lui dans l’obscurité.Pourtant, l’air gelé de cette nuit d’hiver, cet air qui semble devenu consistant comme de la glace, lui enserre plus étroitement le front, les tempes. Peu à peu se fige l’effervescence de son cerveau.Déjà les visions s’éteignent et leur souvenir se voile.Ce qu’il y avait de surnaturel et de menaçant accroché à lui meurt tué par le froid.Il ne marche plus inconsciemment, fasciné par la peur; il reprend graduellement contact avec le réel. Voici maintenant que cette immense houle de ténèbresparsemée de points brillants lui redevient familière.Ses yeux devinent la plaine sous l’embrun opaque des ombres.Les éclats bleutés, essaimés sur ce grand lac d’ombre, le guident, comme en mer, les constellations guident le pêcheur.Là-bas, où il y a trois feux électriques, c’est la fosse numéro 4, baptisée Saint-André. Ces deux feux plus proches et ce hall, dont le vitrage est éclairé, c’est la fosse numéro 7 ou fosse Sainte-Marie-Madeleine. Tout au fond, un groupe de lumières qui clignotent, tant elles sont éloignées, c’est une fosse de la Compagnie d’Heurchin.La sienne, oh il sait bien où elle se trouve, elle est là, dans la direction de la lueur qui monte des fours à coke. Pourtant on ne voit aucun de ses fanaux; sans doute une ondulation de terrain la cache-t-elle pour l’instant.Parfois, dans le vague, s’élève le bruit d’un choc puissant, le bruit de deux choses de fer entre-heurtées. C’est une seule note sonore qui s’élève, s’étend. Et à l’ampleur des vibrations se révèle l’immensité rase. Ou bien, c’est le roulement d’un train, une rumeur sourde qui s’éloigne et expire sans écho.Et lui, devine, et lui écoute la vie formidable et cachée de la plaine.Il ne regarde plus en lui-même, car en lui tout est redevenu immobile et sombre. La grande flambée de l’exaltation et de la fièvre s’est éteinte. Tout ce qui grimaçait, toutes les idées et les mots qui flamboyaient, tout cela a disparu.Mais ce calme subit, il ne le raisonne même pas. Il subit l’effet apaisant du froid sans apprécier la sensation de bien-être. Car chez cet être hébété de servage et d’alcool, il arrive souvent que les impressions se succèdent sans se souder l’une à l’autre par un raisonnement.Cependant, il n’oublie point avoir bu avec un argent qu’il n’aurait peut-être pas dû dépenser au cabaret. Mais comme en lui une froide sécurité a étouffé ce qui lui apparaissait avant comme de sinistres ressentiments, il ne sait plus très bien s’il commit une vilaine action. C’est au fond de son âme quelque chose de trouble, impossible à débrouiller. Avec le calme, il redevient la bête de somme indifférente, la pauvre brute accablée par vingt ans de fond, avec ses demies sensations informes, ses demies pensées mal équarries.Il a repris son allure épaisse, sa marche aux pas affaissés. Mais il grelotte, serre ses épaules, car l’alcool éliminé ne lui chauffe plus les veines. Alors, il prend la direction du coron, fuyant le froid, comme il fuyait talonné par la peur. Il ne cherche même pas à se représenter comment sa femme va l’accueillir.On n’aperçoit plus les flammes des fours à coke, on ne voit plus que la lueur qui dans le ciel fouille les gros nuages d’encre. Des feux électriques ont disparu.Soudainement, à sa droite, le blanc indécis de la neige vient de disparaître. Et dans un vide qui s’allonge tranchant le sol pâle, des petites clartés glissent, très lentes. On entend des voix qui se répondent, avec une longue sonorité, une portée flottante. Puis, un éclair en coup de faux, un éclair très bleu, révèle furtivement le canal et un chapelet de péniches chargées de houille, que hâle, roulant silencieuse sur la berme, la locomobile électrique dont le trolley vient de faire dans la nuit une fulgurante déchirure.Bécu ne détourne même pas la tête pour regarder le canal. Une sirène ayant meuglé lugubrement au loin, il écoute ce signal. Et voici que sa pensée lourde, s’enfonce là-dessous, au fond, là où rampent les camarades de la coupe à terre.«A quelle heure vont-ils remonter cette nuit? A onze heures? Où peut-être bien encore à la demie passée douze heures.» Cette simple idée, il la tourne, la retourne, la mastique longuement. Elle occupe son cerveau jusqu’au moment où il a atteint la grand’route qu’il avait auparavant hésité à suivre.Maintenant, sur ce sol pavé qu’aucune neige ne recouvre, à cause des nombreux charrois de houille, on entend résonner son pas solitaire.Des profondeurs de la plaine, un peu de vent s’est levé, qui souffle et pleure dans les peupliers décharnés bordant la route. Et là haut, dans le ciel noir, transparaît vague et blême, la face cachée de la lune sur laquelle, lentement, glissent des nuages semblables à des voiles de deuil.Il se hâte, grelottant, meurtri de fatigue.Mais voici que, tout à coup, deux rais de lumière transpercent l’embrun des ténèbres. Une maison se trouve là, au bord de la route.Derrière les fenêtres flambantes, on voit des silhouettes se démener avec des gestes grandis; on voit des profils anguleux, arrêtés au front par la saillie rigide des barrettes de cuir, se confondre violents et tourmentés. Des cris rauques, des rires énormes, fontvibrer les vitres. C’est là dedans une ivresse sauvage, une gaieté désespérée, pareille à une exaspération.Sur la route on n’entend plus le bruit mélancolique du pas solitaire. Bécu est immobile. Il fouille dans son bourgeron; ses doigts font tinter des sous, ceux qui lui restent encore de l’indemnité funèbre.Comme la gueule hurlante et enflammée d’un monstre, la porte vient de s’ouvrir, puis elle s’est refermée sur lui.Et là, tout autour, il fait sombre: sombre comme dans cette pauvre âme humaine.

Il avance dans la nuit glacée.

Tout est sombre dans le vallon, il n’y a que les deux yeux lumineux de la maison d’où il sort qui le regardent s’éloigner.

Le chien a encore hurlé dans la fabrique abandonnéeet puis s’est tu, n’entendant plus le long du mur le pas rôdeur.

La gorge serrée, la poitrine pantelante, Bécu va à pas entrecoupés. Dans sa tête bourdonnent encore les imprécations de la bande hurlante—mauvais père—salaud d’ivrogne. Les motsargentetcercueillui martèlent le cœur tour à tour, comme les gros marteaux des forgerons viennent l’un après l’autre, en cadence, frapper l’enclume.

De son cauchemar, il lui reste une sensation physique étrangement douloureuse et un frisson de mystère. Le souvenir des reproches et des insultes de la foule fantomatique l’effraie d’une façon superstitieuse et l’accable comme une malédiction.

Il éprouve encore l’épouvante du surnaturel.

Quoique conscient d’être éveillé, il craint que cette nuit sans ciel, ces ténèbres épaisses—comme elles l’étaient là-bas au fond quand sa lampe s’est éteinte—il craint que cela ne soit la continuité du songe et qu’autour de lui ne surgisse encore d’affreuses choses.

Le mois passé, durant l’horrible agonie de son petit gars qui avait été pressé entre deux berlines, il pleura. Le jour de l’enterrement, lorsqu’il vit le fossoyeur enfouir le cercueil, il dut s’appuyer au bras de son fils aîné. Etpuis ce fut tout. Les jours suivants, où reprit sa morne existence de houilleur, il ne ressentit plus rien. Peut-être que, lorsqu’on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre, il vous est entré tant de noir dans l’âme qu’il n’y reste plus de place pour la tristesse.

Mais ce cauchemar, c’est comme si son enfant s’était dressé devant lui pour le maudire. Et cet argent qu’il a dans la poche, cet argent du cercueil, lui paraît un fardeau.

Il avance toujours droit devant lui, montant péniblement la pente du sol vaguement pâlie par la neige.

Tout à coup, dans l’espace de ténèbres, une énorme étoile surgit; puis deux, puis d’autres encore, brillant toutes d’un éclat immobile.

C’est l’infini de la plaine avec les lumières électriques de ses fosses.

Au loin, vers la gauche, un immense incendie projette au ciel une large lueur. De hautes flammes se tordent, bleuâtres et sanglantes. Et sur ce lointain embrasement des fours à cokes, un vieux moulin du temps passé se silhouette les bras en croix.

Bécu s’arrête pour souffler, et aussi parce qu’il y a là, barrant sa fuite éperdue, une grande route dontles arbres dessinent en noir leurs squelettes tortionnés sur la sinistre lueur.

Il n’aurait qu’à la suivre cette route, pour rentrer au coron.

Il hésite... Mais non, il ne la suivra pas car le coron, sa maisonnette de brique, tout cela pour lui reste hanté. Il les revoit par la pensée comme il les a vus en rêve. Il en garde un effroi surnaturel, l’effroi des êtres simples qui croient aux mauvais présages et aux revenants. Le lit mortuaire caressé par la lueur blonde du cierge, la foule maudissante, ce coucher de soleil dans lequel le coron baignait comme dans du sang, jusqu’à son corbeau apprivoisé qui frappait méchamment du bec à la fenêtre, tout ceci lui apparaît comme de sinistres et mystérieux ressentiments. Et sa conscience confuse, dans une sorte de remords, lui fait entrevoir la profanation qu’il a commise en s’ivrognant avec l’argent destiné à payer le cercueil.

Mauvais père!... Il lui semble par moments que c’est le petit mort qui lui crie cela. Et cette idée lui bat le crâne comme le battant d’une cloche.

Il recommence à fuir.

Il a traversé la route et s’en va à travers la plaine buttant ici, glissant là.

Tout à coup il s’arrête. Là-bas, sur la neige, quelque chose de noir remue. C’est une forme vague qui rampe à droite, à gauche, ensuite s’arrête, se rapetisse, puis rampe encore en s’étirant.

Une nouvelle terreur l’étreint. Quelle est cette étrange chose qui s’avance en zigzag?....

Enfin cela se précise. Bécu reconnaît une horde silencieuse de chiens chargés de tabac de zone et que conduit un contrebandier.

Les chiens, l’homme, s’évanouissent dans la nuit, troupeau et pasteur fantômes.

Alors, lui, recommence à déambuler.

Mais trois cents pas plus loin, il s’arrête encore. Il se trouve devant le remblai d’une voie ferrée et un sifflement vient de déchirer le silence.

Bientôt, un gros disque flamboyant apparaît et grandit, augmente d’éclat, lançant sur les rails un jet lumineux. Puis, un grondement trépidant accourt. Et la monstrueuse locomotive, ébranlant le sol, passe en ronflant, avec un hiement de bielles, avec toute une résonance de sa carcasse de fer mêlée à l’ébrouement de vapeur qui sort de ses poumons d’acier.

Celle-ci emmène un train de houille, cinquante wagons, lesquels semblent dans l’ombre, le corps anneléd’un serpent qui ondule rapide à la courbe de la voie.

Et cela disparaît éventrant la nuit.

Longuement, Bécu suit des yeux le fanal rouge accroché à l’arrière du train. Et même après que la petite lumière sinueuse a disparu, il reste encore un instant immobile, fixant l’endroit où les ténèbres se sont refermés comme se referme l’eau sur une chose qui sombre.

Puis il monte sur la voie et la traverse. Mais en redescendant le remblai, il glisse et tombe sur le dos. Lentement, il se relève, replace sa barrette de cuir sur son crâne chauve, et le pas épais, les bras ballants, il repart droit devant lui dans l’obscurité.

Pourtant, l’air gelé de cette nuit d’hiver, cet air qui semble devenu consistant comme de la glace, lui enserre plus étroitement le front, les tempes. Peu à peu se fige l’effervescence de son cerveau.

Déjà les visions s’éteignent et leur souvenir se voile.

Ce qu’il y avait de surnaturel et de menaçant accroché à lui meurt tué par le froid.

Il ne marche plus inconsciemment, fasciné par la peur; il reprend graduellement contact avec le réel. Voici maintenant que cette immense houle de ténèbresparsemée de points brillants lui redevient familière.

Ses yeux devinent la plaine sous l’embrun opaque des ombres.

Les éclats bleutés, essaimés sur ce grand lac d’ombre, le guident, comme en mer, les constellations guident le pêcheur.

Là-bas, où il y a trois feux électriques, c’est la fosse numéro 4, baptisée Saint-André. Ces deux feux plus proches et ce hall, dont le vitrage est éclairé, c’est la fosse numéro 7 ou fosse Sainte-Marie-Madeleine. Tout au fond, un groupe de lumières qui clignotent, tant elles sont éloignées, c’est une fosse de la Compagnie d’Heurchin.

La sienne, oh il sait bien où elle se trouve, elle est là, dans la direction de la lueur qui monte des fours à coke. Pourtant on ne voit aucun de ses fanaux; sans doute une ondulation de terrain la cache-t-elle pour l’instant.

Parfois, dans le vague, s’élève le bruit d’un choc puissant, le bruit de deux choses de fer entre-heurtées. C’est une seule note sonore qui s’élève, s’étend. Et à l’ampleur des vibrations se révèle l’immensité rase. Ou bien, c’est le roulement d’un train, une rumeur sourde qui s’éloigne et expire sans écho.

Et lui, devine, et lui écoute la vie formidable et cachée de la plaine.

Il ne regarde plus en lui-même, car en lui tout est redevenu immobile et sombre. La grande flambée de l’exaltation et de la fièvre s’est éteinte. Tout ce qui grimaçait, toutes les idées et les mots qui flamboyaient, tout cela a disparu.

Mais ce calme subit, il ne le raisonne même pas. Il subit l’effet apaisant du froid sans apprécier la sensation de bien-être. Car chez cet être hébété de servage et d’alcool, il arrive souvent que les impressions se succèdent sans se souder l’une à l’autre par un raisonnement.

Cependant, il n’oublie point avoir bu avec un argent qu’il n’aurait peut-être pas dû dépenser au cabaret. Mais comme en lui une froide sécurité a étouffé ce qui lui apparaissait avant comme de sinistres ressentiments, il ne sait plus très bien s’il commit une vilaine action. C’est au fond de son âme quelque chose de trouble, impossible à débrouiller. Avec le calme, il redevient la bête de somme indifférente, la pauvre brute accablée par vingt ans de fond, avec ses demies sensations informes, ses demies pensées mal équarries.

Il a repris son allure épaisse, sa marche aux pas affaissés. Mais il grelotte, serre ses épaules, car l’alcool éliminé ne lui chauffe plus les veines. Alors, il prend la direction du coron, fuyant le froid, comme il fuyait talonné par la peur. Il ne cherche même pas à se représenter comment sa femme va l’accueillir.

On n’aperçoit plus les flammes des fours à coke, on ne voit plus que la lueur qui dans le ciel fouille les gros nuages d’encre. Des feux électriques ont disparu.

Soudainement, à sa droite, le blanc indécis de la neige vient de disparaître. Et dans un vide qui s’allonge tranchant le sol pâle, des petites clartés glissent, très lentes. On entend des voix qui se répondent, avec une longue sonorité, une portée flottante. Puis, un éclair en coup de faux, un éclair très bleu, révèle furtivement le canal et un chapelet de péniches chargées de houille, que hâle, roulant silencieuse sur la berme, la locomobile électrique dont le trolley vient de faire dans la nuit une fulgurante déchirure.

Bécu ne détourne même pas la tête pour regarder le canal. Une sirène ayant meuglé lugubrement au loin, il écoute ce signal. Et voici que sa pensée lourde, s’enfonce là-dessous, au fond, là où rampent les camarades de la coupe à terre.

«A quelle heure vont-ils remonter cette nuit? A onze heures? Où peut-être bien encore à la demie passée douze heures.» Cette simple idée, il la tourne, la retourne, la mastique longuement. Elle occupe son cerveau jusqu’au moment où il a atteint la grand’route qu’il avait auparavant hésité à suivre.

Maintenant, sur ce sol pavé qu’aucune neige ne recouvre, à cause des nombreux charrois de houille, on entend résonner son pas solitaire.

Des profondeurs de la plaine, un peu de vent s’est levé, qui souffle et pleure dans les peupliers décharnés bordant la route. Et là haut, dans le ciel noir, transparaît vague et blême, la face cachée de la lune sur laquelle, lentement, glissent des nuages semblables à des voiles de deuil.

Il se hâte, grelottant, meurtri de fatigue.

Mais voici que, tout à coup, deux rais de lumière transpercent l’embrun des ténèbres. Une maison se trouve là, au bord de la route.

Derrière les fenêtres flambantes, on voit des silhouettes se démener avec des gestes grandis; on voit des profils anguleux, arrêtés au front par la saillie rigide des barrettes de cuir, se confondre violents et tourmentés. Des cris rauques, des rires énormes, fontvibrer les vitres. C’est là dedans une ivresse sauvage, une gaieté désespérée, pareille à une exaspération.

Sur la route on n’entend plus le bruit mélancolique du pas solitaire. Bécu est immobile. Il fouille dans son bourgeron; ses doigts font tinter des sous, ceux qui lui restent encore de l’indemnité funèbre.

Comme la gueule hurlante et enflammée d’un monstre, la porte vient de s’ouvrir, puis elle s’est refermée sur lui.

Et là, tout autour, il fait sombre: sombre comme dans cette pauvre âme humaine.


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