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XXLa seconde idée de César.En roulant sur la route de Bruxelles. César Falempin arrêta ses dernières dispositions. Le nom et l'adresse qu'il avait entrevus étaient, il n'en doutait pas, le nom d'emprunt, de Granpré et l'adresse où il devait le rencontrer. C'est donc à M. Martinon qu'il allait avoir affaire, et la rue de la Montagne devenait le centre de ses opérations.Arrivé dans la capitale de la Belgique, César ne s'inquiéta ni des beautés de la perspective, ni de la date des monuments. Bruxelles n'avait pour lui qu'un intérêt: Granpré s'y était réfugié. Il se logea dans une obscure auberge des faubourgs; et, après s'y être installé tant bien que mal, il sortit pour aller poursuivre une première reconnaissance.La rue de la Montagne est une assez longue rue; il n'y vit qu'un seul numéro, celui que portait la lettre de la baronne, et qui avait laissé dans la tête du vieux soldat une empreinte ineffaçable. Précisément, en face du numéro suspect, se trouvait un petit estaminet qui pouvait servir de poste avancé. César s'y installa, et en fit dès lors sa résidence habituelle. Il y vida pot de bière sur pot de bière, s'enfuma comme un Flamand, s'inonda comme un Brabançon, et se livra pendant trois jours à ces exercices sans en paraître ni fatigué ni ému. L'homme de l'Empire se retrouvait, même dans les factions infiniment prolongées.Cette surveillance préliminaire avait un but: c'était de se mettre au courant des allures du faux Martinon. Avant d'agir, il était essentiel de connaître les éléments de succès, de peser les chances, de calculer le fort et le faible de l'entreprise. César appartenait à une école qui avait reculé les limites de la stratégie; il déploya en cette occasion toutes les ressources de cet art, et fit véritablement honneur à ses maîtres. Voir Granpré sans en être vu, épier ses démarches, pénétrer sa vie, sonder son intérieur, telle était la tâche du vieux soldat; il sut se mettre à la hauteur des efforts qu'elle exigeait. Ses rancunes l'inspiraient; il devenait ingénieux à force de haine. Une autre idée le soutenait: c'est que son général approuverait sa conduite, et en rendrait un compte favorable à l'empereur. Superstition bien innocente et plus commune qu'on ne le croit parmi les hommes qui furent mêlés aux pompes impériales!Les premières heures de faction ne furent pas heureuses pour César. Il eut beau faire bonne garde et tenir l'œil fixé sur la porte de l'ennemi, rien ne parut. Trois pintes de bière avaient été consommées en pure perte! Le vieux soldat ne se rebuta pas; il revint à la charge et redoubla de vigilance. Enfin, Granpré se montra: c'était lui; César le connaissait trop bien pour s'y méprendre. Assez de fois il avait vu ce visage fin et ce sourire moqueur, ce regard pénétrant comme l'acier, ces lèvres pâles et amincies. Granpré était le fameux Martinon; cette découverte assurait un point d'appui à l'entreprise de César. Il ne s'agissait plus que de conduire les opérations de manière à ne pas donner l'éveil, et avec la prudence consommée des grands capitaines. Ce système de temporisation prolongeait le duel du vieux soldat contre la bière flamande; mais il n'est rien que ne puisse affronter un estomac qu'anime le sentiment du devoir et qui se dévoue à une œuvre de justice.Grâce à cette enquête, suivie avec prudence, César eut bientôt complété ses renseignements. Pendant l'une des absences de Granpré, il alla frapper à la porte de son domicile et recueillit de précieuses informations. Il était rare que le faux Martinon sortit dans le cours de la matinée; renfermé dans son cabinet de travail, il mettait alors à jour sa correspondance, arrêtait ses écritures, réglait ses affaires de la veille. Granpré avait été un joueur acharné, Martinon l'était aussi: c'est une passion qui ne s'éteint qu'avec la vie. Le nom de Martinon commençait à devenir célèbre sur la place de Bruxelles comme celui de Granpré l'avait été à Paris. On s'accordait à lui reconnaître les grandes qualités de l'agioteur; la hardiesse, le sang-froid, l'ardeur dans le succès, l'impassibilité dans la défaite. C'était une étoile nouvelle qui se levait sur l'horizon des spéculations belges, et deux ou trois coups vigoureusement frappés avaient marqué sa place au premier rang.Contre un tel homme, protégé par sa position et déjà mêlé aux gens de finance, César comprit qu'il ne trouverait qu'un insuffisant appui auprès des autorités locales. Un pauvre soldat d'un côté, de l'autre un agioteur opulent; c'eût été la lutte dont parle la fable; il s'y serait brisé sans succès. De pareils détours répugnaient d'ailleurs à César; il aimait mieux aborder les gens de front et avec ses procédés militaires. Rien qu'à voir la manière dont il tordait sa moustache grise dans le cours de ses longues stations sur les bancs de l'estaminet, il était facile de surprendre chez lui une colère contenue et un besoin d'agir à l'unisson de cette colère. Ce n'était pas l'attitude d'un homme qui, avant de prendre un parti, règle ses comptes avec sa conscience; c'était une contenance ferme, décidée, qui annonçait une résolution irrévocable.Quand César crut avoir tout prévu, il se présenta chez le faux Martinon à une heure assez matinale pour ne pas le manquer. Jamais sa tenue n'avait été plus sévère ni plus irréprochable. La redingote bleue était boutonnée jusqu'au menton, le col noir encadrait un collier de barbe bien peigné, les moustaches avaient été cirées à neuf, la chevelure coupée en brosse affectait on ne saurait dire quel air rébarbatif et menaçant. Le vêtement était fort ample et aurait pu cacher un arsenal complet.Comme assortiment à cette tenue, César avait la physionomie solennelle et la pose des grands jours. Depuis les adieux de Fontainebleau, son œil n'avait pas eu une expression plus profonde, son visage un caractère plus significatif. Ce n'était point encore l'orage; mais, aux éclairs du regard, au grondement sourd de la parole, on pouvait pressentir qu'il n'était pas loin.César sonna: un valet vint ouvrir. Granpré était chez lui, mais en conférence avec un des financiers de Bruxelles. On proposa au vieux soldat d'attendre; il aima mieux renvoyer sa visite. Il ne fallait pas perdre les avantages d'une surprise. Sa vue seule devait mettre Granpré sur ses gardes; s'offrir à lui en présence d'un tiers, c'était tout risquer. A l'aide d'un prétexte, il se retira après s'être mieux assuré de la distribution des lieux. Le cabinet de l'homme d'affaires était situé sur le derrière de la maison, dans l'angle le plus solitaire de l'appartement. On y arrivait par un corridor sombre qui servait, à isoler les pièces. Cette circonstance sembla précieuse à César; il pourrait ainsi arriver seul devant Granpré: Dieu ferait le reste.Le lendemain le vieux soldat fut ponctuel; il reprit de très-bonne heure son poste d'observation sur les bancs de l'estaminet. Le hasard le servit au delà de ses espérances. Vers neuf heures le valet de Granpré sortit pour aller faire quelques courses en ville. C'était une occasion précieuse; César s'empressa d'en profiter. Peu d'instants après il agitait la sonnette de l'homme d'affaires. Une vieille servante vint, ouvrir et lui indiqua son chemin du doigt; César fit un geste d'habitué et marcha sans hésiter vers le cabinet. La clef était sur la porte; il l'ouvrit avec précaution et entra. Granpré, en entendent le bruit de ses pas, releva la tête, le reconnut, et parut plus étonné qu'effrayé de cette apparition. Sa première impression fut de voir dans César un envoyé d'Éléonore.--Vous ici, mon brave! lui dit-il, quel bon vent vous amène, et que venez-vous faire en ces parages?Cependant, à mesure qu'il examinait mieux le vieux soldat, l'homme d'affaires perdait de sa confiance et comprenait instinctivement qu'il avait un ennemi en face de lui. César était au bout de son rôle d'emprunt: il se dédommageait d'une longue contrainte. Son œil menaçant ne quittait pas l'œil de Granpré, sa moustache hérissée ressemblait à la fourrure du porc-épic, ses cheveux se dressaient vers le ciel avec une énergie inaccoutumée. Dans les commissures des lèvres, dans le mouvement des narines, dans le tremblement du poignet, dans les trois plis du front, on pouvait deviner que cet homme était poussé par une fatalité inexorable, et qu'il se ferait au besoin une justice vehmique. A cette idée, Granpré se troubla pour la première fois il se sentit faible devant sa conscience. Par un mouvement instinctif, il envoya la main vers un cordon de sonnette qui était à sa portée, mais il fut prévenu; le poignet de fer de César fit justice de ce geste.--Monsieur Granpré, lui dit le vieux soldat d'une voix pénétrante, si vous commencez les hostilités, tout est perdu. Pas un geste, pas un cri, pas un mot qui puisse ressembler à une menace, ou vous êtes mort. Je suis César. Falempin, un ancien, un homme de Marengo; quand je dis que si vous bougez vous êtes mort, c'est comme si c'était fait.En prononçant ces paroles, César tira de ses poches deux énormes pistolets d'arçon, et les posa sur une table à côté de lui et à quelque distance de Granpré. L'homme d'affaires, à la vue de ces tubes foudroyants, ne put se défendre d'un sentiment d'effroi. Sa présence d'esprit l'abandonnait, sa langue était paralysée. Le vieux soldat continua:--Ne croyez-pas, dit-il, que je sois venu chez vous comme un enfant; à l'étourdie. Non, monsieur Granpré, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu. Au moindre bruit qui se fera dans ce corridor, deux hommes tomberont ici pour ne plus se relever: vous, parce que vous avez dépouillé la fille de mon général; moi, parce que, après un coup pareil, j'éprouverai le besoin d'aller rendre mes comptes à l'empereur. Dites un mot plus haut que l'autre, et le carnage commence.--Mais, mon ami, répondit Granpré anéanti, qui peut donc vous animer à ce point contre moi? J'aime les braves, j'ai toujours eu du respect pour les braves. Vous êtes de l'ancienne armée, n'est-ce pas?--Ne battons pas la campagne, dit César, ramenant les choses sur le vrai terrain; je n'ai point de temps à perdre, monsieur Granpré. A dix heures, le convoi de Valenciennes se met en route; il faut que je sois en France avant trois heures. Il est neuf heures et un quart; jugez si je puis m'amuser à vos compliments. Par ainsi, je vais droit au fait.--Parlez, mon brave, répliqua Granpré, qui espérait gagner du temps; parlez, expliquez-vous. Je suis à vos ordres.César aimait les moyens expéditifs plus que les longs discours; il prit l'un des pistolets, l'arma et saisit l'homme d'affaires au collet:--Alors, levez-vous, ajouta-t-il, et marchons vers votre caisse. Vous avez volé, volé, entendez-vous! à la famille de mon général, deux millions, une bagatelle! Vous allez me les remettre ou je fais une boucherie. Voyons, en route.L'arme était sur la poitrine de Granpré, et une résolution si implacable respirait dans les traits de César, que l'homme d'affaires n'osait ni pousser un cri, ni faire un mouvement pour se dérober à cette terrible étreinte. Cependant, en passant devant la croisée, il jeta son corps du côté de la vitre pour voir si personne ne viendrait à son secours; mais le vieux soldat le ramena par une secousse et porta le doigt vers la détente avec un sourire farouche comme celui des démons. Granpré se sentit défaillir.--Grâce! s'écria-t-il en tombant sur ses genoux, je vais obéir.--Deux secondes de plus, monsieur Granpré, dit César d'une voix sombre, et vous alliez rendre vos comptes à Dieu. Ne vous y exposez plus; c'est sans remise cette fois. Tenez, ajouta-t-il, je suis un soldat, je vais droit au fait. S'il faut vous laisser quelques cents mille francs pour vous rendre plus souple, je vous les laisserai. Donnez-nous un million, et l'on vous tiendra quitte du reste.--Un million! s'écria l'homme d'affaires d'une voix lamentable; ai-je seulement un million? Où voulez-vous que je trouve un million?La patience du soldat était à bout; il leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'acte de justice qu'il allait accomplir, et ramena le canon vers la poitrine du patient.--Soit, monsieur, lui dit-il, on réglera alors avec vos héritiers.Si Granpré n'avait pas détourné l'arme, c'en était fait de lui.Il comprit que toute résistance serait vaine avec un tel homme et se résigna. Son portefeuille était sous sa main, il en tira des valeurs de diverses natures: rentes françaises, rentes belges, billets de banque, bons au porteur. César examina avec soin les titres, et compta les sommes, sans perdre toutefois de vue les mouvements de l'ennemi. Il exigea que Granpré dressât de sa main le bordereau de ces valeurs, en le menaçant de revenir à la charge si le compte n'était, pas exact. L'homme d'affaires s'exécuta machinalement; il n'avait plus le sentiment complet de ses actions. Ce passage de la vie à la mort, ces alternatives douloureuses l'avaient mis dans la situation du condamné sous le coup de la dernière heure. Il croyait avoir devant lui un bourreau; et, pour peu qu'il eût hésité, César eût, en effet, rempli ce rôle. Sa figure inexorable disait qu'il ne reculerait pas. Quand le bordereau eut été achevé, le soldat prit silencieusement cette masse énorme de litres, qui allèrent s'engloutir dans les vastes poches de sa redingote. Granpré le regardait faire d'un air stupéfait. Quelques valeurs étaient encore éparses sur le bureau.--C'est votre lot, monsieur Granpré, dit César en les examinant. Cependant, voici cinq mille francs que je m'adjuge encore.--Faites, mon brave, répondit Granpré atterré et frappé d'inertie.--Encore une restitution, monsieur, poursuivit César en mettant à part cette somme. Les Falempin et les Lalouette vous en enverront quittance.Granpré ne répondait plus; il se croyait le jouet d'un rêve. Cependant. César vidait ses poches d'une main à mesure qu'il les remplissait de l'autre. Il couvrit bientôt la table de mouchoirs en toile grossière, épais, mais solides.--Maintenant, monsieur, dit-il à Granpré sur un ton moins rude, quoique aussi ferme, il ne me reste plus qu'à remplir une dernière formalité. J'en ai du regret, mais les choses ne peuvent pas marcher autrement. J'ai quelques précautions à prendre.En disant ces mots, il mit sur l'homme d'affaires une main homérique. Celui-ci voulut en vain se débattre. L'arme terrible recommença son jeu, et la vigueur de Falempin fit le reste. César était un athlète: il bâillonna Granpré, lui lia les pieds et les mains et l'attacha fortement à l'une des colonnes de marbre qui servaient d'ornement à la cheminée. Quand cette opération fut achevée, il salua militairement sa victime, ferma la porte sur lui à double tour et en emporta la clef. Il sauvait ainsi sa retraite, et couvrait son mouvement vers la France. Quand il passa dans l'antichambre, la vieille servante s'y trouvait.--La bonne, lui dit-il avec un grand sang-froid, M. Martinon ne veut recevoir personne avant deux heures d'ici. Ayez soin de consigner sa porte.Une fois hors de la maison, César prit une voiture et se dirigea à toute vitesse vers la gare du chemin de fer. Au moment où il y arriva, la cloche de départ venait de s'ébranler pour la dernière fois. Il eut à peine le temps de monter dans un wagon: de toutes parts on fermait les portières, et la machine faisait entendre ce sifflement aigu qui ressemble au hennissement du cheval. Quelques heures après, César se trouvait en terre de France.--N'empêche, se disait-il en achevant son examen de conscience, que c'est le second crime que je commets. Voilà deux fois que je mérite d'être fusillé.XXILa noce d'Anselme.Le retour de César à l'hôtel du faubourg du Roule fut un véritable triomphe. Le conquérant des Gaules, traînant à sa suite les otages de vingt nations, ne devait pas porter la tête plus fièrement, ni fouler le sol d'un pas plus ferme. De temps en temps, comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, le vieux soldat portait la main sur ses poches et ne pouvait se défendre d'un mouvement de joie en constatant de nouveau la présence de son butin. Quand il rentra dans la loge, son air était majestueux, sa pose solennelle:--Femme, dit-il, le coup est fait; il ne me reste plus qu'à passer devant un conseil de guerre. Ça tournera comme il plaira à Dieu; seulement, je voudrais bien savoir ce que l'empereur en pense.César voulut, que les choses se fissent avec un certain éclat; on assembla le tribunal de famille sous la présidence du juge de paix. Le notaire d'Emma était présent à la séance. On écouta avec intérêt le récit du héros, qui déposa sur la table le fruit de son expédition et sortit pour aller attendre chez lui la visite des gendarmes. Pendant quinze jours ce fut son idée fixe; il avait compté là-dessus comme sur un dénouement obligé. Chaque fois qu'il entendait retentir le marteau de l'hôtel, il se levait pour aller s'offrir de lui-même à la justice et témoigner par cet acte spontané qu'il ne prétendait en aucune manière se dérober à ses recherches. Les gendarmes, on le pense bien, ne parurent pas; et ce fut l'un des mécomptes de César, un vide dans ses combinaisons.Cet événement changeait la situation d'Emma; elle reprenait sa place parmi les plus opulentes héritières du royaume. Au nombre des valeurs que le vieux soldat avait rapportées, il s'en trouvait un petit nombre de caduques; d'autres qui ne pouvaient être recouvrées qu'au moyen de quelques réserves, faute d'endossement régulier. On provoqua contre Granpré des jugements où l'origine des titres fut débattue. Personne ne se présenta pour une discussion contradictoire; et bientôt, au moyen de sentences ou d'arrêts définitifs, la jeune fille se vit assurer la possession légitime de ces sommes. Neuf cent mille francs furent ainsi liquidés; ce qui, joint aux cent mille écus si heureusement retrouvés par César, élevait la fortune d'Emma à plus de douze cent mille francs.L'étoile de cette maison semblait reprendre son éclat. Sous l'empire de ces circonstances, la vente de l'hôtel n'était plus une nécessité. On retira l'enchère en faisant à la baronne une offre judiciaire pour le payement de son douaire. Emma exigea qu'on y joignît une démarche auprès de sa belle-mère, pour mettre à sa disposition une partie de la fortune qu'elle venait de recouvrer si miraculeusement. Elle témoignait ainsi qu'elle ne la croyait ni la complice ni la confidente du spoliateur. Éléonore était avide, mais fière encore plus. Peut-être, se trouvait-elle, en outre, sous l'influence d'un dépit récent. Elle refusa ce qui ressemblait à une libéralité, et ne voulut pas rester liée par un bienfait. On en revint donc aux termes du droit strict, son douaire fut liquidé, et on y ajouta tout le mobilier des pièces qu'elle occupait.Désormais, le séjour de cette maison ne pouvait être qu'odieux à la baronne; tout l'y accusait; sa condamnation était écrite sur chaque mur. Ici, le général était mort sous le poids de tortures morales; là, elle avait promené le scandale de ses liaisons criminelles. A sa porte veillait un homme qui avait renversé l'édifice de ses projets; au-dessus d'elle vivait une jeune fille dont elle avait médité, accompli la ruine, et que la Providence, sous les traits d'un vieux serviteur, avait seule tirée de ce mauvais pas. Ce qui devait l'accabler plus encore que la pensée de tant de crimes, c'était la honte d'en voir avorter les effets. Elle eût porté légèrement le poids du remords; mais le sentiment de la défaite devait lui être éternellement amer. Cependant, elle résista pendant quelques semaines; elle opposa à la tempête un front d'airain. Sa présence était une protestation, une sorte de défi; elle tint à la prolonger à ce titre. Elle cacha sous un visage riant les angoisses de son cœur, et ne retrancha rien de sa fastueuse existence. Plus tard peut-être ce dernier éclair d'opulence allait-il se traduire en privations; elle se préparait de la sorte une souffrance et un regret. N'importe! l'altière créature entendit pousser l'expérience jusqu'au bout. Il ne fallait pas que l'on pût constater entre la chute de Granpré et sa propre retraite une coïncidence suspecte: elle voulait sortir de cette triste épreuve avec tous les honneurs du combat. Ce ne fut guère qu'au bout de trois semaines, et après s'être mise en règle avec l'opinion, qu'elle quitta la partie. Elle disparut un jour, et personne ne sut le chemin qu'elle avait pris. César, qui s'entendait en oraisons funèbres, se chargea de lui en faire une à la fois énergique et concise. Elle se composait de deux épithètes dignes de Tacite.Emma n'avait prêté à cette stratégie qu'une attention très-légère. Aucune pensée haineuse n'avait de racines dans son cœur: elle ne comprenait ni les inimitiés ni les raffinements du monde. Cependant, lorsque Éléonore se fut éloignée de l'hôtel, la jeune fille éprouva un moment de bien-être. L'air lui semblait plus léger, le ciel plus bleu, la nature plus riante; elle allait et venait avec une joie d'enfant. Pour la première fois depuis le jour où ses illusions s'étaient évanouies, elle eut un désir, une volonté. Muller la surprit dans des accès d'impatience tout à fait inaccoutumés. Elle voulait être obéie sur-le-champ et s'irritait des obstacles avec une vivacité mutine. Il s'agissait de renouveler en entier l'ameublement des pièces qu'avait habitées la baronne. La serre vitrée lui était surtout odieuse; elle voulait qu'on la détruisît pour la transporter ailleurs et vers la partie du jardin où elle cultivait ses pervenches.Le bon Muller se prêta à ce caprice, dont il était seul à deviner l'origine. Il pressa les ouvriers, présida lui-même aux travaux, et bientôt l'hôtel subit une métamorphose complète. La chambre du général resta seule ce qu'elle était au jour de sa mort; tous les meubles en furent conservés avec une piété religieuse. En mémoire du mort, Emma témoigna un autre désir; elle demanda instamment que Champfleury fût racheté. La négociation était difficile. Le nouvel acquéreur avait pu s'assurer de la beauté et de la richesse de ce domaine; il s'y était attaché. Cependant le notaire d'Emma conduisit l'affaire avec tant d'adresse et en vint à des propositions si avantageuses, que le marché fut conclu. Champfleury redevint la propriété de la famille Dalincour. Quand Emma signa ce contrat, une larme, qu'elle ne put contenir, tomba sur cet acte comme pour le sceller. Quel souvenir dominait alors la pensée de la jeune fille et causait cette émotion? Était-ce celui de sa mère, morte en lui donnant le jour; ou bien celui du jeune chasseur qu'elle voyait au loin, sur la lisière de la forêt ou le long des prairies qui bordent la Meuse? Ce sont là des secrets que le cœur n'ose s'avouer et que la pudeur couvre d'un voile impénétrable. Emma retrouvait son Champfleury, elle était heureuse à cette pensée. De là cette larme furtive tombée sur le contrat.Depuis la journée fatale où elle surprit pour la seconde fois les relations qui existaient entre Paul et la baronne, la jeune fille n'avait pas revu son cousin. Vernon avait appris, par le bruit public et par les instances engagées devant les tribunaux, le singulier événement qui rendait à Emma la majeure partie de sa fortune. Cette nouvelle l'avait profondément affecté. Par sa faute, il voyait s'échapper de ses mains une position magnifique et l'un des plus beaux partis de la France.--Est-ce assez de malheur! se disait-il; je tourne le dos à la fortune. Il faut décidément, Vernon, que ton étoile ne soit point heureuse. Tu as tenu entre tes doigts les millions de laCompagnie Péninsulaire: évanouis! Tu inspires une passion véhémente à une femme qui menait grand train: ruinée! Il te restait l'amour d'une jeune fille, belle, adorable, d'un abandon charmant; tu prétends à sa main quand elle est riche: le destin la frappe! tu la délaisses quand elle est pauvre, tu l'outrages par tes dédains: à l'instant le sort lui redevient favorable, elle retrouve une opulence fabuleuse! Si ce n'est pas là une fatalité, il n'est rien qui mérite ce nom. Tu ressembles, Vernon, à ce personnage maudit des contes arabes devant lequel les fontaines se dessèchent et les fruits des arbres se pourrissent. Puisque l'enfer s'en mêle, il n'y a pas à résister; résigne-toi, tu n'es pas de force à lutter contre lui.Plus d'une fois, au milieu de ces réflexions, l'idée de se rapprocher de sa cousine traversa l'esprit du jeune homme et lui sourit comme un beau rêve. Emma ne pouvait l'avoir oublié: son penchant pour lui était trop vif et trop sincère. Cependant, Paul éprouvait quelques scrupules: renouer ainsi, c'était revenir vers la fortune. Quoiqu'il y eût chez lui ce germe fatal de l'intérêt, qui s'attache au caractère comme le ver au fruit, pour ne le plus quitter, un peu de fierté le soutenait encore et l'empêchait de précipiter ce retour. Il sentait qu'il fallait mûrir les choses, ménager les transitions. Il se tenait donc à l'écart, espérant beaucoup du temps et décidé à mettre l'occasion à profit.Pendant que Paul faisait ce calcul, digne de Fabius, Muller en faisait un autre digne d'Annibal. Ce que celui-là cherchait à éloigner, celui-ci voulait le brusquer. Muller prenait en main la cause de Paul contre Paul même. Le digne Allemand s'était depuis longtemps aperçu que la vue du jeune homme était nécessaire à Emma, et que sa santé souffrait de son absence. De là l'intérêt qu'il prenait à Paul et le soin qu'il mettait à ménager son retour. Il y procédait sans illusion sur le compte de l'élève de Granpré: il l'avait désormais jugé. C'était une proie de plus pour le démon de l'égoïsme. Muller ne comptait que sur un seul sentiment, celui de la reconnaissance; il avait foi aussi dans la grâce d'Emma et dans une bonté d'ange à laquelle on ne pouvait résister. D'ailleurs, Emma souffrait; elle était profondément atteinte: sans être un grand docteur, Muller voyait cela. Il se mit donc en mesure de pourvoir au plus pressé.Le mariage d'Anselme, retardé par quelques, formalités civiles, devait se célébrer le jeudi suivant. Muller y vit une occasion naturelle de réunir Emma et Paul. Emma, comme bienfaitrice de Suzon, devait assister à la noce; il était facile d'y amener Paul comme le témoin d'Anselme. Le gros garçon reçut cette consigne et l'exécuta avec son intelligence ordinaire. Vernon ne pouvait refuser: il promit d'être exact au rendez-vous.--Allez, monsieur Paul, lui dit Anselme, on vous traitera dans le soigné; les choses iront bien, je m'en flatte. Ce n'est pas moi qui vous dérangerais pour vous donner des crampes d'estomac. Soyez calme, ça flambera. Des violons en masse, une messe avec serinettes, des rubans à tous les bonnets, puis un dîner de vingt-cinq couverts. Et quel menu! quel menu! Une merveille! Nous allons vous traiter en petit Balthazar.--Je n'en doute pas, répliqua Vernon; vous aviez l'air d'un fin connaisseur du temps de Granpré.--Ne m'en parlez pas, monsieur Paul; rien que d'y penser, j'en ai l'eau à la bouche et la larme à l'oil. Mais baste! ce qui est fait est fait; le morceau avalé n'a plus de goût. N'empêche que vous aurez de quoi vous divertir. Dame! quand on a du monde bien, il faut lâcher tous les robinets. Vous pouvez porter vos gants jaunes, allez; ils ne vous écorcheront pas les doigts. C'est, mademoiselle Emma qui ouvre le bal.--Mademoiselle Emma? dit vivement Vernon, ma cousine Emma?--Oui, monsieur Paul, répondit Anselme enchanté de l'effet qu'il venait de produire; oui, votre cousine Emma. C'est elle qui est la reine de la cérémonie. Elle signe au contrat, elle vient à la messe, elle danse un rigodon, le tout en l'honneur de votre serviteur et de sa compagnie. Vous pouvez mettre l'habit noir et la cravate de satin, monsieur Paul: tout le monde sera en tenue.--Ma cousine Emma! dit Vernon pensif.--Sans doute, votre cousine! répliqua Anselme; votre belle et bonne cousine, un ange du ciel, qui aime ma Suzon comme la prunelle de ses yeux. Ah çà! vous n'oublierez pas l'adresse, au moins, monsieur Vernon. Aux Thernes, entendez-vous, boulevard de Monceaux. Vous devriez coucher la chose par écrit.--N'ayez pas peur, Anselme, dit vivement Paul, je serai ponctuel. A dix heures, n'est-ce pas?--A dix heures, monsieur Paul, sans vous commander, répondit le jeune homme en prenant congé. Quand vous mettriez la chemise brodée, il n'y aurait pas plus de mal.Si vous voulez lâcher la botte vernie, ce sera encore mieux. Bon genre, allez. Fendez-vous; vous trouverez à qui parler.Le jeudi suivant, Paul Vernon montait en cabriolet à neuf heures pour se rendre à l'invitation d'Anselme. La noce avait lieu dans le cabaret du père Lalouette, que César Falempin, en sa qualité de tuteur et de père adoptif de Suzon, avait fait disposer pour le festin. Le couvert était mis dans la plus grande pièce, et un petit salon attenant recevait les convives à mesure qu'ils arrivaient. Quand Vernon entra, César et sa femme occupaient le poste d'honneur, et autour d'eux se groupaient quelques amis. Suzon se tenait dans un coin, en robe blanche, avec le bouquet et la couronne d'oranger, qu'elle ne portait ni sans embarras ni sans confusion. Le gros Anselme la courtisait à sa manière, lui faisait mille agaceries qu'il assaisonnait de propos assez légers. L'arrivée de Paul causa quelque émotion dans la compagnie; Anselme quitta sa fiancée pour aller vers lui, tandis que César et sa femme lui adressaient un salut militaire digne de la plus belle époque de l'empire. Suzon compléta cet accueil par une révérence timide: à peine osait-elle lever les yeux sur ce beau monsieur.Les présentations étaient à peine achevées, qu'un bruit de voiture se fit entendre à la porte; c'était Emma qui arrivait, accompagnée de Muller. Paul n'attendit pas qu'elle fût descendue, il courut vers elle et lui offrit la main, au moment où elle posait le pied sur le sol de l'allée.--Ma cousine, dit-il, ma bonne cousine, que j'ai donc du plaisir à vous revoir! Pardonnez-moi de vous avoir si longtemps négligée.Emma ne s'attendait pas à trouver Paul à cette fête; Muller avait voulu lui ménager une surprise. Son premier mouvement fut un saisissement mêlé de joie; elle pâlit et s'appuya sur le bras de son cousin. Cependant, les fiancés et les gens de la noce étaient accourus; il fallait faire bonne contenance. On marcha vers la petite église du faubourg, où devait s'accomplir la célébration religieuse. Emma s'y assit à côté de Paul, et des pensées à la fois douces et amères remplirent son cœur pendant que dura la cérémonie. Elle jetait sur le couple que bénissait le prêtre des regards mélancoliques et attendris; elle semblait, se dire que ce bonheur ne serait jamais le sien. Quand elle portait les yeux vers Paul, elle se sentait inondée de joie; quand elle redescendait en elle-même, un voile s'étendait sur ce bonheur et le couvrait d'une ombre lugubre. Entre elle et Paul se dressait un fantôme, celui du calcul. Il l'avait abandonnée quand elle était pauvre; il revenait parce qu'elle était riche. Cette pensée odieuse glaçait son amour; elle frémissait à l'idée de servir d'objet à un marché.Cependant, le jeune homme sentait près de sa cousine ses sentiments s'épurer. Il la regardait avec une émotion réelle, et ne pouvait se défendre d'un certain effroi en voyant les altérations que son visage avait subies. C'était toujours une fleur pleine de grâce et de beauté; mais on pouvait voir que la sève y manquait: cette beauté était triste, cette grâce languissante. De temps en temps, et sous le coup d'une émotion vive, des teintes ardentes se fixaient sur le visage, les pommettes se coloraient d'un rouge de feu. Parfois même il s'y joignait quelques accès d'une toux sèche et sonore qui faisait tressaillir Muller et qui semblait retentir jusque dans sa poitrine.La cérémonie s'acheva, et l'on regagna le cabaret où le couvert était mis. À table, Anselme fut admirable; il y tint tête à tous les convives. Son entrain, sa gaieté gagnèrent l'assemblée entière, et jusqu'à Emma. Le gros garçon n'avait rien promis qui ne fût tenu; le festin était merveilleux: César y avait pourvu. Quand il fut achevé, on ouvrit le bal. Emma eut la force de danser avec Anselme, qui exécuta en son honneur de hardis flic-flacs; Paul prit la main de Suzon et figura vis-à-vis de sa cousine.--Je vous l'ai bien dit, monsieur Vernon, disait Anselme dans l'un de ses balancés les plus audacieux, n'est-ce pas que c'est très-bien? On ne ferait pas mieux pour la noce d'un prince.--Oui, mon ami, répondait Paul en surveillant les mouvements du gros garçon; mais ménagez-vous. Vous ne serez plus bon à rien.--Bah! disait Anselme, j'en filerais vingt de contredanses de ce numéro. On voit bien que vous ne me connaissez pas.Ce fut le dernier effort d'Emma. Quand la contredanse fut achevée, elle alla rejoindre Muller, effrayé de la voir pâlir et rougir presque dans la même seconde.--Bon ami, dit-elle, partons; je ne me sens pas bien. Il faut nous en aller à Champfleury: je veux mourir où est morte ma mère.XXIIChampfleury.Quand Emma revit les bords de la Meuse, le soleil regagnait à grands pas notre hémisphère, et la campagne ressemblait à une corbeille de fleurs. Les haies d'aubépine envoyaient à l'envi leurs parfums vers la voiture qui portait la jeune fille, les grands marronniers inclinaient devant elle leurs aigrettes blanches, les acacias la couvraient d'une pluie embaumée. En aucun temps, et sous aucun ciel, le paysage n'aurait pu offrir des horizons plus caressants, des lignes plus molles, des couleurs plus douces au regard. Il régnait dans l'air cette tiédeur des premiers beaux jours qui pénètre les sens et invite l'âme à une langueur pleine de charmes. Tout s'animait au loin, tout s'associait au réveil de la nature: les troupeaux dans les prés, l'oiseau sur la cime de l'arbre, l'insecte bourdonnant sur les calices entr'ouverts.Aucun détail de ce spectacle n'échappait à Emma, aucun de ces bruits ne se dérobait à son oreille. C'était la vie de ses jours heureux, les sons, familiers, l'atmosphère où elle avait puisé sa force; le lieu où elle avait grandi près du tombeau de sa mère. La fille des champs se sentait revivre au contact de cette existence pleine d'air et de soleil; sa poitrine se dilatait à cette source pure. A mesure qu'elle approchait de Champfleury, chaque site lui rappelait un souvenir: ici le moulin du village, plus loin la ferme, plus loin encore le clocher du bourg. A tous ces objets se rattachait quelque épisode de son enfance; la jeune fille les retrouvait classés dans sa mémoire, et les rappelait à Muller, heureux de ces récits. Lorsque Emma les suspendait, c'était pour contempler d'un œil rêveur le cours de la Meuse, qui se déroulait au loin comme un filet d'argent sur un tapis d'émeraudes. Aux abords du château, l'émotion fut plus vive encore. Les arbres s'animaient, les toits d'ardoise semblaient prendre un langage. Emma revoyait son colombier et, de loin, croyait en reconnaître les hôtes; elle cherchait sur la pelouse la génisse qui accourait naguère à sa voix, elle appelait par leurs noms les chiens de garde; elle s'imaginait apercevoir, dans le lointain de la perspective, sa vieille nourrice, filant son lin debout, tout en gardant le troupeau. Chaque villageois qui passait était pour elle une découverte; on eût dit qu'elle retrouvait d'anciens amis. Quand ils parlaient, c'était un autre bonheur: cet accent, cet idiome local avaient pour elle un charme infini; elle s'y plaisait comme à l'idée du pain bis et de la jatte de crème. Elle marcha ainsi de joie en joie, de surprise en surprise, jusqu'au moment où la voiture s'arrêta dans la cour du château. Ces émotions retombaient sur son cœur comme la rosée matinale sur la tige des plantes; elles y répandaient une fraîcheur salutaire et tempéraient l'ardeur fatale de ses souvenirs.--Comme il fait bon vivre ici! disait-elle à Muller; tout y est meilleur, les hommes et la nature. Voyez, bon ami, quel air de fête partout; ces prés se sont parés pour nous recevoir, les arbres nous offrent des bouquets, la Meuse nous sourit de loin, et les Vosges nous envoient des saluts harmonieux. Il n'est pas jusqu'au vieux donjon qui ne se soit revêtu d'un rayon de soleil, comme d'un habit d'étiquette. Oh! qu'il fait bon vivre ici!En répétant ces mots, elle s'élança joyeuse hors de la calèche de voyage, et trouva sur le perron les gens du château empressés de la recevoir. Emma avait laissé à Champfleury des regrets bien vifs; longtemps elle avait été la fée du pays, la providence des malheureux. Son retour fut l'événement du jour à plus de trois lieues à la ronde. De toutes parts on accourut pour voir la fille du général, et ces braves villageois s'en allaient heureux d'avoir pu embrasser un coin de son vêtement. C'était une réception de reine; le salon ne désemplissait pas. Muller craignit que cette fatigue nouvelle, ajoutée à celle du voyage, n'épuisât les forces d'Emma; il fit quelques observations.--Non, bon ami, soyez sans crainte, répondit la jeune fille; la vue de ces braves gens me fait du bien; ils m'apportent la joie et la santé; laissez-les venir.--Demain, dit Muller en insistant, demain, Emma; cela vaudra mieux; vous serez plus reposée.--A quoi bon! répondit la jeune fille. Quand le plaisir est là, pourquoi dire demain? Sommes-nous sûrs de demain? ajouta-t-elle avec un accent plus mélancolique. Bon ami, je suis heureuse, et le bonheur donne de la force. Laissez-moi remplir jusqu'au bout mes devoirs de châtelaine.--Soit, dit Muller; excusez alors la liberté qu'a prise votre vassal. Je vais voir ce que sont devenus nos herbiers.Le mois qui suivit l'arrivée d'Emma fut rempli de pareilles fêtes. Le curé du village vint la voir, et ne plaida pas en vain pour ses pauvres. La commune se plaignait de ses routes; Emma y pourvut mieux qu'un conseiller municipal. Elle voulut que Champfleury eût une école, et assura le traitement de l'instituteur. Pas un indigent ne s'adressa vainement à elle; une souffrance révélée était une souffrance secourue. Sans blâmer ces libéralités, Muller eût désiré qu'Emma en réglât mieux l'emploi; là-dessus s'engageaient entre eux des débats où le digne Allemand était toujours vaincu.--Me défier de gens qui tendent la main! disait Emma; mais, mon bon ami, où avez-vous donc la tête? Est-ce que vous croyez que l'on fait ce métier-là de gaieté de cœur?Ainsi, Emma s'initiait à une vie nouvelle, et trouvait un aliment à son activité. Pendant son absence, le château avait été fort négligé, et le changement de maître n'avait pas peu contribué à son dépérissement. La jeune fille fit venir des ouvriers du chef-lieu, ordonna les travaux, les surveilla elle-même. Muller se résignait au rôle d'intendant, trop heureux de ne figurer qu'en seconde ligne. Emma prenait de l'intérêt à ce qui se passait autour d'elle: c'était beaucoup; il en résultait une diversion heureuse à ses douleurs récentes, et un précieux moyen de guérison. On remonta l'écurie, on songea à la basse-cour, on repeupla la garenne. Tous les oiseaux rares qu'Emma avait rassemblés dans sa volière étaient morts faute de soins; il fallait combler ces vides et recommencer sur de nouveaux frais. L'humidité avait attaqué les herbiers et les cadres d'insectes: c'était encore une besogne à refaire. Ce changement d'habitudes opéra sur la jeune fille une métamorphose complète. Elle se remettait à vue d'œil, elle prenait chaque jour un meilleur visage. Cet air natal avait en lui quelque chose de si puissant et de si généreux, il agissait si activement sur ces organes où sommeillait la plus grande des forces, celle de la jeunesse, que peu à peu les symptômes les plus fâcheux disparurent pour faire place à des signes évidents de réaction. Le teint reprit ses tons naturels, la respiration devint plus libre, la toux disparut, les yeux perdirent leur éclat fébrile.Champfleury agissait donc plus puissamment que la science des docteurs, et fournissait la preuve de ses vertus souveraines. Le ciel, l'air, le régime, ces grands modificateurs; le temps, qui adoucit les blessures; l'activité physique, qui trompe les douleurs de l'âme: tout contribuait à ranimer en elle les sources de la vie. On entrait d'ailleurs dans la belle saison; l'air était doux, la température égale, rien ne contrariait un rétablissement prochain. Pour seconder ce triomphe de la jeunesse et de la nature, Muller n'oubliait, ne négligeait rien. Il avait lu dans quelques livres que l'oxygène exhalé par les arbres est favorable aux poumons, et il en concluait qu'en passant une grande partie de la journée sous les voûtes des grandes forêts il procurerait à son élève une atmosphère propre à accélérer sa guérison. Ce fut dès lors pour lui un souci que de préparer des excursions dans toute la chaîne des Vosges, et promener Emma sous ces ombrages séculaires. C'était tantôt un site, tantôt une ruine qu'il s'agissait de visiter; une leçon d'histoire ou de botanique, un acte de bienfaisance ou un dîner sur l'herbe: les prétextes ne manquaient jamais à Muller. Il tenait ainsi la jeune fille en haleine, et l'empêchait de se blaser sur cette vie des champs, qui a, au début, tout le charme d'une idylle, et qui devient, à la longue, monotone comme les sables du désert.Parfois des surprises donnaient à ces excursions un attrait de plus. Dans les bois voisins du château, Muller avait fait disposer des chalets rustiques au moyen de quelques planches recouvertes de feuillage. Quand la fatigue commençait à gagner Emma, un de ces réduits s'offrait à point nommé avec du laitage, de la crème et de ce bon pain villageois dans lequel la jeune fille mordait avec délices. Cette collation si frugale et si bien accueillie était du plus strict régime: Muller déguisait les prescriptions des docteurs sous les apparences du plaisir.--Savez-vous, bon ami, que vous me gâtez! disait Emma en portant dans ce repas improvisé l'appétit que donne la promenade. Que cette crème est donc délicieuse!--Parfaite, répondit Muller en prenant sa part du festin; c'est Georgette qui l'a apportée ici ce matin. Vous ayez été si bonne pour son aïeule. C'est une surprise qu'elle aura voulu vous ménager.--Les bonnes gens! disait Emma. Je ne sais comment on peut être dur pour ce peuple de la campagne. Comme il souffre avec patience! comme il aime ceux qui le traitent bien! Le riche est injuste envers eux.--Oh! bien injuste! répondait Muller, s'associant à la pensée de la jeune fille; bien injuste, Emma! Le riche ne tient pas compte comme il le devrait des sueurs du pauvre. Entre le laboureur qui pousse le soc et le bœuf qui ouvre le sillon, le riche fait peu de différence. Ce sont deux services qui, à ses yeux, se ressemblent beaucoup. L'essentiel, pour lui, c'est que le blé lui appartienne.La belle saison s'écoula au milieu de ces distractions que Muller multipliait sous les pas de sa pupille. Cependant, quelque soin qu'il prît à les varier, il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'elles perdaient graduellement de leur attrait; Dans les premiers mois de son séjour, Emma avait paru jeter un voile sur le passé et l'effacer complètement de sa mémoire. Pas un mot sur Paris, rien qui, de près où de loin, se rattachât à Paul Vernon. Muller se réjouissait de ce changement: il y voyait le signe d'une cure complète, et croyait que le temps achèverait ce que Champfleury avait si bien commencé. Le temps agit en sens contraire. Emma, insouciante d'abord, devint chaque jour plus sérieuse et plus réfléchie; elle prit moins de goût aux choses qui jusqu'alors l'avaient intéressée, laissa à Muller le soin du commandement, et se retrancha de nouveau dans ses habitudes de mélancolie et de méditation.L'Allemand comprit qu'il s'était flatté d'un succès trop prompt et que le champ était encore ouvert aux inquiétudes. Cela devait être. Emma ne pouvait supporter longtemps sans souffrir les tristesses de l'isolement. Autour d'elle se réunissait tout ce qui rend la vie heureuse: la richesse, la considération, les honneurs du rang, les ressources de l'intelligence; et elle en était réduite à jouir seule de tout cela, sans entrevoir le moment où elle y associerait un cœur digne du sien et qui méritât cette préférence. A mesure qu'il s'opérait chez elle un retour plus complet vers la santé, ce vide de l'âme, ces élans vagues vers un avenir inconnu se manifestaient avec plus de force et troublaient la sécurité de son esprit. La pureté sans tache dans laquelle s'était écoulée sa vie n'excluait pas un travail d'imagination qui, à son insu, la dominait. Elle n'avait jamais lu d'autre roman que celui qui s'agitait dans son cœur; mais ce roman était inépuisable, et chaque jour elle y ajoutait un nouveau chapitre. Avec une mère pour la guider, la jeune fille n'aurait pas été la proie de ce long combat. Une mère sait armer son enfant contre les déceptions et la préparer aux épreuves qui l'attendent. Emma s'était élevée pour ainsi dire toute seule, avec Muller pour confident et sa conscience pour guide. Ces deux tuteurs ne suffisaient pas. Entre l'élève et le précepteur régnaient une certaine distance de condition et une réserve bien naturelle chez une jeune fille. Muller devinait plus de choses qu'on ne lui en confiait, et il était loin de tout deviner. Les fluctuations de ce cœur lui échappaient aussi bien que ses angoisses.Vers la fin du mois d'août, la mélancolie d'Emma prit un caractère taciturne qui affligea profondément son précepteur. Elle ne se trouvait bien que seule, et souffrait avec impatience qu'on l'accompagnât dans ses promenades solitaires. Muller respectai! ce caprice et s'éloignait les larmes aux yeux. Cette époque de l'année était celle où, pour la première fois, elle avait vu Paul Vernon, et elle se rappelait tous les détails qui se rattachaient à son séjour à Champfleury. Elle était enfant alors, gaie, rieuse, sans souci de l'avenir. Combien l'horizon s'était assombri depuis ce temps! Quelles dures leçons lui avait infligées le destin! Et pourtant combien le bonheur était près d'elle encore! Paul n'était pas marié; la liaison passagère qu'il avait formée venait de se rompre. Libres tous deux, qui les empêchait de s'unir? Paul s'était éloigné d'elle, mais ne fallait-il pas excuser un écart de jeunesse? Peut-être n'était-il pas aussi corrompu qu'on le croyait, et l'amour d'ailleurs ne pouvait-il pas faire un miracle?Voilà sur quel terrain s'aventurait l'imagination de la jeune fille, quels problèmes elle se posait pour les résoudre dans le sens de sa passion. À Paris, sur le théâtre de ses torts, Paul n'aurait eu que peu de chance de rentrer en grâce; à Champfleury, tout lui était propice, la voix des souvenirs, les conseils de l'isolement. Plus la solitude agissait sur Emma, plus la chance devenait favorable au beau cousin, plus elle se sentait ramenée impérieusement vers lui. Tout ce qui pouvait flatter ce sentiment trouvait accès auprès d'elle, tandis qu'elle en éloignait tout ce qui lui était contraire. Elle avait peur des scrupules de Muller et se défiait de sa bonté; de là sa réserve à son égard et son système de réticences.Comme but favori de ses promenades, Emma avait choisi la lisière d'un petit bois que Paul Vernon traversait toujours quand il revenait de ses grandes chasses sur les crêtes des Vosges. C'était là qu'elle avait autrefois coutume de l'attendre; c'est là qu'elle se rendait chaque jour. Une sorte de carrefour pratiqué à l'entrée du bois permettait d'embrasser d'un coup d'œil les divers sentiers qui le traversaient. Un soir qu'Emma était allée, comme d'habitude, s'asseoir sur un tertre de gazon ménagé en avant des taillis, elle crut apercevoir dans l'une des avenues une apparition familière. Elle eut peur; un nuage passa devant ses yeux.-Ah! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu! serait-ce lui?Tout son corps frémissait; elle s'appuya sur une branche voisine, comme si elle eût craint de défaillir. L'apparition se rapprochait et devenait de plus en plus distincte. C'était lui, en effet; c'était Paul Vernon, en costume de chasse, tel qu'Emma l'avait gravé dans ses souvenirs. Il s'approcha de la jeune fille, tremblante d'émotion et de surprise.--Quoi! ma cousine, lui dit-il, c'est vous! Vous ici toute seule!--Oui, mon cousin, répondit Emma heureuse et troublée; oui, c'est bien moi: je vous attendais.XXIIIUn rayon de soleil entre deux orages.Cet élan de la jeune fille avait été si spontané, qu'elle y trahit en quelques mots le vœu secret de son cœur et l'idée fixe de sa sollicitude. A peine les eut-elle prononcés, qu'elle s'arrêta, toute confuse. Ses yeux s'abaissèrent par un chaste retour sur elle-même; ses joues se couvrirent du vermillon le plus vif; un embarras plein de grâce et de pudeur régna dans sa contenance. Il se fit entre elle et son cousin un silence expressif pendant lequel leurs pensées seules se répondaient. Enfin, Emma leva timidement sur le beau jeune homme des yeux pleins de tendresse et d'abandon.--Venez, Paul, lui dit-elle; la nuit se fait; il est temps de regagner le château.Elle lui tendit une main, dont il s'empara avec vivacité, et ils marchèrent ainsi sans échanger une parole: le bonheur de se sentir l'un près de l'autre leur suffisait. La présence de Vernon ne tenait point à des motifs romanesques, mais aux causes les plus naturelles et les plus simples. La saison des chasses approchait; et l'un des propriétaires du voisinage, grand amateur de vénerie, avait invité le jeune homme à venir passer chez lui une partie de l'automne. Paul avait accepté avec empressement un double attrait le poussait vers Champfleury. A peine arrivé, il s'était empressé de se rendre auprès de sa cousine et l'avait trouvée sur son chemin. Ainsi s'expliquait cette rencontre fortuite; Muller n'y vit rien de plus.L'imagination d'Emma ne se contentait pas d'une réalité aussi prosaïque; son thème était tout autre. Dans le hasard qui l'avait conduite au-devant de son cousin, elle voyait le doigt de la Providence. Pourquoi résister encore? Pourquoi lutter? Le ciel s'en mêlait, il réunissait deux cœurs que l'orage avait séparés. L'absence avait dû être une expiation nécessaire; le retour marquait l'aurore d'un bonheur nouveau. La jeune fille s'exaltait à ces pensées; il lui semblait soulever le voile qui couvrait l'avenir et y apercevoir une longue suite de beaux jours. Qu'eût-elle fait, d'ailleurs, seule en ce monde, sans un bras pour la soutenir, avec le vide dans son cœur comme dans son existence? Quel que fût le sort qui l'attendait, il ne lui restait plus qu'à céder; car son amour, c'était sa vie même. Sa résistance était à bout; elle ne pouvait plus fuir son destin.Quand cette détermination fut bien prise, la physionomie d'Emma recouvra une sérénité que depuis longtemps elle avait perdue. Le sourire revint sur ses lèvres et ne les quitta plus; une joie douce anima ses traits, une grâce charmante releva le prix de ses paroles. Elle avait, vis-à-vis de Muller, à expier des torts récents; elle se montra charmante pour lui, et mit une sorte de coquetterie à lui plaire. La soirée s'écoula ainsi, au milieu de mille attentions et de mille soins. De temps en temps, Emma quittait le salon et allait donner quelques ordres, puis elle revenait joyeuse comme l'oiseau. Il était déjà tard quand Paul se leva pour prendre congé.--Halte-là, mon cousin, lui dit la jeune fille; on ne sort pas ainsi de nos domaines. Nous avons à Champfleury droit de haute et de basse justice: demandez plutôt à Muller.--C'est dans nos chartes, répliqua celui-ci en riant et sans savoir où Emma voulait en venir.--Soit, dit Paul; mais je n'ai rien à craindre de vos arrêts, ma cousine. Je ne suis point un vassal rebelle.--Vous l'entendez, bon ami, poursuivit la jeune fille. Ce que c'est que l'habitude chez les grands coupables! elle détruit le sentiment de la faute.--Mais encore, répondit Vernon, faut-il savoir ce que vous avez à me reprocher, ma cousine.--Quoi! monsieur, dit Emma en croisant ses bras pour se donner l'air d'un juge sévère, vous venez dans les Vosges, et c'est chez un étranger que vous descendez! Il est impossible que l'on n'ait pas prévu ce crime-là. Outrager l'hospitalité dans la personne d'une cousine! Qu'en dites-vous, Muller?--C'est un cas très-grave, répondit le précepteur; les lois des Ripuaires l'avaient prévu; il s'agit de la peine de mort.--Nous serons moins rigoureux, dit la châtelaine en gardant son sérieux; nous nous contenterons de la prison perpétuelle. Vous connaissez le pavillon du petit parc, bon ami?--Oui, madame la baronne, répliqua Muller, qui s'associait à ce jeu; un cachot véritable.--Eh bien, poursuivit Emma, c'est là que nous enfermerons notre captif. Je vous institue son geôlier, monsieur Muller; vous m'en répondez sur votre tête!Paul était enchanté, cependant il se défendit pour la forme. C'était tantôt la crainte de causer trop d'embarras, tantôt celle de se montrer impoli vis-à-vis de son hôte actuel, puis les bagages qui étaient loin, et d'autres prétextes encore. Emma trouvait réponse à tout.--Mon cousin, disait-elle, c'est jugé et bien jugé; il n'y a plus à en revenir. Votre hôte est prévenu et vous excuse; vos bagages sont dans le pavillon du parc. Tout s'est fait pendant que vous causiez avec nous ce soir, Ainsi, résignez-vous, c'est sans appel.--Il faut vouloir tout ce que vous voulez, ma cousine, dit le jeune homme en lui serrant la main avec tendresse.Le pavillon était à une petite distance du château: Emma ne voulut laisser à personne le soin d'y installer son prisonnier. Les domestiques s'acheminèrent avec des falots; Muller les suivait, ainsi que les deux amants. Emma s'appuyait sur le bras de Paul et marchait avec une légèreté telle, qu'on eût dit qu'elle ne touchait pas la terre. La nuit était magnifique: les étoiles brillaient comme des diamants. Le long des arbres couraient ces sons harmonieux de la nuit qui semblent bercer la terre endormie..--Emma! disait Paul à demi-voix et avec un accent qui allait au cœur de la jeune tille, où est le bonheur, si ce n'est ici?--Oui, répondit-elle inondée de joie, ici et point ailleurs, Paul, restons où nous sommes bien.Leurs mains s'étaient rapprochées et ne se quittèrent plus qu'au moment où on arriva devant le pavillon. Du temps du baron, ce bâtiment avait été l'objet d'une dépense considérable. Il y venait coucher pendant la saison de la chasse, et s'était plu à l'embellir. A proprement dire, c'était plutôt un logement complet qu'un simple pavillon. Situé dans le centre d'un rond-point, il avait pour perspective, d'un côté un petit lac sur lequel s'ébattaient des cygnes, de l'autre une large allée d'ormes qui descendait vers la Meuse. Le mobilier en était moderne, riche, presque fastueux: des tableaux de prix ornaient les murs, une bibliothèque pourvue de livres choisis y offrait une ressource contre l'oisiveté. Un sage aurait pu s'y plaire; à plus forte raison un amoureux. Paul prit possession de son domicile avec un bonheur réel et s'endormit au milieu des songes les plus riants.Depuis ce jour, la vie des deux amoureux ne fut qu'un perpétuel enchantement. Emma ne voulait pas que Paul renonçât pour elle à ses goûts favoris; mais elle arrangeait si bien les choses, que, au fort de ses plus grandes chasses, elle se trouvait sur son passage comme une fée familière, sans qu'on pût dire comment elle y était venue. Muller trouvait parfois ces excursions un peu rudes; mais le digne homme était si heureux du bonheur de son élève, qu'il n'osait pas se plaindre, et dissimulait de son mieux la fatigue qu'il éprouvait. La joie de ces enfants le spectacle de leur mutuelle tendresse l'enivraient et le rajeunissaient. Il voyait enfin rentrer dans cette maison la gaieté et l'amour, deux hôtes qui, depuis si longtemps, s'en étaient éloignés. Tous les nuages s'étaient dissipés peu à peu, le ciel avait repris son azur. La jeunesse a un charme puissant auquel rien ne résiste, ni les soupçons du cœur, ni les alarmes de la raison. Le passé avait fui; il n'en restait qu'une page blanche, sur laquelle le couple fortuné avait inscrit la date de ses amours.Dès lors, l'union prochaine d'Emma et de Paul devint un fait public à plusieurs lieues à la ronde. Le dimanche, à la messe solennelle, on les voyait s'asseoir ensemble au banc d'honneur; à la promenade, aux fêtes du village, partout, ils étaient inséparables. Les fermiers de Champfleury saluaient Paul comme un maître; les autorités municipales étaient pleines de déférence pour lui. C'était une souveraineté anticipée. Quoique Vernon éprouvât pour sa cousine une tendresse réelle, il restait encore chez lui quelque place pour un autre sentiment. Sa passion n'avait pas, comme celle d'Emma, ce caractère exclusif qui ferme le cœur à toute pensée étrangère. Il aimait, sans doute, mais il calculait aussi. Les leçons de Granpré ne pouvaient s'effacer d'une manière aussi rapide. Dès qu'il fut certain de cette alliance, objet de tous ses vœux, il se prit à jouer sérieusement le rôle de maître, et voulut s'initier d'avance à la gestion d'intérêts qui allaient devenir les siens. Jusqu'alors Muller avait tout réglé, tout administré. Paul se fit rendre des comptes, et engagea plus d'une fois à ce sujet des discussions interminables. Il demandait des justifications à propos des plus petites minuties, s'inquiétait des moindres détails, faisait subir au pauvre Allemand des interrogatoires dont celui-ci s'échappait le cœur navré.Dans les débuts, le jeune homme apportait à cette espèce d'enquête quelque discrétion et quelque réserve; mais peu à peu, enhardi par l'impunité, il poussa les choses jusqu'à la plus injurieuse défiance. L'élève de Granpré se retrouvait tout entier. Muller aurait eu un moyen de mettre un terme à ces odieux procédés, c'eût été d'en parler à Emma; mais plutôt que de recourir à ce moyen extrême il eût préféré toutes les humiliations du monde. Désormais, pour la jeune fille, la perte de ses illusions était le coup de la mort. Il la voyait heureuse, florissante: il eût craint de troubler par sa faute cet heureux retour vers le bonheur et la santé. Il se résigna donc à souffrir en silence. Il fallut peu de temps à Paul pour retrouver les instincts les plus âpres de l'homme d'affaires, et cette passion du calcul qui distinguait son maître. La perspective d'une fortune considérable l'enivrait et troublait sa prudence habituelle. Sous prétexte de soulager Muller, il fit porter dans son pavillon les titres de famille, les baux, les conventions, les actes authentiques et privés, enfin tous les éléments d'une vérification générale. Ces titres, rédigés dans le grimoire habituel des gens de loi, étaient, pour lui la plus douce, la plus attachante des lectures; il s'en inspirait, il s'en nourrissait chaque jour et à toute heure. Quand il avait besoin d'un renseignement, il envoyait chercher Muller, et tenait avec lui de longues séances. Parfois l'Allemand lui résistait et éclatait en reproches; Paul, en élève de Granpré, passait outre et revenait à la charge avec une insistance nouvelle. Jamais il ne laissait changer une thèse d'intérêt en une thèse de sentiment; jamais il ne se payait de considérations d'un ordre moral pour excuser un sacrifice matériel. Il n'admettait pas ces confusions, indignes d'un logicien tel que lui, et voulait qu'on traitât avec le cœur les affaires de cœur, avec le calcul les affaires de calcul.Ces séances avaient lieu dans l'une des pièces du pavillon, située en face de l'allée qui menait au château. C'était un petit salon octogone éclairé par des croisées garnies de stores. Quand le soleil était haut, ces stores tempéraient la clarté du jour tout en laissant quelque jeu à la brise extérieure. Ces stores ne fermaient pas non plus assez hermétiquement les ouvertures, qu'on ne pût entendre du dehors une conversation engagée à haute voix, surtout quand les interlocuteurs y mettaient quelque vivacité. Seulement, il était rare que les personnes du château vinssent de ce côté, et les secrets des séances du pavillon étaient ainsi gardés par sa position discrète et solitaire.Un jour que le débat s'était prolongé plus longtemps que de coutume, Emma éprouva un sentiment d'impatience inusité et presque fatal. Depuis deux heures, elle attendait Paul au château, et Paul ne paraissait pas. Elle eut voulu interroger Muller; Muller aussi se trouvait absent. Où étaient-ils tous deux, et pourquoi la laissaient-ils seule? Voilà quelle question se posait Emma. Elle n'y céda pas d'abord; mais peu à peu elle sentit un tel vide à ses côtés et dans son cœur un trouble si étrange, qu'elle résolut d'échapper à ce malaise en allant, à la découverte. Les plus grandes chances étaient du côté du pavillon: aussi se dirigea-t-elle vers l'allée qui y conduisait. Cette avenue était couverte d'un gazon ras et serré qui amortissait le bruit des pas; elle parvint de la sorte jusqu'au seuil même du salon octogone sans que rien vînt trahir sa présence. La discussion continuait entre Paul et Muller; l'accent avait atteint son plus haut diapason. Emma, inquiète, s'arrêta pour écouter:--Oui, disait une voix que la jeune fille ne reconnut que trop, oui, monsieur Muller, je vous répète qu'il serait absurde de s'obstiner dans un placement pareil: c'est contre toutes les règles.--Une propriété de famille, monsieur Paul! disait l'autre voix; aliéner une propriété de famille! Songez-y, mademoiselle Emma n'y prêtera jamais les mains.--Allons donc! un objet qui ne rend pas deux et demi pour cent, répondit Paul. On voit bien que vous n'êtes pas financier, monsieur Muller.--Non, monsieur, dit Muller avec un accent de reproche, et je m'en honore. Je ne pousse pas le calcul si loin. Vous ne voyez dans cette terre que le revenu; moi, je vois les souvenirs qui s'y rattachent; mademoiselle Emma aussi. C'est un legs de son père, le lieu où sa mère a rendu le dernier soupir. Voilà pourquoi elle l'a rachetée au prix de quelques sacrifices.--Bah! des raisons de sentiment, répliqua Paul; cela n'a plus de cours. Deux et demi pour cent, monsieur Muller, c'est à quoi se réduit la question. Si vous trouvez un pareil placement convenable, je n'ai rien à ajouter. De l'argent que nous pourrions faire valoir à raison de six... Trois et demi pour cent de perdus. Fi donc! Décidément, il faudra vendre.Chacune de ces tristes paroles pénétrait le cœur d'Emma et y rouvrait ses blessures; elle n'eut plus la force de se tenir debout et s'appuya sur le mur qui régnait entre les croisées. L'entretien continuait.--Et ces baux, disait Paul, a-t-on jamais rien vu de plus naïvement fait! Soixante, quatre-vingts francs l'hectare, pour des terres qui en valent bien, haut la main, cent quarante et cent cinquante! Autant vaudrait prendre des poignées d'or et les jeter dans la Meuse! ils sont bien heureux, vos manants.--Monsieur Paul, répondit Muller d'une voix sévère, ces manants sont d'anciens serviteurs, fort attachés à la famille. C'est le général qui a signé ces baux; il était fils de cultivateur et il s'y connaissait. Il a voulu autour de lui des heureux et non des misérables. N'insultez point à sa mémoire.--Soit, monsieur Muller, répliqua le jeune homme; mais avec moi il en retournera autrement, je vous le jure. Peste, comme vous les défendez! Est-ce que vous auriez par hasard un pot-de-vin sur l'affaire?A cette imputation outrageante, Muller ne put se contenir; sa colère éclata.--Monsieur, dit-il, en se levant, voilà un propos odieux; j'aurai le soin de ne plus m'exposer à rien de semblable.Il se dirigea vers la porte; et en sortant il aurait immanquablement aperçu Emma, si la jeune fille, par un mouvement plus prompt que la pensée, n'eût tourné l'un des angles que formait la construction. Muller sortit fort agité et gagna la grande avenue, tandis qu'Emma se rejetait du côté du parc et allait égarer sa douleur dans les allées les plus solitaires.XXIVLa chute des feuilles.Deux heures après qu'elle eut surpris cet entretien, Emma rentra au château l'œil égaré, la figure sombre. Une fièvre ardente s'était emparée d'elle, ses membres s'agitaient en proie au frisson. Elle voulut lutter, mais en vain: le mal la vainquit. Il fallut regagner péniblement sa chambre et se jeter sur un lit, que la souffrance et le délire vinrent assiéger. Ni Muller ni Paul ne comprenaient rien à cette rechute soudaine; en fille héroïque, Emma gardait le silence; elle avait résolu de mourir avec son secret. Muller envoya de tous les côtés afin de chercher des secours. Un domestique du château courut à franc étrier vers le chef-lieu pour en ramener un médecin, tandis qu'un homme de confiance se dirigeait en poste vers Paris avec l'ordre de ne point en revenir sans un praticien célèbre.En attendant, il pourvut lui-même au plus pressé. Le docteur du chef-lieu arriva; il se trouva être un homme instruit, expérimenté, comme on en rencontre tant aujourd'hui dans nos provinces. Il n'hésita pas un instant sur la nature du mal: c'était une inflammation de poitrine, qui exigeait un traitement énergique et prompt. Tout fut mis sur-le-champ en usage, avec une décision qui n'excluait pas la prudence. L'état de la jeune fille était des plus graves; le pouls s'élevait de plus en plus, la respiration devenait pénible, la tête s'embarrassait. Un désordre au cerveau pouvait se déclarer et rendre impuissants les efforts de l'art. On agit donc avec vigueur et de manière à conjurer ces fâcheux symptômes. Pendant cinq jours et cinq nuits, aucune amélioration sensible ne se manifesta. La fièvre était toujours vive, le délire opiniâtre. La jeune fille semblait se débattre sous une obsession constante: de temps à autre, elle portait autour d'elle un regard effaré, puis elle s'engloutissait dans ses oreillers comme pour échapper aux poursuites d'un fantôme. Des paroles entrecoupées, des phrases sans suite s'échappaient de ses lèvres, et le nom de Paul était le seul qui y trouvât place. Tantôt elle le prononçait avec une expression de tendresse qui eût amolli les rochers: tantôt elle y apportait un dédain, une colère manifestes.Dans le cours de ces rêves fiévreux, il n'était pas rare qu'elle se mît sur son séant et envoyât la main dans le vide comme si elle eût voulu se saisir de quelque objet; parfois même elle rejetait violemment les couvertures et, fredonnant un air de chasse, elle essayait de s'élancer hors de son lit. Deux femmes, qui ne la quittaient pas, avaient beaucoup de peine à contenir ces accès de délire et ces gestes désordonnés. On voyait que l'âme et le corps étaient à la fois atteints chez la malade, et que la force de la jeunesse s'y trouvait aux prises avec l'énergie de la douleur.Depuis qu'Emma reposait sur son lit d'angoisses, personne ne dormait dans le château; tout ce qui l'entourait souffrait comme elle et avec elle. Le docteur n'abandonnait que rarement le chevet. Muller y restait des heures entières abîmé dans son désespoir. Paul eût aussi voulu s'y établir; mais sa présence jetait Emma dans une agitation si grande, que le médecin le pria de s'abstenir désormais. Le jeune homme en fut donc réduit à errer autour de la chambre et à y attendre des nouvelles avec anxiété.Le cœur de Vernon n'était point mauvais; seulement, le bien y sommeillait et ne reprenait le dessus que dans les occasions décisives. La maladie d'Emma amena une de ces réactions; Paul y prit une part profonde et sincère. S'il eût suffi de donner quelques années de sa vie pour prolonger les jours de sa cousine, il l'aurait fait avec joie; sans arrière-pensée, sans calcul. C'était un caractère où la nature et l'éducation se livraient un perpétuel, combat; généreux au fond, mais enchaîné à l'intérêt par des habitudes invétérées. Tant que sa cousine fut mourante, aucune autre pensée n'eut de place dans son esprit; il s'y intéressait pour elle-même et non pour cette dot qu'elle menaçait d'emporter dans sa tombe. Enfin, le sixième jour, le docteur donna quelque espoir: il y eut du mieux dans l'état de la malade. Le pouls se modérait graduellement, l'œil n'avait plus l'aspect vitreux, le sommeil redevint plus tranquille, le délire cessa. Emma parla aux personnes qui entouraient son lit; elle tendit la main à Muller, que la joie suffoquait, et demanda elle-même à voir son cousin. Quand Paul entra, il passa sur ses traits une expression de douleur contenue; mais elle eut bientôt triomphé de ce mouvement, et ne laissa plus voir que de la douceur et de la bonté. De pareilles émotions pouvaient être dangereuses; on les abrégea, et le silence se fit de nouveau autour du lit de la jeune fille.Ce fut dans cette première période de la convalescence qu'arriva le célèbre praticien de Paris. Son confrère de province lui avait ravi les honneurs de la cure; il ne lui restait plus rien à faire, si ce n'est à approuver ce qui s'était fait. Ainsi se passent presque toujours les choses. Seulement, il y eut entre les deux docteurs la séance obligée où ils arrêtèrent en commun la marche à suivre pour accélérer la guérison.Rien de plus simple: un régime doux, un exercice modéré, point d'imprudence et peu d'émotions, le logis dans les jours froids ou pluvieux, les rayons du soleil dans les beaux jours. La conférence où ceci fut arrêté se passait dans une petite pièce attenante à la chambre d'Emma, et il était facile d'y entendre le bruit d'une petite toux sèche et opiniâtre qui venait de se déclarer chez la malade.--Diable! dit le médecin de Paris, vous n'êtes pas au bout de vos ennuis, mon confrère; voilà un mauvais son de cloche.--Je l'avais déjà remarque, répliqua le médecin de province: le coffre n'est pas fort.--Soignez les bronches, dit en insistant le docteur parisien. Diable! diable! ajouta-t-il en levant la séance, je n'aime pas cette toux-là.Deux jours après, Emma pouvait se lever et passer la journée au coin du feu; les forces lui revenaient à vue d'œil, sa convalescence marchait à pas rapides. Seulement, la toux persistait et prenait un caractère périodique. Les accès n'en étaient ni longs ni fréquents, mais ils se succédaient avec régularité, et des sueurs abondantes s'y joignaient. Quoique le pouls n'eût plus ce mouvement déréglé qui signale les ardeurs de la fièvre, il n'était pas redescendu à la limite désirable et avait conservé un peu d'accélération. Ces symptômes inquiétaient le docteur: mais ils semblaient si peu graves auprès de ceux dont la nature et l'art venaient de se rendre maîtres, que personne au château ne s'associait à ses inquiétudes.Peut-être la jeunesse d'Emma aurait-elle été plus forte que ces secousses, si un tourment moral ne fût venu les aggraver. La scène du pavillon, les mots cruels qu'elle y avait recueillis étaient pour elle l'objet d'un désespoir désormais sans fin. Le dernier voile venait de tomber; plus de rêve, plus d'illusion possible. Lutter contre des instincts si enracinés ou en supporter les tristes conséquences étaient deux perspectives également odieuses à sa pensée. Elle avait envisagé le mariage comme un concert, non comme un duel; elle se sentait trop fière pour subir la tyrannie du calcul et trop résignée pour la combattre. Entre les deux écueils, il n'y avait qu'une ligne à suivre, celle de l'oubli du passé. Assez de songes, assez de fol espoir! il fallait rentrer dans le monde réel après avoir longtemps poursuivi des chimères.Une barrière, cette fois infranchissable, s'élevait entre elle et son cousin. Une pareille résolution ne put pas entrer dans le cœur de la jeune fille et y prendre un caractère formel sans y occasionner de profonds déchirements. Emma souffrait comme le Spartiate, en dévorant sa douleur, mais sa souffrance n'en était que plus vive. Décidée à laisser ignorer à Paul le motif réel qui l'éloignait d'une union longtemps désirée, elle était obligée de se retrancher derrière le chapitre des subterfuges, d'alléguer le soin de sa santé, les ordres rigoureux du médecin, enfin d'employer mille ruses qui répugnaient à ses habitudes nobles et franches. Pour que son cousin ne soupçonnât pas la vérité, elle se voyait contrainte aussi de l'accueillir avec le même sourire et de lui témoigner la même affection. Ces mensonges la navraient; vingt fois elle fut sur le point d'y renoncer; cependant sa bonté l'emportait toujours: elle craignait de blesser Paul, d'inquiéter Muller; elle aimait mieux endurer seule ce mal secret que d'en laisser retomber la plus légère partie sur les autres.C'est ainsi que son état allait chaque jour empirant, et qu'aux ravages d'une fièvre lente s'unissaient les tortures d'une âme ulcérée. Les premiers froids de l'automne aggravèrent cette situation. Autant l'air vif des montagnes lui avait été favorable pendant la belle saison, autant il devint meurtrier quand l'automne ramena les horizons brumeux et les courtes journées. La Meuse était devenue le siège d'un brouillard permanent que le soleil dissipait avec peine, et qui, plus d'une fois, couvrit le château, d'un voile humide et épais. Les feuilles jaunies se détachaient des arbres et roulaient au loin, chassées par la brise. La nature prenait le deuil comme le cœur d'Emma. A peine, de loin en loin, se faisait-il un peu d'azur dans le ciel; encore n'avait-il ni la pureté ni la transparence accoutumées.

En roulant sur la route de Bruxelles. César Falempin arrêta ses dernières dispositions. Le nom et l'adresse qu'il avait entrevus étaient, il n'en doutait pas, le nom d'emprunt, de Granpré et l'adresse où il devait le rencontrer. C'est donc à M. Martinon qu'il allait avoir affaire, et la rue de la Montagne devenait le centre de ses opérations.

Arrivé dans la capitale de la Belgique, César ne s'inquiéta ni des beautés de la perspective, ni de la date des monuments. Bruxelles n'avait pour lui qu'un intérêt: Granpré s'y était réfugié. Il se logea dans une obscure auberge des faubourgs; et, après s'y être installé tant bien que mal, il sortit pour aller poursuivre une première reconnaissance.

La rue de la Montagne est une assez longue rue; il n'y vit qu'un seul numéro, celui que portait la lettre de la baronne, et qui avait laissé dans la tête du vieux soldat une empreinte ineffaçable. Précisément, en face du numéro suspect, se trouvait un petit estaminet qui pouvait servir de poste avancé. César s'y installa, et en fit dès lors sa résidence habituelle. Il y vida pot de bière sur pot de bière, s'enfuma comme un Flamand, s'inonda comme un Brabançon, et se livra pendant trois jours à ces exercices sans en paraître ni fatigué ni ému. L'homme de l'Empire se retrouvait, même dans les factions infiniment prolongées.

Cette surveillance préliminaire avait un but: c'était de se mettre au courant des allures du faux Martinon. Avant d'agir, il était essentiel de connaître les éléments de succès, de peser les chances, de calculer le fort et le faible de l'entreprise. César appartenait à une école qui avait reculé les limites de la stratégie; il déploya en cette occasion toutes les ressources de cet art, et fit véritablement honneur à ses maîtres. Voir Granpré sans en être vu, épier ses démarches, pénétrer sa vie, sonder son intérieur, telle était la tâche du vieux soldat; il sut se mettre à la hauteur des efforts qu'elle exigeait. Ses rancunes l'inspiraient; il devenait ingénieux à force de haine. Une autre idée le soutenait: c'est que son général approuverait sa conduite, et en rendrait un compte favorable à l'empereur. Superstition bien innocente et plus commune qu'on ne le croit parmi les hommes qui furent mêlés aux pompes impériales!

Les premières heures de faction ne furent pas heureuses pour César. Il eut beau faire bonne garde et tenir l'œil fixé sur la porte de l'ennemi, rien ne parut. Trois pintes de bière avaient été consommées en pure perte! Le vieux soldat ne se rebuta pas; il revint à la charge et redoubla de vigilance. Enfin, Granpré se montra: c'était lui; César le connaissait trop bien pour s'y méprendre. Assez de fois il avait vu ce visage fin et ce sourire moqueur, ce regard pénétrant comme l'acier, ces lèvres pâles et amincies. Granpré était le fameux Martinon; cette découverte assurait un point d'appui à l'entreprise de César. Il ne s'agissait plus que de conduire les opérations de manière à ne pas donner l'éveil, et avec la prudence consommée des grands capitaines. Ce système de temporisation prolongeait le duel du vieux soldat contre la bière flamande; mais il n'est rien que ne puisse affronter un estomac qu'anime le sentiment du devoir et qui se dévoue à une œuvre de justice.

Grâce à cette enquête, suivie avec prudence, César eut bientôt complété ses renseignements. Pendant l'une des absences de Granpré, il alla frapper à la porte de son domicile et recueillit de précieuses informations. Il était rare que le faux Martinon sortit dans le cours de la matinée; renfermé dans son cabinet de travail, il mettait alors à jour sa correspondance, arrêtait ses écritures, réglait ses affaires de la veille. Granpré avait été un joueur acharné, Martinon l'était aussi: c'est une passion qui ne s'éteint qu'avec la vie. Le nom de Martinon commençait à devenir célèbre sur la place de Bruxelles comme celui de Granpré l'avait été à Paris. On s'accordait à lui reconnaître les grandes qualités de l'agioteur; la hardiesse, le sang-froid, l'ardeur dans le succès, l'impassibilité dans la défaite. C'était une étoile nouvelle qui se levait sur l'horizon des spéculations belges, et deux ou trois coups vigoureusement frappés avaient marqué sa place au premier rang.

Contre un tel homme, protégé par sa position et déjà mêlé aux gens de finance, César comprit qu'il ne trouverait qu'un insuffisant appui auprès des autorités locales. Un pauvre soldat d'un côté, de l'autre un agioteur opulent; c'eût été la lutte dont parle la fable; il s'y serait brisé sans succès. De pareils détours répugnaient d'ailleurs à César; il aimait mieux aborder les gens de front et avec ses procédés militaires. Rien qu'à voir la manière dont il tordait sa moustache grise dans le cours de ses longues stations sur les bancs de l'estaminet, il était facile de surprendre chez lui une colère contenue et un besoin d'agir à l'unisson de cette colère. Ce n'était pas l'attitude d'un homme qui, avant de prendre un parti, règle ses comptes avec sa conscience; c'était une contenance ferme, décidée, qui annonçait une résolution irrévocable.

Quand César crut avoir tout prévu, il se présenta chez le faux Martinon à une heure assez matinale pour ne pas le manquer. Jamais sa tenue n'avait été plus sévère ni plus irréprochable. La redingote bleue était boutonnée jusqu'au menton, le col noir encadrait un collier de barbe bien peigné, les moustaches avaient été cirées à neuf, la chevelure coupée en brosse affectait on ne saurait dire quel air rébarbatif et menaçant. Le vêtement était fort ample et aurait pu cacher un arsenal complet.

Comme assortiment à cette tenue, César avait la physionomie solennelle et la pose des grands jours. Depuis les adieux de Fontainebleau, son œil n'avait pas eu une expression plus profonde, son visage un caractère plus significatif. Ce n'était point encore l'orage; mais, aux éclairs du regard, au grondement sourd de la parole, on pouvait pressentir qu'il n'était pas loin.

César sonna: un valet vint ouvrir. Granpré était chez lui, mais en conférence avec un des financiers de Bruxelles. On proposa au vieux soldat d'attendre; il aima mieux renvoyer sa visite. Il ne fallait pas perdre les avantages d'une surprise. Sa vue seule devait mettre Granpré sur ses gardes; s'offrir à lui en présence d'un tiers, c'était tout risquer. A l'aide d'un prétexte, il se retira après s'être mieux assuré de la distribution des lieux. Le cabinet de l'homme d'affaires était situé sur le derrière de la maison, dans l'angle le plus solitaire de l'appartement. On y arrivait par un corridor sombre qui servait, à isoler les pièces. Cette circonstance sembla précieuse à César; il pourrait ainsi arriver seul devant Granpré: Dieu ferait le reste.

Le lendemain le vieux soldat fut ponctuel; il reprit de très-bonne heure son poste d'observation sur les bancs de l'estaminet. Le hasard le servit au delà de ses espérances. Vers neuf heures le valet de Granpré sortit pour aller faire quelques courses en ville. C'était une occasion précieuse; César s'empressa d'en profiter. Peu d'instants après il agitait la sonnette de l'homme d'affaires. Une vieille servante vint, ouvrir et lui indiqua son chemin du doigt; César fit un geste d'habitué et marcha sans hésiter vers le cabinet. La clef était sur la porte; il l'ouvrit avec précaution et entra. Granpré, en entendent le bruit de ses pas, releva la tête, le reconnut, et parut plus étonné qu'effrayé de cette apparition. Sa première impression fut de voir dans César un envoyé d'Éléonore.

--Vous ici, mon brave! lui dit-il, quel bon vent vous amène, et que venez-vous faire en ces parages?

Cependant, à mesure qu'il examinait mieux le vieux soldat, l'homme d'affaires perdait de sa confiance et comprenait instinctivement qu'il avait un ennemi en face de lui. César était au bout de son rôle d'emprunt: il se dédommageait d'une longue contrainte. Son œil menaçant ne quittait pas l'œil de Granpré, sa moustache hérissée ressemblait à la fourrure du porc-épic, ses cheveux se dressaient vers le ciel avec une énergie inaccoutumée. Dans les commissures des lèvres, dans le mouvement des narines, dans le tremblement du poignet, dans les trois plis du front, on pouvait deviner que cet homme était poussé par une fatalité inexorable, et qu'il se ferait au besoin une justice vehmique. A cette idée, Granpré se troubla pour la première fois il se sentit faible devant sa conscience. Par un mouvement instinctif, il envoya la main vers un cordon de sonnette qui était à sa portée, mais il fut prévenu; le poignet de fer de César fit justice de ce geste.

--Monsieur Granpré, lui dit le vieux soldat d'une voix pénétrante, si vous commencez les hostilités, tout est perdu. Pas un geste, pas un cri, pas un mot qui puisse ressembler à une menace, ou vous êtes mort. Je suis César. Falempin, un ancien, un homme de Marengo; quand je dis que si vous bougez vous êtes mort, c'est comme si c'était fait.

En prononçant ces paroles, César tira de ses poches deux énormes pistolets d'arçon, et les posa sur une table à côté de lui et à quelque distance de Granpré. L'homme d'affaires, à la vue de ces tubes foudroyants, ne put se défendre d'un sentiment d'effroi. Sa présence d'esprit l'abandonnait, sa langue était paralysée. Le vieux soldat continua:

--Ne croyez-pas, dit-il, que je sois venu chez vous comme un enfant; à l'étourdie. Non, monsieur Granpré, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu. Au moindre bruit qui se fera dans ce corridor, deux hommes tomberont ici pour ne plus se relever: vous, parce que vous avez dépouillé la fille de mon général; moi, parce que, après un coup pareil, j'éprouverai le besoin d'aller rendre mes comptes à l'empereur. Dites un mot plus haut que l'autre, et le carnage commence.

--Mais, mon ami, répondit Granpré anéanti, qui peut donc vous animer à ce point contre moi? J'aime les braves, j'ai toujours eu du respect pour les braves. Vous êtes de l'ancienne armée, n'est-ce pas?

--Ne battons pas la campagne, dit César, ramenant les choses sur le vrai terrain; je n'ai point de temps à perdre, monsieur Granpré. A dix heures, le convoi de Valenciennes se met en route; il faut que je sois en France avant trois heures. Il est neuf heures et un quart; jugez si je puis m'amuser à vos compliments. Par ainsi, je vais droit au fait.

--Parlez, mon brave, répliqua Granpré, qui espérait gagner du temps; parlez, expliquez-vous. Je suis à vos ordres.

César aimait les moyens expéditifs plus que les longs discours; il prit l'un des pistolets, l'arma et saisit l'homme d'affaires au collet:

--Alors, levez-vous, ajouta-t-il, et marchons vers votre caisse. Vous avez volé, volé, entendez-vous! à la famille de mon général, deux millions, une bagatelle! Vous allez me les remettre ou je fais une boucherie. Voyons, en route.

L'arme était sur la poitrine de Granpré, et une résolution si implacable respirait dans les traits de César, que l'homme d'affaires n'osait ni pousser un cri, ni faire un mouvement pour se dérober à cette terrible étreinte. Cependant, en passant devant la croisée, il jeta son corps du côté de la vitre pour voir si personne ne viendrait à son secours; mais le vieux soldat le ramena par une secousse et porta le doigt vers la détente avec un sourire farouche comme celui des démons. Granpré se sentit défaillir.

--Grâce! s'écria-t-il en tombant sur ses genoux, je vais obéir.

--Deux secondes de plus, monsieur Granpré, dit César d'une voix sombre, et vous alliez rendre vos comptes à Dieu. Ne vous y exposez plus; c'est sans remise cette fois. Tenez, ajouta-t-il, je suis un soldat, je vais droit au fait. S'il faut vous laisser quelques cents mille francs pour vous rendre plus souple, je vous les laisserai. Donnez-nous un million, et l'on vous tiendra quitte du reste.

--Un million! s'écria l'homme d'affaires d'une voix lamentable; ai-je seulement un million? Où voulez-vous que je trouve un million?

La patience du soldat était à bout; il leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'acte de justice qu'il allait accomplir, et ramena le canon vers la poitrine du patient.

--Soit, monsieur, lui dit-il, on réglera alors avec vos héritiers.

Si Granpré n'avait pas détourné l'arme, c'en était fait de lui.

Il comprit que toute résistance serait vaine avec un tel homme et se résigna. Son portefeuille était sous sa main, il en tira des valeurs de diverses natures: rentes françaises, rentes belges, billets de banque, bons au porteur. César examina avec soin les titres, et compta les sommes, sans perdre toutefois de vue les mouvements de l'ennemi. Il exigea que Granpré dressât de sa main le bordereau de ces valeurs, en le menaçant de revenir à la charge si le compte n'était, pas exact. L'homme d'affaires s'exécuta machinalement; il n'avait plus le sentiment complet de ses actions. Ce passage de la vie à la mort, ces alternatives douloureuses l'avaient mis dans la situation du condamné sous le coup de la dernière heure. Il croyait avoir devant lui un bourreau; et, pour peu qu'il eût hésité, César eût, en effet, rempli ce rôle. Sa figure inexorable disait qu'il ne reculerait pas. Quand le bordereau eut été achevé, le soldat prit silencieusement cette masse énorme de litres, qui allèrent s'engloutir dans les vastes poches de sa redingote. Granpré le regardait faire d'un air stupéfait. Quelques valeurs étaient encore éparses sur le bureau.

--C'est votre lot, monsieur Granpré, dit César en les examinant. Cependant, voici cinq mille francs que je m'adjuge encore.

--Faites, mon brave, répondit Granpré atterré et frappé d'inertie.

--Encore une restitution, monsieur, poursuivit César en mettant à part cette somme. Les Falempin et les Lalouette vous en enverront quittance.

Granpré ne répondait plus; il se croyait le jouet d'un rêve. Cependant. César vidait ses poches d'une main à mesure qu'il les remplissait de l'autre. Il couvrit bientôt la table de mouchoirs en toile grossière, épais, mais solides.

--Maintenant, monsieur, dit-il à Granpré sur un ton moins rude, quoique aussi ferme, il ne me reste plus qu'à remplir une dernière formalité. J'en ai du regret, mais les choses ne peuvent pas marcher autrement. J'ai quelques précautions à prendre.

En disant ces mots, il mit sur l'homme d'affaires une main homérique. Celui-ci voulut en vain se débattre. L'arme terrible recommença son jeu, et la vigueur de Falempin fit le reste. César était un athlète: il bâillonna Granpré, lui lia les pieds et les mains et l'attacha fortement à l'une des colonnes de marbre qui servaient d'ornement à la cheminée. Quand cette opération fut achevée, il salua militairement sa victime, ferma la porte sur lui à double tour et en emporta la clef. Il sauvait ainsi sa retraite, et couvrait son mouvement vers la France. Quand il passa dans l'antichambre, la vieille servante s'y trouvait.

--La bonne, lui dit-il avec un grand sang-froid, M. Martinon ne veut recevoir personne avant deux heures d'ici. Ayez soin de consigner sa porte.

Une fois hors de la maison, César prit une voiture et se dirigea à toute vitesse vers la gare du chemin de fer. Au moment où il y arriva, la cloche de départ venait de s'ébranler pour la dernière fois. Il eut à peine le temps de monter dans un wagon: de toutes parts on fermait les portières, et la machine faisait entendre ce sifflement aigu qui ressemble au hennissement du cheval. Quelques heures après, César se trouvait en terre de France.

--N'empêche, se disait-il en achevant son examen de conscience, que c'est le second crime que je commets. Voilà deux fois que je mérite d'être fusillé.

Le retour de César à l'hôtel du faubourg du Roule fut un véritable triomphe. Le conquérant des Gaules, traînant à sa suite les otages de vingt nations, ne devait pas porter la tête plus fièrement, ni fouler le sol d'un pas plus ferme. De temps en temps, comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, le vieux soldat portait la main sur ses poches et ne pouvait se défendre d'un mouvement de joie en constatant de nouveau la présence de son butin. Quand il rentra dans la loge, son air était majestueux, sa pose solennelle:

--Femme, dit-il, le coup est fait; il ne me reste plus qu'à passer devant un conseil de guerre. Ça tournera comme il plaira à Dieu; seulement, je voudrais bien savoir ce que l'empereur en pense.

César voulut, que les choses se fissent avec un certain éclat; on assembla le tribunal de famille sous la présidence du juge de paix. Le notaire d'Emma était présent à la séance. On écouta avec intérêt le récit du héros, qui déposa sur la table le fruit de son expédition et sortit pour aller attendre chez lui la visite des gendarmes. Pendant quinze jours ce fut son idée fixe; il avait compté là-dessus comme sur un dénouement obligé. Chaque fois qu'il entendait retentir le marteau de l'hôtel, il se levait pour aller s'offrir de lui-même à la justice et témoigner par cet acte spontané qu'il ne prétendait en aucune manière se dérober à ses recherches. Les gendarmes, on le pense bien, ne parurent pas; et ce fut l'un des mécomptes de César, un vide dans ses combinaisons.

Cet événement changeait la situation d'Emma; elle reprenait sa place parmi les plus opulentes héritières du royaume. Au nombre des valeurs que le vieux soldat avait rapportées, il s'en trouvait un petit nombre de caduques; d'autres qui ne pouvaient être recouvrées qu'au moyen de quelques réserves, faute d'endossement régulier. On provoqua contre Granpré des jugements où l'origine des titres fut débattue. Personne ne se présenta pour une discussion contradictoire; et bientôt, au moyen de sentences ou d'arrêts définitifs, la jeune fille se vit assurer la possession légitime de ces sommes. Neuf cent mille francs furent ainsi liquidés; ce qui, joint aux cent mille écus si heureusement retrouvés par César, élevait la fortune d'Emma à plus de douze cent mille francs.

L'étoile de cette maison semblait reprendre son éclat. Sous l'empire de ces circonstances, la vente de l'hôtel n'était plus une nécessité. On retira l'enchère en faisant à la baronne une offre judiciaire pour le payement de son douaire. Emma exigea qu'on y joignît une démarche auprès de sa belle-mère, pour mettre à sa disposition une partie de la fortune qu'elle venait de recouvrer si miraculeusement. Elle témoignait ainsi qu'elle ne la croyait ni la complice ni la confidente du spoliateur. Éléonore était avide, mais fière encore plus. Peut-être, se trouvait-elle, en outre, sous l'influence d'un dépit récent. Elle refusa ce qui ressemblait à une libéralité, et ne voulut pas rester liée par un bienfait. On en revint donc aux termes du droit strict, son douaire fut liquidé, et on y ajouta tout le mobilier des pièces qu'elle occupait.

Désormais, le séjour de cette maison ne pouvait être qu'odieux à la baronne; tout l'y accusait; sa condamnation était écrite sur chaque mur. Ici, le général était mort sous le poids de tortures morales; là, elle avait promené le scandale de ses liaisons criminelles. A sa porte veillait un homme qui avait renversé l'édifice de ses projets; au-dessus d'elle vivait une jeune fille dont elle avait médité, accompli la ruine, et que la Providence, sous les traits d'un vieux serviteur, avait seule tirée de ce mauvais pas. Ce qui devait l'accabler plus encore que la pensée de tant de crimes, c'était la honte d'en voir avorter les effets. Elle eût porté légèrement le poids du remords; mais le sentiment de la défaite devait lui être éternellement amer. Cependant, elle résista pendant quelques semaines; elle opposa à la tempête un front d'airain. Sa présence était une protestation, une sorte de défi; elle tint à la prolonger à ce titre. Elle cacha sous un visage riant les angoisses de son cœur, et ne retrancha rien de sa fastueuse existence. Plus tard peut-être ce dernier éclair d'opulence allait-il se traduire en privations; elle se préparait de la sorte une souffrance et un regret. N'importe! l'altière créature entendit pousser l'expérience jusqu'au bout. Il ne fallait pas que l'on pût constater entre la chute de Granpré et sa propre retraite une coïncidence suspecte: elle voulait sortir de cette triste épreuve avec tous les honneurs du combat. Ce ne fut guère qu'au bout de trois semaines, et après s'être mise en règle avec l'opinion, qu'elle quitta la partie. Elle disparut un jour, et personne ne sut le chemin qu'elle avait pris. César, qui s'entendait en oraisons funèbres, se chargea de lui en faire une à la fois énergique et concise. Elle se composait de deux épithètes dignes de Tacite.

Emma n'avait prêté à cette stratégie qu'une attention très-légère. Aucune pensée haineuse n'avait de racines dans son cœur: elle ne comprenait ni les inimitiés ni les raffinements du monde. Cependant, lorsque Éléonore se fut éloignée de l'hôtel, la jeune fille éprouva un moment de bien-être. L'air lui semblait plus léger, le ciel plus bleu, la nature plus riante; elle allait et venait avec une joie d'enfant. Pour la première fois depuis le jour où ses illusions s'étaient évanouies, elle eut un désir, une volonté. Muller la surprit dans des accès d'impatience tout à fait inaccoutumés. Elle voulait être obéie sur-le-champ et s'irritait des obstacles avec une vivacité mutine. Il s'agissait de renouveler en entier l'ameublement des pièces qu'avait habitées la baronne. La serre vitrée lui était surtout odieuse; elle voulait qu'on la détruisît pour la transporter ailleurs et vers la partie du jardin où elle cultivait ses pervenches.

Le bon Muller se prêta à ce caprice, dont il était seul à deviner l'origine. Il pressa les ouvriers, présida lui-même aux travaux, et bientôt l'hôtel subit une métamorphose complète. La chambre du général resta seule ce qu'elle était au jour de sa mort; tous les meubles en furent conservés avec une piété religieuse. En mémoire du mort, Emma témoigna un autre désir; elle demanda instamment que Champfleury fût racheté. La négociation était difficile. Le nouvel acquéreur avait pu s'assurer de la beauté et de la richesse de ce domaine; il s'y était attaché. Cependant le notaire d'Emma conduisit l'affaire avec tant d'adresse et en vint à des propositions si avantageuses, que le marché fut conclu. Champfleury redevint la propriété de la famille Dalincour. Quand Emma signa ce contrat, une larme, qu'elle ne put contenir, tomba sur cet acte comme pour le sceller. Quel souvenir dominait alors la pensée de la jeune fille et causait cette émotion? Était-ce celui de sa mère, morte en lui donnant le jour; ou bien celui du jeune chasseur qu'elle voyait au loin, sur la lisière de la forêt ou le long des prairies qui bordent la Meuse? Ce sont là des secrets que le cœur n'ose s'avouer et que la pudeur couvre d'un voile impénétrable. Emma retrouvait son Champfleury, elle était heureuse à cette pensée. De là cette larme furtive tombée sur le contrat.

Depuis la journée fatale où elle surprit pour la seconde fois les relations qui existaient entre Paul et la baronne, la jeune fille n'avait pas revu son cousin. Vernon avait appris, par le bruit public et par les instances engagées devant les tribunaux, le singulier événement qui rendait à Emma la majeure partie de sa fortune. Cette nouvelle l'avait profondément affecté. Par sa faute, il voyait s'échapper de ses mains une position magnifique et l'un des plus beaux partis de la France.

--Est-ce assez de malheur! se disait-il; je tourne le dos à la fortune. Il faut décidément, Vernon, que ton étoile ne soit point heureuse. Tu as tenu entre tes doigts les millions de laCompagnie Péninsulaire: évanouis! Tu inspires une passion véhémente à une femme qui menait grand train: ruinée! Il te restait l'amour d'une jeune fille, belle, adorable, d'un abandon charmant; tu prétends à sa main quand elle est riche: le destin la frappe! tu la délaisses quand elle est pauvre, tu l'outrages par tes dédains: à l'instant le sort lui redevient favorable, elle retrouve une opulence fabuleuse! Si ce n'est pas là une fatalité, il n'est rien qui mérite ce nom. Tu ressembles, Vernon, à ce personnage maudit des contes arabes devant lequel les fontaines se dessèchent et les fruits des arbres se pourrissent. Puisque l'enfer s'en mêle, il n'y a pas à résister; résigne-toi, tu n'es pas de force à lutter contre lui.

Plus d'une fois, au milieu de ces réflexions, l'idée de se rapprocher de sa cousine traversa l'esprit du jeune homme et lui sourit comme un beau rêve. Emma ne pouvait l'avoir oublié: son penchant pour lui était trop vif et trop sincère. Cependant, Paul éprouvait quelques scrupules: renouer ainsi, c'était revenir vers la fortune. Quoiqu'il y eût chez lui ce germe fatal de l'intérêt, qui s'attache au caractère comme le ver au fruit, pour ne le plus quitter, un peu de fierté le soutenait encore et l'empêchait de précipiter ce retour. Il sentait qu'il fallait mûrir les choses, ménager les transitions. Il se tenait donc à l'écart, espérant beaucoup du temps et décidé à mettre l'occasion à profit.

Pendant que Paul faisait ce calcul, digne de Fabius, Muller en faisait un autre digne d'Annibal. Ce que celui-là cherchait à éloigner, celui-ci voulait le brusquer. Muller prenait en main la cause de Paul contre Paul même. Le digne Allemand s'était depuis longtemps aperçu que la vue du jeune homme était nécessaire à Emma, et que sa santé souffrait de son absence. De là l'intérêt qu'il prenait à Paul et le soin qu'il mettait à ménager son retour. Il y procédait sans illusion sur le compte de l'élève de Granpré: il l'avait désormais jugé. C'était une proie de plus pour le démon de l'égoïsme. Muller ne comptait que sur un seul sentiment, celui de la reconnaissance; il avait foi aussi dans la grâce d'Emma et dans une bonté d'ange à laquelle on ne pouvait résister. D'ailleurs, Emma souffrait; elle était profondément atteinte: sans être un grand docteur, Muller voyait cela. Il se mit donc en mesure de pourvoir au plus pressé.

Le mariage d'Anselme, retardé par quelques, formalités civiles, devait se célébrer le jeudi suivant. Muller y vit une occasion naturelle de réunir Emma et Paul. Emma, comme bienfaitrice de Suzon, devait assister à la noce; il était facile d'y amener Paul comme le témoin d'Anselme. Le gros garçon reçut cette consigne et l'exécuta avec son intelligence ordinaire. Vernon ne pouvait refuser: il promit d'être exact au rendez-vous.

--Allez, monsieur Paul, lui dit Anselme, on vous traitera dans le soigné; les choses iront bien, je m'en flatte. Ce n'est pas moi qui vous dérangerais pour vous donner des crampes d'estomac. Soyez calme, ça flambera. Des violons en masse, une messe avec serinettes, des rubans à tous les bonnets, puis un dîner de vingt-cinq couverts. Et quel menu! quel menu! Une merveille! Nous allons vous traiter en petit Balthazar.

--Je n'en doute pas, répliqua Vernon; vous aviez l'air d'un fin connaisseur du temps de Granpré.

--Ne m'en parlez pas, monsieur Paul; rien que d'y penser, j'en ai l'eau à la bouche et la larme à l'oil. Mais baste! ce qui est fait est fait; le morceau avalé n'a plus de goût. N'empêche que vous aurez de quoi vous divertir. Dame! quand on a du monde bien, il faut lâcher tous les robinets. Vous pouvez porter vos gants jaunes, allez; ils ne vous écorcheront pas les doigts. C'est, mademoiselle Emma qui ouvre le bal.

--Mademoiselle Emma? dit vivement Vernon, ma cousine Emma?

--Oui, monsieur Paul, répondit Anselme enchanté de l'effet qu'il venait de produire; oui, votre cousine Emma. C'est elle qui est la reine de la cérémonie. Elle signe au contrat, elle vient à la messe, elle danse un rigodon, le tout en l'honneur de votre serviteur et de sa compagnie. Vous pouvez mettre l'habit noir et la cravate de satin, monsieur Paul: tout le monde sera en tenue.

--Ma cousine Emma! dit Vernon pensif.

--Sans doute, votre cousine! répliqua Anselme; votre belle et bonne cousine, un ange du ciel, qui aime ma Suzon comme la prunelle de ses yeux. Ah çà! vous n'oublierez pas l'adresse, au moins, monsieur Vernon. Aux Thernes, entendez-vous, boulevard de Monceaux. Vous devriez coucher la chose par écrit.

--N'ayez pas peur, Anselme, dit vivement Paul, je serai ponctuel. A dix heures, n'est-ce pas?

--A dix heures, monsieur Paul, sans vous commander, répondit le jeune homme en prenant congé. Quand vous mettriez la chemise brodée, il n'y aurait pas plus de mal.

Si vous voulez lâcher la botte vernie, ce sera encore mieux. Bon genre, allez. Fendez-vous; vous trouverez à qui parler.

Le jeudi suivant, Paul Vernon montait en cabriolet à neuf heures pour se rendre à l'invitation d'Anselme. La noce avait lieu dans le cabaret du père Lalouette, que César Falempin, en sa qualité de tuteur et de père adoptif de Suzon, avait fait disposer pour le festin. Le couvert était mis dans la plus grande pièce, et un petit salon attenant recevait les convives à mesure qu'ils arrivaient. Quand Vernon entra, César et sa femme occupaient le poste d'honneur, et autour d'eux se groupaient quelques amis. Suzon se tenait dans un coin, en robe blanche, avec le bouquet et la couronne d'oranger, qu'elle ne portait ni sans embarras ni sans confusion. Le gros Anselme la courtisait à sa manière, lui faisait mille agaceries qu'il assaisonnait de propos assez légers. L'arrivée de Paul causa quelque émotion dans la compagnie; Anselme quitta sa fiancée pour aller vers lui, tandis que César et sa femme lui adressaient un salut militaire digne de la plus belle époque de l'empire. Suzon compléta cet accueil par une révérence timide: à peine osait-elle lever les yeux sur ce beau monsieur.

Les présentations étaient à peine achevées, qu'un bruit de voiture se fit entendre à la porte; c'était Emma qui arrivait, accompagnée de Muller. Paul n'attendit pas qu'elle fût descendue, il courut vers elle et lui offrit la main, au moment où elle posait le pied sur le sol de l'allée.

--Ma cousine, dit-il, ma bonne cousine, que j'ai donc du plaisir à vous revoir! Pardonnez-moi de vous avoir si longtemps négligée.

Emma ne s'attendait pas à trouver Paul à cette fête; Muller avait voulu lui ménager une surprise. Son premier mouvement fut un saisissement mêlé de joie; elle pâlit et s'appuya sur le bras de son cousin. Cependant, les fiancés et les gens de la noce étaient accourus; il fallait faire bonne contenance. On marcha vers la petite église du faubourg, où devait s'accomplir la célébration religieuse. Emma s'y assit à côté de Paul, et des pensées à la fois douces et amères remplirent son cœur pendant que dura la cérémonie. Elle jetait sur le couple que bénissait le prêtre des regards mélancoliques et attendris; elle semblait, se dire que ce bonheur ne serait jamais le sien. Quand elle portait les yeux vers Paul, elle se sentait inondée de joie; quand elle redescendait en elle-même, un voile s'étendait sur ce bonheur et le couvrait d'une ombre lugubre. Entre elle et Paul se dressait un fantôme, celui du calcul. Il l'avait abandonnée quand elle était pauvre; il revenait parce qu'elle était riche. Cette pensée odieuse glaçait son amour; elle frémissait à l'idée de servir d'objet à un marché.

Cependant, le jeune homme sentait près de sa cousine ses sentiments s'épurer. Il la regardait avec une émotion réelle, et ne pouvait se défendre d'un certain effroi en voyant les altérations que son visage avait subies. C'était toujours une fleur pleine de grâce et de beauté; mais on pouvait voir que la sève y manquait: cette beauté était triste, cette grâce languissante. De temps en temps, et sous le coup d'une émotion vive, des teintes ardentes se fixaient sur le visage, les pommettes se coloraient d'un rouge de feu. Parfois même il s'y joignait quelques accès d'une toux sèche et sonore qui faisait tressaillir Muller et qui semblait retentir jusque dans sa poitrine.

La cérémonie s'acheva, et l'on regagna le cabaret où le couvert était mis. À table, Anselme fut admirable; il y tint tête à tous les convives. Son entrain, sa gaieté gagnèrent l'assemblée entière, et jusqu'à Emma. Le gros garçon n'avait rien promis qui ne fût tenu; le festin était merveilleux: César y avait pourvu. Quand il fut achevé, on ouvrit le bal. Emma eut la force de danser avec Anselme, qui exécuta en son honneur de hardis flic-flacs; Paul prit la main de Suzon et figura vis-à-vis de sa cousine.

--Je vous l'ai bien dit, monsieur Vernon, disait Anselme dans l'un de ses balancés les plus audacieux, n'est-ce pas que c'est très-bien? On ne ferait pas mieux pour la noce d'un prince.

--Oui, mon ami, répondait Paul en surveillant les mouvements du gros garçon; mais ménagez-vous. Vous ne serez plus bon à rien.

--Bah! disait Anselme, j'en filerais vingt de contredanses de ce numéro. On voit bien que vous ne me connaissez pas.

Ce fut le dernier effort d'Emma. Quand la contredanse fut achevée, elle alla rejoindre Muller, effrayé de la voir pâlir et rougir presque dans la même seconde.

--Bon ami, dit-elle, partons; je ne me sens pas bien. Il faut nous en aller à Champfleury: je veux mourir où est morte ma mère.

Quand Emma revit les bords de la Meuse, le soleil regagnait à grands pas notre hémisphère, et la campagne ressemblait à une corbeille de fleurs. Les haies d'aubépine envoyaient à l'envi leurs parfums vers la voiture qui portait la jeune fille, les grands marronniers inclinaient devant elle leurs aigrettes blanches, les acacias la couvraient d'une pluie embaumée. En aucun temps, et sous aucun ciel, le paysage n'aurait pu offrir des horizons plus caressants, des lignes plus molles, des couleurs plus douces au regard. Il régnait dans l'air cette tiédeur des premiers beaux jours qui pénètre les sens et invite l'âme à une langueur pleine de charmes. Tout s'animait au loin, tout s'associait au réveil de la nature: les troupeaux dans les prés, l'oiseau sur la cime de l'arbre, l'insecte bourdonnant sur les calices entr'ouverts.

Aucun détail de ce spectacle n'échappait à Emma, aucun de ces bruits ne se dérobait à son oreille. C'était la vie de ses jours heureux, les sons, familiers, l'atmosphère où elle avait puisé sa force; le lieu où elle avait grandi près du tombeau de sa mère. La fille des champs se sentait revivre au contact de cette existence pleine d'air et de soleil; sa poitrine se dilatait à cette source pure. A mesure qu'elle approchait de Champfleury, chaque site lui rappelait un souvenir: ici le moulin du village, plus loin la ferme, plus loin encore le clocher du bourg. A tous ces objets se rattachait quelque épisode de son enfance; la jeune fille les retrouvait classés dans sa mémoire, et les rappelait à Muller, heureux de ces récits. Lorsque Emma les suspendait, c'était pour contempler d'un œil rêveur le cours de la Meuse, qui se déroulait au loin comme un filet d'argent sur un tapis d'émeraudes. Aux abords du château, l'émotion fut plus vive encore. Les arbres s'animaient, les toits d'ardoise semblaient prendre un langage. Emma revoyait son colombier et, de loin, croyait en reconnaître les hôtes; elle cherchait sur la pelouse la génisse qui accourait naguère à sa voix, elle appelait par leurs noms les chiens de garde; elle s'imaginait apercevoir, dans le lointain de la perspective, sa vieille nourrice, filant son lin debout, tout en gardant le troupeau. Chaque villageois qui passait était pour elle une découverte; on eût dit qu'elle retrouvait d'anciens amis. Quand ils parlaient, c'était un autre bonheur: cet accent, cet idiome local avaient pour elle un charme infini; elle s'y plaisait comme à l'idée du pain bis et de la jatte de crème. Elle marcha ainsi de joie en joie, de surprise en surprise, jusqu'au moment où la voiture s'arrêta dans la cour du château. Ces émotions retombaient sur son cœur comme la rosée matinale sur la tige des plantes; elles y répandaient une fraîcheur salutaire et tempéraient l'ardeur fatale de ses souvenirs.

--Comme il fait bon vivre ici! disait-elle à Muller; tout y est meilleur, les hommes et la nature. Voyez, bon ami, quel air de fête partout; ces prés se sont parés pour nous recevoir, les arbres nous offrent des bouquets, la Meuse nous sourit de loin, et les Vosges nous envoient des saluts harmonieux. Il n'est pas jusqu'au vieux donjon qui ne se soit revêtu d'un rayon de soleil, comme d'un habit d'étiquette. Oh! qu'il fait bon vivre ici!

En répétant ces mots, elle s'élança joyeuse hors de la calèche de voyage, et trouva sur le perron les gens du château empressés de la recevoir. Emma avait laissé à Champfleury des regrets bien vifs; longtemps elle avait été la fée du pays, la providence des malheureux. Son retour fut l'événement du jour à plus de trois lieues à la ronde. De toutes parts on accourut pour voir la fille du général, et ces braves villageois s'en allaient heureux d'avoir pu embrasser un coin de son vêtement. C'était une réception de reine; le salon ne désemplissait pas. Muller craignit que cette fatigue nouvelle, ajoutée à celle du voyage, n'épuisât les forces d'Emma; il fit quelques observations.

--Non, bon ami, soyez sans crainte, répondit la jeune fille; la vue de ces braves gens me fait du bien; ils m'apportent la joie et la santé; laissez-les venir.

--Demain, dit Muller en insistant, demain, Emma; cela vaudra mieux; vous serez plus reposée.

--A quoi bon! répondit la jeune fille. Quand le plaisir est là, pourquoi dire demain? Sommes-nous sûrs de demain? ajouta-t-elle avec un accent plus mélancolique. Bon ami, je suis heureuse, et le bonheur donne de la force. Laissez-moi remplir jusqu'au bout mes devoirs de châtelaine.

--Soit, dit Muller; excusez alors la liberté qu'a prise votre vassal. Je vais voir ce que sont devenus nos herbiers.

Le mois qui suivit l'arrivée d'Emma fut rempli de pareilles fêtes. Le curé du village vint la voir, et ne plaida pas en vain pour ses pauvres. La commune se plaignait de ses routes; Emma y pourvut mieux qu'un conseiller municipal. Elle voulut que Champfleury eût une école, et assura le traitement de l'instituteur. Pas un indigent ne s'adressa vainement à elle; une souffrance révélée était une souffrance secourue. Sans blâmer ces libéralités, Muller eût désiré qu'Emma en réglât mieux l'emploi; là-dessus s'engageaient entre eux des débats où le digne Allemand était toujours vaincu.

--Me défier de gens qui tendent la main! disait Emma; mais, mon bon ami, où avez-vous donc la tête? Est-ce que vous croyez que l'on fait ce métier-là de gaieté de cœur?

Ainsi, Emma s'initiait à une vie nouvelle, et trouvait un aliment à son activité. Pendant son absence, le château avait été fort négligé, et le changement de maître n'avait pas peu contribué à son dépérissement. La jeune fille fit venir des ouvriers du chef-lieu, ordonna les travaux, les surveilla elle-même. Muller se résignait au rôle d'intendant, trop heureux de ne figurer qu'en seconde ligne. Emma prenait de l'intérêt à ce qui se passait autour d'elle: c'était beaucoup; il en résultait une diversion heureuse à ses douleurs récentes, et un précieux moyen de guérison. On remonta l'écurie, on songea à la basse-cour, on repeupla la garenne. Tous les oiseaux rares qu'Emma avait rassemblés dans sa volière étaient morts faute de soins; il fallait combler ces vides et recommencer sur de nouveaux frais. L'humidité avait attaqué les herbiers et les cadres d'insectes: c'était encore une besogne à refaire. Ce changement d'habitudes opéra sur la jeune fille une métamorphose complète. Elle se remettait à vue d'œil, elle prenait chaque jour un meilleur visage. Cet air natal avait en lui quelque chose de si puissant et de si généreux, il agissait si activement sur ces organes où sommeillait la plus grande des forces, celle de la jeunesse, que peu à peu les symptômes les plus fâcheux disparurent pour faire place à des signes évidents de réaction. Le teint reprit ses tons naturels, la respiration devint plus libre, la toux disparut, les yeux perdirent leur éclat fébrile.

Champfleury agissait donc plus puissamment que la science des docteurs, et fournissait la preuve de ses vertus souveraines. Le ciel, l'air, le régime, ces grands modificateurs; le temps, qui adoucit les blessures; l'activité physique, qui trompe les douleurs de l'âme: tout contribuait à ranimer en elle les sources de la vie. On entrait d'ailleurs dans la belle saison; l'air était doux, la température égale, rien ne contrariait un rétablissement prochain. Pour seconder ce triomphe de la jeunesse et de la nature, Muller n'oubliait, ne négligeait rien. Il avait lu dans quelques livres que l'oxygène exhalé par les arbres est favorable aux poumons, et il en concluait qu'en passant une grande partie de la journée sous les voûtes des grandes forêts il procurerait à son élève une atmosphère propre à accélérer sa guérison. Ce fut dès lors pour lui un souci que de préparer des excursions dans toute la chaîne des Vosges, et promener Emma sous ces ombrages séculaires. C'était tantôt un site, tantôt une ruine qu'il s'agissait de visiter; une leçon d'histoire ou de botanique, un acte de bienfaisance ou un dîner sur l'herbe: les prétextes ne manquaient jamais à Muller. Il tenait ainsi la jeune fille en haleine, et l'empêchait de se blaser sur cette vie des champs, qui a, au début, tout le charme d'une idylle, et qui devient, à la longue, monotone comme les sables du désert.

Parfois des surprises donnaient à ces excursions un attrait de plus. Dans les bois voisins du château, Muller avait fait disposer des chalets rustiques au moyen de quelques planches recouvertes de feuillage. Quand la fatigue commençait à gagner Emma, un de ces réduits s'offrait à point nommé avec du laitage, de la crème et de ce bon pain villageois dans lequel la jeune fille mordait avec délices. Cette collation si frugale et si bien accueillie était du plus strict régime: Muller déguisait les prescriptions des docteurs sous les apparences du plaisir.

--Savez-vous, bon ami, que vous me gâtez! disait Emma en portant dans ce repas improvisé l'appétit que donne la promenade. Que cette crème est donc délicieuse!

--Parfaite, répondit Muller en prenant sa part du festin; c'est Georgette qui l'a apportée ici ce matin. Vous ayez été si bonne pour son aïeule. C'est une surprise qu'elle aura voulu vous ménager.

--Les bonnes gens! disait Emma. Je ne sais comment on peut être dur pour ce peuple de la campagne. Comme il souffre avec patience! comme il aime ceux qui le traitent bien! Le riche est injuste envers eux.

--Oh! bien injuste! répondait Muller, s'associant à la pensée de la jeune fille; bien injuste, Emma! Le riche ne tient pas compte comme il le devrait des sueurs du pauvre. Entre le laboureur qui pousse le soc et le bœuf qui ouvre le sillon, le riche fait peu de différence. Ce sont deux services qui, à ses yeux, se ressemblent beaucoup. L'essentiel, pour lui, c'est que le blé lui appartienne.

La belle saison s'écoula au milieu de ces distractions que Muller multipliait sous les pas de sa pupille. Cependant, quelque soin qu'il prît à les varier, il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'elles perdaient graduellement de leur attrait; Dans les premiers mois de son séjour, Emma avait paru jeter un voile sur le passé et l'effacer complètement de sa mémoire. Pas un mot sur Paris, rien qui, de près où de loin, se rattachât à Paul Vernon. Muller se réjouissait de ce changement: il y voyait le signe d'une cure complète, et croyait que le temps achèverait ce que Champfleury avait si bien commencé. Le temps agit en sens contraire. Emma, insouciante d'abord, devint chaque jour plus sérieuse et plus réfléchie; elle prit moins de goût aux choses qui jusqu'alors l'avaient intéressée, laissa à Muller le soin du commandement, et se retrancha de nouveau dans ses habitudes de mélancolie et de méditation.

L'Allemand comprit qu'il s'était flatté d'un succès trop prompt et que le champ était encore ouvert aux inquiétudes. Cela devait être. Emma ne pouvait supporter longtemps sans souffrir les tristesses de l'isolement. Autour d'elle se réunissait tout ce qui rend la vie heureuse: la richesse, la considération, les honneurs du rang, les ressources de l'intelligence; et elle en était réduite à jouir seule de tout cela, sans entrevoir le moment où elle y associerait un cœur digne du sien et qui méritât cette préférence. A mesure qu'il s'opérait chez elle un retour plus complet vers la santé, ce vide de l'âme, ces élans vagues vers un avenir inconnu se manifestaient avec plus de force et troublaient la sécurité de son esprit. La pureté sans tache dans laquelle s'était écoulée sa vie n'excluait pas un travail d'imagination qui, à son insu, la dominait. Elle n'avait jamais lu d'autre roman que celui qui s'agitait dans son cœur; mais ce roman était inépuisable, et chaque jour elle y ajoutait un nouveau chapitre. Avec une mère pour la guider, la jeune fille n'aurait pas été la proie de ce long combat. Une mère sait armer son enfant contre les déceptions et la préparer aux épreuves qui l'attendent. Emma s'était élevée pour ainsi dire toute seule, avec Muller pour confident et sa conscience pour guide. Ces deux tuteurs ne suffisaient pas. Entre l'élève et le précepteur régnaient une certaine distance de condition et une réserve bien naturelle chez une jeune fille. Muller devinait plus de choses qu'on ne lui en confiait, et il était loin de tout deviner. Les fluctuations de ce cœur lui échappaient aussi bien que ses angoisses.

Vers la fin du mois d'août, la mélancolie d'Emma prit un caractère taciturne qui affligea profondément son précepteur. Elle ne se trouvait bien que seule, et souffrait avec impatience qu'on l'accompagnât dans ses promenades solitaires. Muller respectai! ce caprice et s'éloignait les larmes aux yeux. Cette époque de l'année était celle où, pour la première fois, elle avait vu Paul Vernon, et elle se rappelait tous les détails qui se rattachaient à son séjour à Champfleury. Elle était enfant alors, gaie, rieuse, sans souci de l'avenir. Combien l'horizon s'était assombri depuis ce temps! Quelles dures leçons lui avait infligées le destin! Et pourtant combien le bonheur était près d'elle encore! Paul n'était pas marié; la liaison passagère qu'il avait formée venait de se rompre. Libres tous deux, qui les empêchait de s'unir? Paul s'était éloigné d'elle, mais ne fallait-il pas excuser un écart de jeunesse? Peut-être n'était-il pas aussi corrompu qu'on le croyait, et l'amour d'ailleurs ne pouvait-il pas faire un miracle?

Voilà sur quel terrain s'aventurait l'imagination de la jeune fille, quels problèmes elle se posait pour les résoudre dans le sens de sa passion. À Paris, sur le théâtre de ses torts, Paul n'aurait eu que peu de chance de rentrer en grâce; à Champfleury, tout lui était propice, la voix des souvenirs, les conseils de l'isolement. Plus la solitude agissait sur Emma, plus la chance devenait favorable au beau cousin, plus elle se sentait ramenée impérieusement vers lui. Tout ce qui pouvait flatter ce sentiment trouvait accès auprès d'elle, tandis qu'elle en éloignait tout ce qui lui était contraire. Elle avait peur des scrupules de Muller et se défiait de sa bonté; de là sa réserve à son égard et son système de réticences.

Comme but favori de ses promenades, Emma avait choisi la lisière d'un petit bois que Paul Vernon traversait toujours quand il revenait de ses grandes chasses sur les crêtes des Vosges. C'était là qu'elle avait autrefois coutume de l'attendre; c'est là qu'elle se rendait chaque jour. Une sorte de carrefour pratiqué à l'entrée du bois permettait d'embrasser d'un coup d'œil les divers sentiers qui le traversaient. Un soir qu'Emma était allée, comme d'habitude, s'asseoir sur un tertre de gazon ménagé en avant des taillis, elle crut apercevoir dans l'une des avenues une apparition familière. Elle eut peur; un nuage passa devant ses yeux.

-Ah! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu! serait-ce lui?

Tout son corps frémissait; elle s'appuya sur une branche voisine, comme si elle eût craint de défaillir. L'apparition se rapprochait et devenait de plus en plus distincte. C'était lui, en effet; c'était Paul Vernon, en costume de chasse, tel qu'Emma l'avait gravé dans ses souvenirs. Il s'approcha de la jeune fille, tremblante d'émotion et de surprise.

--Quoi! ma cousine, lui dit-il, c'est vous! Vous ici toute seule!

--Oui, mon cousin, répondit Emma heureuse et troublée; oui, c'est bien moi: je vous attendais.

Cet élan de la jeune fille avait été si spontané, qu'elle y trahit en quelques mots le vœu secret de son cœur et l'idée fixe de sa sollicitude. A peine les eut-elle prononcés, qu'elle s'arrêta, toute confuse. Ses yeux s'abaissèrent par un chaste retour sur elle-même; ses joues se couvrirent du vermillon le plus vif; un embarras plein de grâce et de pudeur régna dans sa contenance. Il se fit entre elle et son cousin un silence expressif pendant lequel leurs pensées seules se répondaient. Enfin, Emma leva timidement sur le beau jeune homme des yeux pleins de tendresse et d'abandon.

--Venez, Paul, lui dit-elle; la nuit se fait; il est temps de regagner le château.

Elle lui tendit une main, dont il s'empara avec vivacité, et ils marchèrent ainsi sans échanger une parole: le bonheur de se sentir l'un près de l'autre leur suffisait. La présence de Vernon ne tenait point à des motifs romanesques, mais aux causes les plus naturelles et les plus simples. La saison des chasses approchait; et l'un des propriétaires du voisinage, grand amateur de vénerie, avait invité le jeune homme à venir passer chez lui une partie de l'automne. Paul avait accepté avec empressement un double attrait le poussait vers Champfleury. A peine arrivé, il s'était empressé de se rendre auprès de sa cousine et l'avait trouvée sur son chemin. Ainsi s'expliquait cette rencontre fortuite; Muller n'y vit rien de plus.

L'imagination d'Emma ne se contentait pas d'une réalité aussi prosaïque; son thème était tout autre. Dans le hasard qui l'avait conduite au-devant de son cousin, elle voyait le doigt de la Providence. Pourquoi résister encore? Pourquoi lutter? Le ciel s'en mêlait, il réunissait deux cœurs que l'orage avait séparés. L'absence avait dû être une expiation nécessaire; le retour marquait l'aurore d'un bonheur nouveau. La jeune fille s'exaltait à ces pensées; il lui semblait soulever le voile qui couvrait l'avenir et y apercevoir une longue suite de beaux jours. Qu'eût-elle fait, d'ailleurs, seule en ce monde, sans un bras pour la soutenir, avec le vide dans son cœur comme dans son existence? Quel que fût le sort qui l'attendait, il ne lui restait plus qu'à céder; car son amour, c'était sa vie même. Sa résistance était à bout; elle ne pouvait plus fuir son destin.

Quand cette détermination fut bien prise, la physionomie d'Emma recouvra une sérénité que depuis longtemps elle avait perdue. Le sourire revint sur ses lèvres et ne les quitta plus; une joie douce anima ses traits, une grâce charmante releva le prix de ses paroles. Elle avait, vis-à-vis de Muller, à expier des torts récents; elle se montra charmante pour lui, et mit une sorte de coquetterie à lui plaire. La soirée s'écoula ainsi, au milieu de mille attentions et de mille soins. De temps en temps, Emma quittait le salon et allait donner quelques ordres, puis elle revenait joyeuse comme l'oiseau. Il était déjà tard quand Paul se leva pour prendre congé.

--Halte-là, mon cousin, lui dit la jeune fille; on ne sort pas ainsi de nos domaines. Nous avons à Champfleury droit de haute et de basse justice: demandez plutôt à Muller.

--C'est dans nos chartes, répliqua celui-ci en riant et sans savoir où Emma voulait en venir.

--Soit, dit Paul; mais je n'ai rien à craindre de vos arrêts, ma cousine. Je ne suis point un vassal rebelle.

--Vous l'entendez, bon ami, poursuivit la jeune fille. Ce que c'est que l'habitude chez les grands coupables! elle détruit le sentiment de la faute.

--Mais encore, répondit Vernon, faut-il savoir ce que vous avez à me reprocher, ma cousine.

--Quoi! monsieur, dit Emma en croisant ses bras pour se donner l'air d'un juge sévère, vous venez dans les Vosges, et c'est chez un étranger que vous descendez! Il est impossible que l'on n'ait pas prévu ce crime-là. Outrager l'hospitalité dans la personne d'une cousine! Qu'en dites-vous, Muller?

--C'est un cas très-grave, répondit le précepteur; les lois des Ripuaires l'avaient prévu; il s'agit de la peine de mort.

--Nous serons moins rigoureux, dit la châtelaine en gardant son sérieux; nous nous contenterons de la prison perpétuelle. Vous connaissez le pavillon du petit parc, bon ami?

--Oui, madame la baronne, répliqua Muller, qui s'associait à ce jeu; un cachot véritable.

--Eh bien, poursuivit Emma, c'est là que nous enfermerons notre captif. Je vous institue son geôlier, monsieur Muller; vous m'en répondez sur votre tête!

Paul était enchanté, cependant il se défendit pour la forme. C'était tantôt la crainte de causer trop d'embarras, tantôt celle de se montrer impoli vis-à-vis de son hôte actuel, puis les bagages qui étaient loin, et d'autres prétextes encore. Emma trouvait réponse à tout.

--Mon cousin, disait-elle, c'est jugé et bien jugé; il n'y a plus à en revenir. Votre hôte est prévenu et vous excuse; vos bagages sont dans le pavillon du parc. Tout s'est fait pendant que vous causiez avec nous ce soir, Ainsi, résignez-vous, c'est sans appel.

--Il faut vouloir tout ce que vous voulez, ma cousine, dit le jeune homme en lui serrant la main avec tendresse.

Le pavillon était à une petite distance du château: Emma ne voulut laisser à personne le soin d'y installer son prisonnier. Les domestiques s'acheminèrent avec des falots; Muller les suivait, ainsi que les deux amants. Emma s'appuyait sur le bras de Paul et marchait avec une légèreté telle, qu'on eût dit qu'elle ne touchait pas la terre. La nuit était magnifique: les étoiles brillaient comme des diamants. Le long des arbres couraient ces sons harmonieux de la nuit qui semblent bercer la terre endormie..

--Emma! disait Paul à demi-voix et avec un accent qui allait au cœur de la jeune tille, où est le bonheur, si ce n'est ici?

--Oui, répondit-elle inondée de joie, ici et point ailleurs, Paul, restons où nous sommes bien.

Leurs mains s'étaient rapprochées et ne se quittèrent plus qu'au moment où on arriva devant le pavillon. Du temps du baron, ce bâtiment avait été l'objet d'une dépense considérable. Il y venait coucher pendant la saison de la chasse, et s'était plu à l'embellir. A proprement dire, c'était plutôt un logement complet qu'un simple pavillon. Situé dans le centre d'un rond-point, il avait pour perspective, d'un côté un petit lac sur lequel s'ébattaient des cygnes, de l'autre une large allée d'ormes qui descendait vers la Meuse. Le mobilier en était moderne, riche, presque fastueux: des tableaux de prix ornaient les murs, une bibliothèque pourvue de livres choisis y offrait une ressource contre l'oisiveté. Un sage aurait pu s'y plaire; à plus forte raison un amoureux. Paul prit possession de son domicile avec un bonheur réel et s'endormit au milieu des songes les plus riants.

Depuis ce jour, la vie des deux amoureux ne fut qu'un perpétuel enchantement. Emma ne voulait pas que Paul renonçât pour elle à ses goûts favoris; mais elle arrangeait si bien les choses, que, au fort de ses plus grandes chasses, elle se trouvait sur son passage comme une fée familière, sans qu'on pût dire comment elle y était venue. Muller trouvait parfois ces excursions un peu rudes; mais le digne homme était si heureux du bonheur de son élève, qu'il n'osait pas se plaindre, et dissimulait de son mieux la fatigue qu'il éprouvait. La joie de ces enfants le spectacle de leur mutuelle tendresse l'enivraient et le rajeunissaient. Il voyait enfin rentrer dans cette maison la gaieté et l'amour, deux hôtes qui, depuis si longtemps, s'en étaient éloignés. Tous les nuages s'étaient dissipés peu à peu, le ciel avait repris son azur. La jeunesse a un charme puissant auquel rien ne résiste, ni les soupçons du cœur, ni les alarmes de la raison. Le passé avait fui; il n'en restait qu'une page blanche, sur laquelle le couple fortuné avait inscrit la date de ses amours.

Dès lors, l'union prochaine d'Emma et de Paul devint un fait public à plusieurs lieues à la ronde. Le dimanche, à la messe solennelle, on les voyait s'asseoir ensemble au banc d'honneur; à la promenade, aux fêtes du village, partout, ils étaient inséparables. Les fermiers de Champfleury saluaient Paul comme un maître; les autorités municipales étaient pleines de déférence pour lui. C'était une souveraineté anticipée. Quoique Vernon éprouvât pour sa cousine une tendresse réelle, il restait encore chez lui quelque place pour un autre sentiment. Sa passion n'avait pas, comme celle d'Emma, ce caractère exclusif qui ferme le cœur à toute pensée étrangère. Il aimait, sans doute, mais il calculait aussi. Les leçons de Granpré ne pouvaient s'effacer d'une manière aussi rapide. Dès qu'il fut certain de cette alliance, objet de tous ses vœux, il se prit à jouer sérieusement le rôle de maître, et voulut s'initier d'avance à la gestion d'intérêts qui allaient devenir les siens. Jusqu'alors Muller avait tout réglé, tout administré. Paul se fit rendre des comptes, et engagea plus d'une fois à ce sujet des discussions interminables. Il demandait des justifications à propos des plus petites minuties, s'inquiétait des moindres détails, faisait subir au pauvre Allemand des interrogatoires dont celui-ci s'échappait le cœur navré.

Dans les débuts, le jeune homme apportait à cette espèce d'enquête quelque discrétion et quelque réserve; mais peu à peu, enhardi par l'impunité, il poussa les choses jusqu'à la plus injurieuse défiance. L'élève de Granpré se retrouvait tout entier. Muller aurait eu un moyen de mettre un terme à ces odieux procédés, c'eût été d'en parler à Emma; mais plutôt que de recourir à ce moyen extrême il eût préféré toutes les humiliations du monde. Désormais, pour la jeune fille, la perte de ses illusions était le coup de la mort. Il la voyait heureuse, florissante: il eût craint de troubler par sa faute cet heureux retour vers le bonheur et la santé. Il se résigna donc à souffrir en silence. Il fallut peu de temps à Paul pour retrouver les instincts les plus âpres de l'homme d'affaires, et cette passion du calcul qui distinguait son maître. La perspective d'une fortune considérable l'enivrait et troublait sa prudence habituelle. Sous prétexte de soulager Muller, il fit porter dans son pavillon les titres de famille, les baux, les conventions, les actes authentiques et privés, enfin tous les éléments d'une vérification générale. Ces titres, rédigés dans le grimoire habituel des gens de loi, étaient, pour lui la plus douce, la plus attachante des lectures; il s'en inspirait, il s'en nourrissait chaque jour et à toute heure. Quand il avait besoin d'un renseignement, il envoyait chercher Muller, et tenait avec lui de longues séances. Parfois l'Allemand lui résistait et éclatait en reproches; Paul, en élève de Granpré, passait outre et revenait à la charge avec une insistance nouvelle. Jamais il ne laissait changer une thèse d'intérêt en une thèse de sentiment; jamais il ne se payait de considérations d'un ordre moral pour excuser un sacrifice matériel. Il n'admettait pas ces confusions, indignes d'un logicien tel que lui, et voulait qu'on traitât avec le cœur les affaires de cœur, avec le calcul les affaires de calcul.

Ces séances avaient lieu dans l'une des pièces du pavillon, située en face de l'allée qui menait au château. C'était un petit salon octogone éclairé par des croisées garnies de stores. Quand le soleil était haut, ces stores tempéraient la clarté du jour tout en laissant quelque jeu à la brise extérieure. Ces stores ne fermaient pas non plus assez hermétiquement les ouvertures, qu'on ne pût entendre du dehors une conversation engagée à haute voix, surtout quand les interlocuteurs y mettaient quelque vivacité. Seulement, il était rare que les personnes du château vinssent de ce côté, et les secrets des séances du pavillon étaient ainsi gardés par sa position discrète et solitaire.

Un jour que le débat s'était prolongé plus longtemps que de coutume, Emma éprouva un sentiment d'impatience inusité et presque fatal. Depuis deux heures, elle attendait Paul au château, et Paul ne paraissait pas. Elle eut voulu interroger Muller; Muller aussi se trouvait absent. Où étaient-ils tous deux, et pourquoi la laissaient-ils seule? Voilà quelle question se posait Emma. Elle n'y céda pas d'abord; mais peu à peu elle sentit un tel vide à ses côtés et dans son cœur un trouble si étrange, qu'elle résolut d'échapper à ce malaise en allant, à la découverte. Les plus grandes chances étaient du côté du pavillon: aussi se dirigea-t-elle vers l'allée qui y conduisait. Cette avenue était couverte d'un gazon ras et serré qui amortissait le bruit des pas; elle parvint de la sorte jusqu'au seuil même du salon octogone sans que rien vînt trahir sa présence. La discussion continuait entre Paul et Muller; l'accent avait atteint son plus haut diapason. Emma, inquiète, s'arrêta pour écouter:

--Oui, disait une voix que la jeune fille ne reconnut que trop, oui, monsieur Muller, je vous répète qu'il serait absurde de s'obstiner dans un placement pareil: c'est contre toutes les règles.

--Une propriété de famille, monsieur Paul! disait l'autre voix; aliéner une propriété de famille! Songez-y, mademoiselle Emma n'y prêtera jamais les mains.

--Allons donc! un objet qui ne rend pas deux et demi pour cent, répondit Paul. On voit bien que vous n'êtes pas financier, monsieur Muller.

--Non, monsieur, dit Muller avec un accent de reproche, et je m'en honore. Je ne pousse pas le calcul si loin. Vous ne voyez dans cette terre que le revenu; moi, je vois les souvenirs qui s'y rattachent; mademoiselle Emma aussi. C'est un legs de son père, le lieu où sa mère a rendu le dernier soupir. Voilà pourquoi elle l'a rachetée au prix de quelques sacrifices.

--Bah! des raisons de sentiment, répliqua Paul; cela n'a plus de cours. Deux et demi pour cent, monsieur Muller, c'est à quoi se réduit la question. Si vous trouvez un pareil placement convenable, je n'ai rien à ajouter. De l'argent que nous pourrions faire valoir à raison de six... Trois et demi pour cent de perdus. Fi donc! Décidément, il faudra vendre.

Chacune de ces tristes paroles pénétrait le cœur d'Emma et y rouvrait ses blessures; elle n'eut plus la force de se tenir debout et s'appuya sur le mur qui régnait entre les croisées. L'entretien continuait.

--Et ces baux, disait Paul, a-t-on jamais rien vu de plus naïvement fait! Soixante, quatre-vingts francs l'hectare, pour des terres qui en valent bien, haut la main, cent quarante et cent cinquante! Autant vaudrait prendre des poignées d'or et les jeter dans la Meuse! ils sont bien heureux, vos manants.

--Monsieur Paul, répondit Muller d'une voix sévère, ces manants sont d'anciens serviteurs, fort attachés à la famille. C'est le général qui a signé ces baux; il était fils de cultivateur et il s'y connaissait. Il a voulu autour de lui des heureux et non des misérables. N'insultez point à sa mémoire.

--Soit, monsieur Muller, répliqua le jeune homme; mais avec moi il en retournera autrement, je vous le jure. Peste, comme vous les défendez! Est-ce que vous auriez par hasard un pot-de-vin sur l'affaire?

A cette imputation outrageante, Muller ne put se contenir; sa colère éclata.

--Monsieur, dit-il, en se levant, voilà un propos odieux; j'aurai le soin de ne plus m'exposer à rien de semblable.

Il se dirigea vers la porte; et en sortant il aurait immanquablement aperçu Emma, si la jeune fille, par un mouvement plus prompt que la pensée, n'eût tourné l'un des angles que formait la construction. Muller sortit fort agité et gagna la grande avenue, tandis qu'Emma se rejetait du côté du parc et allait égarer sa douleur dans les allées les plus solitaires.

Deux heures après qu'elle eut surpris cet entretien, Emma rentra au château l'œil égaré, la figure sombre. Une fièvre ardente s'était emparée d'elle, ses membres s'agitaient en proie au frisson. Elle voulut lutter, mais en vain: le mal la vainquit. Il fallut regagner péniblement sa chambre et se jeter sur un lit, que la souffrance et le délire vinrent assiéger. Ni Muller ni Paul ne comprenaient rien à cette rechute soudaine; en fille héroïque, Emma gardait le silence; elle avait résolu de mourir avec son secret. Muller envoya de tous les côtés afin de chercher des secours. Un domestique du château courut à franc étrier vers le chef-lieu pour en ramener un médecin, tandis qu'un homme de confiance se dirigeait en poste vers Paris avec l'ordre de ne point en revenir sans un praticien célèbre.

En attendant, il pourvut lui-même au plus pressé. Le docteur du chef-lieu arriva; il se trouva être un homme instruit, expérimenté, comme on en rencontre tant aujourd'hui dans nos provinces. Il n'hésita pas un instant sur la nature du mal: c'était une inflammation de poitrine, qui exigeait un traitement énergique et prompt. Tout fut mis sur-le-champ en usage, avec une décision qui n'excluait pas la prudence. L'état de la jeune fille était des plus graves; le pouls s'élevait de plus en plus, la respiration devenait pénible, la tête s'embarrassait. Un désordre au cerveau pouvait se déclarer et rendre impuissants les efforts de l'art. On agit donc avec vigueur et de manière à conjurer ces fâcheux symptômes. Pendant cinq jours et cinq nuits, aucune amélioration sensible ne se manifesta. La fièvre était toujours vive, le délire opiniâtre. La jeune fille semblait se débattre sous une obsession constante: de temps à autre, elle portait autour d'elle un regard effaré, puis elle s'engloutissait dans ses oreillers comme pour échapper aux poursuites d'un fantôme. Des paroles entrecoupées, des phrases sans suite s'échappaient de ses lèvres, et le nom de Paul était le seul qui y trouvât place. Tantôt elle le prononçait avec une expression de tendresse qui eût amolli les rochers: tantôt elle y apportait un dédain, une colère manifestes.

Dans le cours de ces rêves fiévreux, il n'était pas rare qu'elle se mît sur son séant et envoyât la main dans le vide comme si elle eût voulu se saisir de quelque objet; parfois même elle rejetait violemment les couvertures et, fredonnant un air de chasse, elle essayait de s'élancer hors de son lit. Deux femmes, qui ne la quittaient pas, avaient beaucoup de peine à contenir ces accès de délire et ces gestes désordonnés. On voyait que l'âme et le corps étaient à la fois atteints chez la malade, et que la force de la jeunesse s'y trouvait aux prises avec l'énergie de la douleur.

Depuis qu'Emma reposait sur son lit d'angoisses, personne ne dormait dans le château; tout ce qui l'entourait souffrait comme elle et avec elle. Le docteur n'abandonnait que rarement le chevet. Muller y restait des heures entières abîmé dans son désespoir. Paul eût aussi voulu s'y établir; mais sa présence jetait Emma dans une agitation si grande, que le médecin le pria de s'abstenir désormais. Le jeune homme en fut donc réduit à errer autour de la chambre et à y attendre des nouvelles avec anxiété.

Le cœur de Vernon n'était point mauvais; seulement, le bien y sommeillait et ne reprenait le dessus que dans les occasions décisives. La maladie d'Emma amena une de ces réactions; Paul y prit une part profonde et sincère. S'il eût suffi de donner quelques années de sa vie pour prolonger les jours de sa cousine, il l'aurait fait avec joie; sans arrière-pensée, sans calcul. C'était un caractère où la nature et l'éducation se livraient un perpétuel, combat; généreux au fond, mais enchaîné à l'intérêt par des habitudes invétérées. Tant que sa cousine fut mourante, aucune autre pensée n'eut de place dans son esprit; il s'y intéressait pour elle-même et non pour cette dot qu'elle menaçait d'emporter dans sa tombe. Enfin, le sixième jour, le docteur donna quelque espoir: il y eut du mieux dans l'état de la malade. Le pouls se modérait graduellement, l'œil n'avait plus l'aspect vitreux, le sommeil redevint plus tranquille, le délire cessa. Emma parla aux personnes qui entouraient son lit; elle tendit la main à Muller, que la joie suffoquait, et demanda elle-même à voir son cousin. Quand Paul entra, il passa sur ses traits une expression de douleur contenue; mais elle eut bientôt triomphé de ce mouvement, et ne laissa plus voir que de la douceur et de la bonté. De pareilles émotions pouvaient être dangereuses; on les abrégea, et le silence se fit de nouveau autour du lit de la jeune fille.

Ce fut dans cette première période de la convalescence qu'arriva le célèbre praticien de Paris. Son confrère de province lui avait ravi les honneurs de la cure; il ne lui restait plus rien à faire, si ce n'est à approuver ce qui s'était fait. Ainsi se passent presque toujours les choses. Seulement, il y eut entre les deux docteurs la séance obligée où ils arrêtèrent en commun la marche à suivre pour accélérer la guérison.

Rien de plus simple: un régime doux, un exercice modéré, point d'imprudence et peu d'émotions, le logis dans les jours froids ou pluvieux, les rayons du soleil dans les beaux jours. La conférence où ceci fut arrêté se passait dans une petite pièce attenante à la chambre d'Emma, et il était facile d'y entendre le bruit d'une petite toux sèche et opiniâtre qui venait de se déclarer chez la malade.

--Diable! dit le médecin de Paris, vous n'êtes pas au bout de vos ennuis, mon confrère; voilà un mauvais son de cloche.

--Je l'avais déjà remarque, répliqua le médecin de province: le coffre n'est pas fort.

--Soignez les bronches, dit en insistant le docteur parisien. Diable! diable! ajouta-t-il en levant la séance, je n'aime pas cette toux-là.

Deux jours après, Emma pouvait se lever et passer la journée au coin du feu; les forces lui revenaient à vue d'œil, sa convalescence marchait à pas rapides. Seulement, la toux persistait et prenait un caractère périodique. Les accès n'en étaient ni longs ni fréquents, mais ils se succédaient avec régularité, et des sueurs abondantes s'y joignaient. Quoique le pouls n'eût plus ce mouvement déréglé qui signale les ardeurs de la fièvre, il n'était pas redescendu à la limite désirable et avait conservé un peu d'accélération. Ces symptômes inquiétaient le docteur: mais ils semblaient si peu graves auprès de ceux dont la nature et l'art venaient de se rendre maîtres, que personne au château ne s'associait à ses inquiétudes.

Peut-être la jeunesse d'Emma aurait-elle été plus forte que ces secousses, si un tourment moral ne fût venu les aggraver. La scène du pavillon, les mots cruels qu'elle y avait recueillis étaient pour elle l'objet d'un désespoir désormais sans fin. Le dernier voile venait de tomber; plus de rêve, plus d'illusion possible. Lutter contre des instincts si enracinés ou en supporter les tristes conséquences étaient deux perspectives également odieuses à sa pensée. Elle avait envisagé le mariage comme un concert, non comme un duel; elle se sentait trop fière pour subir la tyrannie du calcul et trop résignée pour la combattre. Entre les deux écueils, il n'y avait qu'une ligne à suivre, celle de l'oubli du passé. Assez de songes, assez de fol espoir! il fallait rentrer dans le monde réel après avoir longtemps poursuivi des chimères.

Une barrière, cette fois infranchissable, s'élevait entre elle et son cousin. Une pareille résolution ne put pas entrer dans le cœur de la jeune fille et y prendre un caractère formel sans y occasionner de profonds déchirements. Emma souffrait comme le Spartiate, en dévorant sa douleur, mais sa souffrance n'en était que plus vive. Décidée à laisser ignorer à Paul le motif réel qui l'éloignait d'une union longtemps désirée, elle était obligée de se retrancher derrière le chapitre des subterfuges, d'alléguer le soin de sa santé, les ordres rigoureux du médecin, enfin d'employer mille ruses qui répugnaient à ses habitudes nobles et franches. Pour que son cousin ne soupçonnât pas la vérité, elle se voyait contrainte aussi de l'accueillir avec le même sourire et de lui témoigner la même affection. Ces mensonges la navraient; vingt fois elle fut sur le point d'y renoncer; cependant sa bonté l'emportait toujours: elle craignait de blesser Paul, d'inquiéter Muller; elle aimait mieux endurer seule ce mal secret que d'en laisser retomber la plus légère partie sur les autres.

C'est ainsi que son état allait chaque jour empirant, et qu'aux ravages d'une fièvre lente s'unissaient les tortures d'une âme ulcérée. Les premiers froids de l'automne aggravèrent cette situation. Autant l'air vif des montagnes lui avait été favorable pendant la belle saison, autant il devint meurtrier quand l'automne ramena les horizons brumeux et les courtes journées. La Meuse était devenue le siège d'un brouillard permanent que le soleil dissipait avec peine, et qui, plus d'une fois, couvrit le château, d'un voile humide et épais. Les feuilles jaunies se détachaient des arbres et roulaient au loin, chassées par la brise. La nature prenait le deuil comme le cœur d'Emma. A peine, de loin en loin, se faisait-il un peu d'azur dans le ciel; encore n'avait-il ni la pureté ni la transparence accoutumées.


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