Veuve

VeuveLe vent gémit; la pluie grelotte contre les vitres. Dehors, la nuit est profonde, mais là-bas, au loin, sur un point de l’horizon de ténèbres, les fours à cokes mettent une lueur d’aurore fantastique.Par instants, dans la chambre enténébrée où le poêle jette par son œil incandescent une petite clarté solitaire, un long sanglot s’élève et expire dans le silence. Puis, c’est un tressaillement du charbon dans son creuset de fonte, ou bien encore, c’est une braise qui tombe comme une larme. Et l’on n’entend plus que le glissement triste de la pluie sur les vitres et les gémissements du vent.Dans un coin, quelque chose a remué. Une silhouette s’est dressée; elle s’est approchée de la fenêtre. Longtemps elle y demeure immobile, puis elle s’affale et une voix de femme se met à se plaindre doucement, douloureusement.Un bruit pesant, cadencé, s’approche; une patrouille passe et s’éloigne.Tout à coup, les plaintes cessent, la femme se lève et s’écrie: «j’y revas». Alors la porte de la chambre s’ouvre, et voilà la femme qui, dans la nuit, sous la pluie glacée, s’en va titubante, comme saoule.Elle passe devant d’autres maisons accroupies dans le noir, à distances égales. Des lumières clignotent et le vent fait battre des portes, lugubrement, comme si toutes ces maisons étaient abandonnées. Un chien, quelque part, hurle l’angoisse, la mort. Et les tintements sinistres des glas que l’on sonne dans les paroisses, agonisent dans l’air, venus de très loin, à travers les ténèbres.Mais Elle, ne voit rien, n’entend rien. Elle va toujours, les yeux fixés au dedans d’elle-même, fixés sur trois faces que l’épouvante a immobilisées dans sa mémoire.—«Oh mon pauvre homme, mes pauvres fieux».Et sa plainte s’en va, tordue par le vent, dont les rafales déferlent sur la grande plaine rase.Elle grimpe un talus, tombe sur les genoux, se relève. Ses pas s’enfoncent dans la terre détrempée d’un champ; la pluie l’aveugle; mais elle continue à avancer avec obstination dans les épaisses ténèbres.Apparue soudainement, une grosse étoile électrique, là-bas brille immobile. Et ceci maintenant semble guider cette femme dans l’aveuglement de la nuit.Elle traverse une route, puis, boitant sur le ballast, franchit une voie ferrée; après quoi elle longe une palissade. Et voici qu’autour d’elle, c’est un enchevêtrement de formes vagues. Elle se heurte à une sorte de muraille; ses mains palpent les angles de gros blocs de houille superposés.Tout à coup, une ombre surgit devant elle, se silhouettant sur la lueur électrique. Une voix lui crie «On ne passe pas». Alors, elle fait un détour, frôlant des gerbées de mats dressés et se heurtant encore contre des stocks de houille.Elle marche toujours, elle avance avec des tâtonnements de bête nocturne qui, peureusement, rôde. Et de distance en distance, l’ordre est répété, par des sentinelles invisibles «Passez au large».Sans révolte, elle suit la direction que la forcent à prendre toutes ces voix, qui de l’ombre, durement la repoussent.Une grille; derrière cette grille, une compagnie d’infanterie, l’arme au pied. En deçà, trois rangs successifs de gendarmes à cheval, botte contre botte, immobiles, silencieux et sombres. Et devant ceux-ci, depuis les poitrails frémissants de leurs chevaux, s’étend une grande masse noire, mouvante, d’où monte une rumeur qui ondoie selon le vent et que parfois domine un cri aigu.Voici trente heures que le troupeau affolé des femmes se presse contre ce barrage.Un fanal électrique qui, dans la cour de la fosse, du haut de son gibet, vaguement là-bas, révèle la grande masse tragiquement muette et obscure du bâtiment d’extraction, diffuse jusqu’à cette foule, une lueur qui blêmit les faces crispées, émergeant de l’amas compact des corps.Les voix des factionnaires ont mené jusqu’ici la pitoyable errante. Et voici qu’à présent, sa plainte se mêle et se confond avec les autres plaintes:—«Oh!mon pauvre homme, mes pauvres fieux». Poussée par son angoisse, elle pénètre dans cette foule aussi avant que cela lui est possible, jusqu’à ce que son élan soit entravé.Maintenant, elle va demeurer là,à les attendre, comme elle le fit hier, durant toute la lugubre journée, comme elle le fit cette nuit même, avant que ne la prit cette idée impulsive de retourner au coron s’assurerqu’ils n’étaient pas rentrés.Dépeignée, le visage creux, sa robe dégouttante de pluie et plaquée sur ses os, elle reste clouée sur place, sans entendre autour d’elle les propos déments. D’instant à autre, d’un geste égaré, un geste de folle, elle écarte une mèche de cheveux mouillés, qui retombe sur son front. Et le regard fixe, l’oreille tendue, elle est attentive à tous les bruits qui peuvent venir de la fosse.Là-bas, dans le grand bâtiment rigide et muet, un marteau frappe à coups égaux; et ce bruit perdu et solitaire grandit encore l’impression de désastre et de mort que donne cette masse désemparée.Pourtant, son imagination de femme ignorante et simple ne complique pas son angoisse. De la catastrophe, elle n’évoque rien, n’imagine rien. Elle ne se représentepas son mari, ses fils, défigurés, carbonisés ou broyés; ni des monceaux de cadavres noircis, devenus pareils à des blocs de schiste, non plus que d’hurlantes agonies. Elle ne voit point une galerie en feu grésillant des chairs, ni des éboulements mettant des corps en bouillie, ni l’eau des poches éventrées s’entonnant dans les bouches, ouvertes pour un dernier cri d’appel.Non, elle attend qu’ils viennent à elle, dans leurs sarraux de toile grise, le dos rond, les mains sous les aisselles, leurs gourdes de fer blanc leur battant les reins. Elle attend que ces trois faces qu’elle a toujours présentes devant les yeux, s’animent, et que la voix éraillée du père lui dise: «Nous v’la».Et puis, de leurs chantiers souterrains et de l’existence qu’ils y mènent, elle ne connaît rien. Cette grille, elle ne l’a jamais franchie. Elle ne fut ni trieuse, ni moulineuse, comme le furent, étant jeunes, beaucoup de femmes de houilleurs; fille de paysans, jadis elle travaillait aux champs. Dans le coron, elle n’a connu que ces départs et ces retours des hommes, ces allées et venues régulières, espacées par un grand vide des heures, pendant lesquelles on voisine et on paresse devant des bolées de café.Mais quoiqu’elle ne soit guère torturée par deterribles évocations, le silence insolite, le silence funèbre de cette fosse, l’oppresse, lui serre le cœur. Et si elle n’écoute pas les propos désespérés des femmes qui l’entourent, elle attend avec anxiété que cette grande bâtisse lugubrement muette, s’anime d’un peu de vie.Parfois, elle s’évanouit dans une douloureuse somnolence où elle perd conscience des heures noires, des heures glacées qui se succèdent lentement. Alors, il arrive que les trois faces toujours présentes à son esprit se mêlent au souvenir de la maisonnette vide, dans le coron dépeuplé, au souvenir de simples choses familières, qui là-bas, semblent attendre les absents. Les vêtements de rechange sont placés sur une chaise; le cuvier dans lequel ils devaient se débarbouiller, est près du poêle qu’elle a rallumé; sur la table, il y a une lettre qu’apporta le facteur, et qui est adressée à son fils aîné. Et toutes ces choses prennent dans son esprit, l’étrange aspect que revêtent celles que l’on voit dans un cauchemar.Puis tout cela disparaît, et elle retombe dans une hébétude profonde, ne vivant plus que pour un bruit de pas, qui pourrait venir de la fosse, de cet inconnu terrible.Tout à coup, une voix, crie «V’la qu’on en remonte encore». Peut-être, par les fissures du barrage, a-t-on aperçu des civières passant au loin, vagues fantômes dans le rayonnement blafard et mourant du fanal électrique.Aussitôt, la foule a comme un grand spasme. Des femmes se jettent dans les bras l’une de l’autre et s’étreignent en poussant des cris aigus. Il y a des bousculades, des remous. Puis des vagues hurlantes, hérissées de bras, vont déferler contre les poitrails des chevaux. Les mains s’accrochent aux brides, les montures se cabrent, et les voix hurlent.—«Laissez-nous entrer, nous voulons nos hommes.»Un commandement bref et menaçant retentit: «Refoulez». Alors les sabres ont des reflets qui vacillent, des aciers s’entrechoquent; et le sombre barrage s’ébranle et s’avance. Mais voici qu’une immense clameur s’élève, qui grandit, s’enfle. Et les manteaux noirs, doivent reculer devant un reflux irrésistible de la foule entière, cependant que les chevaux hennissent de peur, en sentant un grand souffle vivant.De nouveau, les gendarmes sont contre les grilles, immobiles, et serrés botte à botte, solides comme une muraille épaisse.Les malheureuses femmes délirent. Elles lancent des injures aux gendarmes, elles les lapident avec les épithètes—misérables—lâches—assassins—comme avec des quartiers de briques.«On en remonte», c’est la troisième fois, depuis qu’elles sont massées devant cette fosse, qu’elles entendent ce cri. Et chaque fois leur élan pour franchir les grilles, pour courir là-bas jusqu’au puits, se brise contre le barrage.Maintenant, elles ne lancent plus d’injures, elles clament—les noms—les noms—donnez-nous les noms...Et des voix se font suppliantes. Mais rien ne leur répond. Derrière ce barrage de troupe et cette grille, c’est toujours le même sinistre et redoutable silence, de tout ce qu’on leur cache d’horrible.Alors, tandis que là-bas, le marteau solitaire continue de frapper à coups réguliers, ici, les sanglots et les plaintes, se reprennent à monter de l’amas confus, où la lueur frisante du fanal électrique, vient blêmir des visages de femmes échevelées.Lorsqu’Elle avait entendu ces mots qui donnèrent un frisson et un spasme à la foule, ses genoux s’étaientmis à trembler, ses mains s’étaient accrochées aux épaules qui étaient devant elle, et elle avait senti son cœur, battre violemment jusque dans sa gorge. Dans cet instant, elle avait eu la soudaine et fugitive vision de son homme et de ses fils s’en retournant avec elle au coron.Et puis, tout s’était brouillé dans son esprit. Des remous l’avaient entraînée. Pressée entre des épaules et des poitrines, elle avait suivi les grands mouvements de flux et de reflux. Mais aucune révolte, aucune colère, ne lui avaient fait hurler des injures. Elle était restée isolée dans sa propre angoisse et sa douleur sourde. Seulement, à présent que des sanglots et des plaintes s’élèvent, elle se cache le visage dans les mains et se met elle aussi à pleurer et à gémir, ayant peut-être compris, comme les autres, l’affreuse signification de ce grand silence qui continue de planer sur la fosse.Les heures noires passent, et sans cesse, la pluie qui noie les ténèbres, tombe glaciale, mortelle, sur les épaules qui frissonnent; et toujours, le vent de la plaine rase, passe à grands coups de faux sur toutes ces têtes éperdues, sur toutes ces faces blêmies et crispées.De sa chevelure plaquée, l’eau lui glisse sur la nuque, un froid de glace lui coule dans le dos. Mais elle ne ressent plus rien. Ses jambes, tour à tour flagellent puis se raidissent; sa taille s’affaisse, puis se redresse, mais elle n’a plus conscience de sa fatigue. La foule attend l’aube, comme si le jour qui va paraître, devait amener un nouvel espoir. Elle aussi, attend, avec la résignation d’attendre là toujours, engourdie, tombée dans une profonde torpeur physique.Elle ne sort même pas un instant de sa prostration, quand une femme, à côté d’elle, prise d’une crise de désespoir, se met à lui serrer le bras et à lui dire en branlant la tête: «Non... non... voyez-vous c’est bien fini... ils ne remonteront plus jamais... jamais.....»Le jour paraît, avec une tristesse de crépuscule. Aucune aurore, aucune teinte claire, ne s’éveillent ni ne s’irisent dans le ciel uniformément sombre; aucun rayon ne peut trouer cette grande loque sale qui, lentement, lourdement, au-dessus de la plaine glisse et qui à l’horizon, semble sur elle, pendre et traîner. Rien ne vibre, rien ne se colore: seule une lividité de plomb, révèle les choses. Et les choses, restent inertes et sans joie.Dans la cour de la fosse, les chevaux attachés à des piquets, s’ébrouent et frappent du sabot le sol boueux et noir. Des soldats toussent, dans la compagnie d’infanterie qui se tient l’arme prête auprès de la grille fermée. Le long du mur de clôture, entre des faisceaux de fusils, des feux de bivouacs pâlissent. Et le grand bâtiment de fer, grandi par le silence, pèse, morne ettragique, sur le réveil lugubre. Plus rien ne gronde ni ne résonne sous ses grandes nefs sonores et vides. L’arrêt de ses machines, l’arrêt sinistre de sa respiration large et profonde, ont fait de lui un cadavre géant.Maintenant, plus une civière n’en sort, furtive. Il est terminé, le mystérieux travail de la nuit, et des factionnaires gardent l’entrée du long bâtiment sans étage, dont on a fait une morgue.Là, sur le froid carrelage dans la pénombre que traversent obliquement des raies de jour blafard tombant des fenêtres, sont alignées cinquante bières béantes. Et sur la blancheur des suaires, se détachent les attitudes suppliciées des cadavres noircis par le feu souterrain: formes confuses et terribles, hérissées de gestes effrayants et pétrifiés.Il semble que leur torture se perpétue au-delà du trépas et que jamais, ces morts ne s’endormiront, quand leur cercueil sera clos.La voici venue l’heure redoutée où il va falloir, à celles qui attendent encore un être humain, rendre ces choses tordues, recroquevillées et calcinées.Là-bas, au-delà du barrage, un grondement, monte menaçant. C’est qu’à présent, les femmes connaissentl’affreuse vérité; elles savent que pas un houilleur ne remontera vivant au jour. Elles exigent furieusement leurs morts. Mais les malheureuses dont la douleur s’exaspère, ignorent encore que là-dessous le charnier est en feu et qu’on ne peut même plus leur promettre d’autres cadavres, que ceux que l’on va présenter à leurs yeux épouvantés.Des sections d’infanterie et des pelotons de gendarmes, cantonnés dans les terrains vagues de la houillère, viennent encore renforcer les troupes qui encombrent la grande cour. Des ordres se transmettent; les officiers font former à leurs hommes une double haie qui, partant de la grille, va aboutir à la morgue où pénètrent des gendarmes, le pas pesant, et jugulaire au menton.Derrière les barreaux qui défendent les fenêtres des bureaux, apparaissent par moment, des figures pâles et inquiètes. Et le grand bâtiment inanimé, semble regarder lui aussi la morne animation de cette cour, avec les grands yeux vitreux de ses verrières.Soudain, des cris vibrants et douloureux, montent vers le ciel funèbre: on vient d’annoncer à la foule, que par petits groupes, elle va enfin avoir le droit de reconnaître les cadavres.Hébétée, étourdie, semblable à une personne qui serait brusquement passée d’une profonde obscurité à une clarté vive, Elle regarde avec des yeux effarés les soldats immobiles et silencieux qui l’entourent.Un officier lui ordonne. «Suivez le groupe.»Alors, docilement, Elle suit celles que l’on a laissé pénétrer par le guichet et qui s’avancent, sanglotantes, entre les deux haies de baïonnettes.A l’entrée de la morgue, d’où l’on aperçoit les cercueils béants, le groupe lamentable a un recul d’épouvante. Puis celle qui marchait en tête du groupe, s’avance, les mains jointes sous le menton, la tête inclinée, dans une attitude de pitié douloureuse.Une femme tombe lourdement sur les genoux, brisée, et s’appuyant d’une main au rebord d’une bière, s’écrie, la voix chevrotante et lointaine.—Oh! mon Dieu, mon Dieu... est-il possible de nous les rendre comme ça!...Deux autres, se tenant serrées par le bras, suivent rapidement la ligne des cercueils, le corps penché en avant, les regards avides, cherchant à reconnaître un visage. Arrivées au fond de la longue salle froide et nue, les deux femmes se retournent, s’appuient contrele mur et demeurent là sans bouger, le teint jauni, les lèvres décolorées, le visage contracturé, sans une larme, avec des prunelles fixes de folles.Ici, comme dans la cour pleine de troupes, Elle, reste hébétée. Mais un des gendarmes qui se tiennent échelonnés derrière les cercueils, s’avance et lui dit. «C’est aux vêtements, qu’il faut essayer de les reconnaître.»Alors Elle s’agenouille devant une bière, se penche vers le cadavre carbonisé qui, sur le suaire, paraît se tordre encore de souffrance.Sur le crâne, les cheveux ont disparu, brûlés. Dans la face noircie, les orbites sont vides, et la bouche, n’est plus qu’un trou aux rebords tuméfiés, d’où découle un filet de sanie putride. Le ventre est ouvert, les intestins ont débordé, bouillonnement figé, entre les jambes qui sont demeurées ployées. Pas un lambeau d’étoffe, seules de grosses bottines aux semelles cloutées, chaussent encore les pieds de leur cuir racorni. Après que, les paupières ardentes et les mains fébriles, elle a touché les bottines du mort, elle hausse doucement les épaules et secoue la tête d’un air désespéré et dolent.Et puis, vers la bière voisine, elle se tourne. Là, surla forme hideuse, il y a un rappel de vie, rappel étrange et terrifiant. La chair d’une épaule est demeurée blanche, alors que tout le reste du corps est noirci et que le bras attaché à cette épaule se montre ratatiné et tordu comme un cep de vigne.Elle a saisi un morceau de tricot que la flamme du grisou n’a pas consumé, elle le tourne et le retourne entre ses doigts tremblants. Ensuite, elle palpe un lambeau de velours à côtes, qui entoure encore l’extrémité d’une jambe.Tout à coup elle se redresse, se couvre le visage de ses mains et gémit: Oh oui, le voilà, c’est lui, c’est mon homme!...Une sorte d’employé qui tient des feuillets à la main, s’avance vivement.—Vous l’avez reconnu?...—Oh oui, Monsieur, c’est lui, c’est mon pauvre homme.Un sous-officier, qui se trouve là avec des brancardiers, lui demande: En êtes-vous bien sûre?Mais l’homme aux feuillets intervient, et avec colère dit au sergent: «Allons, c’est bon, fermez donc cette bière et sortez la immédiatement d’ici». Il demande le nom du mort, l’inscrit sur un feuillet; puis, avec dela craie, sur le couvercle de sapin, il moule d’une belle main de comptable ce mot:Reconnu.Tout le long de la sinistre rangée des cercueils, ce ne sont qu’agenouillements des pitoyables femmes, dont les visages bouleversés et flétris se penchent avides et sans dégoût sur les linceuls souillés, d’où montent des exhalaisons putrides et une puanteur écœurante de chlore.Et leur douleur est sans contrainte; à leurs soupirs, à leurs gémissements et à leurs sanglots, se mêlent les lourdes exclamations du grossier patois.Soudain, un officier paraît, consulte sa montre, et dit aux gendarmes: «Les quinze minutes sont passées, faites évacuer la salle.Quinze minutes! c’est le temps que le service d’ordre a décidé d’accorder à chaque groupe pour reconnaître ces cadavres méconnaissables.Alors ce sont des hurlements et des cris de révolte. Une malheureuse se débat, s’accroche à un cercueil. Mais les gendarmes, aussitôt s’irritent et emploient la force pour briser ces nerfs de femmes.Ils se sont rangés, coude à coude, d’un mur à l’autre, et pas à pas, poussant devant eux le troupeau des veuves en larmes jusqu’à une porte de sortie qui setrouve à l’extrémité de la morgue, ils dégagent cette longue salle comme ils le feraient d’une rue, en temps de grève.Comme un gendarme la poussait, Elle, simplement avait dit:—J’ai encore mes deux fieux à retrouver. Puis, voyant qu’on ne l’écoutait point, elle avait obéi, baissant la tête, résignée.D’autres femmes, vont entrer dans cette morgue et, contre les murs froids et nus, vont encore se briser d’autres sanglots.Dehors, le sergent l’attend avec les brancardiers, qui vont porter jusqu’au coron le cercueil déjà mis sur une civière. Derrière celle-ci, elle se place, comme elle le ferait derrière un corbillard. Et l’on se met en marche: eux d’un pas cadencé et lourd, elle, avec un air brisé de pauvresse.Les brancardiers passent derrière les troupes. Ils ont reçu l’ordre de quitter la fosse en faisant un long détour à travers les terrains vagues.A cet instant, des cris s’élèvent, quelques voix furieuses menacent. Des hommes, des houilleurs qui travaillent dans les autres fosses et qui avaient ici unpère, des frères, un ami, sont entrés aussi pour reconnaître les cadavres. Et ces hommes tendent le poing aux figures peureuses qui, à l’abri des fenêtres grillagées du bureau, les regardent passer. On entend des coups sourds, un bruit de lutte. Puis, la haie des soldats s’entrouvre pour laisser passer des gendarmes emmenant quatre hommes qu’ils viennent d’arrêter.Les brancardiers longent le grand bâtiment inanimé. Ils passent devant la montée de terre où, dans la boue, sont restées imprimées les foulées de ceux que jamais plus les cages rapides ne remonteront au jour. Et les voici qui hâtent leur marche, épouvantés, semble-t-il, de passer en cet endroit avec la pauvre femme qui les suit.Ils traversent des voies ferrées, s’avancent entre des trains entiers de wagons vides et l’encombrement des bois de mine, où sont encore échelonnés des factionnaires.Sur la gauche, se dresse le terri, la noire colline de schiste, au haut de laquelle une sentinelle va et vient, les regards fixés au loin, du côté des autres fosses... Puis, s’ouvre le grand vide de la plaine. Les pas des brancardiers s’appesantissent dans la terre grasse deschamps, le poids du cercueil raidit leur bras. Le sergent qui les conduit, leur ordonne de s’arrêter et de déposer la civière.Ils se taisent, ils craignent de parler et pour prendre contenance, ils contemplent le ciel sombre qui glisse tout d’une pièce. Et la femme pleure, le regard fixé sur le cercueil.Là-bas, un paysan travaille à la terre. Il conduit d’un bout à l’autre d’un champ labouré, deux chevaux lents, attelés à une herse. Il marche auprès d’eux, à longs pas réguliers, et leur crie de temps à autre, d’une voix calme, un hue dia qui s’éteint sans écho dans l’espace. Et l’on entend des chants de coqs, qui viennent du lointain paisible, d’un vieux village, si vieux qu’il a pris la couleur de la terre.De leur pas cadencé ils se remettent en marche; et bientôt apparaît le coron que cachait une ondulation du sol: Village artificiel, sans âme, sans passé, et qui peut-être, n’a comme nom, qu’un chiffre.Dans une des longues rues parallèles, uniformes et désertes, ils s’avancent et leurs pas crissent sur le mâchefer. Soudain, la femme, dit: c’est ici. Alors, ils pénètrent avec la civière, dans la petite demeure. Sur deux chaises, ils placent le cercueil, après quoi ils sedécouvrent gauchement. Puis ils s’en vont en se hâtant, comme des gens qui ont encore de la besogne.Un long temps, elle demeure assise, inerte, auprès du cercueil. Puis, très lasse, se lève et prend un à un, les effets posés sur une chaise, vêtements de rechange que les trois hommes devaient revêtir après s’être débarrassés de leurs loques de fond humides de sueur, maculées de houille et de boue. Elle replie tout cela lentement, soigneusement, et de gros sanglots l’étouffent.Trois paires de sabots sont rangées près du poêle; elle les pousse sous le lit, aussi loin qu’elle le peut... Ensuite, elle prend la lettre qui se trouve sur la table. Longuement, des larmes plein les yeux, elle relit l’adresse, elle relit le nom de son fils aîné. Mais elle ne déchire point l’enveloppe qui tremble dans sa main et dans un tiroir, elle la glisse.Maintenant, elle va faire à cette chambre une toilette mortuaire. Sur le carrelage, qu’elle veut laver, elle répand l’eau du baquet, dans lequel, ils eussent décrassé leurs torses et leurs faces noircies. Mais elle défaille, ses mains se crispent sur sa poitrine. Depuis deux jours, elle n’a pris aucune nourriture. Et la faim, celle dont la torture fait hurler les bêtes, la pousse à se saisir avidement d’un morceau de pain demeuré sur la table. Elle le dévore avec une voracité inconsciente. Après quoi, elle reprend sa tâche funèbre.Le carrelage étant devenu net, elle le saupoudre de sable fin. Puis, elle change les rideaux de la fenêtre et ferme le contrevent. Elle accroche aussi le volet de la petite porte vitrée qu’elle laisse entr’ouverte. Alors, dans la demi obscurité, elle continue d’aller et venir, finissant de rendre décente et propre, la petite chambre qu’habite le mort.Ici, c’est le devoir qui, malgré sa lassitude, la fait encore agir. Car elle n’aurait ni la force, ni le courage de pénétrer dans la pièce voisine, là où couchaient ses deux fils, dans cette chambre dont les lits encore ouverts, gardent l’empreinte de leurs corps.....Dehors, des hommes passent, marchant au pas. Et des sanglots suivent la civière qui s’éloigne.Seuls, abandonnés sans doute par leur mère qui est à la fosse, deux enfants s’avancent sur le seuil et, curieux, les yeux grands d’étonnement, ils regardent cette longue boîte de sapin, qui fait une tâche blanchâtre dans la pénombre.Doucement, Elle leur dit:—«Allez jouer plus loin mes petiots». Et les pauvres petits êtres, ignorants des choses de la mort, s’en vont en riant, jouer sur la chaussée.On heurte à la porte. Le médecin de la compagnie entre. Il est venu au coron pour avertir les veuves qu’il est nécessaire de laisser les cercueils ouverts, afin que les gaz qui se dégageront des cadavres, ne fassent éclater les planches de sapin. Et il ordonne à un ouvrier qui l’accompagne, de déclouer le couvercle de la bière. Pendant ce travail, lui-même ayant sorti de sa poche une fiole, asperge le sol avec un liquide nauséabond. Puis, en se retirant, il dit tout bas, d’une voix doucereuse—«Voyons, ma bonne femme, n’avez-vous donc ni un crucifix à mettre sur le linceul, ni un cierge à allumer auprès du mort? Ces Messieurs de la Compagnie désirent pourtant que tout se fasse de façon convenable. Un prêtre du reste, assistait à la remonte des corps.»Ayant vidé le tiroir d’une commode, elle a retrouvé un vieux chapelet et l’a posé sur le suaire. Ensuite elle a allumé une bougie qu’elle a placée sur un siège, auprès du cercueil. Mais comme elle n’a plus prié depuis vingt ans, elle fait un simple signe de croix. Et maintenant que la chambre est en ordre, elle n’a plus qu’à penser douloureusement en face du mort.Elle s’est assise dans un coin, les bras croisés, la tête penchée, et les chauds reflets de la bougie, vacillent sur son visage terreux.Jusqu’à présent, elle a vécu en hallucinée, dans un cauchemar, dans une sorte d’irréel. Mais avec l’immobilité et le silence, elle rentre dans la froide réalité. Et elle ressent seulement à présent, l’impression d’un immense isolement.—Seule, toute seule; la maison est vide; les trois hommes sont morts!...Des souvenirs lui passent par l’esprit, des petits faits, des détails isolés, l’intonation de leurs voix, même les colères du père; tout cela mêlé, confus.Alors, elle se met à pleurer lentement.Et puis, elle pense aussi à la paie qu’ils devaient toucher dans quelques jours, aux dettes, à la misère qui va venir.Après cela reparaissent encore devant ses yeux, lesvisages de ses fils, nettement, comme s’ils étaient près d’elle. Et voici qu’elle se reprend à espérer. Peut-être n’ont-ils pas été tués. Son pauvre homme, hélas, lui, il est là; elle l’a reconnu à des lambeaux d’étoffe, à ses souliers, dont l’un est rapiécé. Mais eux, peut-être les remontera-t-on vivants au jour. Elle voudrait retourner là-bas, à la fosse. Pourtant elle pense que ce serait mal d’abandonner le mort.Alors, dans la nuit de cette chambre empestée par le liquide épandu sur le sol, elle s’endort, elle s’évanouit dans un sommeil pesant, sa respiration oppressée par la lourde atmosphère où déjà se traînent des relents affreux. Et sur le suaire, la bougie jette un rayonnement assoupi qui déplace mollement des ombres.....Des heures lourdes ont passé, et la petite lueur chaude qui veillait, s’est éteinte après un dernier vacillement. Une sérénité lugubre plane sur le mort et la veuve endormie. Il n’y a que la vie des choses qui se perpétue, mystérieuse, dans le silence et l’obscurité de la chambre. Le bois neuf du cercueil a craqué; une feuille morte, poussée par le vent, a grincé sous la porte; dans la cheminée, de la suie s’est détachée et a fait, en tombant, un bruit grêle sur la tôle du foyer.Mais tout à coup, voici que du dehors, parvient un roulement sourd et des trots de chevaux. Et cela s’arrête devant la petite maison. Un bruit de pas, de sabres traînant sur la chaussée; et la porte s’ouvre toute grande. Dans le carré de clarté, apparaissent des uniformes encadrant un personnage ganté et cravaté de noir, lequel entre et gravement se découvre.Un officier de l’escorte ayant aperçu la veuve endormie, s’approche d’elle et lui frappant sur l’épaule:—Levez-vous; c’est Monsieur le Ministre.Elle se dresse, ahurie, tenant dans la main un coin de son tablier.Aussitôt, le personnage grave commence sur un ton solennel:—«Madame, au nom de la France, au nom du Gouvernement de la République, je viens saluer la dépouille de ce soldat du travail mort au champ d’honneur! Moi-même surmontant l’émotion qui m’étreint.....Et longuement, s’exhale la douleur officielle.Dans sa stupéfaction, la malheureuse ne comprend rien; elle n’entend qu’un ronron monotone d’où s’échappent parfois des mots plus sonores: héros obscur... victime des forces élémentaires...Tous ceux qui entourent le ministre écoutent celui-ci avec un respectueux recueillement.Soudain, il élève la voix et le bras étendu vers le suaire, le voici qui fait vibrer la dernière phrase de ce discours qu’il colporte dans chaque maison endeuillée, répétant dans chacune les mêmes gestes emphatiques, avec une même émotion. Après quoi, M. le Ministre semble, la tête inclinée sur l’épaule, s’abîmer dans une douloureuse contemplation. Mais en réalité, ce n’est là qu’une attitude congruente, car, il tend l’oreille à ce que lui murmure tout bas, la personne qui se trouve à son côté.Le même officier qui réveilla la veuve, s’approche encore et lui souffle—«Remerciez M. le Ministre.» Mais celle-ci demeure stupide et muette, la face terreuse et le regard terne.Alors le personnage officiel, ayant jugé suffisant son instant de méditation affectée devant le cercueil, s’incline du côté de la veuve, puis il sort, suivi de son escorte attentive, laquelle a répété militairement le salut adressé à cette femme qui ne paraît pas avoir conscience du grand hommage qui lui est rendu.Après le départ du Ministre, deux messieurs s’insinuent dans la chambre: «Madame, permettez-nous de prendre une photographie pour notre journal.»Et les deux messieurs, sans attendre une réponse, dressent sur ses trois pieds leur appareil. Ils changentun peu la position du cercueil, repoussent la table, dérangent une chaise, jugent l’effet de la lumière. Ensuite, l’un d’eux dit: «Mettez-vous auprès du cercueil et tenez sur vos yeux un mouchoir.» Et l’autre ajoute: «Oui, madame,faites comme si vous pleuriez.» Elle, toujours docile, obéit.—«Ne bougez plus.» Il y a un instant de pose, l’orbite de métal fixe durement la veuve et le cercueil, puis l’appareil fait entendre un bruit sec de déclic. C’est tout; les deux journalistes remercient et s’en vont satisfaits.Traînant son pas harassé, elle rallume une bougie auprès du mort. Dans son intelligence de pauvre femme ignorante et simple, elle n’a ni compris le ridicule triste de la douleur officielle, ni l’odieux de la seconde visite qu’elle a reçue.Et la veillée mortuaire reprend. C’est de nouveau le silence, l’arrêt de vie, que les morts propagent de leur néant, autour d’eux.Le vent s’est remis à souffler et la pluie qui cingle les tuiles du toit leur fait rendre un bruit de chose fêlée.Soudain, deux heures tintent à la petite église du coron. Les deux coups sonores de l’airain passent, emportés au loin par le vent.Deux heures! Et la voici qui songe, se souvenant que c’est l’heure à laquelle les trois hommes revenaient de la fosse. Elle revoit la table mise, les quatre couverts préparés sur la toile cirée, le grand pot de grès plein jusqu’aux bords de bière qu’elle s’en fut quérir à l’estaminet. Elle les revoit entrant, souillés, mâchurés de houille, avec un masque de suie collé sur la face. Aussitôt ils faisaient leur toilette devant le cuvier, se décrassaient mutuellement le torse et les épaules. Puis ils s’attablaient, lourdement, las, les doigts encore tremblants d’avoir serré le manche de la rivelaine et de s’être agrippés à des blocs de houille pour les basculer. Ils avalaient la soupe goulûment, appuyés à la table, à cause de leurs reins rompus. Et sans causer, ils regardaient devant eux, les yeux fiévreux, encore cernés par la poussière de houille. De temps à autre, l’un d’eux se détournait et, avec une sorte de râle, crachait sur le carrelage un jet de salive noire.A la fin du repas, dans le bien-être de ce travail chaud que font les aliments dans l’estomac, ils commençaient à parler un peu. Ils causaient de choses qui furent toujours mystérieuses pour elle: du fond, de l’abattage, d’un glissement de la veine...Quand ils avaient allumé leurs pipes, son aînéallait au carin soigner ses coqs et le père s’endormait au coin du poêle, tandis que son second fils lisait la feuille socialiste.Quelquefois aussi, il arrivait que le repas n’était point encore prêt quand ils rentraient de la fosse, et cela parce qu’elle s’était attardée à bavarder chez des voisines. Alors, le père avait une grande colère, et ces jours-là il buvait presqu’à lui seul toute la bière du grand pot de grès.Et voici, en cet instant où ils lui apparaissent encore si vivants, que de nouveau la sensation de solitude infinie la pénètre, lui donnant un vestige où disparaît tout espoir de revoir ses fils: Seule! la maison est vide!... les trois hommes sont morts!...Tout à coup elle se lève, s’approche du cercueil. Elle veut revoir le cadavre de son mari. Elle écarte le linceul. Alors, devant cette chose affreuse, devant cette forme noire, tordue, fantastique comme une ombre projetée, elle joint les mains et avec un air de pitié et de désolation, secoue doucement la tête. Et des larmes silencieuses, jaillies à la cornée de ses yeux, glissent lentement sur ses joues creuses.Un dernier regard; elle va replacer le suaire. Mais voici qu’elle aperçoit une chose qui luit à la maincrispée au fond du cercueil. Sans répulsion, elle saisit le poignet, soulève le membre raidi et se penche. Ce qui brille est un anneau d’argent, une alliance enfoncée dans la chair grésillée.Alors, elle pousse un cri d’horreur, et lâchant la main du mort, elle reste droite, la face rigide et blême.Le vent hulule sous la porte, une larme de cire tombe de la bougie. Dans le silence lugubre, le cercueil fait de nouveau entendre un long et sinistre craquement.Tout à coup, elle s’affaissa sur les genoux, ses mains lui couvrant le visage; et voici, qu’à voix basse, elle murmure: «Oh! mon pauvre homme! mon pauvre homme! ce n’est donc pas toi qui est là . . . . .Sans heurter à la porte, un employé de la Compagnie, celui-là même qui présidait à la reconnaissance des cadavres, entre et dit, en déposant un papier sur la table: «Tenez, voilà l’acte de décès.»Aussitôt elle se précipite et s’accroche à lui:—Oh! monsieur, venez voir, venez voir... Ce n’est pas mon mari que j’ai ramené!—Comment? Ce n’est pas votre mari? Mais vous avez reconnu le cadavre devant témoins. J’ai fait dresser l’acte de décès. Toutes les formalités sont remplies.—Non, monsieur, bien sûr que ce n’est pas mon mari, vu que cet homme-là il a une alliance et que mon mari n’en avait point.L’employé, l’air très contrarié, réfléchit un instant. Puis brusquement il fait un grand geste:—Ah ben, tant pis—gardez-le quand même!

Veuve

Le vent gémit; la pluie grelotte contre les vitres. Dehors, la nuit est profonde, mais là-bas, au loin, sur un point de l’horizon de ténèbres, les fours à cokes mettent une lueur d’aurore fantastique.

Par instants, dans la chambre enténébrée où le poêle jette par son œil incandescent une petite clarté solitaire, un long sanglot s’élève et expire dans le silence. Puis, c’est un tressaillement du charbon dans son creuset de fonte, ou bien encore, c’est une braise qui tombe comme une larme. Et l’on n’entend plus que le glissement triste de la pluie sur les vitres et les gémissements du vent.

Dans un coin, quelque chose a remué. Une silhouette s’est dressée; elle s’est approchée de la fenêtre. Longtemps elle y demeure immobile, puis elle s’affale et une voix de femme se met à se plaindre doucement, douloureusement.

Un bruit pesant, cadencé, s’approche; une patrouille passe et s’éloigne.

Tout à coup, les plaintes cessent, la femme se lève et s’écrie: «j’y revas». Alors la porte de la chambre s’ouvre, et voilà la femme qui, dans la nuit, sous la pluie glacée, s’en va titubante, comme saoule.

Elle passe devant d’autres maisons accroupies dans le noir, à distances égales. Des lumières clignotent et le vent fait battre des portes, lugubrement, comme si toutes ces maisons étaient abandonnées. Un chien, quelque part, hurle l’angoisse, la mort. Et les tintements sinistres des glas que l’on sonne dans les paroisses, agonisent dans l’air, venus de très loin, à travers les ténèbres.

Mais Elle, ne voit rien, n’entend rien. Elle va toujours, les yeux fixés au dedans d’elle-même, fixés sur trois faces que l’épouvante a immobilisées dans sa mémoire.

—«Oh mon pauvre homme, mes pauvres fieux».

Et sa plainte s’en va, tordue par le vent, dont les rafales déferlent sur la grande plaine rase.

Elle grimpe un talus, tombe sur les genoux, se relève. Ses pas s’enfoncent dans la terre détrempée d’un champ; la pluie l’aveugle; mais elle continue à avancer avec obstination dans les épaisses ténèbres.

Apparue soudainement, une grosse étoile électrique, là-bas brille immobile. Et ceci maintenant semble guider cette femme dans l’aveuglement de la nuit.

Elle traverse une route, puis, boitant sur le ballast, franchit une voie ferrée; après quoi elle longe une palissade. Et voici qu’autour d’elle, c’est un enchevêtrement de formes vagues. Elle se heurte à une sorte de muraille; ses mains palpent les angles de gros blocs de houille superposés.

Tout à coup, une ombre surgit devant elle, se silhouettant sur la lueur électrique. Une voix lui crie «On ne passe pas». Alors, elle fait un détour, frôlant des gerbées de mats dressés et se heurtant encore contre des stocks de houille.

Elle marche toujours, elle avance avec des tâtonnements de bête nocturne qui, peureusement, rôde. Et de distance en distance, l’ordre est répété, par des sentinelles invisibles «Passez au large».

Sans révolte, elle suit la direction que la forcent à prendre toutes ces voix, qui de l’ombre, durement la repoussent.

Une grille; derrière cette grille, une compagnie d’infanterie, l’arme au pied. En deçà, trois rangs successifs de gendarmes à cheval, botte contre botte, immobiles, silencieux et sombres. Et devant ceux-ci, depuis les poitrails frémissants de leurs chevaux, s’étend une grande masse noire, mouvante, d’où monte une rumeur qui ondoie selon le vent et que parfois domine un cri aigu.

Voici trente heures que le troupeau affolé des femmes se presse contre ce barrage.

Un fanal électrique qui, dans la cour de la fosse, du haut de son gibet, vaguement là-bas, révèle la grande masse tragiquement muette et obscure du bâtiment d’extraction, diffuse jusqu’à cette foule, une lueur qui blêmit les faces crispées, émergeant de l’amas compact des corps.

Les voix des factionnaires ont mené jusqu’ici la pitoyable errante. Et voici qu’à présent, sa plainte se mêle et se confond avec les autres plaintes:—«Oh!mon pauvre homme, mes pauvres fieux». Poussée par son angoisse, elle pénètre dans cette foule aussi avant que cela lui est possible, jusqu’à ce que son élan soit entravé.

Maintenant, elle va demeurer là,à les attendre, comme elle le fit hier, durant toute la lugubre journée, comme elle le fit cette nuit même, avant que ne la prit cette idée impulsive de retourner au coron s’assurerqu’ils n’étaient pas rentrés.

Dépeignée, le visage creux, sa robe dégouttante de pluie et plaquée sur ses os, elle reste clouée sur place, sans entendre autour d’elle les propos déments. D’instant à autre, d’un geste égaré, un geste de folle, elle écarte une mèche de cheveux mouillés, qui retombe sur son front. Et le regard fixe, l’oreille tendue, elle est attentive à tous les bruits qui peuvent venir de la fosse.

Là-bas, dans le grand bâtiment rigide et muet, un marteau frappe à coups égaux; et ce bruit perdu et solitaire grandit encore l’impression de désastre et de mort que donne cette masse désemparée.

Pourtant, son imagination de femme ignorante et simple ne complique pas son angoisse. De la catastrophe, elle n’évoque rien, n’imagine rien. Elle ne se représentepas son mari, ses fils, défigurés, carbonisés ou broyés; ni des monceaux de cadavres noircis, devenus pareils à des blocs de schiste, non plus que d’hurlantes agonies. Elle ne voit point une galerie en feu grésillant des chairs, ni des éboulements mettant des corps en bouillie, ni l’eau des poches éventrées s’entonnant dans les bouches, ouvertes pour un dernier cri d’appel.

Non, elle attend qu’ils viennent à elle, dans leurs sarraux de toile grise, le dos rond, les mains sous les aisselles, leurs gourdes de fer blanc leur battant les reins. Elle attend que ces trois faces qu’elle a toujours présentes devant les yeux, s’animent, et que la voix éraillée du père lui dise: «Nous v’la».

Et puis, de leurs chantiers souterrains et de l’existence qu’ils y mènent, elle ne connaît rien. Cette grille, elle ne l’a jamais franchie. Elle ne fut ni trieuse, ni moulineuse, comme le furent, étant jeunes, beaucoup de femmes de houilleurs; fille de paysans, jadis elle travaillait aux champs. Dans le coron, elle n’a connu que ces départs et ces retours des hommes, ces allées et venues régulières, espacées par un grand vide des heures, pendant lesquelles on voisine et on paresse devant des bolées de café.

Mais quoiqu’elle ne soit guère torturée par deterribles évocations, le silence insolite, le silence funèbre de cette fosse, l’oppresse, lui serre le cœur. Et si elle n’écoute pas les propos désespérés des femmes qui l’entourent, elle attend avec anxiété que cette grande bâtisse lugubrement muette, s’anime d’un peu de vie.

Parfois, elle s’évanouit dans une douloureuse somnolence où elle perd conscience des heures noires, des heures glacées qui se succèdent lentement. Alors, il arrive que les trois faces toujours présentes à son esprit se mêlent au souvenir de la maisonnette vide, dans le coron dépeuplé, au souvenir de simples choses familières, qui là-bas, semblent attendre les absents. Les vêtements de rechange sont placés sur une chaise; le cuvier dans lequel ils devaient se débarbouiller, est près du poêle qu’elle a rallumé; sur la table, il y a une lettre qu’apporta le facteur, et qui est adressée à son fils aîné. Et toutes ces choses prennent dans son esprit, l’étrange aspect que revêtent celles que l’on voit dans un cauchemar.

Puis tout cela disparaît, et elle retombe dans une hébétude profonde, ne vivant plus que pour un bruit de pas, qui pourrait venir de la fosse, de cet inconnu terrible.

Tout à coup, une voix, crie «V’la qu’on en remonte encore». Peut-être, par les fissures du barrage, a-t-on aperçu des civières passant au loin, vagues fantômes dans le rayonnement blafard et mourant du fanal électrique.

Aussitôt, la foule a comme un grand spasme. Des femmes se jettent dans les bras l’une de l’autre et s’étreignent en poussant des cris aigus. Il y a des bousculades, des remous. Puis des vagues hurlantes, hérissées de bras, vont déferler contre les poitrails des chevaux. Les mains s’accrochent aux brides, les montures se cabrent, et les voix hurlent.—«Laissez-nous entrer, nous voulons nos hommes.»

Un commandement bref et menaçant retentit: «Refoulez». Alors les sabres ont des reflets qui vacillent, des aciers s’entrechoquent; et le sombre barrage s’ébranle et s’avance. Mais voici qu’une immense clameur s’élève, qui grandit, s’enfle. Et les manteaux noirs, doivent reculer devant un reflux irrésistible de la foule entière, cependant que les chevaux hennissent de peur, en sentant un grand souffle vivant.

De nouveau, les gendarmes sont contre les grilles, immobiles, et serrés botte à botte, solides comme une muraille épaisse.

Les malheureuses femmes délirent. Elles lancent des injures aux gendarmes, elles les lapident avec les épithètes—misérables—lâches—assassins—comme avec des quartiers de briques.

«On en remonte», c’est la troisième fois, depuis qu’elles sont massées devant cette fosse, qu’elles entendent ce cri. Et chaque fois leur élan pour franchir les grilles, pour courir là-bas jusqu’au puits, se brise contre le barrage.

Maintenant, elles ne lancent plus d’injures, elles clament—les noms—les noms—donnez-nous les noms...

Et des voix se font suppliantes. Mais rien ne leur répond. Derrière ce barrage de troupe et cette grille, c’est toujours le même sinistre et redoutable silence, de tout ce qu’on leur cache d’horrible.

Alors, tandis que là-bas, le marteau solitaire continue de frapper à coups réguliers, ici, les sanglots et les plaintes, se reprennent à monter de l’amas confus, où la lueur frisante du fanal électrique, vient blêmir des visages de femmes échevelées.

Lorsqu’Elle avait entendu ces mots qui donnèrent un frisson et un spasme à la foule, ses genoux s’étaientmis à trembler, ses mains s’étaient accrochées aux épaules qui étaient devant elle, et elle avait senti son cœur, battre violemment jusque dans sa gorge. Dans cet instant, elle avait eu la soudaine et fugitive vision de son homme et de ses fils s’en retournant avec elle au coron.

Et puis, tout s’était brouillé dans son esprit. Des remous l’avaient entraînée. Pressée entre des épaules et des poitrines, elle avait suivi les grands mouvements de flux et de reflux. Mais aucune révolte, aucune colère, ne lui avaient fait hurler des injures. Elle était restée isolée dans sa propre angoisse et sa douleur sourde. Seulement, à présent que des sanglots et des plaintes s’élèvent, elle se cache le visage dans les mains et se met elle aussi à pleurer et à gémir, ayant peut-être compris, comme les autres, l’affreuse signification de ce grand silence qui continue de planer sur la fosse.

Les heures noires passent, et sans cesse, la pluie qui noie les ténèbres, tombe glaciale, mortelle, sur les épaules qui frissonnent; et toujours, le vent de la plaine rase, passe à grands coups de faux sur toutes ces têtes éperdues, sur toutes ces faces blêmies et crispées.

De sa chevelure plaquée, l’eau lui glisse sur la nuque, un froid de glace lui coule dans le dos. Mais elle ne ressent plus rien. Ses jambes, tour à tour flagellent puis se raidissent; sa taille s’affaisse, puis se redresse, mais elle n’a plus conscience de sa fatigue. La foule attend l’aube, comme si le jour qui va paraître, devait amener un nouvel espoir. Elle aussi, attend, avec la résignation d’attendre là toujours, engourdie, tombée dans une profonde torpeur physique.

Elle ne sort même pas un instant de sa prostration, quand une femme, à côté d’elle, prise d’une crise de désespoir, se met à lui serrer le bras et à lui dire en branlant la tête: «Non... non... voyez-vous c’est bien fini... ils ne remonteront plus jamais... jamais.....»

Le jour paraît, avec une tristesse de crépuscule. Aucune aurore, aucune teinte claire, ne s’éveillent ni ne s’irisent dans le ciel uniformément sombre; aucun rayon ne peut trouer cette grande loque sale qui, lentement, lourdement, au-dessus de la plaine glisse et qui à l’horizon, semble sur elle, pendre et traîner. Rien ne vibre, rien ne se colore: seule une lividité de plomb, révèle les choses. Et les choses, restent inertes et sans joie.

Dans la cour de la fosse, les chevaux attachés à des piquets, s’ébrouent et frappent du sabot le sol boueux et noir. Des soldats toussent, dans la compagnie d’infanterie qui se tient l’arme prête auprès de la grille fermée. Le long du mur de clôture, entre des faisceaux de fusils, des feux de bivouacs pâlissent. Et le grand bâtiment de fer, grandi par le silence, pèse, morne ettragique, sur le réveil lugubre. Plus rien ne gronde ni ne résonne sous ses grandes nefs sonores et vides. L’arrêt de ses machines, l’arrêt sinistre de sa respiration large et profonde, ont fait de lui un cadavre géant.

Maintenant, plus une civière n’en sort, furtive. Il est terminé, le mystérieux travail de la nuit, et des factionnaires gardent l’entrée du long bâtiment sans étage, dont on a fait une morgue.

Là, sur le froid carrelage dans la pénombre que traversent obliquement des raies de jour blafard tombant des fenêtres, sont alignées cinquante bières béantes. Et sur la blancheur des suaires, se détachent les attitudes suppliciées des cadavres noircis par le feu souterrain: formes confuses et terribles, hérissées de gestes effrayants et pétrifiés.

Il semble que leur torture se perpétue au-delà du trépas et que jamais, ces morts ne s’endormiront, quand leur cercueil sera clos.

La voici venue l’heure redoutée où il va falloir, à celles qui attendent encore un être humain, rendre ces choses tordues, recroquevillées et calcinées.

Là-bas, au-delà du barrage, un grondement, monte menaçant. C’est qu’à présent, les femmes connaissentl’affreuse vérité; elles savent que pas un houilleur ne remontera vivant au jour. Elles exigent furieusement leurs morts. Mais les malheureuses dont la douleur s’exaspère, ignorent encore que là-dessous le charnier est en feu et qu’on ne peut même plus leur promettre d’autres cadavres, que ceux que l’on va présenter à leurs yeux épouvantés.

Des sections d’infanterie et des pelotons de gendarmes, cantonnés dans les terrains vagues de la houillère, viennent encore renforcer les troupes qui encombrent la grande cour. Des ordres se transmettent; les officiers font former à leurs hommes une double haie qui, partant de la grille, va aboutir à la morgue où pénètrent des gendarmes, le pas pesant, et jugulaire au menton.

Derrière les barreaux qui défendent les fenêtres des bureaux, apparaissent par moment, des figures pâles et inquiètes. Et le grand bâtiment inanimé, semble regarder lui aussi la morne animation de cette cour, avec les grands yeux vitreux de ses verrières.

Soudain, des cris vibrants et douloureux, montent vers le ciel funèbre: on vient d’annoncer à la foule, que par petits groupes, elle va enfin avoir le droit de reconnaître les cadavres.

Hébétée, étourdie, semblable à une personne qui serait brusquement passée d’une profonde obscurité à une clarté vive, Elle regarde avec des yeux effarés les soldats immobiles et silencieux qui l’entourent.

Un officier lui ordonne. «Suivez le groupe.»

Alors, docilement, Elle suit celles que l’on a laissé pénétrer par le guichet et qui s’avancent, sanglotantes, entre les deux haies de baïonnettes.

A l’entrée de la morgue, d’où l’on aperçoit les cercueils béants, le groupe lamentable a un recul d’épouvante. Puis celle qui marchait en tête du groupe, s’avance, les mains jointes sous le menton, la tête inclinée, dans une attitude de pitié douloureuse.

Une femme tombe lourdement sur les genoux, brisée, et s’appuyant d’une main au rebord d’une bière, s’écrie, la voix chevrotante et lointaine.—Oh! mon Dieu, mon Dieu... est-il possible de nous les rendre comme ça!...

Deux autres, se tenant serrées par le bras, suivent rapidement la ligne des cercueils, le corps penché en avant, les regards avides, cherchant à reconnaître un visage. Arrivées au fond de la longue salle froide et nue, les deux femmes se retournent, s’appuient contrele mur et demeurent là sans bouger, le teint jauni, les lèvres décolorées, le visage contracturé, sans une larme, avec des prunelles fixes de folles.

Ici, comme dans la cour pleine de troupes, Elle, reste hébétée. Mais un des gendarmes qui se tiennent échelonnés derrière les cercueils, s’avance et lui dit. «C’est aux vêtements, qu’il faut essayer de les reconnaître.»

Alors Elle s’agenouille devant une bière, se penche vers le cadavre carbonisé qui, sur le suaire, paraît se tordre encore de souffrance.

Sur le crâne, les cheveux ont disparu, brûlés. Dans la face noircie, les orbites sont vides, et la bouche, n’est plus qu’un trou aux rebords tuméfiés, d’où découle un filet de sanie putride. Le ventre est ouvert, les intestins ont débordé, bouillonnement figé, entre les jambes qui sont demeurées ployées. Pas un lambeau d’étoffe, seules de grosses bottines aux semelles cloutées, chaussent encore les pieds de leur cuir racorni. Après que, les paupières ardentes et les mains fébriles, elle a touché les bottines du mort, elle hausse doucement les épaules et secoue la tête d’un air désespéré et dolent.

Et puis, vers la bière voisine, elle se tourne. Là, surla forme hideuse, il y a un rappel de vie, rappel étrange et terrifiant. La chair d’une épaule est demeurée blanche, alors que tout le reste du corps est noirci et que le bras attaché à cette épaule se montre ratatiné et tordu comme un cep de vigne.

Elle a saisi un morceau de tricot que la flamme du grisou n’a pas consumé, elle le tourne et le retourne entre ses doigts tremblants. Ensuite, elle palpe un lambeau de velours à côtes, qui entoure encore l’extrémité d’une jambe.

Tout à coup elle se redresse, se couvre le visage de ses mains et gémit: Oh oui, le voilà, c’est lui, c’est mon homme!...

Une sorte d’employé qui tient des feuillets à la main, s’avance vivement.

—Vous l’avez reconnu?...

—Oh oui, Monsieur, c’est lui, c’est mon pauvre homme.

Un sous-officier, qui se trouve là avec des brancardiers, lui demande: En êtes-vous bien sûre?

Mais l’homme aux feuillets intervient, et avec colère dit au sergent: «Allons, c’est bon, fermez donc cette bière et sortez la immédiatement d’ici». Il demande le nom du mort, l’inscrit sur un feuillet; puis, avec dela craie, sur le couvercle de sapin, il moule d’une belle main de comptable ce mot:Reconnu.

Tout le long de la sinistre rangée des cercueils, ce ne sont qu’agenouillements des pitoyables femmes, dont les visages bouleversés et flétris se penchent avides et sans dégoût sur les linceuls souillés, d’où montent des exhalaisons putrides et une puanteur écœurante de chlore.

Et leur douleur est sans contrainte; à leurs soupirs, à leurs gémissements et à leurs sanglots, se mêlent les lourdes exclamations du grossier patois.

Soudain, un officier paraît, consulte sa montre, et dit aux gendarmes: «Les quinze minutes sont passées, faites évacuer la salle.

Quinze minutes! c’est le temps que le service d’ordre a décidé d’accorder à chaque groupe pour reconnaître ces cadavres méconnaissables.

Alors ce sont des hurlements et des cris de révolte. Une malheureuse se débat, s’accroche à un cercueil. Mais les gendarmes, aussitôt s’irritent et emploient la force pour briser ces nerfs de femmes.

Ils se sont rangés, coude à coude, d’un mur à l’autre, et pas à pas, poussant devant eux le troupeau des veuves en larmes jusqu’à une porte de sortie qui setrouve à l’extrémité de la morgue, ils dégagent cette longue salle comme ils le feraient d’une rue, en temps de grève.

Comme un gendarme la poussait, Elle, simplement avait dit:

—J’ai encore mes deux fieux à retrouver. Puis, voyant qu’on ne l’écoutait point, elle avait obéi, baissant la tête, résignée.

D’autres femmes, vont entrer dans cette morgue et, contre les murs froids et nus, vont encore se briser d’autres sanglots.

Dehors, le sergent l’attend avec les brancardiers, qui vont porter jusqu’au coron le cercueil déjà mis sur une civière. Derrière celle-ci, elle se place, comme elle le ferait derrière un corbillard. Et l’on se met en marche: eux d’un pas cadencé et lourd, elle, avec un air brisé de pauvresse.

Les brancardiers passent derrière les troupes. Ils ont reçu l’ordre de quitter la fosse en faisant un long détour à travers les terrains vagues.

A cet instant, des cris s’élèvent, quelques voix furieuses menacent. Des hommes, des houilleurs qui travaillent dans les autres fosses et qui avaient ici unpère, des frères, un ami, sont entrés aussi pour reconnaître les cadavres. Et ces hommes tendent le poing aux figures peureuses qui, à l’abri des fenêtres grillagées du bureau, les regardent passer. On entend des coups sourds, un bruit de lutte. Puis, la haie des soldats s’entrouvre pour laisser passer des gendarmes emmenant quatre hommes qu’ils viennent d’arrêter.

Les brancardiers longent le grand bâtiment inanimé. Ils passent devant la montée de terre où, dans la boue, sont restées imprimées les foulées de ceux que jamais plus les cages rapides ne remonteront au jour. Et les voici qui hâtent leur marche, épouvantés, semble-t-il, de passer en cet endroit avec la pauvre femme qui les suit.

Ils traversent des voies ferrées, s’avancent entre des trains entiers de wagons vides et l’encombrement des bois de mine, où sont encore échelonnés des factionnaires.

Sur la gauche, se dresse le terri, la noire colline de schiste, au haut de laquelle une sentinelle va et vient, les regards fixés au loin, du côté des autres fosses... Puis, s’ouvre le grand vide de la plaine. Les pas des brancardiers s’appesantissent dans la terre grasse deschamps, le poids du cercueil raidit leur bras. Le sergent qui les conduit, leur ordonne de s’arrêter et de déposer la civière.

Ils se taisent, ils craignent de parler et pour prendre contenance, ils contemplent le ciel sombre qui glisse tout d’une pièce. Et la femme pleure, le regard fixé sur le cercueil.

Là-bas, un paysan travaille à la terre. Il conduit d’un bout à l’autre d’un champ labouré, deux chevaux lents, attelés à une herse. Il marche auprès d’eux, à longs pas réguliers, et leur crie de temps à autre, d’une voix calme, un hue dia qui s’éteint sans écho dans l’espace. Et l’on entend des chants de coqs, qui viennent du lointain paisible, d’un vieux village, si vieux qu’il a pris la couleur de la terre.

De leur pas cadencé ils se remettent en marche; et bientôt apparaît le coron que cachait une ondulation du sol: Village artificiel, sans âme, sans passé, et qui peut-être, n’a comme nom, qu’un chiffre.

Dans une des longues rues parallèles, uniformes et désertes, ils s’avancent et leurs pas crissent sur le mâchefer. Soudain, la femme, dit: c’est ici. Alors, ils pénètrent avec la civière, dans la petite demeure. Sur deux chaises, ils placent le cercueil, après quoi ils sedécouvrent gauchement. Puis ils s’en vont en se hâtant, comme des gens qui ont encore de la besogne.

Un long temps, elle demeure assise, inerte, auprès du cercueil. Puis, très lasse, se lève et prend un à un, les effets posés sur une chaise, vêtements de rechange que les trois hommes devaient revêtir après s’être débarrassés de leurs loques de fond humides de sueur, maculées de houille et de boue. Elle replie tout cela lentement, soigneusement, et de gros sanglots l’étouffent.

Trois paires de sabots sont rangées près du poêle; elle les pousse sous le lit, aussi loin qu’elle le peut... Ensuite, elle prend la lettre qui se trouve sur la table. Longuement, des larmes plein les yeux, elle relit l’adresse, elle relit le nom de son fils aîné. Mais elle ne déchire point l’enveloppe qui tremble dans sa main et dans un tiroir, elle la glisse.

Maintenant, elle va faire à cette chambre une toilette mortuaire. Sur le carrelage, qu’elle veut laver, elle répand l’eau du baquet, dans lequel, ils eussent décrassé leurs torses et leurs faces noircies. Mais elle défaille, ses mains se crispent sur sa poitrine. Depuis deux jours, elle n’a pris aucune nourriture. Et la faim, celle dont la torture fait hurler les bêtes, la pousse à se saisir avidement d’un morceau de pain demeuré sur la table. Elle le dévore avec une voracité inconsciente. Après quoi, elle reprend sa tâche funèbre.

Le carrelage étant devenu net, elle le saupoudre de sable fin. Puis, elle change les rideaux de la fenêtre et ferme le contrevent. Elle accroche aussi le volet de la petite porte vitrée qu’elle laisse entr’ouverte. Alors, dans la demi obscurité, elle continue d’aller et venir, finissant de rendre décente et propre, la petite chambre qu’habite le mort.

Ici, c’est le devoir qui, malgré sa lassitude, la fait encore agir. Car elle n’aurait ni la force, ni le courage de pénétrer dans la pièce voisine, là où couchaient ses deux fils, dans cette chambre dont les lits encore ouverts, gardent l’empreinte de leurs corps.....

Dehors, des hommes passent, marchant au pas. Et des sanglots suivent la civière qui s’éloigne.

Seuls, abandonnés sans doute par leur mère qui est à la fosse, deux enfants s’avancent sur le seuil et, curieux, les yeux grands d’étonnement, ils regardent cette longue boîte de sapin, qui fait une tâche blanchâtre dans la pénombre.

Doucement, Elle leur dit:—«Allez jouer plus loin mes petiots». Et les pauvres petits êtres, ignorants des choses de la mort, s’en vont en riant, jouer sur la chaussée.

On heurte à la porte. Le médecin de la compagnie entre. Il est venu au coron pour avertir les veuves qu’il est nécessaire de laisser les cercueils ouverts, afin que les gaz qui se dégageront des cadavres, ne fassent éclater les planches de sapin. Et il ordonne à un ouvrier qui l’accompagne, de déclouer le couvercle de la bière. Pendant ce travail, lui-même ayant sorti de sa poche une fiole, asperge le sol avec un liquide nauséabond. Puis, en se retirant, il dit tout bas, d’une voix doucereuse—«Voyons, ma bonne femme, n’avez-vous donc ni un crucifix à mettre sur le linceul, ni un cierge à allumer auprès du mort? Ces Messieurs de la Compagnie désirent pourtant que tout se fasse de façon convenable. Un prêtre du reste, assistait à la remonte des corps.»

Ayant vidé le tiroir d’une commode, elle a retrouvé un vieux chapelet et l’a posé sur le suaire. Ensuite elle a allumé une bougie qu’elle a placée sur un siège, auprès du cercueil. Mais comme elle n’a plus prié depuis vingt ans, elle fait un simple signe de croix. Et maintenant que la chambre est en ordre, elle n’a plus qu’à penser douloureusement en face du mort.

Elle s’est assise dans un coin, les bras croisés, la tête penchée, et les chauds reflets de la bougie, vacillent sur son visage terreux.

Jusqu’à présent, elle a vécu en hallucinée, dans un cauchemar, dans une sorte d’irréel. Mais avec l’immobilité et le silence, elle rentre dans la froide réalité. Et elle ressent seulement à présent, l’impression d’un immense isolement.—Seule, toute seule; la maison est vide; les trois hommes sont morts!...

Des souvenirs lui passent par l’esprit, des petits faits, des détails isolés, l’intonation de leurs voix, même les colères du père; tout cela mêlé, confus.

Alors, elle se met à pleurer lentement.

Et puis, elle pense aussi à la paie qu’ils devaient toucher dans quelques jours, aux dettes, à la misère qui va venir.

Après cela reparaissent encore devant ses yeux, lesvisages de ses fils, nettement, comme s’ils étaient près d’elle. Et voici qu’elle se reprend à espérer. Peut-être n’ont-ils pas été tués. Son pauvre homme, hélas, lui, il est là; elle l’a reconnu à des lambeaux d’étoffe, à ses souliers, dont l’un est rapiécé. Mais eux, peut-être les remontera-t-on vivants au jour. Elle voudrait retourner là-bas, à la fosse. Pourtant elle pense que ce serait mal d’abandonner le mort.

Alors, dans la nuit de cette chambre empestée par le liquide épandu sur le sol, elle s’endort, elle s’évanouit dans un sommeil pesant, sa respiration oppressée par la lourde atmosphère où déjà se traînent des relents affreux. Et sur le suaire, la bougie jette un rayonnement assoupi qui déplace mollement des ombres.....

Des heures lourdes ont passé, et la petite lueur chaude qui veillait, s’est éteinte après un dernier vacillement. Une sérénité lugubre plane sur le mort et la veuve endormie. Il n’y a que la vie des choses qui se perpétue, mystérieuse, dans le silence et l’obscurité de la chambre. Le bois neuf du cercueil a craqué; une feuille morte, poussée par le vent, a grincé sous la porte; dans la cheminée, de la suie s’est détachée et a fait, en tombant, un bruit grêle sur la tôle du foyer.

Mais tout à coup, voici que du dehors, parvient un roulement sourd et des trots de chevaux. Et cela s’arrête devant la petite maison. Un bruit de pas, de sabres traînant sur la chaussée; et la porte s’ouvre toute grande. Dans le carré de clarté, apparaissent des uniformes encadrant un personnage ganté et cravaté de noir, lequel entre et gravement se découvre.

Un officier de l’escorte ayant aperçu la veuve endormie, s’approche d’elle et lui frappant sur l’épaule:—Levez-vous; c’est Monsieur le Ministre.

Elle se dresse, ahurie, tenant dans la main un coin de son tablier.

Aussitôt, le personnage grave commence sur un ton solennel:—«Madame, au nom de la France, au nom du Gouvernement de la République, je viens saluer la dépouille de ce soldat du travail mort au champ d’honneur! Moi-même surmontant l’émotion qui m’étreint.....

Et longuement, s’exhale la douleur officielle.

Dans sa stupéfaction, la malheureuse ne comprend rien; elle n’entend qu’un ronron monotone d’où s’échappent parfois des mots plus sonores: héros obscur... victime des forces élémentaires...

Tous ceux qui entourent le ministre écoutent celui-ci avec un respectueux recueillement.

Soudain, il élève la voix et le bras étendu vers le suaire, le voici qui fait vibrer la dernière phrase de ce discours qu’il colporte dans chaque maison endeuillée, répétant dans chacune les mêmes gestes emphatiques, avec une même émotion. Après quoi, M. le Ministre semble, la tête inclinée sur l’épaule, s’abîmer dans une douloureuse contemplation. Mais en réalité, ce n’est là qu’une attitude congruente, car, il tend l’oreille à ce que lui murmure tout bas, la personne qui se trouve à son côté.

Le même officier qui réveilla la veuve, s’approche encore et lui souffle—«Remerciez M. le Ministre.» Mais celle-ci demeure stupide et muette, la face terreuse et le regard terne.

Alors le personnage officiel, ayant jugé suffisant son instant de méditation affectée devant le cercueil, s’incline du côté de la veuve, puis il sort, suivi de son escorte attentive, laquelle a répété militairement le salut adressé à cette femme qui ne paraît pas avoir conscience du grand hommage qui lui est rendu.

Après le départ du Ministre, deux messieurs s’insinuent dans la chambre: «Madame, permettez-nous de prendre une photographie pour notre journal.»

Et les deux messieurs, sans attendre une réponse, dressent sur ses trois pieds leur appareil. Ils changentun peu la position du cercueil, repoussent la table, dérangent une chaise, jugent l’effet de la lumière. Ensuite, l’un d’eux dit: «Mettez-vous auprès du cercueil et tenez sur vos yeux un mouchoir.» Et l’autre ajoute: «Oui, madame,faites comme si vous pleuriez.» Elle, toujours docile, obéit.

—«Ne bougez plus.» Il y a un instant de pose, l’orbite de métal fixe durement la veuve et le cercueil, puis l’appareil fait entendre un bruit sec de déclic. C’est tout; les deux journalistes remercient et s’en vont satisfaits.

Traînant son pas harassé, elle rallume une bougie auprès du mort. Dans son intelligence de pauvre femme ignorante et simple, elle n’a ni compris le ridicule triste de la douleur officielle, ni l’odieux de la seconde visite qu’elle a reçue.

Et la veillée mortuaire reprend. C’est de nouveau le silence, l’arrêt de vie, que les morts propagent de leur néant, autour d’eux.

Le vent s’est remis à souffler et la pluie qui cingle les tuiles du toit leur fait rendre un bruit de chose fêlée.

Soudain, deux heures tintent à la petite église du coron. Les deux coups sonores de l’airain passent, emportés au loin par le vent.

Deux heures! Et la voici qui songe, se souvenant que c’est l’heure à laquelle les trois hommes revenaient de la fosse. Elle revoit la table mise, les quatre couverts préparés sur la toile cirée, le grand pot de grès plein jusqu’aux bords de bière qu’elle s’en fut quérir à l’estaminet. Elle les revoit entrant, souillés, mâchurés de houille, avec un masque de suie collé sur la face. Aussitôt ils faisaient leur toilette devant le cuvier, se décrassaient mutuellement le torse et les épaules. Puis ils s’attablaient, lourdement, las, les doigts encore tremblants d’avoir serré le manche de la rivelaine et de s’être agrippés à des blocs de houille pour les basculer. Ils avalaient la soupe goulûment, appuyés à la table, à cause de leurs reins rompus. Et sans causer, ils regardaient devant eux, les yeux fiévreux, encore cernés par la poussière de houille. De temps à autre, l’un d’eux se détournait et, avec une sorte de râle, crachait sur le carrelage un jet de salive noire.

A la fin du repas, dans le bien-être de ce travail chaud que font les aliments dans l’estomac, ils commençaient à parler un peu. Ils causaient de choses qui furent toujours mystérieuses pour elle: du fond, de l’abattage, d’un glissement de la veine...

Quand ils avaient allumé leurs pipes, son aînéallait au carin soigner ses coqs et le père s’endormait au coin du poêle, tandis que son second fils lisait la feuille socialiste.

Quelquefois aussi, il arrivait que le repas n’était point encore prêt quand ils rentraient de la fosse, et cela parce qu’elle s’était attardée à bavarder chez des voisines. Alors, le père avait une grande colère, et ces jours-là il buvait presqu’à lui seul toute la bière du grand pot de grès.

Et voici, en cet instant où ils lui apparaissent encore si vivants, que de nouveau la sensation de solitude infinie la pénètre, lui donnant un vestige où disparaît tout espoir de revoir ses fils: Seule! la maison est vide!... les trois hommes sont morts!...

Tout à coup elle se lève, s’approche du cercueil. Elle veut revoir le cadavre de son mari. Elle écarte le linceul. Alors, devant cette chose affreuse, devant cette forme noire, tordue, fantastique comme une ombre projetée, elle joint les mains et avec un air de pitié et de désolation, secoue doucement la tête. Et des larmes silencieuses, jaillies à la cornée de ses yeux, glissent lentement sur ses joues creuses.

Un dernier regard; elle va replacer le suaire. Mais voici qu’elle aperçoit une chose qui luit à la maincrispée au fond du cercueil. Sans répulsion, elle saisit le poignet, soulève le membre raidi et se penche. Ce qui brille est un anneau d’argent, une alliance enfoncée dans la chair grésillée.

Alors, elle pousse un cri d’horreur, et lâchant la main du mort, elle reste droite, la face rigide et blême.

Le vent hulule sous la porte, une larme de cire tombe de la bougie. Dans le silence lugubre, le cercueil fait de nouveau entendre un long et sinistre craquement.

Tout à coup, elle s’affaissa sur les genoux, ses mains lui couvrant le visage; et voici, qu’à voix basse, elle murmure: «Oh! mon pauvre homme! mon pauvre homme! ce n’est donc pas toi qui est là . . . . .

Sans heurter à la porte, un employé de la Compagnie, celui-là même qui présidait à la reconnaissance des cadavres, entre et dit, en déposant un papier sur la table: «Tenez, voilà l’acte de décès.»

Aussitôt elle se précipite et s’accroche à lui:—Oh! monsieur, venez voir, venez voir... Ce n’est pas mon mari que j’ai ramené!

—Comment? Ce n’est pas votre mari? Mais vous avez reconnu le cadavre devant témoins. J’ai fait dresser l’acte de décès. Toutes les formalités sont remplies.

—Non, monsieur, bien sûr que ce n’est pas mon mari, vu que cet homme-là il a une alliance et que mon mari n’en avait point.

L’employé, l’air très contrarié, réfléchit un instant. Puis brusquement il fait un grand geste:

—Ah ben, tant pis—gardez-le quand même!


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