XIVSuspendu à un fil
XIVSuspendu à un fil
Dans de telles conditions, ses plus chers désirs satisfaits, la famille de Simon Ford était heureuse. Cependant, on eût pu observer qu'Harry, déjà d'un caractère un peu sombre, était de plus en plus « en dedans », comme disait Madge. Jack Ryan, malgré sa bonne humeur si communicative, ne parvenait pas à le mettre « en dehors ».
Un dimanche — c'était au mois de juin —, les deux amis se promenaient sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chômait. A l'extérieur, le temps était orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre une buée chaude. On ne respirait pas à la surface du comté.
Au contraire, à Coal-city, calme absolu, température douce, ni pluie ni vent. Rien n'y transpirait de la lutte des éléments du dehors. Aussi, un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs étaient-ils venus chercher un peu de fraîcheur dans les profondeurs de la houillère.
Les disques électriques jetaient un éclat qu'eût certainement envié le soleil britannique, plus embrumé qu'il ne convient à un soleil des dimanches.
Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs à son camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait prêter à ses paroles qu'une médiocre attention.
« Regarde donc, Harry ! s'écriait Jack Ryan. Quel empressement à venir nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes idées tristes pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais à penser, à tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort !
— Jack, répondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux, et cela suffit !
— Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta mélancolie ne finit pas par déteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes lèvres se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la mémoire des chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ?
— Tu le sais, Jack.
— Toujours cette pensée ?...
— Toujours.
— Ah ! mon pauvre Harry ! répondit Jack Ryan en haussant les épaules, si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la mine, tu aurais l'esprit plus tranquille !
— Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle.
— Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses extraordinaires ne se montrent pas davantage !
— Je les retrouverai, Jack !
— Ah ! Harry ! Harry ! Les génies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas faciles à surprendre !
— Je les retrouverai, tes prétendus génies ! reprit Harry avec l'accent de la plus énergique conviction.
— Ainsi, tu prétends punir ?...
— Punir et récompenser, Jack. Si une main nous a emprisonnés dans cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non ! je ne l'oublie pas !
— Eh ! Harry ! répondit Jack Ryan, es-tu bien sûr que ces deux mains-là n'appartiennent pas au même corps ?
— Pourquoi, Jack ? D'où peut te venir cette idée ?
— Dame... tu sais... Harry ! Ces êtres, qui vivent dans les abîmes... ne sont pas faits comme nous !
— Ils sont faits comme nous, Jack !
— Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque fou est parvenu à s'introduire...
— Un fou ! répondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les idées ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour où il a rompu les échelles du puits Yarow, n'a cessé de nous faire du mal !
— Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte malveillant n'a été renouvelé ni contre toi, ni contre les tiens !
— Il n'importe, Jack, répondit Harry. J'ai le pressentiment que cet être mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renoncé à ses projets. Sur quoi je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack, dans l'intérêt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est et d'où il vient.
— Dans l'intérêt de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan, assez étonné.
— Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans toute cette affaire un intérêt contraire au nôtre. J'y ai souvent songé, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la série de ces faits inexplicables, qui s'enchaînent logiquement l'un à l'autre. Cette lettre anonyme, contradictoire de celle de mon père, prouve, tout d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu en empêcher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite à la fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une énorme pierre est lancée sur nous, et que toute communication est aussitôt interrompue par la rupture des échelles du puits Yarow. Notre exploration commence. Une expérience, qui doit révéler l'existence du nouveau gisement, est alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste. Néanmoins, la constatation s'opère, le filon est trouvé. Nous revenons sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est brisée. L'obscurité se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant, à suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice était bouché. Nous étions séquestrés. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas dans tout cela une pensée criminelle ? Oui ! un être, insaisissable jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes à le croire, était caché dans la houillère. Dans un intérêt que je ne puis comprendre, il cherchait à nous en interdire l'accès. Il y était !... Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prépare pas quelque coup terrible ! — Eh bien, Jack, dussé-je y risquer ma vie, je le découvrirai ! »
Harry avait parlé avec une conviction qui ébranla sérieusement son camarade.
Jack Ryan sentait bien qu'Harry avait raison, — au moins pour le passé. Que ces faits extraordinaires eussent une cause naturelle ou surnaturelle, ils n'en étaient pas moins patents.
Cependant, le brave garçon ne renonçait pas à sa manière d'expliquer ces événements. Mais, comprenant qu'Harry n'admettrait jamais l'intervention d'un génie mystérieux, il se rabattit sur l'incident qui semblait inconciliable avec le sentiment de malveillance dirigée contre la famille Ford.
« Eh bien, Harry, dit-il, si je suis obligé de te donner raison sur un certain nombre de points, ne penseras-tu pas avec moi que quelque bienfaisant brawnie, en vous apportant le pain et l'eau, a pu vous sauver de...
— Jack, répondit Harry en l'interrompant, l'être secourable dont tu veux faire un être surnaturel existe aussi réellement que le malfaiteur en question, et, tous deux, je les chercherai jusque dans les plus lointaines profondeurs de la houillère.
— Mais as-tu quelque indice qui puisse guider tes recherches ? demanda Jack Ryan.
— Peut-être, répondit Harry. Écoute-moi bien. A cinq milles dans l'ouest de la Nouvelle-Aberfoyle, sous la portion du massif qui supporte le Lomond, il existe un puits naturel qui s'enfonce perpendiculairement dans les entrailles mêmes du gisement. Il y a huit jours, j'ai voulu en sonder la profondeur. Or, pendant que ma sonde descendait, alors que j'étais penché sur l'orifice de ce puits, il m'a semblé que l'air s'agitait à l'intérieur, comme s'il eût été battu de grands coups d'ailes.
— C'était quelque oiseau égaré dans les galeries inférieures de la houillère, répondit Jack.
— Ce n'est pas tout, Jack, reprit Harry. Ce matin même, je suis retourné à ce puits, et là, prêtant l'oreille, j'ai cru surprendre comme une sorte de gémissement...
— Un gémissement ! s'écria Jack. Tu t'es trompé, Harry ! C'est une poussée d'air.., à moins qu'un lutin...
— Demain, Jack, reprit Harry, je saurai à quoi m'en tenir.
— Demain ? répondit Jack en regardant son camarade.
— Oui ! Demain, je descendrai dans cet abîme.
— Harry, c'est tenter Dieu, cela !
— Non, Jack, car j'implorerai son aide pour y descendre. Demain, nous nous rendrons tous deux à ce puits avec quelques-uns de nos camarades. Une longue corde, à laquelle je m'attacherai, vous permettra de me descendre et de me retirer à un signal convenu. — Je puis compter sur toi, Jack ?
— Harry, répondit Jack Ryan en hochant la tête, je ferai ce que tu me demandes, et cependant, je te le répète, tu as tort.
— Mieux vaut avoir tort de faire que remords de n'avoir pas fait, dit Harry d'un ton décidé. Donc, demain matin, à six heures, et silence ! Adieu, Jack ! »
Et, pour ne pas continuer une conversation dans laquelle Jack Ryan eût encore essayé de combattre ses projets, Harry quitta brusquement son camarade et rentra au cottage.
Il faut, cependant, convenir que les appréhensions de Jack n'étaient point exagérées. Si quelque ennemi personnel menaçait Harry, s'il se trouvait au fond de ce puits où le jeune mineur allait le chercher, Harry s'exposait. Cependant, quelle vraisemblance d'admettre qu'il en fût ainsi ?
« Et, au surplus, répétait Jack Ryan, pourquoi se donner tant de mal pour expliquer une série de faits, qui s'expliquaient si aisément par une intervention surnaturelle des génies de la mine ? »
Quoi qu'il en soit, le lendemain, Jack Ryan et trois mineurs de sa brigade arrivaient en compagnie d'Harry à l'orifice du puits suspect.
Harry n'avait rien dit de son projet, ni à James Starr, ni au vieil overman. De son côté, Jack Ryan avait été assez discret pour ne point parler. Les autres mineurs, en les voyant partir, avaient pensé qu'il ne s'agissait là que d'une simple exploration du gisement suivant sa coupe verticale.
Harry s'était muni d'une longue corde, mesurant deux cents pieds. Cette corde n'était pas grosse, mais elle était solide. Harry ne devant ni descendre ni remonter à la force des poignets, il suffisait que la corde fût assez forte pour supporter son poids. C'était à ses compagnons qu'incomberait la tâche de le laisser glisser dans le gouffre, à eux de l'en retirer. Une secousse, imprimée à la corde, servirait de signal entre eux et lui.
Le puits était assez large, ayant douze pieds de diamètre à son orifice. Une poutre fut placée en travers, comme un pont, de manière que la corde, en glissant à sa surface, pût se maintenir dans l'axe du puits. Précaution indispensable à prendre pour qu'Harry ne fût pas heurté, pendant la descente, aux parois latérales.
Harry était prêt.
« Tu persistes dans ton projet d'explorer cet abîme ? lui demanda Jack Ryan à voix basse.
— Oui, Jack », répondit Harry.
La corde fut d'abord attachée autour des reins d'Harry, puis sous ses aisselles, afin que son corps ne pût basculer.
Ainsi maintenu, Harry était libre de ses deux mains. A sa ceinture, il suspendit une lampe de sûreté, à son côté, un de ces larges couteaux écossais qui sont engainés dans un fourreau de cuir.
Harry s'avança jusqu'au milieu de la poutre, autour de laquelle la corde fut passée.
Puis, ses compagnons le laissant glisser, il s'enfonça lentement dans le puits. Comme la corde subissait un léger mouvement de rotation, la lueur de sa lampe se portait successivement sur chaque point des parois, et Harry put les examiner avec soin.
Ces parois étaient faites de schiste houiller. Elles étaient assez lisses pour qu'il fût impossible de se hisser à leur surface.
Harry calcula qu'il descendait avec une vitesse modérée, environ un pied par seconde. Il avait donc possibilité de bien voir, facilité de se tenir prêt à tout événement.
Au bout de deux minutes, c'est-à-dire à une profondeur de cent vingt pieds à peu près, la descente s'était opérée sans incident. Il n'existait aucune galerie latérale dans la paroi du puits, lequel s'étranglait peu à peu, en forme d'entonnoir. Mais Harry commençait à sentir un air plus frais, qui venait d'en bas, — d'où il conclut que l'extrémité inférieure du puits communiquait avec quelque boyau de l'étage inférieur de la crypte.
La corde glissait toujours. L'obscurité était absolue. Le silence, absolu aussi. Si un être vivant, quel qu'il fût, avait cherché refuge dans ce mystérieux et profond abîme, ou il n'y était pas alors, ou aucun mouvement ne trahissait sa présence.
Harry, plus défiant à mesure qu'il descendait, avait tiré le couteau de sa gaine, et il le tenait de sa main droite.
A une profondeur de cent quatre-vingts pieds, Harry sentit qu'il avait atteint le sol inférieur, car la corde mollit et ne se déroula plus. Harry respira un instant. Une des craintes qu'il avait pu concevoir ne s'était pas réalisée, c'est-à-dire que, pendant sa descente, la corde ne fût coupée au-dessus de lui. Il n'avait, d'ailleurs, remarqué aucune anfractuosité dans les parois qui pût receler un être quelconque.
L'extrémité inférieure du puits était fort rétrécie.
Harry, détachant la lampe de sa ceinture, la promena sur le sol. Il ne s'était pas trompé dans ses conjectures.
Un étroit boyau s'enfonçait latéralement dans l'étage inférieur du gisement. Il eût fallu se courber pour y pénétrer, et se traîner sur les mains pour le suivre.
Harry voulut voir en quelle direction se ramifiait cette galerie, et si elle aboutissait à quelque abîme.
Il se coucha sur le sol et commença à ramper. Mais un obstacle l'arrêta presque aussitôt.
Il crut sentir au toucher que cet obstacle était un corps qui obstruait le passage.
Harry recula, d'abord, par un vif sentiment de répulsion, puis il revint.
Ses sens ne l'avaient pas trompé. Ce qui l'avait arrêté, c'était, en effet, un corps. Il le saisit, et se rendit compte que, glacé aux extrémités, il n'était pas encore refroidi tout à fait.
L'attirer à soi, le ramener au fond du puits, projeter sur lui la lumière de la lampe, ce fut fait en moins de temps qu'il ne faut à le dire.
« Un enfant ! » s'écria Harry.
L'enfant, retrouvé au fond de cet abîme, respirait encore, mais son souffle était si faible qu'Harry put croire qu'il allait cesser. Il fallait donc, sans perdre un instant, ramener cette pauvre petite créature à l'orifice du puits, et la conduire au cottage, où Madge lui prodiguerait ses soins.
Harry, oubliant toute autre préoccupation, rajusta la corde à sa ceinture, y attacha sa lampe, prit l'enfant qu'il soutint de son bras gauche contre sa poitrine, et, gardant son bras droit libre et armé, il fit le signal convenu, afin que la corde fût halée doucement.
La corde se tendit, et la remontée commença à s'opérer régulièrement.
Harry regardait autour de lui avec un redoublement d'attention. Il n'était plus seul exposé, maintenant.
Tout alla bien pendant les premières minutes de l'ascension, aucun incident ne semblait devoir survenir, lorsque Harry crut entendre un souffle puissant qui déplaçait les couches d'air dans les profondeurs du puits. Il regarda au-dessous de lui et aperçut, dans la pénombre, une masse, qui, s'élevant peu à peu, le frôla en passant.
C'était un énorme oiseau, dont il ne put reconnaître l'espèce, et qui montait à grands coups d'ailes.
Le monstrueux volatile s'arrêta, plana un instant, puis fondit sur Harry avec un acharnement féroce.
Harry n'avait que son bras droit dont il pût faire usage pour parer les coups du formidable bec de l'animal.
Harry se défendit donc, tout en protégeant l'enfant du mieux qu'il put. Mais ce n'était pas à l'enfant, c'était à lui que l'oiseau s'attaquait. Gêné par la rotation de la corde, il ne parvenait pas à le frapper mortellement.
La lutte se prolongeait. Harry cria de toute la force de ses poumons, espérant que ses cris seraient entendus d'en haut.
C'est ce qui arriva, car la corde fut aussitôt halée plus vite.
Il restait encore une hauteur de quatre-vingts pieds à franchir. L'oiseau se jeta plus violemment alors sur Harry. Celui-ci, d'un coup de son couteau, le blessa à l'aile; l'oiseau, poussant un cri rauque, disparut dans les profondeurs du puits.
Mais, circonstance terrible, Harry, en brandissant son couteau pour frapper l'oiseau, avait entamé la corde, dont un toron était maintenant coupé.
Les cheveux d'Harry se dressèrent sur sa tête.
La corde cédait peu à peu, à plus de cent pieds au-dessus du fond de l'abîme !...
Harry poussa un cri désespéré.
Un second toron manqua sous le double fardeau que supportait la corde à demi tranchée.
Harry lâcha son couteau, et, par un effort surhumain, au moment où la corde allait se rompre, il parvint à la saisir de la main droite au-dessus de la section. Mais, bien que son poignet fût de fer, il sentit la corde glisser peu à peu entre ses doigts.
Il aurait pu ressaisir cette corde à deux mains, en sacrifiant l'enfant qu'il soutenait d'un bras... Il n'y voulut même pas penser.
Cependant, Jack Ryan et ses compagnons, surexcités par les cris d'Harry, halaient plus vivement.
Harry crut qu'il ne pourrait tenir bon jusqu'à ce qu'il fût remonté à l'orifice du puits. Sa face s'injecta. Il ferma un instant les yeux, s'attendant à tomber dans l'abîme, puis il les rouvrit...
Mais, au moment où il allait lâcher la corde, qu'il ne tenait plus que par son extrémité, il fut saisi et déposé sur le sol avec l'enfant.
La réaction se fit alors, et Harry tomba sans connaissance entre les bras de ses camarades.
XVNell au cottage
XVNell au cottage
Deux heures après, Harry, qui n'avait pas aussitôt recouvré ses sens, et l'enfant, dont la faiblesse était extrême, arrivaient au cottage avec l'aide de Jack Ryan et de ses compagnons.
Là, le récit de ces événements fut fait au vieil overman, et Madge prodigua ses soins à la pauvre créature, que son fils venait de sauver.
Harry avait cru retirer un enfant de l'abîme... C'était une jeune fille de quinze à seize ans, au plus. Son regard vague et plein d'étonnement, sa figure maigre, allongée par la souffrance, son teint de blonde que la lumière ne semblait avoir jamais baigné, sa taille frêle et petite, tout en faisait un être à la fois bizarre et charmant. Jack Ryan, avec quelque raison, la compara à un farfadet d'aspect un peu surnaturel. Était-ce dû aux circonstances particulières, au milieu exceptionnel dans lequel cette jeune fille avait peut-être vécu jusqu'alors, mais elle paraissait n'appartenir qu'à demi à l'humanité. Sa physionomie était étrange. Ses yeux, que l'éclat des lampes du cottage semblait fatiguer, regardaient confusément, comme si tout eût été nouveau pour eux.
A cet être singulier, alors déposé sur le lit de Madge et qui revint à la vie comme s'il sortait d'un long sommeil, la vieille Écossaise adressa d'abord la parole :
« Comment te nommes-tu ? lui demanda-t-elle.
— Nell, répondit la jeune fille.
— Nell, reprit Madge, souffres-tu ?
— J'ai faim, répondit Nell. Je n'ai pas mangé depuis... depuis... »
A ce peu de mots qu'elle venait de prononcer, on sentait que Nell n'était pas habituée à parler. La langue dont elle se servait était ce vieux gaélique, dont Simon Ford et les siens faisaient souvent usage.
Sur la réponse de la jeune fille, Madge lui apporta aussitôt quelques aliments. Nell se mourait de faim. Depuis quand était elle au fond de ce puits ? on ne pouvait le dire.
« Combien de jours as-tu passés là-bas, ma fille ? » demanda Madge.
Nell ne répondit pas. Elle ne semblait pas comprendre la question qui lui était faite.
« Depuis combien de jours ?... reprit Madge.
— Jours ?... » répondit Nell, pour qui ce mot semblait être dépourvu de toute signification.
Puis, elle secoua la tête comme une personne qui ne comprend pas ce qu'on lui demande.
Madge avait pris la main de Nell et la caressait pour lui donner toute confiance :.
« Quel âge as-tu, ma fille ? » demanda-t-elle, en lui faisant de bons yeux, bien rassurants.
Même signe négatif de Nell.
« Oui, oui, reprit Madge, combien d'années ?
— Années ?... » répondit Nell.
Et ce mot, pas plus que le mot « jour », ne parut avoir de signification pour la jeune fille.
Simon Ford, Harry, Jack Ryan et ses compagnons la regardaient avec un double sentiment de pitié et de sympathie. L'état de ce pauvre être, vêtu d'une misérable cotte de grosse étoffe, était bien fait pour les impressionner.
Harry, plus que tout autre, se sentait irrésistiblement attiré par l'étrangeté même de Nell.
Il s'approcha alors. Il prit dans sa main la main que Madge venait d'abandonner. Il regarda bien en face Nell, dont les lèvres ébauchèrent une sorte de sourire, et il lui dit :
« Nell... là-bas.., dans la houillère... étais-tu seule ?
— Seule ! seule ! » s'écria la jeune fille en se redressant.
Sa physionomie décelait alors l'épouvante. Ses yeux, qui s'étaient adoucis sous le regard du jeune homme, redevinrent sauvages.
« Seule ! seule ! » répéta-t-elle, et elle retomba sur le lit de Madge, comme si les forces lui eussent manqué tout à fait.
« Cette pauvre enfant est encore trop faible pour nous répondre, dit Madge, après avoir recouché la jeune fille. Quelques heures de repos, un peu de bonne nourriture, lui rendront ses forces. Viens, Simon ! viens, Harry ! venez tous, mes amis, et laissons faire le sommeil ! »
Sur le conseil de Madge, Nell fut laissée seule, et on put s'assurer, un instant après, qu'elle dormait profondément.
Cet événement n'alla pas sans faire grand bruit, non seulement dans la houillère, mais aussi dans le comté de Stirling, et, peu après, dans tout le Royaume-Uni. Le renom d'étrangeté de Nell s'en accrut. On aurait trouvé une jeune fille enfermée dans la roche schisteuse, comme un de ces êtres antédiluviens qu'un coup de pic délivre de leur gangue de pierre, que l'affaire n'eût pas eu plus d'éclat.
Sans le savoir, Nell devint fort à la mode. Les gens superstitieux trouvèrent là un nouveau texte à leurs récits légendaires. Ils pensaient volontiers que Nell était le génie de la Nouvelle Aberfoyle, et lorsque Jack Ryan le disait à son camarade Harry :
« Soit, répondait le jeune homme, pour conclure, soit, Jack ! Mais, en tout cas, c'est le bon génie ! C'est celui qui nous a secourus, qui nous a apporté le pain et l'eau, lorsque nous étions emprisonnés dans la houillère ! Ce ne peut être que lui ! Quant au mauvais génie, s'il est resté dans la mine, il faudra bien que nous le découvrions un jour ! »
On le pense bien, l'ingénieur James Starr avait été informé tout d'abord de ce qui s'était passé.
La jeune fille, ayant recouvré ses forces dès le lendemain de son entrée au cottage, fut interrogée par lui avec la plus grande sollicitude. Elle lui parut ignorer la plupart des choses de la vie. Cependant, elle était intelligente, on le reconnut bientôt, mais certaines notions élémentaires lui manquaient : celle du temps, entre autres. On voyait qu'elle n'avait été habituée à diviser le temps ni par heures, ni par jours, et que ces mots mêmes lui étaient inconnus. En outre, ses yeux, accoutumés à la nuit, se faisaient difficilement à l'éclat des disques électriques; mais, dans l'obscurité, son regard possédait une extraordinaire acuité, et sa pupille, largement dilatée, lui permettait de voir au milieu des plus profondes ténèbres. Il fut aussi constant que son cerveau n'avait jamais reçu les impressions du monde extérieur, que nul autre horizon que celui de la houillère ne s'était développé à ses yeux, que l'humanité tout entière avait tenu pour elle dans cette sombre crypte. Savait-elle, cette pauvre fille, qu'il y eût un soleil et des étoiles, des villes et des campagnes, un univers dans lequel fourmillaient les mondes ? On devait en douter jusqu'au moment où certains mots qu'elle ignorait encore prendraient dans son esprit une signification précise.
Quant à la question de savoir si Nell vivait seule dans les profondeurs de la Nouvelle-Aberfoyle, James Starr dut renoncer à la résoudre. En effet, toute allusion à ce sujet jetait l'épouvante dans cette étrange nature. Ou bien Nell ne pouvait, ou elle ne voulait pas répondre; mais, certainement, il existait là quelque secret qu'elle eût pu dévoiler.
« Veux-tu rester avec nous ? veux-tu retourner là où tu étais ? » lui avait demandé James Starr.
A la première de ces deux questions : « Oh oui ! » avait dit la jeune fille. A la seconde, elle n'avait répondu que par un cri de terreur, mais rien de plus.
Devant ce silence obstiné, James Starr, et avec lui Simon et Harry Ford, ne laissaient pas d'éprouver une certaine appréhension. Ils ne pouvaient oublier les faits inexplicables qui avaient accompagné la découverte de la houillère. Or, bien que depuis trois ans aucun nouvel incident ne se fût produit, ils s'attendaient toujours à quelque nouvelle agression de la part de leur invisible ennemi. Aussi voulurent-ils explorer le puits mystérieux. Ils le firent donc, bien armés et bien accompagnés. Mais ils n'y trouvèrent aucune trace suspecte. Le puits communiquait avec les étages inférieurs de la crypte, creusés dans la couche carbonifère.
James Starr, Simon et Harry causaient souvent de ces choses. Si un ou plusieurs êtres malfaisants étaient cachés dans la houillère, s'ils préparaient quelques embûches, Nell aurait pu le dire peut-être, mais elle ne parlait pas. La moindre allusion au passé de la jeune fille provoquait des crises, et il parut bon de ne point insister. Avec le temps, son secret lui échapperait sans doute.
Quinze jours après son arrivée au cottage, Nell était l'aide la plus intelligente et la plus zélée de la vieille Madge. Évidemment, ne plus jamais quitter cette maison où elle avait été si charitablement accueillie, cela lui semblait tout naturel, et peut-être même ne s'imaginait-elle pas que désormais elle pût vivre ailleurs. La famille Ford lui suffisait, et il va sans dire que, dans la pensée de ces braves gens, du moment que Nell était entrée au cottage, elle était devenue leur enfant d'adoption.
Nell était charmante, en vérité. Sa nouvelle existence l'embellissait. C'étaient sans doute les premiers jours heureux de sa vie. Elle se sentait pleine de reconnaissance pour ceux auxquels elle les devait. Madge s'était pris pour Nell d'une sympathie toute maternelle. Le vieil overman en raffola bientôt à son tour. Tous l'aimaient, d'ailleurs. L'ami Jack Ryan ne regrettait qu'une chose : c'était de ne pas l'avoir sauvée lui-même. Il venait souvent au cottage. Il chantait, et Nell, qui n'avait jamais entendu chanter, trouvait cela fort beau; mais on eût pu voir que la jeune fille préférait aux chansons de Jack Ryan les entretiens plus sérieux d'Harry, qui, peu à peu, lui apprit ce qu'elle ignorait encore des choses du monde extérieur.
Il faut dire que, depuis que Nell avait apparu sous sa forme naturelle, Jack Ryan s'était vu forcé de convenir que sa croyance aux lutins faiblissait dans une certaine mesure. En outre, deux mois après, sa crédulité reçut un nouveau coup.
En effet, vers cette époque, Harry fit une découverte assez inattendue, mais qui expliquait en partie l'apparition des Dames de feu dans les ruines du château de Dundonald, à Irvine.
Un jour, après une longue exploration de la partie sud de la houillère — exploration qui avait duré plusieurs jours à travers les dernières galeries de cette énorme substruction —, Harry avait péniblement gravi une étroite galerie, évidée dans un écartement de la roche schisteuse. Tout à coup, il fut très surpris de se trouver en plein air. La galerie, après avoir remonté obliquement vers la surface du sol, aboutissait précisément aux ruines de Dundonald Castle. Il y existait donc une communication secrète entre la Nouvelle-Aberfoyle et la colline que couronnait le vieux château. L'orifice supérieur de cette galerie eût été impossible à découvrir extérieurement, tant il était obstrué de pierres et de broussailles. Aussi, lors de l'enquête, les magistrats n'avaient-ils pu y pénétrer.
Quelques jours après, James Starr, conduit par Harry, vint reconnaître lui-même cette disposition naturelle du gisement houiller.
« Voilà, dit-il, de quoi convaincre les superstitieux de la mine. Adieu, les brawnies, les lutins et les Dames de feu !
— Je ne crois pas, monsieur Starr, répondit Harry, que nous ayons lieu de nous en féliciter ! Leurs remplaçants ne valent pas mieux et peuvent être pires, assurément !
— En effet, Harry, reprit l'ingénieur, mais qu'y faire ? Évidemment, les êtres quelconques qui se cachent dans la mine, communiquent par cette galerie avec la surface du sol. Ce sont eux, sans doute, qui, la torche à la main, pendant cette nuit de tourmente, ont attiré le Motala à la côte, et, comme les anciens pilleurs d'épaves, ils en eussent volé les débris, si Jack Ryan et ses compagnons ne se fussent pas trouvés là ! Quoi qu'il en soit, enfin, tout s'explique. Voilà l'orifice du repaire ! Quant à ceux qui l'habitaient, l'habitent-ils encore ?
— Oui, puisque Nell tremble, lorsqu'on lui en parle ! répondit Harry avec conviction. Oui, puisque Nell ne veut pas ou n'ose pas en parler ! » Harry devait avoir raison. Si les mystérieux hôtes de la houillère l'eussent abandonnée, ou s'ils étaient morts, quelle raison aurait eue la jeune fille de garder le silence ?
Cependant, James Starr tenait absolument à pénétrer ce secret. Il pressentait que l'avenir de la nouvelle exploitation pouvait en dépendre. On prit donc de nouveau les plus sévères précautions. Les magistrats furent prévenus. Des agents occupèrent secrètement les ruines de Dundonald-Castle. Harry lui-même se cacha, pendant plusieurs nuits, au milieu des broussailles qui hérissaient la colline. Peine inutile. On ne découvrit rien. Nul être humain n'apparut à travers l'orifice.
On en arriva bientôt à cette conclusion, que les malfaiteurs avaient dû définitivement quitter la Nouvelle-Aberfoyle, et que, quant à Nell, ils la croyaient morte au fond de ce puits où ils l'avaient abandonnée. Avant l'exploitation, la houillère pouvait leur offrir un refuge assuré, à l'abri de toute perquisition. Mais, depuis, les circonstances n'étaient plus les mêmes. Le gîte devenait difficile à cacher. On aurait donc dû raisonnablement espérer qu'il n'y avait plus rien à craindre pour l'avenir. Cependant, James Starr n'était pas absolument rassuré. Harry, non plus, ne pouvait se rendre, et il répétait souvent :
« Nell a été évidemment mêlée à tout ce mystère. Si elle n'avait plus rien à redouter, pourquoi garderait-elle le silence ? On ne peut douter qu'elle soit heureuse d'être avec nous ! Elle nous aime tous ! Elle adore ma mère ! Si elle se tait sur son passé, sur ce qui pourrait nous rassurer pour l'avenir, c'est donc que quelque terrible secret, que sa conscience lui interdit de dévoiler, pèse sur elle ! Peut-être aussi, dans notre intérêt plus que dans le sien, croit-elle devoir se renfermer dans cet inexplicable mutisme ! »
C'est par suite de ces diverses considérations que, d'un accord commun, il avait été convenu qu'on écarterait de la conversation tout ce qui pouvait rappeler son passé à la jeune fille.
Un jour, cependant, Harry fut amené à faire connaître à Nell ce que James Starr, son père, sa mère et lui-même croyaient devoir à son intervention.
C'était jour de fête. Les bras chômaient aussi bien à la surface du comté de Stirling que dans le domaine souterrain. On s'y promenait un peu partout. Des chants retentissaient, en vingt endroits, sous les voûtes sonores de la Nouvelle-Aberfoyle.
Harry et Nell avaient quitté le cottage et suivaient à pas lents la rive gauche du lac Malcolm. Là, les éclats électriques se projetaient avec moins de violence, et leurs faisceaux se brisaient capricieusement aux angles de quelques pittoresques rochers qui soutenaient le dôme. Cette pénombre convenait mieux aux yeux de Nell, qui ne se faisaient que très difficilement à la lumière.
Après une heure de marche, Harry et sa compagne s'arrêtèrent en face de la chapelle de Saint-Gilles, sur une sorte de terrasse naturelle, qui dominait les eaux du lac.
« Tes yeux, Nell, ne sont pas encore habitués au jour, dit Harry, et certainement, ils ne pourraient supporter l'éclat du soleil.
— Non, sans doute, répondit la jeune fille, si le soleil est tel que tu me l'as dépeint, Harry.
— Nell, reprit Harry, en te parlant, je n'ai pu te donner une juste idée de sa splendeur ni des beautés de cet univers que tes regards n'ont jamais observé. — Mais, dis-moi, se peut-il que depuis le jour où tu es née dans les profondeurs de la houillère, se peut-il que tu ne sois jamais remontée à la surface du sol ?
— Jamais, Harry, répondit Nell, et je ne pense pas que, même petite, ni un père ni une mère m'y aient jamais portée. J'aurais certainement gardé quelque souvenir du dehors !
— Je le crois, répondit Harry. D'ailleurs, à cette époque, Nell, bien d'autres que toi ne quittaient jamais la mine. Les communications avec l'extérieur étaient difficiles, et j'ai connu plus d'un jeune garçon ou d'une jeune fille, qui, à ton âge, ignoraient encore tout ce que tu ignores des choses de là-haut ! Mais maintenant, en quelques minutes, le railway du grand tunnel nous transporte à la surface du comté. J'ai donc hâte, Nell, de t'entendre me dire : « viens, Harry, mes yeux peuvent supporter la lumière du jour, et je veux voir le soleil ! Je veux voir l'œuvre de Dieu ! »
— Je te le dirai, Harry, répondit la jeune fille, avant peu, je l'espère. J'irai admirer avec toi ce monde extérieur, et cependant...
— Que veux-tu dire, Nell ? demanda vivement Harry. Aurais-tu quelque regret d'avoir abandonné le sombre abîme dans lequel tu as vécu pendant les premières années de ta vie, et dont nous t'avons retirée presque morte ?
— Non, Harry, répondit Nell. Je pensais seulement que les ténèbres sont belles aussi. Si tu savais tout ce qu'y voient des yeux habitués à leur profondeur ! Il y a des ombres qui passent et qu'on aimerait à suivre dans leur vol ! Parfois ce sont des cercles qui s'entrecroisent devant le regard et dont on ne voudrait plus sortir ! Il existe, au fond de la houillère, des trous noirs, pleins de vagues lumières. Et puis, on entend des bruits qui vous parlent ! vois-tu, Harry, il faut avoir vécu là pour comprendre ce que je ressens, ce que je ne puis t'exprimer !
— Et tu n'avais pas peur, Nell, quand tu étais seule ?
— Harry, répondit la jeune fille, c'est quand j'étais seule que je n'avais pas peur ! » La voix de Nell s'était légèrement altérée en prononçant ces paroles. Harry, cependant, crut devoir la presser un peu, et il dit :
« Mais on pouvait se perdre dans ces longues galeries, Nell. Ne craignais-tu donc pas de t'y égarer ?
— Non, Harry. Je connaissais, depuis longtemps, tous les détours de la nouvelle houillère !
— N'en sortais-tu pas quelquefois ?...
— Oui.., quelquefois.., répondit en hésitant la jeune fille, quelquefois, je venais jusque dans l'ancienne mine d'Aberfoyle.
— Tu connaissais donc le vieux cottage ?
— Le cottage.., oui.., mais, de bien loin seulement, ceux qui l'habitaient !
— C'étaient mon père et ma mère, répondit Harry, c'était moi ! Nous n'avions jamais voulu abandonner notre ancienne demeure !
— Peut-être cela aurait-il mieux valu pour vous !... murmura la jeune fille.
— Et pourquoi, Nell ? N'est-ce pas notre obstination à ne pas la quitter, qui nous a fait découvrir le nouveau gisement ? Et cette découverte n'a-t-elle pas eu des conséquences heureuses pour toute une population qui a reconquis ici l'aisance par le travail, pour toi, Nell, qui, rendue à la vie, as trouvé des cœurs tout à toi !
— Pour moi ! répondit vivement Nell... Oui ! quoi qu'il puisse arriver ! Pour les autres.., qui sait ?...
— Que veux-tu dire ?
— Rien... rien !... Mais, il y avait danger à s'introduire, alors, dans la nouvelle houillère ! Oui ! grand danger ! Harry ! Un jour, des imprudents ont pénétré dans ces abîmes. Ils ont été loin, bien loin ! Ils se sont égarés...
— Égarés ? dit Harry en regardant Nell.
— Oui... égarés... répondit Nell, dont la voix tremblait. Leur lampe s'est éteinte ! Ils n'ont pu retrouver leur chemin...
— Et là, s'écria Harry, emprisonnés pendant huit longs jours, Nell, ils ont été près de mourir ! Et sans un être secourable, que Dieu leur a envoyé, un ange peut-être, qui leur a secrètement apporté un peu de nourriture, sans un guide mystérieux qui, plus tard, a conduit jusqu'à eux leurs libérateurs, ils ne seraient jamais sortis de cette tombe !
— Et comment le sais-tu ? demanda la jeune fille.
— Parce que ces hommes c'était James Starr.., c'était mon père... c'était moi, Nell ! »
Nell, relevant la tête, saisit la main du jeune homme, et elle le regarda avec une telle fixité, que celui-ci se sentit troublé jusqu'au plus profond de son cœur.
« Toi ! répéta la jeune fille.
— Oui ! répondit Harry, après un instant de silence, et celle à qui nous devons de vivre, c'était toi,
Nell ! Ce ne pouvait être que toi ! » Nell laissa tomber sa tête entre ses deux mains, sans répondre. Jamais Harry ne l'avait vue aussi vivement impressionnée.
« Ceux qui t'ont sauvée, Nell, ajouta-t-il d'une voix émue, te devaient déjà la vie, et crois-tu qu'ils puissent jamais l'oublier ? »
XVISur l'échelle oscillante
XVISur l'échelle oscillante
Cependant, les travaux d'exploitation de la Nouvelle-Aberfoyle étaient conduits avec grand profit. Il va sans dire que l'ingénieur James Starr et Simon Ford — les premiers découvreurs de ce riche bassin carbonifère — participaient largement à ces bénéfices. Harry devenait donc un parti. Mais il ne songeait guère à quitter le cottage. Il avait remplacé son père dans les fonctions d'overman et surveillait assidûment tout ce monde de mineurs.
Jack Ryan était fier et ravi de toute cette fortune qui arrivait à son camarade. Lui aussi, il faisait bien ses affaires. Tous deux se voyaient souvent, soit au cottage, soit dans les travaux du fond. Jack Ryan n'était pas sans avoir observé les sentiments qu'éprouvait Harry pour la jeune fille. Harry n'avouait pas, mais Jack riait à belles dents, lorsque son camarade secouait la tête en signe de dénégation.
Il faut dire que l'un des plus vifs désirs de Jack Ryan était d'accompagner Nell, lorsqu'elle ferait sa première visite à la surface du comté. Il voulait voir ses étonnements, son admiration devant cette nature encore inconnue d'elle. Il espérait bien qu'Harry l'emmènerait pendant cette excursion. Jusqu'ici, cependant, celui-ci ne lui en avait pas fait la proposition, — ce qui ne laissait pas de l'inquiéter un peu.
Un jour, Jack Ryan descendait l'un des puits d'aération par lequel les étages inférieurs de la houillère communiquaient avec la surface du sol. Il avait pris l'une de ces échelles qui, en se relevant et en s'abaissant par oscillations successives, permettent de descendre et de monter sans fatigue. Vingt oscillations de l'appareil l'avaient abaissé de cent cinquante pieds environ, lorsque, sur l'étroit palier où il avait pris place, il se rencontra avec Harry, qui remontait aux travaux du jour.
« C'est toi ? dit Jack, en regardant son compagnon, éclairé par la lumière des lampes électriques du puits.
— Oui, Jack, répondit Harry, et je suis content de te voir. J'ai une proposition à te faire...
— Je n'écoute rien avant que tu m'aies donné des nouvelles de Nell ! s'écria Jack Ryan.
— Nell va bien, Jack, et si bien même que, dans un mois ou six semaines, je l'espère...
— Tu l'épouseras, Harry ?
— Tu ne sais ce que tu dis, Jack !
— C'est possible, Harry, mais je sais bien ce que je ferai !
— Et que feras-tu ?
— Je l'épouserai, moi, si tu ne l'épouses pas, toi ! répliqua Jack, en éclatant de rire. Saint Mungo me protège ! mais elle me plaît, la gentille Nell ! Une jeune et bonne créature qui n'a jamais quitté la mine, c'est bien la femme qu'il faut à un mineur ! Elle est orpheline comme je suis orphelin, et, pour peu que tu ne penses vraiment pas à elle, et qu'elle veuille de ton camarade, Harry !... »
Harry regardait gravement Jack. Il le laissait parler, sans même essayer de lui répondre.
« Ce que je dis là ne te rend pas jaloux, Harry ? demanda Jack Ryan d'un ton un peu plus sérieux.
— Non, Jack, répondit tranquillement Harry.
— Cependant, si tu ne fais pas de Nell ta femme, tu n'as pas la prétention qu'elle reste vieille fille ?
— Je n'ai aucune prétention », répondit Harry.
Une oscillation de l'échelle vint alors permettre aux deux amis de se séparer, l'un pour descendre, l'autre pour remonter le puits. Cependant, ils ne se séparèrent pas.
« Harry, dit Jack, crois-tu que je t'aie parlé sérieusement tout à l'heure à propos de Nell ?
— Non, Jack, répondit Harry.
— Eh bien, je vais le faire alors !
— Toi, parler sérieusement !
— Mon brave Harry, répondit Jack, je suis capable de donner un bon conseil à un ami.
— Donne, Jack.
— Eh bien, voilà ! Tu aimes Nell de tout l'amour dont elle est digne, Harry ! Ton père, le vieux Simon, ta mère, la vieille Madge, l'aiment aussi comme si elle était leur enfant. Or, tu aurais bien peu à faire pour qu'elle devînt tout à fait leur fille ! — Pourquoi ne l'épouses-tu pas ?
— Pour t'avancer ainsi, Jack, répondit Harry, connais-tu donc les sentiments de Nell ?
— Personne ne les ignore, pas même toi, Harry, et c'est pour cela que tu n'es point jaloux ni de moi, ni des autres. — Mais voici l'échelle qui va descendre, et...
— Attends, Jack, dit Harry, en retenant son camarade, dont le pied avait déjà quitté le palier pour se poser sur l'échelon mobile.
— Bon, Harry ! s'écria Jack en riant, tu vas me faire écarteler !
— Écoute sérieusement, Jack, répondit Harry, car, à mon tour, c'est sérieusement que je parle.
— J'écoute... jusqu'à la prochaine oscillation, mais pas plus !
— Jack, reprit Harry, je n'ai point à cacher que j'aime Nell.
Mon plus vif désir est d'en faire ma femme...
— Bien, cela.
— Mais, telle qu'elle est encore, j'ai comme un scrupule de conscience à lui demander de prendre une détermination qui doit être irrévocable.
— Que veux-tu dire, Harry ?
— Je veux dire, Jack, que Nell n'a jamais quitté ces profondeurs de la houillère où elle est née, sans doute. Elle ne sait rien, elle ne connaît rien du dehors. Elle a tout à apprendre par les yeux, et peut-être aussi par le cœur. Qui sait ce que seront ses pensées, lorsque de nouvelles impressions naîtront en elle ! Elle n'a encore rien de terrestre, et il me semble que ce serait la tromper, avant qu'elle se soit décidée, en pleine connaissance, à préférer à tout autre le séjour dans la houillère. — Me comprends-tu, Jack ?
— Oui... vaguement... Je comprends surtout que tu vas encore me faire manquer la prochaine oscillation !
— Jack, répondit Harry d'une voix grave, quand ces appareils ne devraient plus jamais fonctionner, quand ce palier devrait manquer sous nos pieds, tu écouteras ce que j'ai à te dire !
— A la bonne heure ! Harry. Voilà comment j'aime qu'on me parle ! — Nous disons donc qu'avant d'épouser Nell, tu vas l'envoyer dans un pensionnat de la vieille-Enfumée ?
— Non, Jack, répondit Harry, je saurai bien moi-même faire l'éducation de celle qui devra être ma femme !
— Et cela n'en vaudra que mieux, Harry !
— Mais, auparavant, reprit Harry, je veux, comme je viens de te le dire, que Nell ait une vraie connaissance du monde extérieur. Une comparaison, Jack. Si tu aimais une jeune fille aveugle, et si l'on venait te dire : « Dans un mois elle sera guérie ! » n'attendrais-tu pas pour l'épouser que sa guérison fût faite ?
— Oui, ma foi, oui ! répondit Jack Ryan.
— Eh bien, Jack, Nell est encore aveugle, et, avant d'en faire ma femme, je veux qu'elle sache bien que c'est moi, que ce sont les conditions de ma vie qu'elle préfère et accepte. Je veux que ses yeux se soient ouverts enfin à la lumière du jour !
— Bien, Harry, bien, très bien ! s'écria Jack Ryan. Je te comprends à cette heure. Et à quelle époque l'opération ?...
— Dans un mois, Jack, répondit Harry. Les yeux de Nell s'habituent peu à peu à la clarté de nos disques. C'est une préparation. Dans un mois, je l'espère, elle aura vu la terre et ses merveilles, le ciel et ses splendeurs ! Elle saura que la nature a donné au regard humain des horizons plus reculés que ceux d'une sombre houillère ! Elle verra que les limites de l'univers sont infinies ! »
Mais, tandis qu'Harry se laissait ainsi entraîner par son imagination, Jack Ryan, quittant le palier, avait sauté sur l'échelon oscillant de l'appareil.
« Eh ! Jack, cria Harry, où es-tu donc ?
— Au-dessous de toi, répondit en riant le joyeux compère. Pendant que tu t'élèves dans l'infini, moi, je descends dans l'abîme !
— Adieu, Jack ! répondit Harry, en se cramponnant lui-même à l'échelle remontante. Je te recommande de ne parler à personne de ce que je viens de te dire !
— A personne ! cria Jack Ryan, mais à une condition pourtant...
— Laquelle ?
— C'est que je vous accompagnerai tous les deux pendant la première excursion que Nell fera à la surface du globe !
— Oui, Jack, je te le promets », répondit Harry.
Une nouvelle pulsation de l'appareil mit encore un intervalle plus considérable entre les deux amis. Leur voix n'arrivait plus que très affaiblie de l'un à l'autre.
Et, cependant, Harry put encore entendre Jack crier :
« Et lorsque Nell aura vu les étoiles, la lune et le soleil, sais-tu bien ce qu'elle leur préférera ?
— Non, Jack !
— Ce sera toi, mon camarade, toi encore, toi toujours ! »
Et la voix de Jack Ryan s'éteignit enfin dans un dernier hurrah !
Cependant, Harry consacrait toutes ses heures inoccupées à l'éducation de Nell. Il lui avait appris à lire, à écrire, — toutes choses dans lesquelles la jeune fille fit de rapides progrès. On eût dit qu'elle « savait » d'instinct. Jamais intelligence plus vive ne triompha plus vite d'une aussi complète ignorance. C'était un étonnement pour ceux qui l'approchaient.
Simon et Madge se sentaient chaque jour plus étroitement liés à leur enfant d'adoption, dont le passé ne laissait pas de les préoccuper, cependant. Ils avaient bien reconnu la nature des sentiments d'Harry pour Nell, et cela ne leur déplaisait point.
On se rappelle que lors de sa première visite à l'ancien cottage, le vieil overman avait dit à l'ingénieur :
« Pourquoi mon fils se marierait-il ? Quelle créature de là-haut conviendrait à un garçon dont la vie doit s'écouler dans les profondeurs d'une mine ! »
Eh bien, ne semblait-il pas que la Providence lui eût envoyé la seule compagne qui pût véritablement convenir à son fils ? N'était-ce pas là comme une faveur du Ciel ?
Aussi, le vieil overman se promettait-il bien que, si ce mariage se faisait, ce jour-là, il y aurait à Coal-city une fête qui ferait époque pour les mineurs de la Nouvelle-Aberfoyle.
Simon Ford ne savait pas si bien dire !
Il faut ajouter qu'un autre encore désirait non moins ardemment cette union de Nell et d'Harry. C'était l'ingénieur James Starr. Certes, le bonheur de ces deux jeunes gens, il le voulait par-dessus tout. Mais un mobile, d'un intérêt plus général, peut-être, le poussait aussi dans ce sens.
On le sait, James Starr avait conservé certaines appréhensions, bien que rien dans le présent ne les justifiât plus. Cependant, ce qui avait été pouvait être encore. Ce mystère de la nouvelle houillère, Nell était évidemment la seule à le connaître. Or, si l'avenir devait réserver de nouveaux dangers aux mineurs d'Aberfoyle, comment se mettre en garde contre de telles éventualités, sans en savoir au moins la cause ?
« Nell n'a pas voulu parler, répétait souvent James Starr, mais ce qu'elle a tu jusqu'ici à tout autre, elle ne saurait le taire longtemps à son mari ! Le danger menacerait Harry comme il nous menacerait nous-mêmes. Donc, un mariage qui doit donner le bonheur aux époux et la sécurité à leurs amis, est un bon mariage, ou il ne s'en fera jamais ici-bas ! »
Ainsi raisonnait, non sans quelque logique, l'ingénieur James Starr. Ce raisonnement, il le communiqua même au vieux Simon, qui ne fut pas sans le goûter. Rien ne semblait donc devoir s'opposer à ce qu'Harry devînt l'époux de Nell.
Et qui donc l'aurait pu ? Harry et Nell s'aimaient. Les vieux parents ne rêvaient pas d'autre compagne pour leur fils. Les camarades d'Harry enviaient son bonheur, tout en reconnaissant qu'il lui était bien dû. La jeune fille ne relevait que d'elle-même et n'avait d'autre consentement à obtenir que celui de son propre cœur.
Mais, si personne ne semblait pouvoir mettre obstacle à ce mariage, pourquoi, lorsque les disques électriques s'éteignaient à l'heure du repos, quand la nuit se faisait sur la cité ouvrière, lorsque les habitants de Coal-city avaient regagné leur cottage, pourquoi, de l'un des coins les plus sombres de la Nouvelle Aberfoyle, un être mystérieux se glissait-il dans les ténèbres ? Quel instinct guidait ce fantôme à travers certaines galeries si étroites qu'on devait les croire impraticables ? Pourquoi cet être énigmatique, dont les yeux perçaient la plus profonde obscurité, venait-il en rampant sur le rivage du lac Malcolm ? Pourquoi se dirigeait-il si obstinément vers l'habitation de Simon Ford, et si prudemment aussi, qu'il avait jusqu'alors déjoué toute surveillance ? Pourquoi venait-il appuyer son oreille aux fenêtres et essayait-il de surprendre des lambeaux de conversation à travers les volets du cottage ?
Et, lorsque certaines paroles arrivaient jusqu'à lui, pourquoi son poing se dressait-il pour menacer la tranquille demeure ? Pourquoi, enfin ces mots s'échappaient-ils de sa bouche, contractée par la colère :
« Elle et lui ! Jamais ! »