IVLa fosse Dochart
IVLa fosse Dochart
Harry Ford était un grand garçon de vingt-cinq ans, vigoureux, bien découplé. Sa physionomie un peu sérieuse, son attitude habituellement pensive, l'avaient, dès son enfance, fait remarquer entre ses camarades de la mine. Ses traits réguliers, ses yeux profonds et doux, ses cheveux assez rudes, plutôt châtains que blonds, le charme naturel de sa personne, tout concordait à en faire le type accompli du Lowlander, c'est-à-dire un superbe spécimen de l'Écossais de la plaine. Endurci presque dès son bas âge au travail de la houillère, c'était, en même temps qu'un solide compagnon, une brave et bonne nature. Guidé par son père, poussé par ses propres instincts, il avait travaillé, il s'était instruit de bonne heure, et, à un âge où l'on n'est guère qu'un apprenti, il était arrivé à se faire quelqu'un — l'un des premiers de sa condition —, dans un pays qui compte peu d'ignorants, car il fait tout pour supprimer l'ignorance. Si, pendant les premières années de son adolescence, le pic ne quitta pas la main d'Harry Ford, néanmoins le jeune mineur ne tarda pas à acquérir les connaissances suffisantes pour s'élever dans la hiérarchie de la houillère, et il aurait certainement succédé à son père en qualité d'overman de la fosse Dochart, si la mine n'eût pas été abandonnée.
James Starr était un bon marcheur encore, et, cependant, il n'aurait pas suivi facilement son guide, si celui-ci n'eût modéré son pas.
La pluie tombait alors avec moins de violence. Les larges gouttes se pulvérisaient avant d'atteindre le sol. C'étaient plutôt des rafales humides, qui couraient dans l'air, soulevées par une fraîche brise.
Harry Ford et James Starr — le jeune homme portant le léger bagage de l'ingénieur — suivirent la rive gauche du fleuve pendant un mille environ. Après avoir longé sa plage sinueuse, ils prirent une route qui s'enfonçait dans les terres sous les grands arbres ruisselants. De vastes pâturages se développaient d'un côté et de l'autre, autour de fermes isolées. Quelques. troupeaux paissaient tranquillement l'herbe toujours verte de ces prairies de la basse Écosse. C'étaient des vaches sans cornes, ou de petits moutons à laine soyeuse, qui ressemblaient aux moutons des bergeries d'enfants. Aucun berger ne se laissait voir, abrité qu'il était sans doute dans quelque creux d'arbre; mais le « colley », chien particulier à cette contrée du Royaume-Uni et renommé pour sa vigilance, rôdait autour du pâturage.
Le puits Yarow était situé à quatre milles environ de Callander. James Starr, tout en marchant, ne laissait pas d'être impressionné. Il n'avait pas revu le pays depuis le jour où la dernière tonne des houillères d'Aberfoyle avait été versée dans les wagons du railway de Glasgow. La vie agricole remplaçait, maintenant, la vie industrielle, toujours plus bruyante, plus active. Le contraste était d'autant plus frappant que, pendant l'hiver, les travaux des champs subissent une sorte de chômage. Mais autrefois, en toute saison, la population des mineurs, au-dessus comme au-dessous, animait ce territoire. Les grands charrois de charbon passaient nuit et jour. Les rails, maintenant enterrés sur leurs traverses pourries, grinçaient sous le poids des wagons. A présent, le chemin de pierre et de terre se substituait peu à peu aux anciens tramways de l'exploitation. James Starr croyait traverser un désert.
L'ingénieur regardait donc autour de lui d'un œil attristé. Il s'arrêtait par instants pour reprendre haleine. Il écoutait. L'air ne s'emplissait plus à présent des sifflements lointains et du fracas haletant des machines. A l'horizon, pas une de ces vapeurs noirâtres, que l'industriel aime à retrouver, mêlées aux grands nuages. Nulle haute cheminée cylindrique ou prismatique vomissant des fumées, après s'être alimentée au gisement même, nul tuyau d'échappement s'époumonant à souffler sa vapeur blanche. Le sol, autrefois sali par la poussière de la houille, avait un aspect propre, auquel les yeux de James Starr n'étaient plus habitués.
Lorsque l'ingénieur s'arrêtait, Harry Ford s'arrêtait aussi. Le jeune mineur attendait en silence. Il sentait bien ce qui se passait dans l'esprit de son compagnon, et il partageait vivement cette impression, — lui, un enfant de la houillère, dont toute la vie s'était écoulée dans les profondeurs de ce sol.
« Oui, Harry, tout cela est changé, dit James Starr. Mais, à force d'y prendre, il fallait bien que les trésors de houille s'épuisassent un jour ! Tu regrettes ce temps !
— Je le regrette, monsieur Starr, répondit Harry. Le travail était dur, mais il intéressait, comme toute lutte.
— Sans doute, mon garçon ! La lutte de tous les instants, le danger des éboulements, des incendies, des inondations, des coups de grisou qui frappent comme la foudre ! Il fallait parer à ces périls ! Tu dis bien ! C'était la lutte, et, par conséquent, la vie émouvante !
— Les mineurs d'Alloa ont été plus favorisés que les mineurs d'Aberfoyle, monsieur Starr !
— Oui, Harry, répondit l'ingénieur.
— En vérité, s'écria le jeune homme, il est à regretter que tout le globe terrestre n'ait pas été uniquement composé de charbon ! Il y en aurait eu pour quelques millions d'années !
— Sans doute, Harry, mais il faut avouer, cependant, que la nature s'est montrée prévoyante en formant notre sphéroïde plus principalement de grès, de calcaire, de granit, que le feu ne peut consumer !
— Voulez-vous dire, monsieur Starr, que les humains auraient fini par brûler leur globe ?...
— Oui ! Tout entier, mon garçon, répondit l'ingénieur. La terre aurait passé jusqu'au dernier morceau dans les fourneaux des locomotives, des locomobiles, des steamers, des usines à gaz, et, certainement, c'est ainsi que notre monde eût fini un beau jour !
— Cela n'est plus à craindre, monsieur Starr. Mais aussi, les houillères s'épuiseront, sans doute, plus rapidement que ne l'établissent les statistiques !
— Cela arrivera, Harry, et, suivant moi, l'Angleterre a peut-être tort d'échanger son combustible contre l'or des autres nations !
— En effet, répondit Harry.
— Je sais bien, ajouta l'ingénieur, que ni l'hydraulique, ni l'électricité n'ont encore dit leur dernier mot, et qu'on utilisera plus complètement un jour ces deux forces. Mais n'importe ! La houille est d'un emploi très pratique et se prête facilement aux divers besoins de l'industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire à volonté ! Si les forêts extérieures repoussent incessamment sous l'influence de la chaleur et de l'eau, les forêts intérieures, elles, ne se reproduisent pas, et le globe ne se retrouvera jamais dans les conditions voulues pour les refaire ! »
James Starr et son guide, tout en causant, avaient repris leur marche d'un pas rapide. Une heure après avoir quitté Callander, ils arrivaient à la fosse Dochart.
Un indifférent lui-même eût été touché du triste aspect que présentait l'établissement abandonné. C'était comme le squelette de ce qui avait été si vivant autrefois.
Dans un vaste cadre, bordé de quelques maigres arbres, le sol disparaissait encore sous la noire poussière du combustible minéral, mais on n'y voyait plus ni escarbilles, ni gailleteries, ni aucun fragment de houille. Tout avait été enlevé et consommé depuis longtemps.
Sur une colline peu élevée, se découpait la silhouette d'une énorme charpente que le soleil et la pluie rongeaient lentement. Au sommet de cette charpente apparaissait une vaste molette ou roue de fonte, et plus bas s'arrondissaient ces gros tambours, sur lesquels s'enroulaient autrefois les câbles qui ramenaient les cages à la surface du sol.
A l'étage inférieur, on reconnaissait la chambre délabrée des machines, autrefois si luisantes dans les parties du mécanisme faites d'acier ou de cuivre. Quelques pans de murs gisaient à terre au milieu de solives brisées et verdies par l'humidité. Des restes de balanciers auxquels s'articulait la tige des pompes d'éjuisement, des coussinets cassés ou encrassés, des pignons édentés, des engins de basculage renversés, quelques échelons fixés aux chevalets et figurant de grandes arêtes d'ichthyosaures, des rails portés sur quelque traverse rompue que soutenaient encore deux ou trois pilotis branlants, des tramways qui n'auraient pas résisté au poids d'un wagonnet vide, — tel était l'aspect désolé de la fosse Dochart.
La margelle des puits, aux pierres éraillées, disparaissait sous les mousses épaisses. Ici, on reconnaissait les vestiges d'une cage, là les restes d'un parc où s'emmagasinait le charbon, qui devait être trié suivant sa qualité ou sa grosseur. Enfin, débris de tonnes auxquelles pendait un bout de chaîne, fragments de chevalets gigantesques, tôles d'une chaudière éventrée, pistons tordus, longs balanciers qui se penchaient sur l'orifice des puits de pompes, passerelles tremblant au vent, ponceaux frémissant au pied, murailles lézardées, toits à demi effondrés qui dominaient des cheminées aux briques disjointes, ressemblant à ces canons modernes dont la culasse est frettée d'anneaux cylindriques, de tout cela il sortait une vive impression d'abandon, de misère, de tristesse, que n'offrent pas les ruines du vieux château de pierre, ni les restes d'une forteresse démantelée.
« C'est une désolation ! » dit James Starr, en regardant le jeune homme qui ne répondit pas.
Tous deux pénétrèrent alors sous l'appentis qui recouvrait l'orifice du puits Yarow, dont les échelles donnaient encore accès jusqu'aux galeries inférieures de la fosse.
L'ingénieur se pencha sur l'orifice.
De là s'épanchait autrefois le souffle puissant de l'air aspiré par les ventilateurs. C'était maintenant un abîme silencieux. Il semblait qu'on fût à la bouche de quelque volcan éteint.
James Starr et Harry mirent pied sur le premier palier.
A l'époque de l'exploitation, d'ingénieux engins desservaient certains puits des houillères d'Aberfoyle, qui, sous ce rapport, étaient parfaitement outillées : cages munies de parachutes automatiques, mordant sur des glissières en bois, échelles oscillantes, nommées « engine-men », qui, par un simple mouvement d'oscillation, permettaient aux mineurs de descendre sans danger ou de remonter sans fatigue.
Mais ces appareils perfectionnés avaient été enlevés, depuis la cessation des travaux. Il ne restait au puits Yarow qu'une longue succession d'échelles, séparées par des paliers étroits de cinquante en cinquante pieds. Trente de ces échelles, ainsi placées bout à bout, permettaient de descendre jusqu'à la semelle de la galerie inférieure, à une profondeur de quinze cents pieds. C'était la seule voie de communication qui existât entre le fond de la fosse Dochart et le sol. Quant à l'aération, elle s'opérait par le puits Yarow, que les galeries faisaient communiquer avec un autre puits dont l'orifice s'ouvrait à un niveau supérieur, — l'air chaud se dégageant naturellement par cette espèce de siphon renversé.
« Je te suis, mon garçon, dit l'ingénieur, en faisant signe au jeune homme de le précéder.
— A vos ordres, monsieur Starr.
— Tu as ta lampe ?
— Oui, et plût au Ciel que ce fût encore la lampe de sûreté dont nous nous servions autrefois !
— En effet, répondit James Starr, les coups de grisou ne sont plus à craindre maintenant ! »
Harry n'était muni que d'une simple lampe à huile, dont il alluma la mèche. Dans la houillère, vide de charbon, les fuites du gaz hydrogène protocarboné ne pouvaient plus se produire. Donc, aucune explosion à redouter, et nulle nécessité d'interposer entre la flamme et l'air ambiant cette toile métallique qui empêche le gaz de prendre feu à l'extérieur. La lampe de Davy, si perfectionnée alors, ne trouvait plus ici son emploi. Mais si le danger n'existait pas, c'est que la cause en avait disparu, et, avec cette cause, le combustible qui faisait autrefois la richesse de la fosse Dochart.
Harry descendit les premiers échelons de l'échelle supérieure. James Starr le suivit. Tous deux se trouvèrent bientôt dans une obscurité profonde que rompait seul l'éclat de la lampe. Le jeune homme l'élevait au-dessus de sa tête, afin de mieux éclairer son compagnon.
Une dizaine d'échelles furent descendues par l'ingénieur et son guide de ce pas mesuré habituel au mineur. Elles étaient encore en bon état.
James Starr observait curieusement ce que l'insuffisante lueur lui laissait apercevoir des parois du sombre puits, qu'un cuvelage en bois, à demi pourri, revêtait encore.
Arrivés au quinzième palier, c'est-à-dire à mi-chemin, ils firent halte pour quelques instants.
« Décidément, je n'ai pas tes jambes, mon garçon, dit l'ingénieur en respirant longuement, mais enfin, cela va encore !
— Vous êtes solide, monsieur Starr, répondit Harry, et c'est quelque chose, voyez-vous, que d'avoir longtemps vécu dans la mine.
— Tu as raison, Harry. Autrefois, lorsque j'avais vingt ans, j'aurais descendu tout d'une haleine. Allons, en route ! »
Mais, au moment où tous deux allaient quitter le palier, une voix, encore éloignée, se fit entendre dans les profondeurs du puits. Elle arrivait comme une onde sonore qui se gonfle progressivement, et elle devenait de plus en plus distincte.
« Eh ! qui vient là ? demanda l'ingénieur en arrêtant Harry.
— Je ne pourrais le dire, répondit le jeune mineur.
— Ce n'est pas le vieux père ?...
— Lui ! monsieur Starr, non.
— Quelque voisin, alors ?...
— Nous n'avons pas de voisins au fond de la fosse, répondit Harry. Nous sommes seuls, bien seuls.
— Bon ! laissons passer cet intrus, dit James Starr. C'est à ceux qui descendent de céder le pas à ceux qui montent. »
Tous deux attendirent.
La voix résonnait en ce moment avec un magnifique éclat, comme si elle eût été portée par un vaste pavillon acoustique, et bientôt quelques paroles d'une chanson écossaise arrivèrent assez nettement aux oreilles du jeune mineur.
« La chanson des lacs ! s'écria Harry. Ah ! je serais bien surpris si elle s'échappait d'une autre bouche que de celle de Jack Ryan.
— Et qu'est-ce, ce Jack Ryan, qui chante d'une si superbe façon ? demanda James Starr.
— Un ancien camarade de la houillère », répondit Harry.
Puis, se pendant au-dessus du palier :
« Eh ! Jack ! cria-t-il.
— C'est toi, Harry ? fut-il répondu. Attends-moi, j'arrive. »
Et la chanson reprit de plus belle.
Quelques instants après, un grand garçon de vingt-cinq ans, la figure gaie, les yeux souriants, la bouche joyeuse, la chevelure d'un blond ardent, apparaissait au fond du cône lumineux que projetait sa lanterne, et il prenait pied sur le palier de la quinzième échelle.
Son premier acte fut de serrer vigoureusement la main que venait de lui tendre Harry.
« Enchanté de te rencontrer ! s'écria-t-il. Mais, saint Mungo me protège ! si j'avais su que tu revenais à terre aujourd'hui, je me serais bien épargné cette descente au puits Yarow !
— Monsieur James Starr, dit alors Harry, en tournant sa lampe vers l'ingénieur, qui était resté dans l'ombre.
— Monsieur Starr ! répondit Jack Ryan. Ah ! monsieur l'ingénieur, je ne vous aurais pas reconnu. Depuis que j'ai quitté la fosse, mes yeux ne sont plus habitués, comme autrefois, à voir dans l'obscurité.
— Et moi, je me rappelle maintenant un gamin qui chantait toujours. voilà bien dix ans de cela, mon garçon ! C'était toi, sans doute ?
— Moi-même, monsieur Starr, et, en changeant de métier, je n'ai pas changé d'humeur, voyez-vous ? Bah ! rire et chanter, cela vaut mieux, j'imagine, que pleurer et geindre !
— Sans doute, Jack Ryan. — Et que fais-tu, depuis que tu as quitté la mine ?
— Je travaille à la ferme de Melrose, près d'Irvine, dans le comté de Renfrew, à quarante milles d'ici. Ah ! ça ne vaut pas nos houillères d'Aberfoyle ! Le pic allait mieux à ma main que la bêche ou l'aiguillon ! Et puis, dans la vieille fosse, il y avait des coins sonores, des échos joyeux qui vous renvoyaient gaillardement vos chansons, tandis que là-haut !... Mais vous allez donc rendre visite au vieux Simon, monsieur Starr ?
— Oui, Jack, répondit l'ingénieur.
— Que je ne vous retarde pas...
— Dis-moi, Jack, demanda Harry, quel motif t'a amené au cottage aujourd'hui ?
— Je voulais te voir, camarade, répondit Jack Ryan, et t'inviter à la fête du clan d'Irvine. Tu sais, je suis le « piper [1*] » de l'endroit ! On chantera, on dansera !
— Merci, Jack, mais cela m'est impossible.
— Impossible ?
— Oui, la visite de M. Starr peut se prolonger, et je dois le reconduire à Callander.
— Eh ! Harry, la fête du clan d'Irvine n'arrive que dans huit jours. D'ici là, la visite de M. Starr sera terminée, je suppose, et rien ne te retiendra plus au cottage !
— En effet, Harry, répondit James Starr. Il faut profiter de l'invitation que te fait ton camarade Jack !
— Eh bien, j'accepte, Jack, dit Harry. Dans huit jours, nous nous retrouverons à la fête d'Irvine.
— Dans huit jours, c'est bien convenu, répondit Jack Ryan. Adieu, Harry ! votre serviteur, monsieur Starr ! Je suis très content de vous avoir revu ! Je pourrai donner de vos nouvelles aux amis. Personne ne vous a oublié, monsieur l'ingénieur.
— Et je n'ai oublié personne, dit James Starr.
— Merci pour tous, monsieur, répondit Jack Ryan.
— Adieu, Jack ! » dit Harry, en serrant une dernière fois la main de son camarade.
Et Jack Ryan, reprenant sa chanson, disparut bientôt dans les hauteurs du puits, vaguement éclairées par sa lampe.
Un quart d'heure après, James Starr et Harry descendaient la dernière échelle, et mettaient le pied sur le sol du dernier étage de la fosse.
Autour du rond-point que formait le fond du puits Yarow rayonnaient diverses galeries qui avaient servi à l'exploitation du dernier filon carbonifère de la mine. Elles s'enfonçaient dans le massif de schistes et de grès, les unes étançonnées par des trapèzes de grosses poutres à peine équarries, les autres doublées d'un épais revêtement de pierre. Partout des remblais remplaçaient les veines dévorées par l'exploitation. Les piliers artificiels étaient faits de pierres arrachées aux carrières voisines, et maintenant ils supportaient le sol, c'est-à-dire le double étage des terrains tertiaires et quaternaires, qui reposaient autrefois sur le gisement même. L'obscurité emplissait alors ces galeries, jadis éclairées soit par la lampe du mineur soit par la lumière électrique, dont, pendant les dernières années, l'emploi avait été introduit dans les fosses. Mais les sombres tunnels ne résonnaient plus du grincement des wagonnets roulant sur leurs rails, ni du bruit des portes d'air qui se refermaient brusquement, ni des éclats de voix des rouleurs, ni du hennissement des chevaux et des mules, ni des coups de pic de l'ouvrier, ni des fracas du foudroyage qui faisait éclater le massif.
« Voulez-vous vous reposer un instant, monsieur Starr ? demanda le jeune homme.
— Non, mon garçon, répondit l'ingénieur, car j'ai hâte d'arriver au cottage du vieux Simon.
— Suivez-moi donc, monsieur Starr. Je vais vous guider, et, cependant, je suis sûr que vous reconnaîtriez parfaitement votre route dans cet obscur dédale des galeries.
— Oui, certes ! J'ai encore dans la tête tout le plan de la vieille fosse. »
Harry, suivi de l'ingénieur et levant sa lampe pour le mieux éclairer, s'enfonça dans une haute galerie, semblable à une contre-nef de cathédrale. Leur pied, à tous deux, heurtait encore les traverses de bois qui supportaient les rails à l'époque de l'exploitation.
Mais à peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'une énorme pierre vint tomber aux pieds de James Starr.
« Prenez garde, monsieur Starr ! s'écria Harry, en saisissant le bras de l'ingénieur.
— Une pierre, Harry ! Ah ! ces vieilles voûtes ne sont plus assez solides, sans doute, et...
— Monsieur Starr, répondit Harry Ford, il me semble que la pierre a été jetée... et jetée par une main d'homme !...
— Jetée ! s'écria James Starr. Que veux-tu dire, mon garçon ?
— Rien, rien... monsieur Starr, répondit évasivement Harry, dont le regard, devenu sérieux, aurait voulu percer ces épaisses murailles. Continuons notre route. Prenez mon bras, je vous prie, et n'ayez aucune crainte de faire un faux pas.
— Me voilà, Harry ! »
Et tous deux s'avancèrent, pendant qu'Harry regardait en arrière, en projetant l'éclat de sa lampe dans les profondeurs de la galerie.
« Serons-nous bientôt arrivés ? demanda l'ingénieur.
— Dans dix minutes au plus.
— Bien.
— Mais, murmurait Harry, cela n'en est pas moins singulier. C'est la première fois que pareille chose m'arrive. Il a fallu que cette pierre vînt tomber juste au moment où nous passions !...
— Harry, il n'y a eu là qu'un hasard !
— Un hasard... répondit le jeune homme en secouant la tête. Oui... un hasard... »
Harry s'était arrêté. Il écoutait.
« Qu'y a-t-il, Harry ? demanda l'ingénieur.
— J'ai cru entendre marcher derrière nous », répondit le jeune mineur, qui prêta plus attentivement l'oreille.
Puis :
« Non ! je me serai trompé, dit-il. Appuyez-vous bien sur mon bras, monsieur Starr. Servez-vous de moi comme d'un bâton...
— Un bâton solide, Harry, répondit James Starr. Il n'en est pas de meilleur qu'un brave garçon tel que toi ! »
Tous deux continuèrent à marcher silencieusement à travers la sombre nef.
Souvent, Harry, évidemment préoccupé, se retournait, essayant de surprendre, soit un bruit éloigné, soit quelque lueur lointaine.
Mais, derrière et devant lui, tout n'était que silence et ténèbres.
[1] Lepiperest le joueur de cornemuse en Écosse.
VLa Famille Ford
VLa Famille Ford
Dix minutes après, James Starr et Harry sortaient enfin de la galerie principale.
Le jeune mineur et son compagnon étaient arrivés au fond d'une clairière, — si toutefois ce mot peut servir à désigner une vaste et obscure excavation. Cette excavation, cependant, n'était pas absolument dépourvue de jour. Quelques rayons lui arrivaient par l'orifice d'un puits abandonné, qui avait été foncé dans les étages supérieurs. C'était par ce conduit que s'établissait le courant d'aération de la fosse Dochart. Grâce à sa moindre densité, l'air chaud de l'intérieur était entraîné vers le puits Yarow.
Donc, un peu d'air et de clarté pénétrait à la fois à travers l'épaisse voûte de schiste jusqu'à la clairière.
C'était là que Simon Ford habitait depuis dix ans, avec sa famille, une souterraine demeure, évidée dans le massif schisteux, à l'endroit même où fonctionnaient autrefois les puissantes machines, destinées à opérer la traction mécanique de la fosse Dochart.
Telle était l'habitation — à laquelle il donnait volontiers le nom de « cottage » —, où résidait le vieil overman. Grâce à une certaine aisance, due à une longue existence de travail, Simon Ford aurait pu vivre en plein soleil, au milieu des arbres, dans n'importe quelle ville du royaume; mais les siens et lui avaient préféré ne pas quitter la houillère, où ils étaient heureux, ayant mêmes idées, mêmes goûts. Oui ! il leur plaisait, ce cottage, enfoui à quinze cents pieds au-dessous du sol écossais. Entre autres avantages, il n'y avait pas à craindre que les agents du fisc, les « stentmaters » chargés d'établir la capitation, vinssent jamais y relancer ses hôtes !
A cette époque, Simon Ford, l'ancien overman de la fosse Dochart, portait vigoureusement encore ses soixante-cinq ans. Grand, robuste, bien taillé, il eût été regardé comme l'un des plus remarquables « sawneys [1*] » du canton, qui fournissait tant de beaux hommes aux régiments de Highlanders.
Simon Ford descendait d'une ancienne famille de mineurs, et sa généalogie remontait aux premiers temps où furent exploités les gisements carbonifères en Écosse.
Sans rechercher archéologiquement si les Grecs et les Romains ont fait usage de la houille, si les Chinois utilisaient les mines de charbon bien avant l'ère chrétienne, sans discuter si réellement le combustible minéral doit son nom au maréchal ferrant Houillos, qui vivait en Belgique dans le XIIesiècle, on peut affirmer que les bassins de la Grande-Bretagne furent les premiers dont l'exploitation fut mise en cours régulier. Au XIesiècle, déjà, Guillaume le Conquérant partageait entre ses compagnons d'armes les produits du bassin de Newcastle. Au XIIIesiècle, une licence d'exploitation du « charbon marin » était concédée par Henri III. Enfin, vers la fin du même siècle, il est fait mention des gisements de l'Écosse et du pays de Galles.
Ce fut vers ce temps que les ancêtres de Simon Ford pénétrèrent dans les entrailles du sol calédonien, pour n'en plus sortir, de père en fils. Ce n'étaient que de simples ouvriers. Ils travaillaient comme des forçats à l'extraction du précieux combustible. On croit même que les charbonniers mineurs, tout comme les sauniers de cette époque, étaient alors de véritables esclaves. En effet, au XVIIIesiècle, cette opinion était si bien établie en Écosse, que, pendant la guerre du Prétendant, on put craindre que vingt mille mineurs de Newcastle ne se soulevassent pour reconquérir une liberté — qu'ils ne croyaient pas avoir.
Quoi qu'il en soit, Simon Ford était fier d'appartenir à cette grande famille des houilleurs écossais. Il avait travaillé de ses mains, là même où ses ancêtres avaient manié le pic, la pince, la rivelaine et la pioche. A trente ans, il était overman de la fosse Dochart, la plus importante des houillères d'Aberfoyle. Il aimait passionnément son métier. Pendant de longues années, il exerça ses fonctions avec zèle. Son seul chagrin était de voir la couche s'appauvrir et de prévoir l'heure très prochaine où le gisement serait épuisé.
C'est alors qu'il s'était adonné à la recherche de nouveaux filons dans toutes les fosses d'Aberfoyle, qui communiquaient souterrainement entre elles. Il avait eu le bonheur d'en découvrir quelques-uns pendant la dernière période d'exploitation. Son instinct de mineur le servait merveilleusement, et l'ingénieur James Starr l'appréciait fort. On eût dit qu'il devinait les gisements dans les entrailles de la houillère, comme un hydroscope devine les sources sous la couche du sol.
Mais le moment arriva, on l'a dit, où la matière combustible manqua tout à fait à la houillère. Les sondages ne donnèrent plus aucun résultat. Il fut évident que le gîte carbonifère était entièrement épuisé. L'exploitation cessa. Les mineurs se retirèrent.
Le croira-t-on ? Ce fut un désespoir pour le plus grand nombre. Tous ceux qui savent que l'homme, au fond, aime sa peine, ne s'en étonneront pas. Simon Ford, sans contredit, fut le plus atteint. Il était, par excellence, le type du mineur, dont l'existence est indissolublement liée à celle de sa mine. Depuis sa naissance, il n'avait cessé de l'habiter, et, lorsque les travaux furent abandonnés, il voulut y demeurer encore. Il resta donc. Harry, son fils, fut chargé du ravitaillement de l'habitation souterraine; mais quant à lui, depuis dix ans, il n'était pas remonté dix fois à la surface du sol.
« Aller là-haut ! A quoi bon ? » répétait-il, et il ne quittait pas son noir domaine.
Dans ce milieu parfaitement sain, d'ailleurs, soumis à une température toujours moyenne, le vieil overman ne connaissait ni les chaleurs de l'été, ni les froids de l'hiver. Les siens se portaient bien. Que pouvait-il désirer de plus ?
Au fond, il était sérieusement attristé. Il regrettait l'animation, le mouvement, la vie d'autrefois, dans la fosse si laborieusement exploitée. Cependant, il était soutenu par une idée fixe.
« Non ! non ! la houillère n'est pas épuisée ! » répétait-il.
Et celui-là se serait fait un mauvais parti, qui aurait mis en doute devant Simon Ford qu'un jour l'ancienne Aberfoyle ressusciterait d'entre les mortes ! Il n'avait donc jamais abandonné l'espoir de découvrir quelque nouvelle couche qui rendrait à la mine sa splendeur passée. Oui ! il aurait volontiers, s'il l'avait fallu, repris le pic du mineur, et ses vieux bras, solides encore, se seraient vigoureusement attaqués à la roche. Il allait donc à travers les obscures galeries, tantôt seul, tantôt avec son fils, observant, cherchant, pour rentrer chaque jour fatigué, mais non désespéré, au cottage.
La digne compagne de Simon Ford, c'était Madge, grande et forte, la « goodwife », la « bonne femme », suivant l'expression écossaise. Pas plus que son mari, Madge n'eût voulu quitter la fosse Dochart. Elle partageait à cet égard toutes ses espérances et ses regrets. Elle l'encourageait, elle le poussait en avant, elle lui parlait avec une sorte de gravité, qui réchauffait le cœur du vieil overman.
« Aberfoyle n'est qu'endormie, Simon, lui disait-elle. C'est toi qui as raison. Ce n'est qu'un repos, ce n'est pas la mort ! »
Madge savait aussi se passer du monde extérieur et concentrer le bonheur d'une existence à trois dans le sombre cottage.
Ce fut là qu'arriva James Starr.
L'ingénieur était bien attendu. Simon Ford, debout sur sa porte, du plus loin que la lampe d'Harry lui annonça l'arrivée de son ancien « viewer », s'avança vers lui.
« Soyez le bienvenu, monsieur James ! lui cria-t-il d'une voix qui résonnait sous la voûte du schiste. Soyez le bienvenu au cottage du vieil overman ! Pour être enfouie à quinze cents pieds sous terre, la maison de la famille Ford n'en est pas moins hospitalière !
— Comment allez-vous, brave Simon ? demanda James Starr, en serrant la main que lui tendait son hôte.
— Très bien, monsieur Starr. Et comment en serait-il autrement ici, à l'abri de toute intempérie de l'air ? vos ladies qui vont respirer à Newhaven ou à Porto-Bello [2*] , pendant l'été, feraient mieux de passer quelques mois dans la houillère d'Aberfoyle ! Elles ne risqueraient point d'y gagner quelque gros rhume, comme dans les rues humides de la vieille capitale.
— Ce n'est pas moi qui vous contredirai, Simon, répondit James Starr, heureux de retrouver l'overman tel qu'il était autrefois ! vraiment, je me demande pourquoi je ne change pas ma maison de la Canongate pour quelque cottage voisin du vôtre !
— A votre service, monsieur Starr. Je connais un de vos anciens mineurs qui serait particulièrement enchanté de n'avoir entre vous et lui qu'un mur mitoyen.
— Et Madge ?... demanda l'ingénieur.
— La bonne femme se porte encore mieux que moi, si cela est possible ! répondit Simon Ford, et elle se fait une joie de vous voir à sa table. Je pense qu'elle se sera surpassée pour vous recevoir.
— Nous verrons cela, Simon, nous verrons cela ! dit l'ingénieur, que l'annonce d'un bon déjeuner ne pouvait laisser indifférent, après cette longue marche.
— Vous avez faim, monsieur Starr ?
— Positivement faim. Le voyage m'a ouvert l'appétit. Je suis venu par un temps affreux !...
— Ah ! il pleut, là-haut ! répondit Simon Ford d'un air de pitié très marqué.
— Oui, Simon, et les eaux du Forth sont agitées aujourd'hui comme celles d'une mer !
— Eh bien, monsieur James, ici, il ne pleut jamais. Mais je n'ai pas à vous peindre des avantages que vous connaissez aussi bien que moi ! vous voilà arrivé au cottage. C'est le principal, et, je vous le répète, soyez le bienvenu ! »
Simon Ford, suivi d'Harry, fit entrer dans l'habitation James Starr, qui se trouva au milieu d'une vaste salle, éclairée par plusieurs lampes, dont l'une était suspendue aux solives coloriées du plafond.
La table, recouverte d'une nappe égayée de fraîches couleurs, n'attendait plus que les convives, auxquels quatre chaises, rembourrées de vieux cuir, étaient réservées.
« Bonjour, Madge, dit l'ingénieur.
— Bonjour, monsieur James, répondit la brave Écossaise, qui se leva pour recevoir son hôte.
— Je vous revois avec plaisir, Madge.
— Et vous avez raison, monsieur James, car il est agréable de retrouver ceux pour lesquels on s'est toujours montré bon.
— La soupe attend, femme, dit alors Simon Ford, et il ne faut pas la faire attendre, non plus que M. James. Il a une faim de mineur, et il verra que notre garçon ne nous laisse manquer de rien au cottage ! — A propos, Harry, ajouta le vieil overman en se retournant vers son fils, Jack Ryan est venu te voir.
— Je le sais, père ! Nous l'avons rencontré dans le puits Yarow.
— C'est un bon et gai camarade, dit Simon Ford. Mais il semble se plaire là-haut ! Ça n'avait pas du vrai sang de mineur dans les veines. — A table, monsieur James, et déjeunons copieusement, car il est possible que nous ne puissions souper que fort tard. »
Au moment où l'ingénieur et ses hôtes allaient prendre place :
« Un instant, Simon, dit James Starr, voulez-vous que je mange de bon appétit ?
— Ce sera nous faire tout l'honneur possible, monsieur James, répondit Simon Ford.
— Eh bien, il faut pour cela n'avoir aucune préoccupation. — Or, j'ai deux questions à vous adresser.
— Allez, monsieur James.
— Votre lettre me parle d'une communication qui doit être de nature à m'intéresser ?
— Elle est très intéressante, en effet.
— Pour vous ?...
— Pour vous et pour moi, monsieur James. Mais je désire ne vous la faire qu'après le repas et sur les lieux mêmes. Sans cela, vous ne voudriez pas me croire.
— Simon, reprit l'ingénieur, regardez-moi bien... là... dans les yeux. Une communication intéressante ?... Oui... Bon !... Je ne vous en demande pas davantage, ajouta-t-il, comme s'il eût lu la réponse qu'il espérait dans le regard du vieil overman.
— Et la deuxième question ? demanda celui-ci.
— Savez-vous, Simon, quelle est la personne qui a pu m'écrire ceci ? » répondit l'ingénieur, en présentant la lettre anonyme qu'il avait reçue.
Simon Ford prit la lettre, et il la lut très attentivement.
Puis, la montrant à son fils :
« Connais-tu cette écriture ? dit-il.
— Non, père, répondit Harry.
— Et cette lettre était timbrée du bureau de poste d'Aberfoyle ? demanda Simon Ford à l'ingénieur.
— Oui, comme la vôtre, répondit James Starr.
— Que penses-tu de cela, Harry ? dit Simon Ford, dont le front s'assombrit un instant.
— Je pense, père, répondit Harry, que quelqu'un a eu un intérêt quelconque à empêcher M. James Starr de venir au rendez-vous que vous lui donniez.
— Mais qui ? s'écria le vieux mineur. Qui donc a pu pénétrer assez avant dans le secret de ma pensée ?... »
Et Simon Ford, pensif, tomba dans une rêverie dont la voix de Madge le tira bientôt.
« Asseyons-nous, monsieur Starr, dit-elle. La soupe va refroidir. Pour le moment, ne songeons plus à cette lettre ! »
Et, sur l'invitation de la vieille femme, chacun prit place à la table — James Starr vis-à-vis de Madge, pour lui faire honneur —, le père et le fils l'un vis-à-vis de l'autre.
Ce fut un bon repas écossais. Et, d'abord, on mangea d'un « hotchpotch », soupe dont la viande nageait au milieu d'un excellent bouillon. Au dire du vieux Simon, sa compagne ne connaissait pas de rivale dans l'art de préparer le hotchpotch.
Il en était de même, d'ailleurs, du « cockyleeky », sorte de ragoût de coq, accommodé aux poireaux, qui ne méritait que des éloges.
Le tout fut arrosé d'une excellente ale, puisée aux meilleurs brassins des fabriques d'Édimbourg.
Mais le plat principal consista en un « haggis », pouding national, fait de viandes et de farine d'orge. Ce mets remarquable, qui inspira au poète Burns l'une de ses meilleures odes, eut le sort réservé aux belles choses de ce monde : il passa comme un rêve.
Madge reçut les sincères compliments de son hôte.
Le déjeuner se termina par un dessert composé de fromage et de « cakes », gâteaux d'avoine, finement préparés, accompagnés de quelques petits verres « d'usquebaugh », excellente eau-de-vie de grains, qui avait vingt-cinq ans, — juste l'âge d'Harry.
Ce repas dura une bonne heure. James Starr et Simon Ford n'avaient pas seulement bien mangé, ils avaient aussi bien causé,— principalement du passé de la vieille houillère d'Aberfoyle.
Harry, lui, était plutôt resté silencieux. Deux fois il avait quitté la table et même la maison. Il était évident qu'il éprouvait quelque inquiétude depuis l'incident de la pierre, et il voulait observer les alentours du cottage. La lettre anonyme n'était pas faite, non plus, pour le rassurer.
Ce fut pendant une de ces sorties que l'ingénieur dit à Simon Ford et Madge :
« Un brave garçon que vous avez là, mes amis !
— Oui, monsieur James, un être bon et dévoué, répondit vivement le vieil overman.
— Il se plaît avec vous, au cottage ?
— Il ne voudrait pas nous quitter.
— Vous songerez à le marier, cependant ?
— Marier Harry ! s'écria Simon Ford. Et à qui ? A une fille de là-haut, qui aimerait les fêtes, la danse, qui préférerait son clan à notre houillère ! Harry n'en voudrait pas !
— Simon, répondit Madge, tu n'exigeras pourtant pas que jamais notre Harry ne prenne femme...
— Je n'exigerai rien, répondit le vieux mineur, mais cela ne presse pas ! Qui sait si nous ne lui trouverons point... »
Harry rentrait en ce moment, et Simon Ford se tut.
Lorsque Madge se leva de table, tous l'imitèrent et vinrent s'asseoir un instant à la porte du cottage.
« Eh bien, Simon, dit l'ingénieur, je vous écoute !
— Monsieur James, répondit Simon Ford, je n'ai pas besoin de vos oreilles, mais de vos jambes. — Vous êtes-vous bien reposé ?
— Bien reposé et bien refait, Simon. Je suis prêt à vous accompagner partout où il vous plaira.
— Harry, dit Simon Ford, en se retournant vers son fils, allume nos lampes de sûreté.
— Vous prenez des lampes de sûreté ! s'écria James Starr, assez surpris, puisque les explosions de grisou n'étaient plus à craindre dans une fosse absolument vide de charbon.
— Oui, monsieur James, par prudence !
— N'allez-vous pas aussi, mon brave Simon, me proposer de revêtir un habit de mineur ?
— Pas encore, monsieur James ! pas encore ! » répondit le vieil overman, dont les yeux brillaient singulièrement sous leurs profondes orbites.
Harry, qui était rentré dans le cottage, en ressortit presque aussitôt, rapportant trois lampes de sûreté.
Harry remit une de ces lampes à l'ingénieur, l'autre à son père, et il garda la troisième suspendue à sa main gauche, pendant que sa main droite s'armait d'un long bâton.
« En route ! dit Simon Ford, qui prit un pic solide, déposé à la porte du cottage.
— En route ! répondit l'ingénieur. — Au revoir Madge !
— Dieu vous assiste ! répondit l'Écossaise.
— Un bon souper, femme, tu entends, s'écria Simon Ford. Nous aurons faim à notre retour, et nous lui ferons honneur ! »
[1] Le sawney, c'est l'Écossais, comme John Bull est l'Anglais, et Paddy l'Irlandais.
[2] Stations balnéaires des environs d'Édimbourg.
VIQuelques phénomènes inexplicables
VIQuelques phénomènes inexplicables
On sait ce que sont les croyances superstitieuses dans les hautes et basses terres de l'Écosse. En certains clans, les tenanciers du laird, réunis pour la veillée, aiment à redire les contes empruntés au répertoire de la mythologie hyperboréenne. L'instruction, quoique largement et libéralement répandue dans le pays, n'a pas pu réduire encore à l'état de fictions ces légendes, qui semblent inhérentes au sol même de la vieille Calédonie. C'est encore le pays des esprits et des revenants, des lutins et des fées. Là apparaissent toujours le génie malfaisant qui ne s'éloigne que moyennant finances, le « Seer » des Highlanders, qui, par un don de seconde vue, prédit les morts prochaines, le « May Moullach », qui se montre sous la forme d'une jeune fille aux bras velus et prévient les familles des malheurs dont elles sont menacées, la fée « Branshie », qui annonce les événements funestes, les « Brawnies », auxquels est confiée la garde du mobilier domestique, l'« Urisk », qui fréquente plus particulièrement les gorges sauvages du lac Katrine, — et tant d'autres.
Il va de soi que la population des houillères écossaises devait fournir son contingent de légendes et de fables à ce répertoire mythologique. Si les montagnes des Hautes-Terres sont peuplées d'êtres chimériques, bons ou mauvais, à plus forte raison les sombres houillères devaient-elles être hantées jusque dans leurs dernières profondeurs. Qui fait trembler le gisement pendant les nuits d'orage, qui met sur la trace du filon encore inexploité, qui allume le grisou et préside aux explosions terribles, sinon quelque génie de la mine ? C'était, du moins, l'opinion communément répandue parmi ces superstitieux Écossais. En vérité, la plupart des mineurs croyaient volontiers au fantastique, quand il ne s'agissait que de phénomènes purement physiques, et on eût perdu son temps à vouloir les désabuser. Où la crédulité se fût-elle développée plus librement qu'au fond de ces abîmes ?
Or, les houillères d'Aberfoyle, précisément parce qu'elles étaient exploitées dans le pays des légendes, devaient se prêter plus naturellement à tous les incidents du surnaturel.
Donc les légendes y abondaient. Il faut dire, d'ailleurs, que certains phénomènes, inexpliqués jusqu'alors, ne pouvaient que fournir un nouvel aliment à la crédulité publique.
Au premier rang des superstitieux de la fosse Dochart, figurait Jack Ryan, le camarade d'Harry. C'était le plus grand partisan du surnaturel qui fût. Toutes ces fantastiques histoires, il les transformait en chansons, qui lui valaient de beaux succès pendant les veillées d'hiver.
Mais Jack Ryan n'était pas le seul à faire montre de sa crédulité. Ses camarades affirmaient, non moins hautement, que les fosses d'Aberfoyle étaient hantées, que certains êtres insaisissables y apparaissaient fréquemment, comme cela arrivait dans les Hautes-Terres. A les entendre, ce qui même aurait été extraordinaire, c'eût été qu'il n'en fût pas ainsi. Est-il donc, en effet, un milieu mieux disposé qu'une sombre et profonde houillère pour les ébats des génies, des lutins, des follets et autres acteurs des drames fantastiques ? Le décor était tout dressé, pourquoi les personnages surnaturels n'y seraient pas venus jouer leur rôle ?
Ainsi raisonnaient Jack Ryan et ses camarades des houillères d'Aberfoyle. On a dit que les différentes fosses communiquaient entre elles par les longues galeries souterraines, ménagées entre les filons. Il existait ainsi sous le comté de Stirling un énorme massif, sillonné de tunnels, troué de caves, foré de puits, une sorte d'hypogée, de labyrinthe subterrané, qui offrait l'aspect d'une vaste fourmilière.
Les mineurs des divers fonds se rencontraient donc souvent, soit lorsqu'ils se rendaient sur les travaux d'exploitation, soit lorsqu'ils en revenaient. De là, une facilité constante d'échanger des propos et de faire circuler d'une fosse à l'autre les histoires qui tiraient leur origine de la houillère. Les récits se transmettaient ainsi avec une rapidité merveilleuse, passant de bouche en bouche et s'accroissant comme il convient.
Cependant, deux hommes plus instruits et de tempérament plus positif que les autres, avaient toujours résisté à cet entraînement. Ils n'admettaient à aucun degré l'intervention des lutins, des génies ou des fées.
C'étaient Simon Ford et son fils. Et ils le prouvèrent bien en continuant d'habiter la sombre crypte, après l'abandon de la fosse Dochart. Peut-être la bonne Madge avait-elle quelque penchant au surnaturel, comme toute Écossaise des Hautes-Terres. Mais ces histoires d'apparitions, elle était réduite à se les raconter à elle-même, — ce qu'elle faisait consciencieusement, d'ailleurs, pour ne point perdre les vieilles traditions.
Simon et Harry Ford eussent-ils été aussi crédules que leurs camarades, ils n'auraient abandonné la houillère ni aux génies, ni aux fées. L'espoir de découvrir un nouveau filon leur eût fait braver toute la fantastique cohorte des lutins. Ils n'étaient crédules, ils n'étaient croyants que sur un point : ils ne pouvaient admettre que le gisement carbonifère d'Aberfoyle fût totalement épuisé. On peut dire, avec quelque justesse, que Simon Ford et son fils avaient à ce sujet « la foi du charbonnier », cette foi en Dieu que rien ne peut ébranler.
C'est pourquoi depuis dix ans, sans y manquer un seul jour, obstinés, immuables dans leurs convictions, le père et le fils prenaient leur pic, leur bâton et leur lampe. Ils allaient ainsi tous les deux, cherchant, tâtant la roche d'un coup sec, écoutant si elle rendait un son favorable.
Tant que les sondages n'auraient pas été poussés jusqu'au granit du terrain primaire, Simon et Harry Ford étaient d'accord que la recherche, inutile aujourd'hui, pouvait être utile demain, et qu'elle devait être reprise. Leur vie entière, ils la passeraient à essayer de rendre à la houillère d'Aberfoyle son ancienne prospérité. Si le père devait succomber avant l'heure de la réussite, le fils reprendrait la tâche à lui seul.
En même temps, ces deux gardiens passionnés de la houillère la visitaient au point de vue de sa conservation. Ils s'assuraient de la solidité des remblais et des voûtes. Ils recherchaient si un éboulement était à craindre, et s'il devenait urgent de condamner quelque partie de la fosse. Ils examinaient les traces d'infiltration des eaux supérieures, ils les dérivaient, ils les canalisaient pour les envoyer à quelque puisard. Enfin, ils s'étaient volontairement constitués les protecteurs et conservateurs de ce domaine improductif, duquel étaient sorties tant de richesses, maintenant dissoutes en fumées !
Ce fut pendant quelques-unes de ces excursions qu'il arriva à Harry, plus particulièrement, d'être frappé de certains phénomènes, dont il cherchait en vain l'explication.
Ainsi, plusieurs fois, lorsqu'il suivait quelque étroite contre galerie, il lui sembla entendre des bruits analogues à ceux qu'auraient pu produire de violents coups de pic, frappés sur la paroi remblayée.
Harry, que le surnaturel, non plus que le naturel, ne pouvait effrayer, avait pressé le pas pour surprendre la cause de ce mystérieux travail.
Le tunnel était désert. La lampe du jeune mineur, promenée sur la paroi, n'avait laissé voir aucune trace récente de coups de pince ou de pic. Harry se demandait donc s'il n'était pas le jouet d'une illusion d'acoustique, de quelque bizarre ou fantasque écho.
D'autres fois, en projetant subitement une vive lumière vers une anfractuosité suspecte, il avait cru voir passer une ombre. Il s'était élancé... Rien, alors même qu'aucune issue n'eût permis à un être humain de se dérober à sa poursuite !
A deux reprises depuis un mois, Harry, visitant la partie ouest de la fosse, entendit distinctement des détonations lointaines, comme si quelque mineur eût fait éclater une cartouche de dynamite.
La dernière fois, après de minutieuses recherches, il avait reconnu qu'un pilier venait d'être éventré par un coup de mine.
A la clarté de sa lampe, Harry examina attentivement la paroi attaquée par la mine. Elle n'était point faite d'un simple remblayage de pierres, mais d'un pan de schiste, qui avait pénétré à cette profondeur dans l'étage du gisement houiller. Le coup de mine avait-il eu pour objet de provoquer la découverte d'un nouveau filon ? N'avait-on voulu que produire un éboulement de cette portion de la houillère ? C'est ce que se demanda Harry, et, quand il fit connaître ce fait à son père, ni le vieil overman, ni lui ne purent résoudre la question d'une façon satisfaisante.
« C'est singulier, répétait souvent Harry. La présence dans la mine d'un être inconnu semble impossible, et, cependant, elle ne peut être mise en doute ! Un autre que nous voudrait-il donc chercher s'il n'existe pas encore quelque veine exploitable ? Ou plutôt, ne tenterait-il pas d'anéantir ce qui reste des houillères d'Aberfoyle ? Mais dans quel but ? Je le saurai, quand il devrait m'en coûter la vie ! »
Quinze jours avant cette journée, pendant laquelle Harry Ford guidait l'ingénieur à travers le dédale de la fosse Dochart, il s'était vu sur le point d'atteindre le but de ses recherches.
Il parcourait l'extrémité du sud-ouest de la houillère, un puissant fanal à la main.
Tout à coup, il lui sembla qu'une lumière venait de s'éteindre, à quelques centaines de pieds devant lui, au fond d'une étroite cheminée, qui coupait obliquement le massif. Il se précipita vers la lueur suspecte...
Recherche inutile. Comme Harry n'admettait pas pour les choses physiques d'explication surnaturelle, il en conclut que, certainement, un être inconnu rôdait dans la fosse. Mais, quoi qu'il fît, cherchant avec le plus extrême soin, scrutant les moindres anfractuosités de la galerie, il en fut pour sa peine, et ne put arriver à une certitude quelconque.
Harry s'en remit donc au hasard pour lui dévoiler ce mystère. De loin en loin, il vit encore apparaître des lueurs qui voltigeaient d'un point à l'autre comme des feux de Saint-Elme; mais leur apparition n'avait que la durée d'un éclair et il fallut renoncer à en découvrir la cause.
Si Jack Ryan et les autres superstitieux de la houillère eussent aperçu ces flammes fantastiques, ils n'auraient certainement pas manqué de crier au surnaturel !.
Mais Harry n'y songeait même pas. Le vieux Simon non plus. Et lorsque tous deux causaient de ces phénomènes, dus évidemment à une cause purement physique :
« Mon garçon, répondait le vieil overman, attendons ! Tout cela s'expliquera quelque jour ! »
Toutefois, il faut observer que jamais, jusqu'alors, ni Harry, ni son père n'avaient été en butte à un acte de violence.
Si la pierre, tombée ce jour même aux pieds de James Starr, avait été lancée par la main d'un malfaiteur, c'était le premier acte criminel de ce genre.
James Starr, interrogé, fut d'avis que cette pierre s'était détachée de la voûte de la galerie. Mais Harry n'admit pas une explication si simple. La pierre, suivant lui, n'était pas tombée, elle avait été lancée. A moins de rebondir, elle n'eût jamais décrit une trajectoire, si elle n'eût été mue par une impulsion étrangère.
Harry voyait donc là une tentative directe contre lui et son père, ou même contre l'ingénieur. Après ce qu'on sait, peut-être conviendra-t-on qu'il était fondé à le croire.